jeudi 11 octobre 2018

Contenus sportifs contre distributeur aux Etats-Unis (Fox / Altice USA)


C'est un épisode classique et récurrent de la télévision quotidienne américaine, côté business. Avec happy ending, presque toujours.


  • D'un côté, proposant des contenus, Fox avec WNYW-TV, la station Fox New York (O&O) et des chaînes cabsat lui appartenant, Fox Sport 1 (FS1), Fox Sport 2 (FS2), National Geographic Channel, FX et FXX (appartenant maintenant à Disney).
  • De l'autre côté, le distributeur, Altice USA (Optimum et Suddenlink), opérateur du câble actif dans la région de New York.
  • Il n'y a pas d'arbitre, la FCC a refusé de se mêler de ce type de différend (cf. Le réglage économique local de la télévision américaine).

  • Fox a menacé Altice USA de suspendre la fourniture de ses contenus (blackout), avertissant les abonnés d'Altice (cf. infra). Après cinq mois de gesticulations et de négociations, un accord est intervenu (dont les termes ne sont pas publics) et les abonnés pourront regarder les chaînes en question (il n'y a eu qu'une une demi-heure de noir à l'antenne lundi).

    La question lancinante reste celle des droits sportifs ; Fox qui a dû payer très cher pour la retransmission de la NFL, MLB ; on estime que Fox demanderait à Altice USA une augmentation de 1 $ par abonné / mois pour compenser cette hausse des droits sportifs.
    Cette hausse des droits se propage ainsi jusqu'aux abonnés en passant par l'opérateur du câble (MVPD) ; exaspérés, les abonnés reportent leur mécontentement sur le câble (cf. notre post "Révolte contre le câble aux Etats-Unis). Les consommateurs les plus furieux et les plus vulnérables sont ceux que le sport n'intéresse pas ; ils sont enclins à se désabonner de la télévision traditionnelle (cord-cutting) et à se tourner vers des abonnements OTT du type Netflix ou Amazon Prime Video, moins chers et plus flexibles. Ainsi peut-on affirmer, pour simplifier, que toute augmentation des droits sportifs profite (indirectement) à Netflix, qui s'est bien juré de ne pas entrer sur le marché des droits sportifs... En revanche, Facebook ou amazon n'ont pas dit leur dernier mot et pourraient bien, un jour,  transformer le marché des droits sportifs.


    Spot de Fox avertissant les abonnés de Altice USA (Optimum) qu'ils ne pourront plus regarder les programmes de Fox

    jeudi 4 octobre 2018

    Comcast, nouvelle puissance télévisuelle européenne ?


    Pour les Américains, Comcast est avant tout un câblo-opérateur. L'un des plus importants MSO (Multiple System Operator) avec plus de 22 millions d'abonnés, l'un des plus impopulaires aussi. Décrivons d'abord, à grands traits, l'ensemble de ses activités aux Etats-Unis.
    • Comme tout MVPD (Multichannel Video Programming Distributor), Comcast, créé en 1963, a d'abord distribué, via ses réseaux câblés, des chaînes éditées par des groupes média, des studios : ESPN, HBO, Nickelodeon, MTV, The Weather Channel, Showtime, etc. Son bouquet (bundle), de plus en plus fourni, propose plus d'une centaine de chaînes, à des prix croissants mais il est confronté aux désabonnements sous les coups de cord-cutters demandant le démembrement des bouquets (unbundling) afin de pouvoir acheter à la carte, à la demande.
    • Comcast retransmet bien sûr les stations locales (broadcast) des DMA où ses réseaux (cable systems) sont installés ; par voie de conséquence, il retransmet les networks que ces stations, O&O ou affiliées, retransmettent. C'est donc un distributeur de distributeurs locaux.
    • Comcast (Xfinity) fournit un accès haut-débit (broadband) au web, donc aux services de streaming (OTT, Netflix, etc.) qu'il peut contrôler. 
    • Xfinity est fournisseur de téléphonie, fixe et mobile (Xfinity Mobile, MVNO avec Verizon).
    • Tirant profit de sa présence dans les foyers, Comcast investit dans la domotique et l'internet des objets domestiques (acquisition de Icontrol et investissement dans l'IoT). 
    • Dans certains marchés, Xfinity a installé des hotspots Wi-Fi, étendant hors des foyers la couverture de ses services. 
    • Comcast édite plusieurs chaînes régionales, sport et information 
    • Comcast détient 30% de Hulu, a racheté SportsEngine, FreeWheel Publishers (dont l'un des clients est Disney !), Craftsy, a pris des participations dans Snapchat, Buzzfeed, Vox,... Comcast (NBCU) assure également la régie publicitaire de Apple News...
    • Comcast a racheté en 2011 les studios Universal et les networks NBC et Telemundo. Comcast acquiert Dreamworks Animation en 2016 et serait candidat au rachat des studios Lionsgate Entertainment. Comcast est donc producteur de contenus, séries, films, dessins animés, etc. On lui doit "Saturday Night Live", "The Black List", "The Voice", "The Office", "Good Girls", etc.
    A ce triple titre de MVPD, de networks et de studios, Comcast paraissait déjà un monstre audio-visuel tentaculaire sur le territoire américain, tant dans le domaine des contenus que de la distribution.
    Après l'acquisition de Sky, un MVPD pan-européen (39 milliards de dollars), Comcast devient également un opérateur européen primordial : 23 millions d'abonnés, un grand nombre de chaînes. Avec Sky, qui gère des bouquets satellite, le voilà présent en Grande-Bretagne (son siège social est à Londres), en Allemagne, en Irlande, en Italie, en Espagne et en Autriche. Ne manquent, pour être parfaitement européen, que la France, la Suisse, les Pays-Bas, le Portugal et la Belgique. Linguistiquement ne manquent que le français, le néerlandais et le portugais. Notons que NBC détient 25% d'Euronews (chaîne financée en partie par la Commission européenne) : le partenariat européen Euronews / NBC est en marche pour constituer une chaîne d'information paneuropéenne dynamique, concurrente de la BBC, France 24 et Deutsche Welle.

    Avec l'arrivée d'un acteur aussi puissant que Comcast, l'Europe télévisuelle change (N.B. la Commission européenne avait donné son accord au rachat de Sky dès juin) : la concurrence - ou coopétition - avec Netflix et Amazon Prime Video peut dès lors prendre une nouvelle tournure. Quels sont les coups possibles pour les opérateurs commerciaux européens ? Comment réagiront-ils? Quelles acquisitions, quelles fusions, quelles alliances imaginer ? Quel rôle pour les médias des secteurs publics nationaux ?

    mardi 2 octobre 2018

    L'élection fait la télévision : la société du spectacle politique


    On ne sait toujours pas si, comme l'imaginaient les recherches en sciences politiques autrefois, la télévision peut faire l'élection. En revanche, on sait, avec certitude, que l'élection peut faire de la télévision.
    Nouvelle illustration. La télévision américaine offre actuellement un feuilleton étonnant : il s'agit de la nomination d'un juge à la Cour Suprême (SCOTUS). No more than that! Nomination qui passe par le Senate Judiciary Committee où s'affrontent les sénateurs.

    Tous les ingrédients pour une série TV sont réunis. Une histoire de harcèlement sexuel (sexual assault), grave mais ancien, qu'excuseraient l'alcool et l'âge du perpétrateur, selon la défense. Une victime courageuse, émouvante, ignorante des usages juridiques, qui plaide la cause des femmes. L'accusé : un juge suprême potentiel, défendu avec hargne par le Président de la République qui l'a choisi. Revirement au dernier moment (cf. infra) : contre toute attente, un sénateur Républicain (Jeff Flake (on n'échappera pas au "flake news and misconduct"!), obtient une semaine d'investigation supplémentaire par le FBI. La décision du Sénat est reportée d'autant. Suspense...
    Résultat : plus de 20 millions de téléspectateurs, affirme Nielsen, audience répartie entre les 4 networks commerciaux nationaux ainsi que CNN, Fox News, MSNBC ; à quoi il faudrait ajouter PBS, C-Span, Univision, Telemundo, Fox Business News, les réseaux sociaux, etc. Score digne d'un match de foot ou de la cérémonie des Academy Awards, souligne AP. Et pas de droits audio-visuels à payer, acteurs gratuits.

    Hélas, par delà les affres et le ridicule de la société du spectacle politique, l'enjeu réel est formidable qui conditionnera la vie des femmes américaines pendant longtemps. Car ce juge insoupçonnable est bien sûr hostile à la liberté de l'avortement. Et il va siéger à vie. Tout cela serait comique, si ce n'était tragique. Une femme en colère, apostrophant le sénateur Jeff Flake à l'entrée de l'ascenseur (cf. infra) stigmatise l'inanité dramatique de la décision politique : “you have power when so many women are powerless”.

