vendredi 7 décembre 2018

Comcast - Disney, match retour sur terrain numérique


Walt Disney, client de Google Ad Manager
Comcast et Disney, deux méga-groupes de divertissement télévisuel, se sont opposés dans une double bataille pour l'achat. Disney a emporté XXI Century Fox tandis que Comcast emportait finalement le réseau européen Sky aux enchères.

Jusqu'à présent, Disney (ABC, ESPN) utilisait les services de Freewheel pour la gestion publicitaire (video adserving). Or FreeWheel appartient à Comcast.
Disney a donc lâché Freewheel. Et que pensez-vous qu'il arriva ? Ce fut Google Ad Manager qui l'emporta. Superbe occasion pour Google de pénétrer plus avant le marché publicitaire de la télévision :"With this new relationship, Disney will bring its entire global digital video and display business onto Google Ad Manager, which will serve as its core ad technology platform", déclare Google Ad Manager dans un bref communiqué de presse.

Effet indirect des fusions et acquisitions, des démantèlements en tous genres et des recompositions. Paradoxe étonnant : Disney, comme les autres grands groupes de télévision (AT&T, CBS) redoute Netflix, alors ils s'allient à Google à qui appartient YouTube... Pour Google Ad Manager, c'est assurément le marché du siècle ("a strategic relationship") que de prendre en charge et orchestrer la totalité du numérique publicitaire de Walt Disney (mobile, vidéo, display, applis, streaming aux Etats-Unis et à l'étranger) ; on parle d'un budget de dizaines de millions de dollars ! N.B. Google Ad Manager compte déjà de nombreux clients dans la télévision américaine : CBS (dont CBS All Access), AMC, A&E Networks, Bloomberg, Lifetime, The CW, BBC America...

Tout ceci confirme combien le marché de la télévision est la proie primordiale des GAFAM / FAANG : Netflix, Google, Apple, Facebook, Amazon ne pensent qu'à la télévision, depuis toujours. Chacun s'y attaque à sa manière.

Références

lundi 3 décembre 2018

Nexstar, premier groupe de télévision locale américaine


Nexstar Media achète les 42 stations de télévision du groupe Tribune Media Company pour 4,1 milliards de dollars (6.4 in accretive transaction) devenant ainsi le premier groupe de stations de télévision locale aux Etats-Unis. Le groupe Sinclair qui avait envisagé l'achat de Tribune Media Company (pour 3,9 milliards) a dû y renoncer alors que la FCC se montrait préoccupée ("serious concerns").
Nexstar Media possède déjà et gère 174 stations dans 58 DMAs, petits et moyens.

Au terme de la transaction, Nexstar acquiert 42 stations de Tribune Broadcasting dont trois lui donnent une présence dans de grands DMAs : San Francisco-Oakland-San Jose (N°6), Tampa-St. Petersbourg-Sarasota (N°11) et Phoenix-Prescott (N°12). Nexstar s'empare également de WGN America, chaîne cabsat accessible par 70% des foyers, et détiendra 31% de TV Food Network (le reste appartenant à Discovery) et d'une radio (WGN-AM). Mentionnons encore deux digicasts, Antenna TV and THIS TV ainsi que le site d'information sportive Covers Media et 5% dans l'équipe des Chicago Cubs (baseball, MLB). S'y ajoute encore un site d'analyse des programmes de télévision (TV By the numbers / Zap2it) Et, bien sûr, de l'immobilier.

Une fois l'accord de cession signé, Nexstar détiendra 216 stations dans 118 DMAs ("216 combined, pre-divestiture full power, owned or serviced, television stations in 118 markets") ; il lui faudra alors mettre en vente (divest) un certain nombre d'entre elles, dans une quinzaine de DMAs, pour se conformer à la réglementation sur la concentration (39% des foyers TV, les stations UHF étant comptées pour 50%). La plupart des stations à revendre sont affiliées : on dit que Fox se porterait acquéreur de plusieurs.
Dans le communiqué de presse, Nexstar réitère son engagement pour le localisme de la télévision.

L'adaptation du marché des médias traditionnels américains au numérique provoque de nombreuses fusions et acquisitions, aboutissant à la constitution de groupes plus puissants. Ces groupes seront mieux à même de résister aux Facebook (cf. Today In), Amazon, Google, Microsoft qui visent leurs annonceurs locaux ; ils seront mieux à même, également, de négocier le montant des droits de retransmission (fees) que doivent leur verser les MVPD (retransmission consent). Certains estiment qu'une telle acquisition risque de compromettre la diversité des programmes locaux. Mais qu'en est-il  de la diversité avec les GAFAM ?


Tribune + Nexstar



dimanche 2 décembre 2018

Gestion des médias numériques et morale


The Drucker Institute a publié son classement annuel des entreprises américaines cotées (NYSE, NASDAQ) les mieux gérées (best run), pour reprendre l'expression de Wall Street Journal. Des grandes entreprises du numériques y occupent les premières places confirmant leur puissance et leur solidité tant financière que managériale. Notons toutefois que la satisfaction des consommateurs n'est pas optimale.
IBM est à la dixième place, Facebook à la 23ème (insatisfaction des consommateurs), Disney à la 48ème, Netflix à la 126ème place tandis que Comcast est reléguée à la 186ème place, payant la légendaire insatisfaction de ses clients.
Méthodologie : Ici. Définition de l'efficacité (effectiveness) par The Drucker Institute : "faire ce qu'il faut et le faire bien" ("doing the right things well"). N.B. je ne trouve pas meilleure traduction...

Attention : il s'agit d'un classement qui ne concerne que les Etats-Unis. La situation serait sans doute différente si l'on prenait en compte la responsabilité sociale en Europe, notamment. Un bonne gestion ne doit-elle pas équilibrer responsabilité sociale et solidité financière ("financial strength"), le respect des lois et contribution au bien public ?

Ce qui distingue entre elles, à première vue, ces entreprises numériques et média, ce sont la satisfaction des clients et la responsabilité sociale. La morale, l'éthique ? Dans ce cas, encore un effort ! (cf. tous les manquements : The year of the miss).

Drucker Institute, Claremont Graduate University, December 2018





jeudi 29 novembre 2018

The Year of the mis(s)!


Misinformation is "the word of the year", according to dictionary.com. The dictionary gives its own definition of the word: "false information that is spread, regardless of whether there is intent to mislead".

Thanks to Facebook, of course but not only. Politicians contributed a lot too. Not to mention the historians (negationists of all kinds) and the propagators of "fake news", "alternative facts"...

But there is more:
Advertising brought its own "mis": misplacement. And, best of all: miscalculation. So many opportunities to miss the target. A wonderful prefix, so productive, so useful nowadays.
But do not misunderstand me, this is nothing new: Socrates, about 380 BCE, used to complain about the Sophists and rhetoric: "a tool of persuasion" and not a tool for justice or for truth. "Thus rhetoric, it seems, is an operator (demiourgos, "δημιουργός") of persuasion for belief, not for instruction in right and wrong", (Plato, Gorgias, 455a).
And worse, of course, there is misconduct in so many companies, sexual misconduct, financial misconduct...
Misbehaving? "The year of our discontent"? We won't miss it. "The Uneasyness in Civilization", wrote Freud (Das Unbehagen in der Kultur)... Uneasiness, yes... really. And morality?

mercredi 28 novembre 2018

Magazines : des lieux qui ont une âme



L'Ame des lieux. Les lieux qui font le monde, trimestriel, lancé au début de l'été 2018. 162 p. 15€. Abonnement : 60€. Editée par les éditions ScriNéo qui publient également les magazines l'éléphant (La revue de culture générale) et Aider (S'engager pour les autres).

