lundi 30 mars 2026

Une année, parmi bien d'autres : banale ou exceptionnelle ?

 Antoine Compagnon, 1966, année mirifique, Editions Gallimard, 2026, 532 p., Index nominum, Bibliogr., 26.5€

1966 : pourquoi cette année serait-elle étonnante ou merveilleuse (latin mirificus) ? 1968 semblerait une année plus formidable pour les jeunes français-es d'alors ou encore l'année 1962 quand s'achevait la guerre de la France en Algérie. Et puis, Michel Sardou a chanté l'année 1965 : "Je m'souviens d'une chanson". Claude François avait évoqué "Cette année-là" avec "West !Side Story", le film et la musique, et le suicide de Marilyn Monroe  ("c'était l'année... 62"). Sheila aussi chanta cette année là : "c'est l'année de nos seize ans"... Quant à Michel Delpech, il chanta Inventaire 1966. Salut les Copains, le magazine de la génération, manuel hebdomadaire lancé après l'émission d'Europe 1, en 1962 mit cette génération en musiques, en paroles, en images.
Pour chacun, chacune, il y aurait donc une année exceptionnelle dans une vie, un tournant, "des moments de vie", "Lebensmomente" qui indiqueraient une nouvelle direction, comme l'écrivait le jeune Karl Marx à son père ( "Es gibt Lebensmomente, die wie Grenzmarken vor eine abgelaufene Zeit sich stellen, aber zugleich auf eine neue Richtung mit Bestimmtheit hinweisen", lettre du 10 novembre 1837, Marx a alors 19 ans).

Pour Antoine Compagnon, qui fut polytechnicien et ingénieur des ponts et chaussées, tôt reconverti dans les lettres, l'année 1966 (il a alors 16 ans) est malgré tout une année exceptionnelle dont il recherche, soixante ans plus tard "la forme d'une époque, l'essence du siècle sous l'écume des jours". C'est alors qu'Antoine dans une chanson populaire propose de mettre la contraception en vente dans les Monoprix, que De Gaulle est en ballotage mais largement victorieux de son adversaire ex-pétainiste. 1966, c'était le milieu des Trente Glorieuses. 

Au cinéma, "Un homme et une femme" de Claude Lelouch, "Masculin féminin" et "Pierrot le fou" de Jean-Luc Godard, "La grande vadrouille" de Gérard Oury. Les livres sont ceux de Georges Pérec ("Les choses") ou d'Albertine Sarrazin, la traduction de la biographie de Marcel Proust par Georges Painter ; on pourrait citer aussi les Relevés d'apprenti de Pierre Boulez ou les Ecrits de Jacques Lacan. Ou encore Jean-Paul Sartre qui refusa le prix Nobel (octobre 1964), et puis Aragon, François Mauriac, et puis, mais c'est déjà l'équipe des intellectuels de seconde catégorie, Philippe Sollers, Julia Kristeva, Louis Althusser, Roland Barthes, Michel Foucault... Antoine Compagnon reprendra ces noms et bien d'autres plus longuement dans le corps de l'ouvrage. Mais le temps effacera vite beaucoup de ces noms, et la plupart ne sont déjà plus guère connus des lecteurs contemporains. L'univers politique est évoqué également par l'auteur, il est présent comme un contexte mais parfois aussi, plus fortement ; ainsi la réforme des régimes matrimoniaux pour les femmes avec la loi du 1er février 1966 qui commence "la décolonisation de la femme mariée" et qui se poursuivra pour toutes les femmes avec la loi Veil en 1975. Signalons aussi le débat sur les camps d'extermination allemands et "L'affaire Treblinka".