    Un jour, peut-être, de cette histoire vraie on fera les beaux jours d'une série télé, sans doute pas très bonne, car Nicolas Boileau nous a mis en garde :  "Jamais au spectateur n’offrez rien d’incroyable" // Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable."  Art Poétique, Chant III

    Le Sénateur Jeff Flake apostrophé à la porte de l'ascenseur : il changera son vote à la suite de cette intervention

    mercredi 19 septembre 2018

    Vieux médias et nouveaux riches

    in Jules Vernes, Hier et demain. Contes et nouvelles,
    Livre de Poche, 1967

    Les anciens médias attirent ceux que le numérique a rendus très riches.
    Cela commença, en 2013, par les quotidiens : d'abord, le rachat du Washington Post par Jeff Bezos (amazon), suivi du South China Morning Post (SCMP) acheté par Alibaba en 2015 à News Corp.) tandis que Patrick Soon-Shiong (Nantworks, biotechnologie) rachetait le Los Angeles-Times et le San Diego Union-Tribune  en 2018. Quotidiens d'information, donc. Mais les magazines ?
    • The Atlantic, un mensuel, créé en Nouvelle-Angleterre (Boston) en 1857 a conquis une sérieuse réputation intellectuelle. Parmi ses fondateurs, on compte, entre autres, Ralph Waldo Emerson, Henry Wadsworth Longfellow et Harriet Beecher Stowe. Il a été racheté en 2017 par Laurene Powell Jobs, épouse et héritière de Steve Jobs (Apple). C'est ce  magazine qui, en 1945, publia l'article prémonitoire de Vannevar Bush sur le futur des technologies du travail intellectuel ("As We May Think").
    • Time Magazine, hebdomadaire de renommée mondiale lancé en 1923, a été racheté en septembre 2018 pour 190 millions de $ par la famille Benioff (Salesforce.com). Le magazine avait été acquis en 2017 par Meredith Corp., un groupe pluri-média ; à côté d'une trentaine de magazines, le groupe possède une quinzaine de stations de télévision et cinq stations de radio).
    Mais ce n'est pas fini : The Village Voice, hebdomadaire new-yorkais depuis 1955, s'éteint après avoir en vain tenté sa chance en version uniquement numérique. Fortune, Money et Sports Illustrated (Meredith Corp.) sont à vendre. On dit que Condé Nast (New House, Advance Publications) revendrait bientôt Brides, W, et Golf Digest mais que The New Yorker (ainsi que Vanity Fair et Vogue) serait épargné... Pour combien de temps ? En attente d'un sauveur numérique ?

    Les anciens médias, hérités des grandes époques de l'imprimerie, sont à la recherche d'une adaptation à l'économie numérique et à ses technologies (distribution, production, etc.). Les nouveaux propriétaires disposent des moyens d'investir et de familiarité avec l'économie numérique. De ces marques de presse disposant encore d'un fort capital de légitimité socio-politique (brand equity), les acquéreurs escomptent honorabilité, réputation, influence et autres externalités positives... en échange d'un renflouement technologique et financier. Time, qui, selon le patron de Salesforce, représente "a treasure trove of our history and culture". Celui-ci déclare au Wall Street Journal : "We’re investing in a company with tremendous impact on the world". Capital économique en échange de capital culturel et social ? Une sorte de philanthropie culturelle, non dénuée d'arrières pensées fiscales, sans doute. "Philantropist" est un job. Etre désintéressé présente de nombreux intérêts... Bien sûr, les acquéreurs dénient énergiquement toute intention d'intervenir dans le travail éditorial et journalistique. Mais, diable, qui oserait imaginer le contraire ! Zéro synergie ? Allons donc !
    Cette acquisition est-elle une bonne affaire ? Le calcul économique ne sait guère évaluer ce type d'échange, les notions de brand equity ou de capital culturel restant difficiles à quantifier. Il faut donc parier... L'enjeu est d'imaginer l'entreprise d'information et de communication dans les années à venir... Pensons à Jules Vernes qui croyait pouvoir imaginer le journalisme de l'an 2889 et citons la conclusion optimiste de sa nouvelle (cf. supra) : "Un bon métier, le métier de journaliste à la fin du XXIXe siècle !"

    jeudi 13 septembre 2018

    Femmes en colère, journalistes révoltées

    "Good Girls Revolt", Amazon Prime Video, octobre 2016, 10 épisodes de 55 minutes

    Le statut des femmes dans les entreprises de médias fait la une des médias américains, depuis quelque temps (cf. Fox News et, dernièrement, CBS). Ce contexte (#metoo Movement) conditionne la réception de la série, renouvelle son "horizon d'attente", lui donnant une pertinence accrue. Harcellement sexuel ? Il en est aussi question dans la série, mais ce n'est pas l'essentiel. L'intrigue est d'abord de nature socio-économique : salaires (equal pay), carrières.
    "Good Girls Revolt" met en série l'histoire de la révolte des femmes journalistes ; elles sont reléguées dans des rôles subalternes d'assistantes (research assistant, etc.) de leurs confrères masculins qui, eux seuls, même moins talentueux, peuvent accéder au titre de reporter ou de writer. Les femmes de la rédaction n'ont ni le titre, ni le poste, ni la rémunération, mais assurent la fonction.
    Nous sommes en 1970, la révolte gronde dans la rédaction d'un prestigieux hebdomadaire d'information américain, concurrent de Time Magazine. La série se situe dans un cadre historique précis qui affecte les intrigues secondaires : présidence Nixon, Black Panthers, grève nationale de la poste (postal workers strike), départ d'appelés pour le Viet-Nam... Women's Liberation Movement dont les revendications émaillent la narration (colère de femmes dites "good girls").
    Tout dans la série donne à voir la hiérarchie des pouvoirs dans l'entreprise de presse et notamment la séméiologie de l'espace (la répartition des personnels étages, l'ensemble étant organisé comme un panopticon), les gestes, le langage, la condescendance (ce qu'évoque le titre "good girl", on dit à un enfant "sois sage" : "be a good boy", "be a good girl") : tout ce qui est "workplace culture". La révolte se répand parmi les femmes, elles s'organisent, prennent une avocat et, enfin, la révolte, spontanée d'abord, aboutit à une action juridique contre la direction du journal (gender discrimination). L'histoire reprend l'ouvrage de Lyn Povich (Good Girls Revolt. How the Women of Newsweek Sued their Bosses and changed the Workplace, 2013) ; l'auteur fit elle-même partie des 46 révoltées de Newsweek en 1970.

    Les femmes n'étaient pas mieux loties dans l'agence de publicité, si l'on en croit Mad Men. "Good Girls Revolt" contribue à l'histoire des batailles féminines et à l'histoire du journalisme américain. C'était l'époque des machines à écrire, du téléphone fixe et des notes prises sur un carnet. C'était aussi celle de l'accès difficile à la contraception, à l'avortement. Aujourd'hui la numérisation des salles de rédaction s'achève et le smartphone, les réseaux sociaux sont omniprésents. Pour le reste, c'est une autre histoire : la modernisation technique n'avance pas du même pas que les libertés !
    La série invite à penser à ce qu'est le cœur du métier de journaliste, comment il change avec la distribution numérique, l'exploitation de données des lecteurs, l'intelligence artificielle, la vidéo, l'ampleur des fake news ? Quid de la place de la régie publicitaire dans l'entreprise de presse ? Une rédaction progressiste peut-elle accompagner une gestion conservatrice de l'entreprise ?
    La série a été annulée (cancellation) par Amazon et l'on y a vu un effet de propagation de l'affaire Weinstein de harcellement (Amazon Studios ayant été touché à son tour). Peut-être, mais que restait-il à dire, à délayer ? La concision d'une série est une qualité.


    Références
    Pierre Bourdieu, Luc Boltanski, "Le titre et le poste : rapports entre le système de production et le système de reproduction", Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1975, N°2, 1975, pp. 95-107.

    Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception, Paris, Gallimard, 1978, 335p. Index

    lundi 3 septembre 2018

    Netflix and Amazon Prime Video in the French TV guides

    Editorial by the editor-in-chief of Télé 7 Jours 
    (circled in red by FM)

    In contrast to the United States, where almost no TV guides exist any more in paper form (cf. References, infra.), there are still more than a dozen in France . The most widespread is Télé 7 Jours (Lagardère group) and, since the end of August 2018 ("la rentrée", back to school), the weekly has just now decided to publish information about Netflix and Amazon Prime Video. According to the editor-in-chief Claude Bosie, "the cultural offering" will now include "new movies, series and documentaries aired on VOD and SVOD platforms  (Netflix, Amazon...) in the cultural section ('rubrique Culture')." Nothing less!
    Although Télé 7 Jours circulation decreases little by little, from year to year, like all the TV press, it still boasts 1 million copies in 2018 (paid circulation in France, audited by ACPM), to which one must add four times more pass-along readers. This signifies high frequency readership: each issue being read many times a day, making Télé 7 Jours, as they claim on the cover, 'the most widely read weekly in France' (cf. below: left, under the logo).

    This Télé 7 Jours editorial (27 August) is symbolic of the growing importance of streaming platforms in the French television market. It is becoming difficult to ignore the fact that many French household are clients of Netflix or Amazon Prime Video and watch less of the French legacy TV channels which are still the heart of the French TV guides (almost four million Netflix subscribers). To be frank, however, subscribers to these platforms will find very little information to guide their viewing selection. For the time being...