Les lieux ont-ils une âme ou bien ne sont-ils pas tout simplement remarquables pour des raisons historiques ou esthétiques générales, ou encore parce que nous les associons à des souvenirs personnels ? Tout comme les choses et autres "objets inanimés". L'édito du N°2 explique la vision du magazine : "La géographie le confirme : un lieu naît de son interaction avec l'homme. Il porte en lui une part de subjectivité, un peu de chacun de nous, un peu de nos histoires, de nos envies, de nos fantasmes..." (Stéphanie Tisserond, Jean-Paul Arif). Ouf ! On échappera donc au romantisme louche des racines et de la terre.
Le concept de L'âme des lieux est d'associer histoire et tourisme, réalisant une "revue curieuse et voyageuse". Le premier numéro conduit les lecteurs dans des "endroits qui [nous] rendent heureux" : Venise, bien sûr, et de manière plus originale, l'Ile d'Elbe , Tipaza (Algérie), les volcans d'Islande, le Verdun des Vosges, les toits de Paris, la Dordogne et le Périgord, la Réunion : il y en a pour tous les gouts, Bohin dans l'Orne (où l'on fabrique des aiguilles), Le Touquet, Sancerre et Chavignol...

La 4 de couverture du N°2 : un sommaire
Le magazine traite "l'actu par les cartes", rubrique qui fait voyager dans le temps aussi. Dans le premier numéro, cela commence par la culture des cerises et le Vaucluse. Une carte et un peu d'histoire, la burlat. La nostalgie du temps des cerises nous prend "mais il est bien loin"... Puis la  rubrique traite de la bière, des glaces. Dans le deuxième numéro, la rubrique élargit son horizon au Brésil puis à l'Europe ("les migrants, géographie d'un malaise"), à la Nouvelle Calédonie, avant l'élection, à la Russie, à Israël. La rubrique continue avec "la désertification rurale en France". Car "le désert croît" ! : de la Corrèze à la Haute-Marne jusqu'aux Ardennes, se dessine une diagonale inquiétante où le nombre de médecins diminue et où il ne fera pas bon être malade. Enfin, la Pologne face à son histoire : après Auschwitz, un antisémitisme qui n'en finit pas de renaître, Solidarnosc, l'occupation soviétique...
Le coeur du deuxième numéro, c'est Chicago, ses plages le long du lac, ses hauts immeubles (dont la Tribune Tower, immeuble néo-gothique, qui fut jusqu'en juin 2018 le siège du quotidien Chicago Tribune), Chicago river et ses canaux, le métro aérien ("the L"). "Windy city", certes mais "my kind of town", anyway). Bien vu. Une centaine de pages plus loin et l'on arrive à Lons-le-Saunier (Jura) patrie de La Vache qui Rit, qui germanophobe en temps de guerre, fut wagnérienne (Wachchyrie !).
Chaque numéro s'achève par une recette de cuisine : risotto de la plaine du Pô et kouign-amann de Douarnenez pour les premiers numéros.
Toutefois, un spectre hante cette géographie avenante : celui du tourisme qui défigure, des foules qui déferlent, compromettant la valeur et l'âme des lieux.

En fait, ce magazine sans publicité a des airs de documentaire géographique, extrêmement varié et habilement conçu ; pour rêver, anticiper des voyages ou des lectures, apprendre et se distraire, entre anecdotes, cartes postales et cartographie. Magazine confortable, de garde, qui vieillira bien. Les articles sont parfaitement illustrés, clairs. Le pari cartographique apporte une lisibilité innovante et constitue une entrée féconde pour s'orienter dans les principaux sujets. Les notions de patrimoine ne sont jamais loin. Bien positionné entre histoire et territoire, traditions et terroirs, L'âme des lieux devrait avoir un bel avenir.

lundi 19 novembre 2018

Le Paradoxe du comédien relu par Hollywood


The Kominski Method, série de 8 épisodes de 30 mn, Netflix, 2018.

Cette série originale de Netflix, produite par Warner Bros. et dirigée par Chuck Lorre ("The Big bang Theory") met en scène le métier d'acteur. Cela se passe à Los Angeles, bien sûr, où les immeubles de Netflix trônent désormais non loin de studios de cinéma presque centenaires !
L'histoire est celle d'un acteur vieillissant et de son meilleur ami, un agent un peu plus âgé, qui a réussi. Deux thèmes s'entrelacent pour conduire l'intrigue : le métier d'acteur et le vieillissement.

The Kominski Method est d'abord la tragi-comédie de l'âge, des grands et petits malheurs de vieillir au masculin. Cette série est un peu le pendant masculin, le négatif, de "Grace et Frankie" (Netflix), qui donne du vieillissement une image surtout féminine, plutôt heureuse et optimiste, l'humour aidant à dominer l'adversité. The Kominski Method donne de l'âge une image amère, férocement ironique, d'un réalisme souvent cynique : le deuil, la santé, les enfants, la sexualité vacillante... Beaucoup d'autodérision et d'humour dans des dialogues ciselés et calculés comme pour une stand-up comedy.
Le troisième - et dernier - âge est à l'honneur, et ses héros sont fatigués. C'est la tonalité de la série, cela frise parfois la gérontologie.

Un second thème est au cœur de la série : le métier d'acteur et comment l'apprendre. Un acteur autrefois adulé, maintenant sans rôle, enseigne pour survivre le métier d'acteur (coach). Mise en abyme ! Bien sûr, tout évoque l'Actors Studio (1947, à New York puis 1966, à Los Angeles) et sa "méthode" empruntée à Stanislavski (1863-1938, théoricien du théâtre russe) et Vakhtangov (1883-1922, Moscou) qui influenceront Lee Strasberg, créateur de l'Actors Studio.
Avant Stanislavski, revenons toutefois à Diderot et au Paradoxe sur le comédien (1773). L'acteur doit-il, peut-il jouer ce qu'il ne ressent pas ? Dans The Kominski Method, l'acteur qui joue l'acteur joue à ne pas ressentir sa vie qu'il fait semblant de jouer. La vraie vie et ses émotions finissent pourtant par le rattraper et il est tenté de jouer pour s'en sortir. Le seul tournage auquel on assiste est celui d'un spot publicitaire : l'acteur s'y laisse aller à sa sensibilité, l'homme prenant le pas sur le personnage. Erreur ? Revient le fameux paradoxe. "Les larmes du comédien descendent de son cerveau ; celles de l'homme sensible montent de son cœur", et Diderot d'insister : "C'est l'extrême sensibilité qui fait les acteurs médiocres : c'est la sensibilité médiocre qui fait la multitude des mauvais acteurs ; et c'est le manque absolu de sensibilité qui prépare les acteurs sublimes". Tel est le paradoxe au cœur de The Kominski Method et d'abord au cœur de "The method" de l'Actors Studio ("the home of method acting", fondé en 1947). Le jeu de l'acteur doit équilibrer émotion ressentie et émotion jouée. Le métier s'apprend à coups de répétitions, de techniques et d'exercices (gestes psychologiques, décontraction, etc.). On peut imaginer également des allusions à la "biomécanique" de Vsevolod Meyerhold (1974-1940, Moscou).