Au bout du compte, ce livre sur l'année 1966 est un bilan plutôt littéraire mais il tient compte du monde des variétés et du cinéma. Le monde sportif est presque absent, même le duel Anquetil - Poulidor est omis qui s'achevait alors. On peut bien sûr constater de grands trous dans le palmarès de ces années : ainsi Marshall McLuhan devrait, selon nous, y figurer : Understanding Media: The Extensions of Man publié en anglais en 1964, traduit en français en 1968, ou The Medium is the Message: an Inventory of Effects publié, en 1967. C'est malgré quelques "oublis", un travail de journaliste minutieux mais qui serait très cultivé : les passages sur Céleste Albaret, ou sur Jean-Luc Godard, par exemple, sont excellents ou encore la mention du couscous (p. 261) où l'auteur se fait ethnologue. Il aurait pu citer Jean Ferrat sur le monde moderne, "On ne voit pas le temps passer", chanson de décembre 1965 pour le film de René Allio, "La vieille dame indigne"Ò. Au total, 1966 est un livre assez complet et souvent complexe ; l'auteur semble avoir presque tout lu, tout vu : et 1966 apparaît comme une année banale tissée de tant et tant d'exceptions. Le temps passe et on ne le voit pas... "1966 a été une année prodigieusement riche, comme le sont toutes les années" telle est la conclusion, et il faut citer la dernière phrase du livre : "Chacun a l'illusion d'une année après laquelle il n'a plus changé, est resté le même ou la même. Bien sûr c'est faux". Toute année est mirifique !

Voici un livre d'histoire très méticuleux, précis, qui mêle toutes les histoires pour faire voir notre histoire et parfois même la faire comprendre. Un livre d''histoire littéraire ? Pas seulement, loin de là même. En tout cas, un travail exemplaire et qui donne à réfléchir.


samedi 31 janvier 2026

Anatomie d'une affaire de sondages

Alain Garrigou, Anatomie d'une "affaire". Les sondages de l'Élysée, Préface d'Olivier Beaud, 2025,  236 p. 

C'est une histoire presque drôle que raconte Alain Garrigou dans ce livre. L'affaire commence en été 2009 et s'achève en automne 2021 : il s'agit du financement de sondages électoraux par l'Elysée. L'auteur, agrégé d'histoire et de sciences politiques, est à la fois observateur et acteur de cette période.
Cette autobiographie commence par le contrôle des comptes, le premier, de la présidence de la République (le président est alors Nicolas Sarkozy). La Cour des comptes notait dans son rapport des dépenses "exorbitantes" de près de 1,5 million d'euros pour des sondages politiques.
La Cour des comptes évoquait aussi un personnage anonyme, Patrick Buisson, ancien rédacteur en chef de Minute, "journaliste d'extrême-droite" mais également patron de la chaîne Histoire (groupe TF1). Il sera l'adversaire constant d'Alain Garrigou durant la durée de cette "affaire".
On assiste à une longue bataille d'un universitaire contre une institution qui a beaucoup de pouvoirs : les forces sont inégales mais l'universitaire gagnera quand même.
Ce livre est une bonne leçon pour les universitaires qui seraient amenés devant les tribunaux pour défendre leurs opinions même solidement et juridiquement fondées. 

mercredi 7 janvier 2026

La Chine, objet de réflexion nouvelle

Anne Cheng, Désorienter la Chine, Paris, CNRS éditions, 62p. 