    There is not much more information about these platforms in the other TV magazines (Télé Star, Télé Loisirs or Télé 2 semaines) and nothing at all in Télérama or Télé cable sat. 
    Obviously, TV magazines are at loss with Netflix and Amazon Prime. They do not have much time to invent a strategy: how many of their readers subscribe to Netflix or Amazon Prime Video? Do readership surveys provide this kind of information?

    Covers of some of the major French TV magazines mentioned in this post
    References in MediaMediorum
    Presse TV au supermarché (Star Market)
    La presse télé, du guide TV au magazine TV sans programme

    lundi 27 août 2018

    The Pencil is Back: from Thoreau to Google


    Plate celebrating Thoreau as pencil-maker in Library Way,
    a street leading to the New York  Public Library (picture FM)
    With computers and tablets, we can now use a pencil. Henry David Thoreau would have liked it, for sure. since the American writer and philosopher managed his father's company producing pencils. Following his student years at Harvard (1837-1840), Henry David Thoreau worked in his fathers' factory. He improved the fabrication of pencils by creating a new mix of graphite and clay; his pencils became famous.
    Not to forget: there is a National Pencil Day, celebrated on the 30th of March!

    The new "digital" pencils use a screen as one uses paper. One can write, annotate, create notes, draw with different colors and widths, erase; one can search too, select and copy text, pictures, etc. One can use the pencil as a magnifying glass or as a laser pointer. The old pencil, the "stylus", and its associated gestures and ergonomy conquer the computer. And returns to tablets. Eternal history of media culture; the old survives in the new. The Pixelpen imitates the pencil like the Amazon Kindle imitates the book; like the computer with its keyboard has imitated the typewriter, like paper has imitated the wax tablet... Every media disruption exploits a tradition.
    With the new Pixelbook from Google, is a Pixelpen sold separately (with a cute little "pen loop" to attach the pen to the keyboard, see picture infra). The Pixelpen uses a small battery.
    "Who wants a stylus?" asked Steve Job in 2007, making fun of the Palm Personal Digital Assistant. Well, the stilus is back! And, of course, "one more thing": there is an Apple pencil that you can plug to charge into an iPad!
    "Stilum prendere" (take a stylus), Cicero used to say some twenty centuries ago! Nothing in the media is absolutely new...

    Pixelbook and Pixelpen (Google)
    References
    Henry Petroski, The Pencil. A History of Design and Circumstance, New York, Alfred Knopf, 2010 (cf. chapter 9, about Thoreau: "An American Pencil-Making Family".

    jeudi 23 août 2018

    Les médias sociaux des enfants passent au papier

    Swan & Néo. Le magazine officiel, 5,9 €, 68 p., Mondadori France, N°1 juillet 2018.

    Le succès des influenceurs sur les réseaux sociaux ne serait pas aussi parfait s'il n'était complété par des magazines papier, qui leur permettent de bénéficier du réseau de distribution de la presse et de l'exposition incomparable qu'il apporte. Hybridation multicanal ?
    En partenariat avec le magazine Closer Teen, Swan & Néo s'adresse aux enfants qui ont l'âge de fréquenter l'école élémentaire et les premières années de collège. Swan a bientôt 7 ans et Néo 13 ans. Dès l'édito, nos deux héros et acteurs se vantent de leur puissance sur les médias sociaux, YouTube et Instagram surtout. Les chiffres mis en avant ont de quoi faire pâlir n'importe quelles données de diffusion ou de lectorat de la presse pour enfants : ici, on parle en millions avec YouTube (près de 4 millions d'abonnés) et en milliards avec Instagram ("2,1 milliards de vues") : leur "famille de cœur", famille très étendue ! Miracles des analytics !

    Comme pour L'Atelier de Roxane (réalisé par le même éditeur), les quatre membres de cette famille sont au centre du magazine, avec ses animaux (lapin, poissons rouge et jaune, hamster et cochon d'Inde). Tous sont tour à tour acteurs des vidéos que tourne quotidiennement la maman, Sophie. "Le métier de vivre" à l'époque du numérique, en quelque sorte. Les parents sont producteurs.
    Le premier numéro comprend notamment des articles sur les parcs d'attraction (avec une pub en page 4 de couverture), sur les divertissement des enfants : jeux vidéo, mangas, BD, jeux de plage... Beaucoup de photos (l'album), peu de textes, généralement brefs (sur le mode SMS, avec les inévitables expressions empruntées à l'anglais). Un article sur Snapchat, un sur le look (vacances d'été et rentrée), un cahier de jeux, et surtout des idées de shopping, 12 pages : vêtements, accessoires, gadgets, mentionnant les marques et les prix (rédactionnel ou publicité, native advertising ?).

    Ce type de magazine emprunte beaucoup à la presse enfants traditionnelle mais elle se rapproche aussi parfois du unboxing, pratique de marketing apparue aux Etats-Unis, il y a plusieurs années, très populaire sur YouTube, qui consiste à filmer le déballage d'un produit, d'un appareil (on dirait parfois du téléachat). Swan & Néo représente l'une des évolutions possibles de la presse enfants, plutôt tournée vers la consommation que l'éveil et en synergie avec les médias sociaux.
    Influenceur est un métier. Métier lucratif pour les parents ? Quid des enfants ? Le travail des enfants étant réglementé, l'Observatoire de la parentalité et de l'éducation numérique (OPEN) s'est saisi du sujet : "les enfants stars sur YouTube, bonne ou mauvaise idée ?" Le débat est lancé...
    A rapprocher de l'interdiction récente du  téléphone portable à l'école. Nos sociétés et les institutions d'éducation doivent apprendre à vivre avec les médias sociaux tout comme il leur fallut apprendre à vivre avec la radio et la télévision.
    Faut-il laisser le champ libre aux médias sociaux ?

    Références
    • Cesare Pavese, Le métier de vivre (Il mestiere di vivere: diario 1935-1950, Einaudi, 1952), traduit de l'italien, Paris, éditions Gallimard.
    • MediaMediorum, Social media at the French newsstand


    lundi 20 août 2018

    Multitasking? No way!

    Cambridge (Mass.), August 2018 (photo FM).


    Between Harvard University and the Massachusets Institute of Technology (MIT), a poster warns students: do not multitask, don't cross the street while texting or reading. "Please, put down your phone".


    Also, "There is no next if you text", warns a commercial from the US National Security Council... which reports that "cell phone use while driving leads to 1.6 million collisions in the U.S. alone each year". No texting while driving!

    Deadly smartphone, not so smart users.

    lundi 13 août 2018

    Regain. Journal de campagne pour citadins inquiets


    Regain. Journal de campagne, 146 p. trimestriel, été 2018, 7,5 € (abonnement annuel : 25 €), grand format, avec un Carnet pratique inséré (16 pages de recettes en tous genres).

    Regain se veut un "journal de campagne" au positionnement nouveau : "Regain célèbre le progrès agricole, la nouvelle génération paysanne, les métiers de la ferme, la vie animale, la bonne chère, les balades en campagne et les feux de cheminées". Pourquoi Regain ? Le titre proclame une philosophie écologique qu'énonce l'édito de la directrice de la publication, Daphné Hézard : "l'urgence de ralentir", "l'art de vivre à la campagne", "le regain pour les sols sains", pour l'agriculture biologique, contre "l'agriculture intensive". Regain s'adresse aux citadins stressés qu'inquiètent de plus en plus la mal bouffe, le bruit, la pollution, le réchauffement climatique, le massacre de l'environnement urbain, citadins qui éprouvent de plus en plus un "désir de campagne". Le mot "Regain" connote encore un peu Jean Giono (cf. p. 142) et son roman publié en 1930, adulé par le pétainisme ; une photo noir et blanc, intitulée "pensée", est une référence ambigüe qui pourra être mal comprise et n'est pas nécessaire... Le mot "regain" évoque surtout une seconde jeunesse, celle des prairies (seconde coupe), des figuiers et des gens. Tout le magazine respire la douceur de  vivre - et de travailler ? - à la campagne, le retour à la nature, aux produits bio, la biodiversité.... Tentation nostalgique d'une civilisation rêvée qui n'a pas existé, tentation que produit et alimente une urbanisation galopante. Gare aux risques d'utopie !