La série (single-camera setup) peut être regardée innocemment (sans savoir) ; elle peut aussi être regardée en pensant à tous les acteurs de cinéma issus de l'Actors Studio et à la fameuse émission qui les met en scène pour de longs interviews hors scène ("Inside the Actors Studio"). Pour ceux qui aiment le cinéma, série indispensable.
Brillante distribution d'acteurs (Alan Arkin, Michael Douglas). Travail remarquable tant par la réflexion, en acte, sur le travail de l'acteur, que par le traitement parodique du vieillissement masculin. Au plan théorique, il faudrait sans doute approfondir la différence, pour le jeu d'acteur, entre le théâtre et le cinéma où le nombre de prises peut être réduit ou multiplié.

Références
  • Denis Diderot, Paradoxe sur le comédien
  • Inside the Actors Studio", émission de la chaîne Bravo, 1994 (Paris Première en France), tournée avec le public de l'Actors Studio Drama School
  • Molière, L'impromptu de Versailles, 1663 : "c’est en quoi vous faites mieux voir que vous êtes excellente comédienne de bien représenter un personnage qui est si contraire à votre humeur: tâchez donc de bien prendre tous le caractère de vos rôles, et de vous figurer que vous êtes ce que vous représentez", Scène 1)
  • Sonia Moore, The Stanislavski System: The Professional Training of an Actor, 1984
  • Famous alumni of The Actors Studio

vendredi 16 novembre 2018

TV: L'heure, c'est l'heure. Après l'heure, c'est plus l'heure

Télé-Loisirs, Programmes du 10 au 16 novembre, p. 14

L'hebdomadaire Télé- Loisirs se fait l'écho de téléspectateurs qui se plaignent des retards des émissions : l'horaire de diffusion n'est pas l'horaire annoncé dans la presse (l'écart étant parfois d'un quart d'heure). Le magazine a collecté une pétition de 22 000 signatures et a comptabilisé la durée hebdomadaire perdue à attendre les émissions attendues...

Au moment où l'on évoque les succès de Netflix et du streaming à la demande (SVOD), où le binge-viewing semble une évidence partagée, il est intéressant d'observer qu'une partie de la population française vit toujours au rythme des chaînes traditionnelles, historiques même (TF1 d'abord). Et d'abord au rythme du prime time. L'expression peut sembler surannée, ringarde même alors que l'on affirme que "prime time is my time".
La banalité des arguments rapportés par le magazine doit être soulignée : "Je me lève à 5h30 et j'aimerais pouvoir vois un film en entier un soir" ; quand on se lève tôt, on ne peut pas se coucher trop tard. La France qui se lève tôt !

Au-delà des arguments et des récriminations, que nous apprennent cet article et cette pétition ?
Ils nous rappellent que pour une partie de la population vivant en France, la télévision est affaire d'horaire : on attend qu'elle soit ponctuelle, politesse des rois ! Oubli, négligence des chaînes ? Ignorance ? Mais que savent les "chaînes" des téléspectateurs actuels et potentiels ? Elles ont les données d'audience a posteriori : en plus d'inspirer des tarifs publicitairesces comptages, effectués à partir d'un panel, traduisent des choix, des préférences de la population à un moment donné, rien de plus ; elles ne peuvent déceler des mécontentements qui montent et des changements de comportement en gestation.
 Les chaînes cherchent-elles à le savoir ? Les téléspectateurs ne sont pas si "enchaînés" à leur grille qu'elles veulent se l'imaginer. Les services de streaming à la demande (SVOD) en savent plus long sur les comportements de leurs abonnés (de TOUS leurs abonnés, à tout moment). Les résultats de la pétition de Télé-Loisirs, comme un élément d'un cahier de doléance, peuvent être perçus comme une involontaire et convaincante publicité pour Netflix et Amazon Prime Video dont le prime time est, par construction, toujours à l'heure de leurs abonnés. Alors, est-ce l'heure d'OTT qui vient de sonner pour les grandes chaînes ?

Ne méprisons pas les usages traditionnels des médias traditionnels. Voyez Amazon qui imprime et envoie des millions de catalogues pour les achats (de jouets notamment) de fin d'année ou encore Facebook qui, aux Etats-Unis, fait connaître sa dernière innovation (Portal) à grands coups de GRP TV (50 millions de $ en un mois). Quant à Google, il fait la une de la publicité extérieure avec son téléphone Pixel.

jeudi 8 novembre 2018

Cord shaving, cord cutting, cord nevers... voici les cord shifters


Les résultats trimestriels de Comcast viennent de tomber (T3, 2018).
Comcast a gagné 334 000 abonnés broadband ("residential internet customers") mais a perdu 106 00 abonnés vidéo. Au cours d'une année, Comcast aura perdu 363 000 abonnés vidéo mais gagné 1,23 millions d'abonnés haut débit. Source : Multiscreen Index, Informitv.
Bilan positif ?
Sans doute, d'autant qu'il semble que la marge réalisée avec un abonné haut débit soit plus élevée que celle réalisée avec un abonné vidéo. Difficile de conclure précisément toutefois, faute de données (prise en compte des abonnements promotionnels, etc.). Néanmoins, il est raisonnable d'estimer que le modèle économique des câblo-opérateurs n'est pas aussi compromis que l'on a pu le craindre. Des abonnés se désabonnent du câble et de la réception des chaînes cab-sat (cord-cutting) et s'abonnent, ou restent abonnés au fournisseur pour la connection Internet (transfert : cord-shifting). Comcast passe progressivement du statut de câblo-opérateur à celui de Internet Service Provider (ISP, fournisseur d'accès Internet, FAI). Il compte davantage d'abonnés Internet haut débit que d'abonnés TV / vidéo, et l'écart se creuse.
Une même situation semblable peut être observée pour Charter,/ Spectrum l'autre grand câblo-opérateur : 66 000 abonnés vidéo perdus, 266 000 abonnés haut débit gagnés (T3, 2018).

"We surpassed 30 million customer relationships", a déclaré le P-DG de Comcast. "Customer relationship", relation client ; pour ne pas dire "abonné" (subscriber) ? "What's in a name"! Voici un nouveau KPI : l'ensemble de ceux qui souscrivent à un des deux types d'abonnements, au moins : l'ancien ou le nouveau ?

La connexion Internet est désormais vitale, son importance s'accroît : Comcast ne court donc aucun risque. En revanche, l'abonnement aux chaînes vidéo (cab-sat) est en baisse ; les abonnés à Internet peuvent remplacer l'abonnement aux chaînes traditionnelles (legacy) par des abonnements streaming, souscrits auprès de Netflix ou Amazon Prime Video, notamment. D'ailleurs, Comcast se vante d'être le premier fournisseur d'abonnés Netflix aux Etats-Unis... Paradoxe ? Comcast développerait une set-top box dédiée exclusivement aux services de streaming et qui ne donnerait donc pas accès aux chaînes traditionnelles.
  • Pour palier ce transfert, Comcast pourrait lancer des services OTT accessibles aux Etats-Unis et en Europe, puisque Comcast vient d'acquérir Sky. NowTV pourrait constituer un tremplin tentant. 
  • Comcast pourrait aussi s'accorder avec Netflix... 
  • Comcast pourrait également se tenir à l'écart des services en streaming, au modèle économique incertain, et se concentrer sur la fourniture de connexion Internet, au modèle économique plus sûr : développer et améliorer son réseau, vendre davantage de produits aux abonnés (domotique, cloud, par exemple), ou encore vendre de la bande passante aux utilisateurs de son réseau puisqu'il n'y a plus de neutralité du Net pour l'interdire.
Netflix sur xFinity par Comcast

Voir aussi, sur MediaMediorum :

mardi 6 novembre 2018

And now, it's HBO that goes dark!