C'est une autobiographie de la Professeur qui, au Collège de France, tient la chaire d'Histoire intellectuelle de la Chine. Livre bref mais solide et clair.
Anne Cheng est née en France de parents chinois, l'un choisissant de vivre en France, l'autre retournant en Chine. Elevée par son père, elle est d'abord écolière dans l'enseignement privée catholique. Ensuite, elle déménage à Ivry, fréquente une école mixte et laïque où elle apprend le foot, puis passe au lycée Fénelon, y fait hypokhâgne et khâgne, et intègre Normale Sup, cacique, du premier coup. "Enfance sans enfance", mais pas très heureuse selon elle.
Des années à Oxford puis vient la thèse, "Une étude sur le confucianisme Han" ; ensuite, elle se rend en Chine (où elle retrouve sa mère et rencontre son futur mari), puis retour en France, au CNRS. Elle fréquente Léon Vandermeersch (qui dirigea sa thèse) et, admirative, Jacques Gernet, grands sinologues. A l'INALCO puis au Collège de France, Anne Cheng prend l'habitude de commencer ses cours en expliquant à celles et ceux qui l'écoutent, même s'ils n'ont jamais appris le chinois, comment un mot chinois est "composé de manière graphique" car dit-elle "expliquer comment fonctionne cette écriture, à savoir comme une sorte de combinatoire, c'est une façon de montrer comment fonctionne la pensée". Superbe ambition intellectuelle qu'il faudrait croiser avec du Bourdieu (formation de l'habitus).
Mais venons-en au titre de ce petit livre : "désorienter la Chine". Anne Cheng veut rompre l'image officielle de la Chine, une Chine exceptionnelle, orientale, unique, image que promeut son gouvernement actuel. La Chine, pourtant, a d'abord et surtout, soif de justice ce que refuse une propagande qui prétend faire de la Chine une civilisation à part, ignorant tout de la démocratie. 
Auteur de nombreux ouvrages, Anne Cheng a notamment dirigé trois livres sur la Chine contemporaine, le dernier, Penser en résistance dans la Chine d'aujourd'hui
Comment comprendre la continuité entre les Chines anciennes et la Chine actuelle ? Tel est le formidable défi intellectuel de Anne Cheng.


vendredi 2 janvier 2026

L'opinion publique, si elle existait

 Thomas Frinault, Pierre Karila-Cohen, Erik Neveu, Qu'est-ce que l'opinion publique ? Dynamiques, matérialités, conflits, Paris, Gallimard folio, 2023, Bibliogr.

"L'opinion publique n'existe pas" affirmait déjà Pierre Bourdieu, il y a plus de cinquante ans (janvier 1972, article paru dans Les Temps Modernes en janvier 1973). Et pourtant cette notion est utilisée sans cesse et ceux qui prétendent s'y référer toujours sont de plus en plus nombreux : journalistes, personnels politiques, étudiant-e-es de sciences politiques, c'est-à-dire tous ceux qui doivent disserter sur le pouvoir et tenter de le circonscrire. Pour eux, Pierre Bourdieu rappelle trois postulats incontestables dans la notion d'opinion publique : que tout le monde ait la capacité d'avoir une opinion, que toutes les opinions se valent et, enfin, qu'il y a un "consensus sur les questions qui méritent d'être posées".

Ce livre sur l'opinion publique dresse le bilan de l'idée d'opinion publique. Il est rédigé par trois auteurs qui ont en commun la science politique. Tous les aspects du problème sont envisagés et étudiés, de l'histoire gréco-romaine à l'époque des Lumières jusqu'à "l'âge d'internet" contemporain.

Qu'est-ce qu'une opinion, une δόξα qui s'opposerait à la science (rigoureuse : à la "strenge Wissenschaft" husserlienne) ? Qu'est-ce alors qu'un doxosophe ? Qu'en est-il des "opinions droites", comme le prétendait Platon ? L'opinion publique est-elle l'opinion d'un ensemble de personnes, d'un public (quel ensemble ? représentatif ? un access panel ?) ? Mon opinion est-elle publique, peut-elle être rendue "publique" (à quelles conditions", dans quels cas ?) : autant de question, parmi bien d'autres, que l'on peut poser à propos de l'opinion publique.

L'ouvrage de nos trois politologues dresse un bilan des principales questions posées. Concluent-ils ? Pas vraiment : "construction sociale", disent-ils, qui se résout ou ne se résout pas en une multitude de questions dérivées (cf. pp. 412-413). C'est un bon ouvrage pour comprendre ce que l'on fait de l'opinion publique et des limites qui lui incombent. Mais je continue de penser, et le livre ne l'interdit pas, comme Pierre Bourdieu : « Je dis simplement que l'opinion publique dans l'acception implicitement admise par ceux qui font des sondages d'opinion ou ceux qui en utilisent les résultats, je dis simplement que cette opinion-là n'existe pas ».


N.B. La bibliographie est longue mais elle omet les travaux professionnels réguliers, tels, par exemple, ceux du CESP.