    Regain milite pour des villes vertes, des villes intelligentes au service des piétons et des cyclistes, un aménagement du territoire respectueux du monde rural ; soucieux d'avenir, Regain milite pour les toutes prochaines générations. Ce titre se distingue radicalement de la presse agricole professionnelle, réunie dans le Syndicat National de la Presse Agricole et Rurale (SNPAR), qui compte plus de 130 titres (je n'inclus pas la presse dite cynégétique, presse des chasseurs), titres spécialisés par pratique et souvent localisés. Dans le sillage de Regain, il faut plutôt évoquer les titres conçus pour tous ceux et celles qui veulent Vivre BIO ("Nature et bien-être", précise ce titre en sous-titre). Combien de titres et de hors séries mettent en avant le "bio" ? D'après nous, plus d'une centaine de titres nouveaux et de hors séries au cours des quinze dernières années, beaucoup portant sur l'alimentation, la diététique et la cuisine mais aussi le jardinage (le potager), la santé, les cosmétiques.
    Magazine lancé en 2008, 4,2€. Bimestriel

    La structure rédactionnelle de Regain est classique qui, aux articles de fond, ajoute une rubrique mode présentant des articles associés au mode de vie à la campagne, au travail agricole... une rubrique littéraire, une rubrique cuisine / gastronomie... Beaucoup de portraits (militants écologistes, héros actuels ou anciens du retour à la nature, etc.), évocation touristique d'un village, des articles sur les vaches, sur "l'analyse microbiologique des sols", sur l'ostréiculture, sur les poules, sur le marché... Un article bienvenu sur les "prairies connectées" traite de l'agriculture numérique (agtech : financements participatifs, robots agricoles, logiciels de gestion commerciale, drones) ; on attend davantage de réflexions sur l'apport des outils numériques au retour à une agriculture plus humaine, plus respectueuse, des sols, de l'eau, des arbres, des animaux, de la santé... La solution ne peut se trouver dans la réaction, le refus des innovations scientifiques et techniques, les retours en arrière ; la solution emprunte certainement à certains aspects de l'économie numérique : intelligence artificielle, capteurs, internet des choses, cloud computing, 5G, connected farm, smart irrigation ...
    Une dizaine d'annonceurs sont présents dans ce numéro, certains bien intégrés dans leur contexte : De bonne facture (vêtements fabriqués en France), Kokopelli (semences biologiques), la fondation Goodplanet, luniform.com (sacs de toutes sortes), Trunk (vêtements, chaussures), Monocle (shampoing, soins), Buly (cosmétiques d'origine naturelle, opiat dentaire), France Culture (station de radio du secteur public), Hermès (bijoux)...
    Regain est-il un magazine politique ? Sans doute ! Regain pose des problèmes quotidiens, vitaux, que l'on ne saurait éluder bien longtemps et qui sont des problèmes politiques cruciaux ; la question agricole ne peut être réduite à la discussion bureaucratique des subventions européennes. "La ruralité est une chance pour la France", titrait un hors-série de Village (octobre 2016) sur "le pouvoir des campagnes", Village qui titre en août 2018 sur "le grand retour des métiers manuels", sur le bio...

    Magazine séduisant et raisonnable, discutable (stricto sensu), Regain invite au débat, à la réflexion : qu'en est-il du réalisme économique des solutions évoquées dans le magazine ? Certaines peuvent sembler un peu romantiques, certes, mais que penser du réalisme économique du système actuel, de ses erreurs et de ses horreurs ? Magazine généreux, élégant, écrit, avec de belles photos, copieux, à lire et consommer lentement, à appliquer aussi, à ruminer ; il y en a bien pour un trimestre. L'évolution de ce titre innovant sera suivie avec intérêt : la ruralité sera désormais de plus en plus moderne.


    Références

    Repenser la vie dans les villes, à propos d'un livre blanc de JCDecaux, Villes. La nouvelle donne

    Faire son chemin, sans média

    Vivre autrement ? Quelle place pour le numérique. A propos de Tom Hodgkinson

    Richard Golsan, "Jean Giono et la « collaboration » : nature et destin politique", Mots. Les langages du politique, 1998, pp. 86-95 in Persée

    lundi 6 août 2018

    Dans la jungle de l'orchestre : série musicale


    "Mozart in the Jungle" est une série produite et diffusée par Amazon Studios, (février 2014 - février 2018, soit 40 épisodes de 30 minutes) ; le scénario reprend le mémoire autobiographique d'une hautboïste, Blair Tindall, Mozart in the Jungle: Sex, Drugs, and Classical Music (Atlantic / Grove Press, 2005).
    La série a obtenu deux Golden Globe Awards en 2016 ("best comedies series" et "best actor"). Amazon a cessé la production après la quatrième saison, en avril 2018.

    Quelle jungle ? La "jungle des villes" (Bertolt Brecht, "Im Dickicht der Städte", 1921) où se déroule l'action, New York, Venise, Tokyo ou Mexico ? Certes mais surtout la jungle de l'orchestre, monde sans pitié ni indulgence. Mozart, c'est la musique classique et l'opéra, mais c'est aussi le génie empêtré dans la ville, Vienne ou New York (on entend la chanson : "New York, Concrete jungle where dreams are made of".
    Les deux héros principaux sont complexes et attachants. D'abord Rodrigo, chef iconoclaste, mexicain, maestro trentenaire, fantasque, invité à diriger le New York Symphony Orchestra, dont il remplace le chef conformiste et vieillissant ; grâce à Rodrigo, on entend beaucoup d'espagnol et d'italien. Et puis, il y a la jeune hautboïste, Hailey, frémillante et impatiente, qui occupe dans l'orchestre le pupitre difficile de second hautbois.
    La jungle, ce sont d'abord les conflits d'ego et d'intérêts, les rivalités entre musiciens, les privilèges des uns, la relégation des autres. Instrumentistes que menacent, lancinantes, la perte auditive, la dystonie, l'arthrose (doigts, poignets) : fragilité à mettre en regard avec la somme d'efforts constants et de gestes répétés que requiert une pratique instrumentale professionnelle d'un tel niveau.

    La série rappelle qu'un orchestre est une entreprise ; comme telle, elle doit équilibrer son budget et trouver des financements. Les musiciens, syndiqués (unionized), revendiquent et défendent leurs droits, âprement, comme tous les salariés : augmentations, pauses réglementaires, couverture médicale, retraite. Mais le talent ne suffit pas, pour que l'orchestre lève de l'argent, il lui faut courtiser les riches supporters, mécènes et parrains. Les musiciens doivent également se plier aux exigences du marketing et des médias, en accepter les contraintes commerciales parfois humiliantes. Ce sont les lois invisibles de cette jungle que la série met en scène ; des coulisses et des bureaux, où elles agissent d'habitude discrètement, la série les fait passer au premier plan, suivant le théâtre grec où l'orchestre désignait le devant de la scène, là où évoluait le choeur, juste devant les spectateurs. Comédie documentée : "sexe, drogue et musique classique", titre le mémoire d'origine. Il faut ajouter argent et voyages !
    Conflits de génération, conflits de culture, conflits d'intérêt entre les gestionnaires, les musiciens, l'avocat d'affaires qui les représente, les administrateurs, les mécènes et parrains. La vie de Mozart est évoquée en arrière-fond : allusions à son père, sa sœur, à Antonio Salieri (Vienne), à Hyeronimus von Colloredo (Salzbourg), vie à laquelle Rodrigo s'identifiera au cours de dialogues imaginaires... Rodrigo, c'est Mozart.

    L'orchestre est une société, un groupe où s'observent les affinités, les hiérarchies d'instruments (les cordes / vents / cuivres / percussion, etc.) qui sont autant de hiérarchies sociales, les flirts, les amitiés, les amours, les jalousies, les frustrations (tuttistes / solistes) : "le musical c'est du social" (cf. Bernard Lehmann, o.c.). Au-delà de l'autobiographie et de son réalisme, la série s'avère une illustration d'un travail sociologique, la comédie en prime. On ne s'ennuie jamais au cours des deux premières saisons ; ensuite, l'intrigue s'effiloche. La saison 4 introduit un robot humanoïde qui, ayant avalé toutes les données de la vie et de la musique de Mozart, se propose, grâce au machine learning, d'achever le "Requiem". Comme il semble bien difficile aux acteurs de simuler le jeu des musiciens, aussi de nombreuses rôles sont interprétés par des musiciens professionnels... qui jouent les acteurs.
    La bande son est superbe, évidemment (cf. tunefind) : Mozart mais pas seulement, Olivier Messiaen, Franz Liszt, Ludwig van Beethoven, Gustav Mahler...
    N'oublions pas qu'un orchestre peut jouer sans chef : Les Dissonances ou I Musici. La jungle sans roi ?