A dispute is going on between an MVPD, Dish Network, and WarnerMedia (now part of AT&T). There is a disagreement over the pricing policy for HBO and its sister channel, Cinemax, both pay TV channels. Consequently, the 1st of November, HBO and Cinemax went dark for the first time in 46 years. Therefore, the 2.5 million households also subscribing to HBO, from among the 13 million Dish Network subscribers, no longer receive their channel. For how long? Who knows? For the time being, no negotiation is in sight.

This situation could be - and has been - interpreted as an indirect consequence of the recent acquisition of Time Warner by AT&T. AT&T owns DirecTV, which is in head-on-competition with the satellite operator Dish Network.
The Department of Justice (DoJ) has always questioned AT&T's acquisition, which could give ATT too much power over TV consumers. Does this situation mean the DoJ is right? Dish Network has testified against the acquisition and could take advantage of this blockage: according to Dish Network, AT&T tries to prevent Dish from distributing WarnerMedia channels (HBO being the most prestigious of them). Every concentration has side effects.

The fight is just beginning. Next episode, the belligerents will meet in the Court of Appeals. HBO subscribers patiently (or not) wait until the end of the blackout... or subscribe to Netflix or Amazon Prime Video. These last two may well end up being the real winners of this battle.

N.B. Dish Network lost 341,000 pay-TV subscribers (third quarter 2018), DirectTV lost 359,000.

jeudi 1 novembre 2018

Laeticia Haliday, la presse populaire et les sciences sociales



Laeticia Halliday ? Si elle n'existait pas, la presse aurait dû l'inventer. Mais, d'ailleurs, ne l'a-t-elle pas "inventée"?

Combien de unes sont consacrées chaque semaine à Laeticia depuis la mort de Johnny ? Veuve joyeuse ? Mante religieuse ? Mère consciencieuse ? Pardonnera, pardonnera pas, qui ? Héritera, n'héritera pas ? A-t-elle ou non retrouvé l'amour ?
La presse magazine s'intéresse aussi aux enfants de l'idole des anciens jeunes, Laura et David. Et à la première des épouses, Sylvie. "Ex fan des sixties"...
Même Charlie Hebdo intervient dans le débat, avec humour. Caricature qui sera reprise tous azimuts, avec avidité, par la presse quotidienne francophone.
Laeticia Halliday s'avère une formidable mine de contenus pour la presse people : CloserParis Match, Diva, Voici, Gala, Public... mais aussi L'OBS qui raconte le "polar de l'héritage" ou Télé Star. En avril, le directeur du Point s'était déplacé "pour recueillir le témoignage de Laeticia" à Los Angeles : "c'est un document historique", dira-t-il.
Toute presse n'est-elle pas, à sa manière, people et feuilleton?

Faut-il s'en moquer, s'en désintéresser ?
Pas si sûr.

Pensons aux travaux de Richard Hoggart sur "la culture du pauvre"  pour reprendre le titre de l'édition française, bien discutable, de The Uses of Literacy: Aspects of Working Class Life with special reference to publications and entertainments. Richard Hoggart évoque l'attention "oblique", "attention à éclipses", rusée en quelque sorte, dont sont capables les lecteurs de la presse dite populaire, capables d'y croire sans y croire. "Mentirvrai", disait Louis Aragon, qui s'y perdait lui-même. Richard Hoggart, "ethnographe de la citadinité populaire", selon Jean-Claude Passeron, décrit la "réception paradoxale" de cette presse que les classes intellectuelles moyennes fustigent, condescendantes. Elles sont prêtes à croire que les lecteurs des frasques et malheurs de Laeticia Hallyday y croient, s'en soucient vraiment. Mais ces lecteurs et lectrices savent bien que le "lundi au soleil", ce n'est pas pour eux : "Arrête de lire Ici-Paris/ Faudra r'tourner bosser lundi", chantait Patricia Kaas ("Regarde les riches").







"Les  grecs ont-ils cru à leurs mythes", se demandait Paul Veynes. Comme lui, nous pourrions nous interroger : "que faire de cette masse de billevesées ? Comment tout cela n'aurait-il pas un sens, une motivation, une fonction ou au moins une structure ?" Des dizaines, des centaines de milliers d'exemplaires achetés ne peuvent pas ne rien vouloir dire. A ce sujet, les sciences des médias restent muettes ; tout comme elles ignorent la presse des "loisirs créatifs", tout comme elles ignorent les photo-romans, les horoscopes et les romans feuilletons. Consommations de masses ! Comme le massmédiologue se complait dans la condescendance, il adore la presse people ; d'ailleurs, il sait ce que sont les "bons" magazines : ce ceux que lui-même lit, "presse de prestige", dit-on (dit-il ?). Au mieux, les analyses de contenu, désormais aux mains de data scientists, donnent à connaître les idées, le style voire, peut-être, les sentiments des producteurs de contenus, journalistes encartés ou pigistes. Ce qui n'est pas rien. Quant aux lecteurs et lectrices, de leurs raisons, de leurs intérêts, des effets de ces médias sur les comportements, on ne sait rien : on imagine, on croit, on dénonce et se moque, surtout.
Quel sens donner au mythe de Laeticia Hallyday (après celui de Johnny) ? "Opium du peuple", "soupir de la créature opprimée" (Karl Marx) ? Une enquête pourrait-elle le dire ? Quelle enquête ? Déclarative ? Certainement pas.

Le personnage social de Laeticia Halliday et sa réception semblent réfractaires à l'analyse. Comme tous les médias et leur approche people-lisante qui domine de plus en plus la politique, le sport, le business et la littérature, il indique surtout la limite des sciences sociales : la subjectivité. Laeticia Halliday renvoie les professionnels des médias à l'"injustifiable subjectivité" (Jean-Paul Sartre) des lecteurs, et à notre définitive mais bavarde ignorance.

Références
  • Richard Hoggart,  The Uses of Literacy: Aspects of Working Class Life with special reference to publications and entertainments, Londres, Chatto & Windus, 1957 ; en français, La culture du pauvre. Étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre. Présentation de Jean-Claude Passeron, Paris, Editions de Minuit, 1970. 
  • Paul Veynes, Les  grecs ont-ils cru à leurs mythes? Essai sur l'imagination constituante, Paris, Seuil, 1983.
  • Jean-Claude Passeron, "Portrait de Richard Hoggart en sociologue", Enquête. Cahiers du CERCOM, N°8, 1993.
  •  Jean-Paul Sartre, L'être et le néant. Essai d'ontologie phénoménologique, Paris, Gallimard, 1943.
A la devanture d'un kiosque, 24 novembre 2018