    Références
    • Bernard Lehmann, L'orchestre dans tous ses éclats. Ethnographie des formations symphoniques, Paris, Editions La Découverte, 22 €
    • Norbert Elias, Mozart. Zur Soziologie eines Genies, Frankfurt, Suhrkamp
    • Theodor Adorno, Einleitung in die Musiksoziologie, Zwölf theoretische Vorlesungen, 1961-62, Frankfurt, Suhrkamp
    • "Blair Tindall and the Classical Music 'Jungle", NPR, August 8., 2005 
    • Philippe Greiner, "Mozart et l’archevêque de Salzbourg: les voies d’une incompréhension", Transversalités, 2008/3, N°107, pp. 125-140.

    lundi 23 juillet 2018

    Netflix et les GAFA. Le bal des acronymes


    Le journalisme comme la pédagogie produisent des simplifications et parfois en abusent : on avait les GAFA pour désigner un groupe de quatre entreprises ayant en commun d'être américaines d'origine, de réaliser un énorme chiffre d'affaires et d'afficher une capitalisation boursière extraordinaire et une croissance soutenue. De cet ensemble, on extrait le duopoly, sous-ensemble désignant Facebook et Google caractérisés par leur domination du marché publicitaire aux dépens des médias (publishers, legacy media) mais aussi avec leur complicité intéressée.
    La faiblesse conceptuelle de l'acronyme GAFA est gênante. Maintenant, on y rajoute Netflix pour créer les FANG (Facebook, Amazon, Netflix, Google) ou FAANG (Facebook, Apple, Amazon, Netflix, Google) ou FAMGA qui inclut Microsoft (GAFAM). Où met-on la barre ? Quid de Snapchat, de Twitter, de Spotify, de IBM ou d'Oracle,  d'Adobe ?
    L'hétérogénéité et l'arbitraire de ces ensembles sont flagrants. Ne vaut-il pas mieux s'appliquer à distinguer clairement ces six entreprises, plutôt que s'obstiner à les confondre ?
    Simplifions, sans entrer dans le détail des diversifications en cours ou à l'essai.
    • Facebook et Google sont des supports de publicité et collectent des données avec l'accord, au moins tacite, de leurs utilisateurs, en échange de services (réseaux sociaux, courrier, messagerie, cartes, etc.). L'essentiel de leur chiffre d'affaires (86% pour Alphabet / Google, la totalité pour Facebook) provient de ces métiers. Leur présence sur le marché vidéo et TV est significative (YouTube TV).
    • Netflix produit et distribue des films, des séries TV mais n'a aucun revenu publicitaire ; si Netflix étudie les comportements de ses abonnés, il ne se préoccupe pas de mesure publicitaire de l'audience (ignorant superbement Nielsen, etc.). En revanche, Netflix est annonceur et contribue au chiffre d'affaires des médias traditionnels dont il est par ailleurs client (achat de droits de séries, de documentaires aux studios, etc.). Netflix est un pur média.
    • Amazon est une entreprise très diverse : AWS (cloud computing, serveurs, etc.), production et diffusion de video (Prime Video), distribution de produits de toutes sortes (logistique, livraisons, etc.), etc. Amazon est un support de publicité, de plus en plus important, innovant. C'est aussi un annonceur.
    • Apple conçoit, fabrique et vend des appareils (ordinateurs, téléphones, tablettes) et des logiciels. De là provient l'essentiel de son chiffre d'affaires. Apple est annonceur et n'a pas de revenus publicitaires (sauf les App Store Search Ads).
    • Microsoft conçoit, réalise et vend des logiciels : Windows, Azure (cloud computing, etc.). Microsoft est support de publicité et collecteur de données personnelles, notamment avec MSN puis les acquisitions de Skype et LinkedIn (qui s'apparentent à des réseaux sociaux). Microsoft est également un important annonceur. 
    Du point de vue des médias traditionnels dont le modèle d'affaires est partiellement (presse) ou totalement (radio, TV) fondé sur la publicité, Netflix et Apple ne sont pas des concurrents ; au contraire, ce sont des annonceurs courtisés par les médias et les agences média, des clients.
    La fureur de dénoncer peut conduire à tout confondre. Les seuls points communs de ces six entreprises plurinationales sont d'être américaines (côte Ouest d'abord) et de recourir à un mode de production numérique (données, algorithmes, etc.) fondé sur l'intelligence artificielle. En confondant, on occulte. On occulte surtout la faiblesse croissante des médias traditionnels, particulièrement européens et les causes profondes, structurelles de cette faiblesse.

    Si l'on n'y prend garde, les expressions GAFA, GAFAM ou FAANG constituent de véritables obstacles épistémologiques à la connaissance économique, elles relèvent des obstacles de type linguistique ("habitudes toutes verbales", disait Gaston Bachelard), denkmittel bloquant l'analyse et la compréhension. Leur pseudo évidence nuit à la clarté. Qui gagne à cette confusion ?


    Référence

    Gaston Bachelard, La formation de l'esprit scientifiques. Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective, Paris, Vrin, 1934.

    mercredi 18 juillet 2018

    Révolte contre le câble aux Etats-Unis. Consumer Reports sonne la charge !


    "TV par câble, TU ES VIRÉE !", c'est le titre de Consumer Reports, le magazine de l'Union des consommateurs américains qui mène la révolte contre le prix des abonnements. Le magazine compte plus de 6 millions de membres et abonnés, c'est un leader d'opinion considérable en matière de consommation courante, de coût de la vie, de prix... Ses tests de produits et services font autorité (santé, alimentation, automobile, etc.). Une autorité reconnue bientôt centenaire, créé en 1936.

    Le magazine n'y va pas par quatre chemins, montrant un décodeur de câblo-opérateur (set-top box) jeté dans la corbeille à papiers : réduisez votre facture, personnalisez votre offre pour ne payer que ce que vous aimez, pour moins cher ("Shrink your cable costs and customize your channels - so you get more of what you love, for less"). Le magazine publie un guide, très didactique, pour réduire sa facture ("a guide to shrinking your cable bill"), incitant même les abonnés à refuser la partie TV de l'abonnement pour ne conserver que la partie Internet.

    Voilà longtemps que les abonnés américains grognent, se plaignant de payer trop cher, trop de chaînes (bloquées dans un bouquet, bundle) qu'ils ne regardent pas, de recevoir des factures obscures et imprévisibles. Un mouvement de désabonnement est commencé depuis plusieurs années, au profit des offres de streaming (OTT) de Netflix, d'Amazon Prime, de Hulu, de bouquets virtuels (vMVPD : YouTube TV, etc.). Le magazine suggère de (re)prendre une antenne terrestre qui donne accès gratuit à tous les networks, à la télévision publique et aux stations locales. Consumer Reports invite enfin ses lecteurs à signer une pétition (WTF...What The Fee!) et à regarder du côté de Netflix, de Hulu, de Amazon Prime...
    Netflix vient de gagner encore 674 000 abonnés aux Etats-Unis lors du deuxième trimestre 2018, les "experts" attendaient davantage mais le résultat - excellent - confirme néanmoins la tendance observable depuis plusieurs années en faveur des offres de streaming.


    Références sur MediaMediorum


    A new business model for TV: virtual MVPDs (Hulu Live TV, YouTube TV...)






    mardi 17 juillet 2018

    Tendance vintage. Des styles de vie passés remis au présent


    Styles  Vintage / Tendances Vintage, mensuel,  éditions LVA. 116 p., 5,90 €, abonnement annuel : 12 numéros pour 49 €.

    Nouveau magazine mensuel. Le magazine se cherche encore, et c'est tant mieux, comme en témoignent les deux Unes successives ci-contre. On est passé en deux mois de la simple nostalgie comme hobby (numéro 1, juin) à son exploitation pour inspirer, guider aujourd'hui : "Inspirations d'hier pour aujourd'hui", résume parfaitement le sous-titre. Le format a été modifié également, à partir du numéro 2 (juillet), le magazine est légèrement plus petit, plus commode, plus maniable et plus épais, dos carré, 116 pages au lieu de 100 ; son contenu est aussi plus opérationnel, proposant à ses lecteurs des articles articulant habilement documentation et shopping.

    Vintage, en anglais, renvoie à l'idée, importée de la viticulture, d'une bonne année, d'un bon cru, de la vendange d'un vin de qualité. Le mot vient sans doute de l'anglo-français vendage (latin vindemia). Le nom, et l'adjectif, s'étendent désormais à tout ce qui est un peu ancien (retro-vintage) et reste de très bonne qualité, qui en a au moins la réputation, et qui peut être modernisé, en associant au look rétro une technologie récente. Les choses de la vie quotidienne et des loisirs d'autrefois remis au goût d'aujourd'hui, conjuguées au passé présent. Le magazine rend compte également de l'actualité des festivals : Langres, Tours, Narbonne, Saumur,"Anjou Vélo", vintage partout.


    Qu'a-t-on appelé "vintage" dans la presse magazine au cours de ces dernières années ? Des styles de vie et des objets. Des automobiles surtout (voir "La presse automobile entre dans l'histoire par la nostalgie"), mais aussi des montres, des guitares, des tracteurs, des scooters, et même des loisirs créatifs ("quilts and crafts")... Voici le goût des "défuntes années" et des "robes surannées" (Charles Baudelaire, "Recueillement"). "Laudator temporis acti" (Horace) : non pas qu'avant c'était mieux qu'aujourd'hui, mais qu'autrefois c'était bien - aussi !