lundi 22 octobre 2018

Des questions pour Comcast, nouvel acteur média international


Quelle est la situation de Comcast après sa tentative infructueuse de rachat de Fox contre Disney et après l'acquisition de Sky en Europe. Nous avons repéré six questions essentielles.
  1. Hulu, que faire ? Vendre ou ne pas vendre les 30% que Comcast détient ? Le vente serait certainement bienvenue pour le désendettement. En revanche, cet actif minoritaire peut se révéler utile pour surveiller Disney qui en détient 60%, et pour ne pas lui laisser les mains libres de faire de Hulu un service de streaming VOD d'envergure, qui serait un redoutable concurrent pour les projets de Comcast (cf. Hulu vMVPD). Rester présent dans Hulu, c'est aussi conserver l'accès aux données collectées par Hulu auprès de ses 20 millions d'abonnés.
  2. L'image de marque de Comcast aux Etats-Unis est catastrophique. Il lui faut prendre garde qu'elle  ne contamine l'image de Sky en Europe. Comcast a communiqué sur son offre XFINITY (broadband) à un giga mais sa position quant à la neutralité du net, telle qu'elle apparaît en Californie, peut inquiéter grand public et actionnaires.
  3. Comcast avec Sky est devenu un acteur télévisuel international. Quelle sera sa relation à Netflix ou / et Amazon Prime Video, acteurs internationaux ? Comcast est à la fois un MVPD traditionnel et un fournisseur d'accès Internet majeur (broadband) qui distribue donc Netflix (tout comme Sky déjà, qui met Netflix en avant, cf. infra). Comcast et Netflix, frenemies en Europe comme aux Etats-Unis, contre Amazon, contre Disney ? Faut-il que Comcast se lance dans une concurrence frontale coûteuse et risquée étant donné la dynamique de Netflix et d'Amazon ?
  4. Si Disney ne peut se passer de Comcast, Comcast ne peut guère ignorer Disney. Relation compliquée que la bataille pour Fox a sans doute exacerbée. Comme MVPD, Comcast doit distribuer les chaînes et les stations de Disney contre rémunération (retransmission consent). Sky distribue des chaînes de Disney en Europe.
  5. Sur Sky, promotion de Netflix
  6. Développer un service SVOD mondial à la Netflix, comme l'annoncent aussi Disney ("Disneyflix") ou AT&T ("Warnerflix") ? Comcast en a les moyens et les contenus (Universal, NBC, telemundo, Sky, des chaines sportives...). Comcast peut également lancer des chaînes et des bouquets OTT. Notons que Sky / Comcast, pour assurer une distribution européenne, devrait remédier à son absence de France : quels alliances ou acquisition imaginer ?
  7. Développer FreeWheel (qui appartient à Comcast)... pour en faire un outil publicitaire international de gestion de la télévision connectée (programmatic). N.B. Disney est actuellement client de FreeWheel...

jeudi 11 octobre 2018

Contenus sportifs contre distributeur aux Etats-Unis (Fox / Altice USA)


C'est un épisode classique et récurrent de la télévision quotidienne américaine, côté business. Avec happy ending, presque toujours.


  • D'un côté, proposant des contenus, Fox avec WNYW-TV, la station Fox New York (O&O) et des chaînes cabsat lui appartenant, Fox Sport 1 (FS1), Fox Sport 2 (FS2), National Geographic Channel, FX et FXX (appartenant maintenant à Disney).
  • De l'autre côté, le distributeur, Altice USA (Optimum et Suddenlink), opérateur du câble actif dans la région de New York.
  • Il n'y a pas d'arbitre, la FCC a refusé de se mêler de ce type de différend (cf. Le réglage économique local de la télévision américaine).

  • Fox a menacé Altice USA de suspendre la fourniture de ses contenus (blackout), avertissant les abonnés d'Altice (cf. infra). Après cinq mois de gesticulations et de négociations, un accord est intervenu (dont les termes ne sont pas publics) et les abonnés pourront regarder les chaînes en question (il n'y a eu qu'une une demi-heure de noir à l'antenne lundi).

    La question lancinante reste celle des droits sportifs ; Fox qui a dû payer très cher pour la retransmission de la NFL, MLB ; on estime que Fox demanderait à Altice USA une augmentation de 1 $ par abonné / mois pour compenser cette hausse des droits sportifs.
    Cette hausse des droits se propage ainsi jusqu'aux abonnés en passant par l'opérateur du câble (MVPD) ; exaspérés, les abonnés reportent leur mécontentement sur le câble (cf. notre post "Révolte contre le câble aux Etats-Unis). Les consommateurs les plus furieux et les plus vulnérables sont ceux que le sport n'intéresse pas ; ils sont enclins à se désabonner de la télévision traditionnelle (cord-cutting) et à se tourner vers des abonnements OTT du type Netflix ou Amazon Prime Video, moins chers et plus flexibles. Ainsi peut-on affirmer, pour simplifier, que toute augmentation des droits sportifs profite (indirectement) à Netflix, qui s'est bien juré de ne pas entrer sur le marché des droits sportifs... En revanche, Facebook ou amazon n'ont pas dit leur dernier mot et pourraient bien, un jour,  transformer le marché des droits sportifs.


    Spot de Fox avertissant les abonnés de Altice USA (Optimum) qu'ils ne pourront plus regarder les programmes de Fox

    jeudi 4 octobre 2018

    Comcast, nouvelle puissance télévisuelle européenne ?


    Pour les Américains, Comcast est avant tout un câblo-opérateur. L'un des plus importants MSO (Multiple System Operator) avec plus de 22 millions d'abonnés, l'un des plus impopulaires aussi. Décrivons d'abord, à grands traits, l'ensemble de ses activités aux Etats-Unis.
    • Comme tout MVPD (Multichannel Video Programming Distributor), Comcast, créé en 1963, a d'abord distribué, via ses réseaux câblés, des chaînes éditées par des groupes média, des studios : ESPN, HBO, Nickelodeon, MTV, The Weather Channel, Showtime, etc. Son bouquet (bundle), de plus en plus fourni, propose plus d'une centaine de chaînes, à des prix croissants mais il est confronté aux désabonnements sous les coups de cord-cutters demandant le démembrement des bouquets (unbundling) afin de pouvoir acheter à la carte, à la demande.
    • Comcast retransmet bien sûr les stations locales (broadcast) des DMA où ses réseaux (cable systems) sont installés ; par voie de conséquence, il retransmet les networks que ces stations, O&O ou affiliées, retransmettent. C'est donc un distributeur de distributeurs locaux.
    • Comcast (Xfinity) fournit un accès haut-débit (broadband) au web, donc aux services de streaming (OTT, Netflix, etc.) qu'il peut contrôler. 
    • Xfinity est fournisseur de téléphonie, fixe et mobile (Xfinity Mobile, MVNO avec Verizon).
    • Tirant profit de sa présence dans les foyers, Comcast investit dans la domotique et l'internet des objets domestiques (acquisition de Icontrol et investissement dans l'IoT). 
    • Dans certains marchés, Xfinity a installé des hotspots Wi-Fi, étendant hors des foyers la couverture de ses services. 
    • Comcast édite plusieurs chaînes régionales, sport et information 
    • Comcast détient 30% de Hulu, a racheté SportsEngine, FreeWheel Publishers (dont l'un des clients est Disney !), Craftsy, a pris des participations dans Snapchat, Buzzfeed, Vox,... Comcast (NBCU) assure également la régie publicitaire de Apple News...
    • Comcast a racheté en 2011 les studios Universal et les networks NBC et Telemundo. Comcast acquiert Dreamworks Animation en 2016 et serait candidat au rachat des studios Lionsgate Entertainment. Comcast est donc producteur de contenus, séries, films, dessins animés, etc. On lui doit "Saturday Night Live", "The Black List", "The Voice", "The Office", "Good Girls", etc.
    A ce triple titre de MVPD, de networks et de studios, Comcast paraissait déjà un monstre audio-visuel tentaculaire sur le territoire américain, tant dans le domaine des contenus que de la distribution.
    Après l'acquisition de Sky, un MVPD pan-européen (39 milliards de dollars), Comcast devient également un opérateur européen primordial : 23 millions d'abonnés, un grand nombre de chaînes. Avec Sky, qui gère des bouquets satellite, le voilà présent en Grande-Bretagne (son siège social est à Londres), en Allemagne, en Irlande, en Italie, en Espagne et en Autriche. Ne manquent, pour être parfaitement européen, que la France, la Suisse, les Pays-Bas, le Portugal et la Belgique. Linguistiquement ne manquent que le français, le néerlandais et le portugais. Notons que NBC détient 25% d'Euronews (chaîne financée en partie par la Commission européenne) : le partenariat européen Euronews / NBC est en marche pour constituer une chaîne d'information paneuropéenne dynamique, concurrente de la BBC, France 24 et Deutsche Welle.