    Le magazine Tendances Vintage est centré sur les styles de vie passés et les objets qui les accompagnaient, dont ils sont le signe, l'emblème : la mode ("l'indémodable"), le macramé, l'automobile, la moto, les montres, le maquillage, le tatouage et, au-delà, la décoration, l'électro-ménager (cafetière, moulin à café, étagère, etc.)...
    Epicer le présent d'un peu de passé récent pour se distinguer, les années cinquante, soixante, quatre-vingt revisitées, nostalgie : retour vers le passé proche. Donc de l'histoire, celle de la coupe du monde de football et de ses équipementiers, celle des séries télévisées ("Magnum") et l'influence de E.T, le formica, le tourisme d'alors, de la 2CV (bel article sur l'histoire de cette "automobile rurale"), les "objets de mai 68" (affiches, presse contestataire, actualité musicale, "Les Shadocks"), l'étagère String (excellent dossier par Lélanie Vassart), les lampes Jieldé nées dans les années 1950, la vaisselle Arcopal, le sac en osier, l'imprimé Vichy (la juppe à carreaux certs et blancs de Brigitte Bardot), les canotiers... Histoire de la consommation, sans condescendance, avec tendresse souvent et sans sémiologie ni "mythologies".
    Les articles sont parfois séparés par des pages de publicité (intitulées Shopping) : brèves présentations de produits, liens pour acheter. Tout produit s'accompagne d'un lien commercial. Publicité partout ou nulle part, sans hypocrisie ? Parfaite affinité, association contextuelle incontestable !
    Tendances Vintage prend le parti des choses, il réinvente le catalogue et lui donne une âme. "Le parti pris des choses " : on pense bien sûr au poète Francis Ponge (1942) plutôt qu'aux Mythologies quelque peu condescendantes de Roland Barthes (1957). Atmosphère de collection : style néo-rétro (néologisme paradoxal, renaissance) des montres, des jeux vidéo (rétrogaming), des récepteurs radio mais aussi les prénoms anciens, le mariage... Tout est culte, tout est nouveau, et tout est rétro ! Magique !

    Un style de vie se dégage de ce magazine, une esthétisation à partir de choses, des objets. Pascal décrivait la passion comme une sorte de naufrage dans les choses : “Nous sommes pleins de choses qui nous jettent au-dehors. Notre instinct nous fait sentir qu’il faut chercher notre bonheur hors de nous. Nos passions nous poussent au-dehors, quand même les objets ne seraient pas là pour les exciter. Les objets du dehors nous tentent d'eux-mêmes et nous appellent quand nous n’y pensons pas”. Une idée que développera Georges Pérec dans son roman, Les choses (1965), d'abord sous-titré "Une histoire des années soixante". La vie apparaît comme une accumulation progressive de choses que l'ancienneté, l'inutilité dotent de valeur esthétique, distinctive. Le plaisir "capital" de la collection, de la fréquentation d'un code partagé, d'une époque que l'on décode tacitement. Plus que jamais, l'inutile est beau.
    Cette nostalgie est également observable aux Etats-Unis : une série d'émissions de USA Network des années 1980 est aujourd'hui redécoupée, remontée pour être diffusée en VOD. "Night Flight-Plus" témoigne de la passion actuelle pour les années 1980 (cf. "Building a Video Business: Night Flight - A Passion for the 1980s Culture"). Les médias d'autrefois prennent place dans la culture d'aujourd'hui. Histoire des médias sans cesse recommencée. Re-présentation. Le consommateur est une "passion inutile".

    Au premier degré, voici un magazine agréable, distrayant même ; au second degré, il met en scène une histoire passionnante des objets et des modes de consommation courante, loin du luxe. Illustration de la créativité tellement sous estimée voire ignorée de la presse magazine.

    dimanche 8 juillet 2018

    Droit voisin pour la presse : une simple question de Droit


    Les droits voisins du droit d'auteur (neighbouring rights, verwandte Schutzrechte) donnent la possibilité à tout média (publisher) de se faire rémunérer pour ses contenus repris ailleurs, sur Internet et les réseaux sociaux notamment. La Commission des affaires juridiques du Parlement européen avait adopté le rapport sur la directive relative au droit d’auteur dans le marché unique : 15 voix contre 10 et deux abstentions pour l'article 13 qui porte sur le copyright et 13 contre 12 pour l'article 11 qui porte sur les liens renvoyant à des contenus (agrégation). La directive donne aux publications de presse les mêmes droits que la musique et la vidéo, le droit d'être rémunéré pour son travail. Hélas, le 4 juillet, le texte a fait l'objet d'un nouveau vote, défavorable, celui-ci ; il reste un espoir, le même texte sera encore une fois soumis au Parlement en séance plénière, en septembre 2018.

    Les opposants à cette loi sont principalement les grandes entreprises américaines de la communication numérique réunies dans le lobby européen EDIMA, "trade association" qui représente, au-delà du fameux "duopole" (Facebook, Google), Apple, eBay, Microsoft (LinkedIn), Snap, Twitter (cf. infra). L'argumentation pro domo de ces entreprises, toutes américaines, met en avant la liberté d'expression et la crainte de la censure, comme si c'était là leur souci ! Elles vont jusqu'à prétendre que serait la fin d'Internet. Tartufferies ? En fait, il s'agit pour elles de pouvoir continuer à profiter gratuitement de contenus produits à grands frais par les médias ; aux termes de la directive, elles devraient payer le contenu qu'elles exploitent, reprennent, copient...

    Les médias (publishers) et les industries culturelles en général (dont la presse, etc.) sont évidemment favorables à cette loi qui assurerait une rémunération de leurs créations, de leur travail (journalisme, etc.) et, tout particulièrement, de leur curation. Cette curation est inexistante, inconcevable même, dans les réseaux sociaux : on l'a vu récemment, avec le déferlement de "fake news". La nécessité d'un journalisme rigoureux et responsable a été démontrée sans conteste par les errements récents et continus des réseaux sociaux, notamment de Facebook. Tout indique pourtant que, sans droit voisin, l'information n'a plus de modèle économique convaincant (pour les lecteurs, pour les investisseurs). On oppose au droit voisin que, avant le droit d'auteur (mis en place au XVIIIème siècle), les auteurs se débrouillaient quand même : c'est oublier qu'il leur fallait, sans cesse, mendier le soutien d'un prince.
    La culture et l'information exigent l'indépendance des médias et des journalistes à l'égard de de tous les pouvoirs : l'absence de rémunération des droits d'auteur les place sous la dépendance des principales plateformes numériques. De plus, aucune de ces plateformes n'est française, aucune n'est européenne. S'y ajoute une dépendance étrangère dont on a compris qu'elle affectait les élections. Après les présidentielles américaines, à qui le tour ? Aux élections européennes ?

    Copie d'écran du site de l'EDIMA saluant le vote du parlement européen

    EDIMA, lobby des GAFAM et autres à Bruxelles, hostile au droits voisins.
    Références

    lundi 2 juillet 2018

    A Too Good Witch : une sorcière bien aimée



    The Good Witch est une série TV diffusée par la chaîne américaine Hallmark Channel. Spinoff d'un film du même nom, elle en est à sa quatrième saison : 38 épisodes de 48 minutes, entre février 2015 et juillet 2018 (en prime time, le dimanche).

    Sorcière bien-aimée, ensorcelante ? "Bewitched" (du nom d'une série des années 1960, sur ABC) ? Cette sorcière est sympa mais pas très drôle (ce n'est  la sorcière Camomille !). Sérieuse en diable. Ses pouvoirs ? Elle devine, anticipe les besoins, les intentions (et même les intentions d'achat !)... Un don d'intuition qu'elle a transmis à sa fille.
    Elle connaît les simples et connaît des "trucs" de grands-mères. Notre sorcière tient un magasin, Bell Book & Candle où, un peu apothicaire, elle vend, et souvent offre, des bougies, des perles, des bijoux fantaisie, de la papeterie, des livres, petits cadeaux pour toutes les occasions. La culture des loisirs créatifs est présente dans la série ainsi que la cuisine. "Too good to be true", Good Witch est aussi bonne cuisinière ; elle assure la coexistence affectueuse et respectueuse de la médecine scientifique et de la médecine alternative, onguents et tisanes, sirops et baumes qu'elle distribue généreusement, avec intuition. Mère attentive, elle est cultivée, plurilingue et sportive. Séduisante... The Good Witch est une bonne fée, et l'on pourrait presque évoquer, avec Gérard de Nerval "la fée des légendes éternellement jeune" (Sylvie, 1868).

    Tout le monde est beau et gentil dans la petite ville provinciale de Middleton construite par la série : une mairie, un établissement d'enseignement secondaire, un bistro, une boutique de fleuriste, une salle de cinéma, un bureau de poste, un commissariat de police. Les soucis majeurs viennent des couples qui s'usent, déraillent, divorcent et se séparent et doivent jongler avec les enfants et le travail et un nouveau partenaire. Une histoire de familles décomposées qui tentent de se recomposer.
    Série sans violence, sans religion, sans crimes, sans armes où journalistes, habitants et policiers peuvent coexister pacifiquement. Une Amérique rêvée où l'on ne chôme pas, où les emplois trouvent par miracle la candidature idéale. Féminisme raisonnable mais ferme, les hommes n'occupant guère que des seconds rôle dans cet univers de petits commerces créés et dirigés par des femmes. Seule ombre à ce tableau irénique : la spéculation immobilière qui rôde et menace parfois....

    Comme "When Calls the Heart" et  "Chesapeake Shores",  séries diffusées par la même chaîne, "Good Witch" illustre une "autre Amérique" aussi exagérée et irréelle que celle des séries policières courantes. Une Amérique (la série est tournée au Canada) peu spectaculaire, qui ne s'exporte pas. Loin de Hollywood et des critiques condescendants dont ce n'est pas la culture. Les audiences sont confortables mais pas assez jeune au goût des annonceurs. Netflix, en revanche, indifférent aux goûts des publicitaires mais attentifs à ceux de ses abonnés, reprend la série (cf. GRP contre abonnements).


    mercredi 20 juin 2018

    (AT&T + Time Warner) + Appnexus = la riposte des médias traditionnels américains s'organise


    AT&T pourra fusionner ses activités avec celles de Time Warner moyennant 85 milliards de dollars et un endettement très élevé (180 milliards selon Moody). Le ministère américain de la justice (Department of Justice, Antitrust Division) avait marqué son opposition à cette fusion verticale annoncée par AT&T dès octobre 2016. Le Tribunal de Washington (U. S. Court District for the District of Columbia) l'a autorisée (Memorandum Opinion, June 12, 2018) réfutant un à un tous les arguments du gouvernement dans un document de 172 pages. Le juge s'étonne même qu'un débat ait dû avoir lieu : "small wonder it had to go to trial".
    Copie du début de la décision du juge Richard J. Leon
    Cette décision peut ouvrir la voie à d'autres fusions dont celle, retentissante, en cours de discussion, de 21st Century Fox, soit avec The Walt Disney Co. (71 milliards de $, cash and stock), soit avec Comcast (65 milliards de $, "all cash" son endettement atteignant alors 170 milliards) ; elle crée une sorte de jurisprudence qui pourrait éveiller l'intérêt, par exemple, de Lionsgate Entertainment, des chaînes Hallmark Channel ou AMC, voire même des groupes CBS et Viacom. Selon le juge, la fusion Time Warner / AT&T ne restreint pas la concurrence, contrairement à ce qu'estimait le gouvernement et elle n'affectera pas négativement les consommateurs.
    Toutefois, le ministère de la justice (DoJ) peut encore faire appel de la décision du juge Richard J. Leon et, de son côté, la FCC peut ajouter des restrictions à la fusion. La fusion avait été acceptée par la Commission européenne en mars 2017.

    L'ensemble AT&T / Time Warner est apparemment considérable mais il faut l'évaluer en comparaison avec la puissance des acteurs intervenant désormais sur les deux marchés pertinents :
    • le marché de la télévision et du cinéma avec la concurrence des SVOD de dimension internationale : Netflix, Amazon Prime, Google avec YouTube, Facebook avec Facebook Watch, et peut-être bientôt Apple. 
    • le marché de la publicité numérique : Amazon, Google, Facebook et Comcast.
    La fusion associe deux métiers : connectivity business pour AT&T, entertainment business pour Time Warner ou, autrement dit, l'intégration de la distribution et de la production de contenus (programming). L'ensemble nouvellement constitué par cette fusion comprend :
    • des télécoms (AT&T est le premier opérateur mobile américain avec 151 millions d'abonnés)
    • un important MVPD (avec son bouquet de télévision payante, DirecTV et U-verse) et un MVPD virtuel, DirecTV Now 
    • des chaînes de télévision : HBO et toutes les chaînes de Turner Broadcasting (CNN, TBS, FilmStruck, TNT, etc.), des chaînes sportives régionales
    • des studios de production cinématographique et de télévision (Warner Bros.)
    Grâce à AT&T, les chaînes de télévision de Turner Broadcasting pourront accéder à leurs propres données de consommation ce qui leur permettra un meilleur ciblage publicitaire. De plus, AT&T a annoncé le lancement prochaine d'une chaîne sportive OTT (AT&T Watch).

    L'argumentation du juge repose sur le fait que la concentration verticale ne modifie pas immédiatement le niveau de concentration dans chacun des deux marchés concernés ; au contraire,  la concentration verticale présente plusieurs avantages : elle réduit les coûts de transaction (bargaining friction, elimination of double marginalization) ce qui peut se traduire par une réduction du prix de DirecTV pour ses abonnés ; enfin, elle facilite la distribution direct to consumers (OTT, SVOD).
    Néanmoins, l'ensemble issu de cette fusion serait bien loin de rattraper les Facebook, Apple, Netflix, Amazon et Google : il resterait loin derrière, "chasing tail lights".

    La première réaction de AT&T, dès l'acquisition de Time Warner (rebaptisé WarnerMedia), est une autre acquisition, celle de l'adexchange Appnexus (1,6 milliard), acquisition qui renforce les moyens de AT&T dans la publicité numérique (programmatic, etc.). 

    Quelles leçons pour l'Europe ?
    Une consolidation européenne dans les médias semble indispensable ; est-il même une autre voie ? Il faut reconsidérer les questions de taille des entreprises médias : les entreprises européennes semblent sous-dimensionnées. Pour contrer les effets induits par la puissance des GAFA et de Netflix, que le juge américain qualifie de "tectonic changes", l'Europe doit revoir l'approche des questions de concentration, en revoir les outils d'analyse (l'opinion du juge émet notamment des doutes sérieux sur la validité de certaines évaluations d'audience).
    Les règles anciennes ne correspondent pas à la situation nouvelle crée par les GAFA qui révolutionnent la notion de marché pertinent. Tout semble indiquer, si l'on en croit l'analyse du juge américain, qu'il faille encourager les concentrations verticales qui associent distribution et production de contenus. D'autant que le développement prochain de la 5G ne manquera pas d'affecter fortement la distribution des contenus...

    samedi 16 juin 2018

    GRP contre abonnements : Lucifer, série TV plutôt angélique


    La série est produite par Warner Bros pour le network Fox et compte 40 épisodes ; elle a été lancée en janvier 2016 par ce network, puis reprise par Netflix. La troisième saison, "Lucifer" est diffusé le lundi en prime time. Chaque épisode apporte une nouvelle enquête ; le tout est servi avec beaucoup d'humour, parfois subtile. Légende modernisée, détente assurée : que le diable vous emporte !
    Mais, début mai, Fox a arrêté "Lucifer", juste avant les ventes publicitaires upfront. Les audiences sur le network Fox ont été considérées insuffisantes (4,1 millions de téléspectateurs). Les fans se sont manifestés par de nombreux #SaveLucifer sur les réseaux sociaux.
    La carrière de Lucifer se poursuivra pour une nouvelle saison car Netflix, qui doit donc être satisfait des performances de la série auprès de ses abonnés (saison 1) vient de commander une quatrième saison à Warner Bros. Netflix avait de la même façon sauvé la série "Longmire" (Warner Bros. également) annulée par AMC après 3 saisons. Voilà qui illustre le rôle de Netflix sur le marché télévisuel et confronte deux manières d'apprécier les performances d'une série : la mesure de l'audience pour la publicité, d'une part, la satisfaction des abonnés, d'autre part. Deux modèles économiques en conflit, GRP contre abonnements ?
    Ceci ne manquera pas d'interpeller AT&T qui a racheté HBO et Warner Bros.

    Depuis le Faust de Goethe, on sait bien que le diable est de bonne compagnie.
    Voici donc les aventures d'un nouveau diable venu sur terre, et qui prend goût à notre époque et à ses maux : Lucifer Morningstar, le bien nommé. A Los Angeles, la nuit, Lucifer, "porteur de lumière", selon l'étymologie latine de son nom, est dans son élément, Morningstar, il est est l'étoile du matin. Très, très vieille histoire (cf. le livre d'Isaïe, chapitre XIV, 12).
    Bien sûr, comme Faust, Lucifer rencontre une Gretchen, sous la forme d'une policière, blonde, comme il se doit, et vertueuse bien sûr, certes elle est mère d'un jeune enfant, mais elle est séparée de son mari, bio qui ouvre grand les possibilités narratives et la combinatoire des personnages. Gretchen sera-t-elle sauvée (gerettet) ou condamnée (gerichtet) ?
    En aussi vertueuse et charmante compagnie, le diable risque d'échouer et de faire le bien alors que pour son emploi, le brief paternel est de faire le mal, de propager et louer le péché. Evidemment, le diable est beau (comme un dieu ?), s'habille à la mode, il est bon musicien (pianiste), "le plus savant et le plus beau des anges" (Charles Baudelaire, "Les litanies de Satan"). Diablement sympathique, voire même irrésistible : comment ne pas lui donner sinon lui vendre son âme ? Même la psychanalyste qu'il consulte succombera : ni elle ni lui n'ont de sur-moi ! Ce n'est pas Gérard Philippe (cf. "La Beauté du diable", 1950, film de René Clair) mais les cinéphiles y penseront certainement...
    Le diable, déchu, a posé ses ailes à la consigne et devient l'assistant, obéissant et espiègle, de sa policière bien aimée ; en plus de Faust (celui de Marlowe, celui de Goethe), le rôle s'inspire indiscutablement de celui du consultant de "The Mentalist" (CBS, 2008). Intertextualité tacite entre networks qui ravira les amateurs de séries.

    On n'échappe pas aux inévitables plans de coupe sur la nuit de Los Angeles, ville des anges où s'épanouit notre diable. L.A., ville volée par les Espagnols aux Indiens Chimash et Tongva, rachetée au Mexique par les Etats-Unis : le diable peut s'y sentir chez lui, it's his "kind of town"  et prétendre, comme le chantent Frank Sinatra et Quincy Jones, que "L.A. is my lady" ! Chaque ville a ses séries Miami, New York, Chicago, Boston, Seattle, voilà celle de L.A. sauvée par Nettflix.


    lundi 11 juin 2018

    Social media at the French newsstand: hybridization of influencers?