    Avec l'arrivée d'un acteur aussi puissant que Comcast, l'Europe télévisuelle change (N.B. la Commission européenne avait donné son accord au rachat de Sky dès juin) : la concurrence - ou coopétition - avec Netflix et Amazon Prime Video peut dès lors prendre une nouvelle tournure. Quels sont les coups possibles pour les opérateurs commerciaux européens ? Comment réagiront-ils? Quelles acquisitions, quelles fusions, quelles alliances imaginer ? Quel rôle pour les médias des secteurs publics nationaux ?

    mardi 2 octobre 2018

    L'élection fait la télévision : la société du spectacle politique


    On ne sait toujours pas si, comme l'imaginaient les recherches en sciences politiques autrefois, la télévision peut faire l'élection. En revanche, on sait, avec certitude, que l'élection peut faire de la télévision.
    Nouvelle illustration. La télévision américaine offre actuellement un feuilleton étonnant : il s'agit de la nomination d'un juge à la Cour Suprême (SCOTUS). No more than that! Nomination qui passe par le Senate Judiciary Committee où s'affrontent les sénateurs.

    Tous les ingrédients pour une série TV sont réunis. Une histoire de harcèlement sexuel (sexual assault), grave mais ancien, qu'excuseraient l'alcool et l'âge du perpétrateur, selon la défense. Une victime courageuse, émouvante, ignorante des usages juridiques, qui plaide la cause des femmes. L'accusé : un juge suprême potentiel, défendu avec hargne par le Président de la République qui l'a choisi. Revirement au dernier moment (cf. infra) : contre toute attente, un sénateur Républicain (Jeff Flake (on n'échappera pas au "flake news and misconduct"!), obtient une semaine d'investigation supplémentaire par le FBI. La décision du Sénat est reportée d'autant. Suspense...
    Résultat : plus de 20 millions de téléspectateurs, affirme Nielsen, audience répartie entre les 4 networks commerciaux nationaux ainsi que CNN, Fox News, MSNBC ; à quoi il faudrait ajouter PBS, C-Span, Univision, Telemundo, Fox Business News, les réseaux sociaux, etc. Score digne d'un match de foot ou de la cérémonie des Academy Awards, souligne AP. Et pas de droits audio-visuels à payer, acteurs gratuits.

    Hélas, par delà les affres et le ridicule de la société du spectacle politique, l'enjeu réel est formidable qui conditionnera la vie des femmes américaines pendant longtemps. Car ce juge insoupçonnable est bien sûr hostile à la liberté de l'avortement. Et il va siéger à vie. Tout cela serait comique, si ce n'était tragique. Une femme en colère, apostrophant le sénateur Jeff Flake à l'entrée de l'ascenseur (cf. infra) stigmatise l'inanité dramatique de la décision politique : “you have power when so many women are powerless”.

    Un jour, peut-être, de cette histoire vraie on fera les beaux jours d'une série télé, sans doute pas très bonne, car Nicolas Boileau nous a mis en garde :  "Jamais au spectateur n’offrez rien d’incroyable" // Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable."  Art Poétique, Chant III

    Le Sénateur Jeff Flake apostrophé à la porte de l'ascenseur : il changera son vote à la suite de cette intervention

    mercredi 19 septembre 2018

    Vieux médias et nouveaux riches

    in Jules Vernes, Hier et demain. Contes et nouvelles,
    Livre de Poche, 1967

    Les anciens médias attirent ceux que le numérique a rendus très riches.
    Cela commença, en 2013, par les quotidiens : d'abord, le rachat du Washington Post par Jeff Bezos (amazon), suivi du South China Morning Post (SCMP) acheté par Alibaba en 2015 à News Corp.) tandis que Patrick Soon-Shiong (Nantworks, biotechnologie) rachetait le Los Angeles-Times et le San Diego Union-Tribune  en 2018. Quotidiens d'information, donc. Mais les magazines ?
    • The Atlantic, un mensuel, créé en Nouvelle-Angleterre (Boston) en 1857 a conquis une sérieuse réputation intellectuelle. Parmi ses fondateurs, on compte, entre autres, Ralph Waldo Emerson, Henry Wadsworth Longfellow et Harriet Beecher Stowe. Il a été racheté en 2017 par Laurene Powell Jobs, épouse et héritière de Steve Jobs (Apple). C'est ce  magazine qui, en 1945, publia l'article prémonitoire de Vannevar Bush sur le futur des technologies du travail intellectuel ("As We May Think").
    • Time Magazine, hebdomadaire de renommée mondiale lancé en 1923, a été racheté en septembre 2018 pour 190 millions de $ par la famille Benioff (Salesforce.com). Le magazine avait été acquis en 2017 par Meredith Corp., un groupe pluri-média ; à côté d'une trentaine de magazines, le groupe possède une quinzaine de stations de télévision et cinq stations de radio).
    • Fortune, le magazine économique fondé en 1930, est vendu en novembre 2018 par Meredith pour 150 millions (cash) à un milliardaire thaï lié à un conglomérat (télécoms, agro-alimentaire, distribution, pharmacie, automobiles et télévision). Achat effectué à titre personnel, comme celui de Time et de Washington Post.
    Mais ce n'est pas fini : The Village Voice, hebdomadaire new-yorkais depuis 1955, s'est éteint après avoir en vain tenté sa chance en version uniquement numérique. Money et Sports Illustrated (Meredith Corp.) sont à vendre. On dit que Condé Nast (New House, Advance Publications) revendrait bientôt Brides, W, et Golf Digest, Glamour arrête la publication papier tandis que The New Yorker, ainsi que Vanity Fair et Vogue seraient épargnés... Pour combien de temps ? En attente d'un sauveur numérique ? Notons que les vieux médias européens ne semblent pas épargnés.

    Les anciens médias, hérités des grandes époques de l'imprimerie, sont à la recherche d'une adaptation à l'économie numérique et à ses technologies (distribution, production, etc.). Les nouveaux propriétaires disposent des moyens d'investir et de familiarité avec l'économie numérique. De ces marques de presse disposant encore d'un fort capital de légitimité socio-politique (brand equity), les acquéreurs escomptent honorabilité, réputation, influence et autres externalités positives... en échange d'un renflouement technologique et financier. Time, qui, selon le patron de Salesforce, représente "a treasure trove of our history and culture". Celui-ci déclare au Wall Street Journal : "We’re investing in a company with tremendous impact on the world". Capital économique en échange de capital culturel et social ? Une sorte de philanthropie culturelle, non dénuée d'arrières pensées fiscales, sans doute. "Philantropist" est un job. Etre désintéressé présente de nombreux intérêts... Bien sûr, les acquéreurs dénient énergiquement toute intention d'intervenir dans le travail éditorial et journalistique. Mais, diable, qui oserait imaginer le contraire ! Zéro synergie ? Allons donc !
    Cette acquisition est-elle une bonne affaire ? Le calcul économique ne sait guère évaluer ce type d'échange, les notions de brand equity ou de capital culturel restant difficiles à quantifier. Il faut donc parier... L'enjeu est d'imaginer l'entreprise d'information et de communication dans les années à venir... Pensons à Jules Vernes qui croyait pouvoir imaginer le journalisme de l'an 2889 et citons la conclusion optimiste de sa nouvelle (cf. supra) : "Un bon métier, le métier de journaliste à la fin du XXIXe siècle !"

    jeudi 13 septembre 2018

    Femmes en colère, journalistes révoltées

    "Good Girls Revolt", Amazon Prime Video, octobre 2016, 10 épisodes de 55 minutes

    Le statut des femmes dans les entreprises de médias fait la une des médias américains, depuis quelque temps (cf. Fox News et, dernièrement, CBS). Ce contexte (#metoo Movement) conditionne la réception de la série, renouvelle son "horizon d'attente", lui donnant une pertinence accrue. Harcellement sexuel ? Il en est aussi question dans la série, mais ce n'est pas l'essentiel. L'intrigue est d'abord de nature socio-économique : salaires (equal pay), carrières.
    "Good Girls Revolt" met en série l'histoire de la révolte des femmes journalistes ; elles sont reléguées dans des rôles subalternes d'assistantes (research assistant, etc.) de leurs confrères masculins qui, eux seuls, même moins talentueux, peuvent accéder au titre de reporter ou de writer. Les femmes de la rédaction n'ont ni le titre, ni le poste, ni la rémunération, mais assurent la fonction.
    Nous sommes en 1970, la révolte gronde dans la rédaction d'un prestigieux hebdomadaire d'information américain, concurrent de Time Magazine. La série se situe dans un cadre historique précis qui affecte les intrigues secondaires : présidence Nixon, Black Panthers, grève nationale de la poste (postal workers strike), départ d'appelés pour le Viet-Nam... Women's Liberation Movement dont les revendications émaillent la narration (colère de femmes dites "good girls").
    Tout dans la série donne à voir la hiérarchie des pouvoirs dans l'entreprise de presse et notamment la séméiologie de l'espace (la répartition des personnels étages, l'ensemble étant organisé comme un panopticon), les gestes, le langage, la condescendance (ce qu'évoque le titre "good girl", on dit à un enfant "sois sage" : "be a good boy", "be a good girl") : tout ce qui est "workplace culture". La révolte se répand parmi les femmes, elles s'organisent, prennent une avocat et, enfin, la révolte, spontanée d'abord, aboutit à une action juridique contre la direction du journal (gender discrimination). L'histoire reprend l'ouvrage de Lyn Povich (Good Girls Revolt. How the Women of Newsweek Sued their Bosses and changed the Workplace, 2013) ; l'auteur fit elle-même partie des 46 révoltées de Newsweek en 1970.

    Les femmes n'étaient pas mieux loties dans l'agence de publicité, si l'on en croit Mad Men. "Good Girls Revolt" contribue à l'histoire des batailles féminines et à l'histoire du journalisme américain. C'était l'époque des machines à écrire, du téléphone fixe et des notes prises sur un carnet. C'était aussi celle de l'accès difficile à la contraception, à l'avortement. Aujourd'hui la numérisation des salles de rédaction s'achève et le smartphone, les réseaux sociaux sont omniprésents. Pour le reste, c'est une autre histoire : la modernisation technique n'avance pas du même pas que les libertés !
    La série invite à penser à ce qu'est le cœur du métier de journaliste, comment il change avec la distribution numérique, l'exploitation de données des lecteurs, l'intelligence artificielle, la vidéo, l'ampleur des fake news ? Quid de la place de la régie publicitaire dans l'entreprise de presse ? Une rédaction progressiste peut-elle accompagner une gestion conservatrice de l'entreprise ?
    La série a été annulée (cancellation) par Amazon et l'on y a vu un effet de propagation de l'affaire Weinstein de harcellement (Amazon Studios ayant été touché à son tour). Peut-être, mais que restait-il à dire, à délayer ? La concision d'une série est une qualité.


    Références
    Pierre Bourdieu, Luc Boltanski, "Le titre et le poste : rapports entre le système de production et le système de reproduction", Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1975, N°2, 1975, pp. 95-107.

    Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception, Paris, Gallimard, 1978, 335p. Index

    lundi 3 septembre 2018

    Netflix and Amazon Prime Video in the French TV guides

    Editorial by the editor-in-chief of Télé 7 Jours 
    (circled in red by FM)

    In contrast to the United States, where almost no TV guides exist any more in paper form (cf. References, infra.), there are still more than a dozen in France . The most widespread is Télé 7 Jours (Lagardère group) and, since the end of August 2018 ("la rentrée", back to school), the weekly has just now decided to publish information about Netflix and Amazon Prime Video. According to the editor-in-chief Claude Bosie, "the cultural offering" will now include "new movies, series and documentaries aired on VOD and SVOD platforms  (Netflix, Amazon...) in the cultural section ('rubrique Culture')." Nothing less!
    Although Télé 7 Jours circulation decreases little by little, from year to year, like all the TV press, it still boasts 1 million copies in 2018 (paid circulation in France, audited by ACPM), to which one must add four times more pass-along readers. This signifies high frequency readership: each issue being read many times a day, making Télé 7 Jours, as they claim on the cover, 'the most widely read weekly in France' (cf. below: left, under the logo).

    This Télé 7 Jours editorial (27 August) is symbolic of the growing importance of streaming platforms in the French television market. It is becoming difficult to ignore the fact that many French household are clients of Netflix or Amazon Prime Video and watch less of the French legacy TV channels which are still the heart of the French TV guides (almost four million Netflix subscribers). To be frank, however, subscribers to these platforms will find very little information to guide their viewing selection. For the time being...

    There is not much more information about these platforms in the other TV magazines (Télé Star, Télé Loisirs or Télé 2 semaines) and nothing at all in Télérama or Télé cable sat. 
    Obviously, TV magazines are at loss with Netflix and Amazon Prime. They do not have much time to invent a strategy: how many of their readers subscribe to Netflix or Amazon Prime Video? Do readership surveys provide this kind of information?

    Covers of some of the major French TV magazines mentioned in this post
    References in MediaMediorum
    Presse TV au supermarché (Star Market)
    La presse télé, du guide TV au magazine TV sans programme

    lundi 27 août 2018

    The Pencil is Back: from Thoreau to Google


    Plate celebrating Thoreau as pencil-maker in Library Way,
    a street leading to the New York  Public Library (picture FM)
    With computers and tablets, we can now use a pencil. Henry David Thoreau would have enjoyed it, for sure. since the American writer and philosopher managed his father's company producing pencils. Following his student years at Harvard (1837-1840), Henry David Thoreau worked in his fathers' factory. He improved the fabrication of pencils by creating a new mix of graphite and clay; his pencils became famous.
    Not to forget: there is a National Pencil Day, celebrated on the 30th of March!

    The new "digital" pencils use a screen as one uses paper. One can write, annotate, create notes, draw with different colors and widths, erase; one can search too, select and copy text, pictures, etc. One can use the pencil as a magnifying glass or as a laser pointer. The old pencil, the "stylus", and its associated gestures and ergonomy conquer the computer. And returns to tablets. Eternal history of media culture; the old survives in the new. The Pixelpen imitates the pencil like the Amazon Kindle imitates the book; like the computer with its keyboard has imitated the typewriter, like paper has imitated the wax tablet... Every media disruption exploits a tradition and createzs a new one.
    With the new Pixelbook, a "slate" from Google, is a Pixelpen sold separately (with a cute little "pen loop" to attach the pen to the keyboard, see picture infra). The Pixelpen uses a small battery.
    "Who wants a stylus?" asked Steve Job in 2007, making fun of the Palm Personal Digital Assistant. Well, the stilus is back! And, of course, "one more thing": there is an Apple Pencil that charges when attached to an iPad!
    "Stilum prendere" (take a stylus), Cicero used to say some twenty centuries ago! Nothing in the media is absolutely new...