    The press has always taken advantage of other media to create new magazines, even if it was thereby helping its competitors on the advertising market: radio, cinema, television and video games. It is therefore not too surprising to see the digital media give birth to magazines. At the beginning, television networks brought new blood to the press (TV Guide), now social media are injecting their dynamics into the legacy media. We should also remember that the press itself is still a hybrid medium, paper and digital. This hybridization is welcome as well as favorable to an association with digital media and their influencers.

    Recently, two major European publishers, Hachette and Mondadori, each launched a French magazine (paper first) to cover young digital stars. YouTube brings an audience of modern youth that the press so badly needs. In exchange, the magazines offer YouTube stars legitimacy and add to their visibility (reach): France boasts more than 20,000 points of purchase for the press. Moreover, these magazines also generate their own online presence, website, and app, re-enforcing awareness and the reputation of Youtube stars and their channels where, as influencers, they advertise and sell products.
    YouTube is the new television for the new generation (in addition to Netflix); according to Pew Research Center, it is the most favorite popular platform among American teens (13-17 years). They use it more than Snapchat, Facebook, Instagram or Twitter.
    Will these magazines become a new kind of TV guide for these digital times?

    L'atelier de Roxane (Roxane's workshop)
    Roxane is a so-called influencer, a "socialtubeuse". She boasts 2 million followers/subscribers on social media. Reminiscent of a woman's magazine, Mondadori publishes L'atelier de Roxane fortnightly for a price of 5.90 Euros (7 USD). Published as a special issue of Closer Teen, it is distributed via newsstands throughout France. The magazine has 68 pages and targets kids, young teenagers and their mothers. No brand advertising in the first issue but every item, cooking tool or fashion, is for sale on an online store (promotion): we count 77 items for sale in the magazine, ranging from 1.59€ (for a dog treat) to 455€ (for a mixer). 77 micro-influences and recommendations, and so well done: no impression of clutter! You want to trust Roxane's bits of advice! Micro-influencers show a new advertising business model for the media.
    A digital version can be read on the publisher's website for 4.50€ (4 USD) and on YouTube, of course. Cooking is the major subject (cake design): baking made simple (easy)for everyone ("la pâtisserie accessible à tous"), mostly with recipes for sweets, pastry, and candy. Roxane covers fashion as well: "Mon look of the day".
    In "My Life": Roxane introduces her family, her husband and their two kids (11 and 7 years old), and their dog. "Nos abonnés font partie de notre vie, de notre famille" ("Our subscribers are part of our life, a part of the family"). Roxane is 28 years old and trained as a child care worker. She presents herself as a friend and sounds like a fun mom, her tone is somehow demagogue, she seems too old to speak that way. Nevertheless, the magazine is cleverly positioned, both as a parenting magazine (DIY, cooking) and a kids magazine.

    WEBUZZ. Le magazine n°1 des stars du web (Number one magazine for web stars)
    Launched in February by Hachette Presse, the monthly is almost exclusively dedicated to YouTube and its numerous influencers (although there is also an article about Snapchat, one about Instagram, one about Facebook). 3.95 €, 100 pages.
    On the cover, Norman, 31 years old (not a teenager!) is a French star on YouTube who boasts 10 million followers. Most of the magazine content covers YouTube culture with articles such as "YouTube is my only friend" ("YouTube est mon seul ami") or another covering a visit of the YouTube building in Paris. Webuzz presents many portraits or interviews of YouTube stars, mentioning the number of followers.
    Who are the advertisers? Fashion, Galeries Lafayette (department store), a hip-hop FM radio station, comic books, a novel (by Zoella). Among the articles: a clever one discussing the communication gap, comparing the younger generation's lifestyle to that of their parents ("Retrobuzz"), articles about video games, a "shopping" page (about fashion, between 7.90€ and 69€), a cooking article (cake with lots of M&Ms, a recipe from Roxane). Conclusion: "Everyone can become a star, send your video" ("à toi la gloire"). With YouTube, every teenager can hope for their 10 minutes of fame.

    Both magazines share a style, a vocabulary, teenager slang, allusions, Frenglish, gestures, body language, facial expressions ("techniques of the body", Marcel Mauss), tastes, grimaces. These patterns of a new culture (probably short-lived) call for a new ethnography. Again the social networks are full of "intimate strangers", too intimate to be true ("family", "my only friend"!).

    References
    • Richard Schickel, Intimate Strangers. The culture of Celebrity in America, 2000, 334 p.
    • Ruth Benedict, Patterns of culture, 1934, 291p.
    • MediaMediorum, "Les médias sociaux des enfants passent au papier", August 2018

    dimanche 10 juin 2018

    The Prinicipal, série TV : impossible école ?


    "The Principal", série TV est une mini série en quatre parties, diffusée en automne 2015 par la télévision publique australienne, SBS One. Elle est reprise par Netflix et s'inscrit dans sa stratégie de mondialisation des contenus télévisuels.
    Le cadre de la série est celui d'un établissement public d'enseignement secondaire pour garçons, dans la banlieue Ouest de Sidney, première agglomération d'Australie. Un nouveau directeur (principal) y est nommé, dernière chance de cet établissement difficile menacé de fermeture, peuplé d'élèves provenant de familles plus ou moins récemment immigrées d'Afrique, du Moyen-Orient (Liban, Syrie), de Polynésie, d'Asie, d'Europe*. La bonne volonté du principal, du personnel, des parents d'élèves, d'une policière est mise à mal, chacun cherchant de son mieux le difficile équilibre entre fermeté et générosité, optimisme et découragement...

    Un crime a lieu, une enquête s'en suit qui donne son fil directeur à la série, la narration étant conduite par les interactions de l'établissement avec les familles d'élèves et la justice. Pourtant, l'essentiel de la série n'est pas l'enquête mais la présentation concrète de la situation sociale de l'établissement où convergent tous les problèmes sociaux du quartier et de l'époque : commerce de drogue, coexistence conflictuelle de cultures religieuses diverses, pauvreté, tentation terroriste... Comment ne pas tolérer l'intolérance prônée ici ou là et qui délabre les comportements des élèves ? "School is a war zone", titre la promotion de l'émission par SBS (cf. supra). Le cinéaste semble un correspondant de guerre, embedded. On est loin de l'idée rabâchée de communauté ; la tentation de cette utopie n'est pas absente de la série et fait sourire certains protagonistes : on va désarmer la police, saluer le Principal à l'entrée de l'école, mettre une cravatte...
    A rapprocher de la série danoise Rita qui porte également sur l'école et ses difficultés.

    Ce que l'on observe avec ces séries venues d'ailleurs, et dont la dimension documentaire est essentielle, n'est pas étranger à la France ou aux Etats-Unis, où les enseignants, de la maternelle au lycée, sont confrontés à des problèmes semblables et dont ils savent qu'ils ne peuvent pas les résoudre et qui les invitent au renoncement. Conditions désespérantes et ignorées par les administrations, loin du terrain et qui n'en ont souvent qu'une expérience abstraite, comptable ; la distance administrative est habilement rendue par la série : le Prinicipal ne communique avec son autorité administrative que par téléconférence et écran de portable interposé, quant à l'inspecteur de Rita, son bureau le tient prudemment éloigné des écoles... Heureuse bureaucratie.
    Rita et The Principal abordent des questions primordiales de l'école actuelle, généralement tues : ignorance distante ou silence politiquement correct, irénisme coupable du pédagogisme (appelons "pédagogisme" la croyance selon laquelle tout problème rencontré à l'école y trouverait une solution pédagogique). L'institution scolaire (et universitaire de masse) est confrontée à des problèmes venant d'ailleurs, dont elle hérite. Ce n'est pas la seule institution dans ce cas : l'hôpital, les transports publics, la police, par exemple, connaissent de semblables situations, qui détériorent tous les services publics et les guettent tous.
    Quel est le rôle de l'école dans cette situation ? L'enseignement ou l'assistance sociale ? Palier l'impéritie et la démagogie des pouvoirs politiques successifs ? Avant d'enseigner, il faut organiser un petit déjeuner pour les élèves qui n'ont pas à manger ("the breakfast club" du Principal) ? De quelle éducation parle-t-on ? Quelles sont les limites du métier d'enseignant dans de telles situations ? A quel métier les enseignants doivent-ils être formés ? Instituteur, comme le demandait la IIIème République en France, c'est à dire, comme le rappela énergiquement Jean Jaurès, "instituer la République" ? La didactique des langues ou des mathématiques ne constituent qu'une partie, souvent secondes, du métier de professeur des écoles ou des collèges.


    * Les premiers habitants de la région, dits aborigènes, ont été presque entièrement décimés. Cf. Grace Karskens, The Colony. A History of Early Sydney, Crows Nest, Allen & Unwin, 2010, 678 p., Bibliogr., Index.