    Pixelbook and Pixelpen (Google)
    References
    Henry Petroski, The Pencil. A History of Design and Circumstance, New York, Alfred Knopf, 2010 (cf. chapter 9, about Thoreau: "An American Pencil-Making Family".

    jeudi 23 août 2018

    Les médias sociaux des enfants passent au papier

    Swan & Néo. Le magazine officiel, 5,9 €, 68 p., Mondadori France, N°1 juillet 2018.

    Le succès des influenceurs sur les réseaux sociaux ne serait pas aussi parfait s'il n'était complété par des magazines papier, qui leur permettent de bénéficier du réseau de distribution de la presse et de l'exposition incomparable qu'il apporte. Hybridation multicanal ?
    En partenariat avec le magazine Closer Teen, Swan & Néo s'adresse aux enfants qui ont l'âge de fréquenter l'école élémentaire et les premières années de collège. Swan a bientôt 7 ans et Néo 13 ans. Dès l'édito, nos deux héros et acteurs se vantent de leur puissance sur les médias sociaux, YouTube et Instagram surtout. Les chiffres mis en avant ont de quoi faire pâlir n'importe quelles données de diffusion ou de lectorat de la presse pour enfants : ici, on parle en millions avec YouTube (près de 4 millions d'abonnés) et en milliards avec Instagram ("2,1 milliards de vues") : leur "famille de cœur", famille très étendue ! Miracles des analytics !

    Comme pour L'Atelier de Roxane (réalisé par le même éditeur), les quatre membres de cette famille sont au centre du magazine, avec ses animaux (lapin, poissons rouge et jaune, hamster et cochon d'Inde). Tous sont tour à tour acteurs des vidéos que tourne quotidiennement la maman, Sophie. "Le métier de vivre" à l'époque du numérique, en quelque sorte. Les parents sont producteurs.
    Le premier numéro comprend notamment des articles sur les parcs d'attraction (avec une pub en page 4 de couverture), sur les divertissement des enfants : jeux vidéo, mangas, BD, jeux de plage... Beaucoup de photos (l'album), peu de textes, généralement brefs (sur le mode SMS, avec les inévitables expressions empruntées à l'anglais). Un article sur Snapchat, un sur le look (vacances d'été et rentrée), un cahier de jeux, et surtout des idées de shopping, 12 pages : vêtements, accessoires, gadgets, mentionnant les marques et les prix (rédactionnel ou publicité, native advertising ?).

    Ce type de magazine emprunte beaucoup à la presse enfants traditionnelle mais elle se rapproche aussi parfois du unboxing, pratique de marketing apparue aux Etats-Unis, il y a plusieurs années, très populaire sur YouTube, qui consiste à filmer le déballage d'un produit, d'un appareil (on dirait parfois du téléachat). Swan & Néo représente l'une des évolutions possibles de la presse enfants, plutôt tournée vers la consommation que l'éveil et en synergie avec les médias sociaux.
    Influenceur est un métier. Métier lucratif pour les parents ? Quid des enfants ? Le travail des enfants étant réglementé, l'Observatoire de la parentalité et de l'éducation numérique (OPEN) s'est saisi du sujet : "les enfants stars sur YouTube, bonne ou mauvaise idée ?" Le débat est lancé...
    A rapprocher de l'interdiction récente du  téléphone portable à l'école. Nos sociétés et les institutions d'éducation doivent apprendre à vivre avec les médias sociaux tout comme il leur fallut apprendre à vivre avec la radio et la télévision.
    Faut-il laisser le champ libre aux médias sociaux ?

    Références
    • Cesare Pavese, Le métier de vivre (Il mestiere di vivere: diario 1935-1950, Einaudi, 1952), traduit de l'italien, Paris, éditions Gallimard.
    • MediaMediorum, Social media at the French newsstand


    lundi 20 août 2018

    Multitasking? No way!

    Cambridge (Mass.), August 2018 (photo FM).


    Between Harvard University and the Massachusets Institute of Technology (MIT), a poster warns students: do not multitask, don't cross the street while texting or reading. "Please, put down your phone".


    Also, "There is no next if you text", warns a commercial from the US National Security Council... which reports that "cell phone use while driving leads to 1.6 million collisions in the U.S. alone each year". No texting while driving!

    Deadly smartphone, not so smart users.

    lundi 13 août 2018

    Regain. Journal de campagne pour citadins inquiets


    Regain. Journal de campagne, 146 p. trimestriel, été 2018, 7,5 € (abonnement annuel : 25 €), grand format, avec un Carnet pratique inséré (16 pages de recettes en tous genres).

    Regain se veut un "journal de campagne" au positionnement nouveau : "Regain célèbre le progrès agricole, la nouvelle génération paysanne, les métiers de la ferme, la vie animale, la bonne chère, les balades en campagne et les feux de cheminées". Pourquoi Regain ? Le titre proclame une philosophie écologique qu'énonce l'édito de la directrice de la publication, Daphné Hézard : "l'urgence de ralentir", "l'art de vivre à la campagne", "le regain pour les sols sains", pour l'agriculture biologique, contre "l'agriculture intensive". Regain s'adresse aux citadins stressés qu'inquiètent de plus en plus la mal bouffe, le bruit, la pollution, le réchauffement climatique, le massacre de l'environnement urbain, citadins qui éprouvent de plus en plus un "désir de campagne". Le mot "Regain" connote encore un peu Jean Giono (cf. p. 142) et son roman publié en 1930, adulé par le pétainisme ; une photo noir et blanc, intitulée "pensée", est une référence ambigüe qui pourra être mal comprise et n'est pas nécessaire... Le mot "regain" évoque surtout une seconde jeunesse, celle des prairies (seconde coupe), des figuiers et des gens. Tout le magazine respire la douceur de  vivre - et de travailler ? - à la campagne, le retour à la nature, aux produits bio, la biodiversité.... Tentation nostalgique d'une civilisation rêvée qui n'a pas existé, tentation que produit et alimente une urbanisation galopante. Gare aux risques d'utopie !

    Regain milite pour des villes vertes, des villes intelligentes au service des piétons et des cyclistes, un aménagement du territoire respectueux du monde rural ; soucieux d'avenir, Regain milite pour les toutes prochaines générations. Ce titre se distingue radicalement de la presse agricole professionnelle, réunie dans le Syndicat National de la Presse Agricole et Rurale (SNPAR), qui compte plus de 130 titres (je n'inclus pas la presse dite cynégétique, presse des chasseurs), titres spécialisés par pratique et souvent localisés. Dans le sillage de Regain, il faut plutôt évoquer les titres conçus pour tous ceux et celles qui veulent Vivre BIO ("Nature et bien-être", précise ce titre en sous-titre). Combien de titres et de hors séries mettent en avant le "bio" ? D'après nous, plus d'une centaine de titres nouveaux et de hors séries au cours des quinze dernières années, beaucoup portant sur l'alimentation, la diététique et la cuisine mais aussi le jardinage (le potager), la santé, les cosmétiques.
    Magazine lancé en 2008, 4,2€. Bimestriel

    La structure rédactionnelle de Regain est classique qui, aux articles de fond, ajoute une rubrique mode présentant des articles associés au mode de vie à la campagne, au travail agricole... une rubrique littéraire, une rubrique cuisine / gastronomie... Beaucoup de portraits (militants écologistes, héros actuels ou anciens du retour à la nature, etc.), évocation touristique d'un village, des articles sur les vaches, sur "l'analyse microbiologique des sols", sur l'ostréiculture, sur les poules, sur le marché... Un article bienvenu sur les "prairies connectées" traite de l'agriculture numérique (agtech : financements participatifs, robots agricoles, logiciels de gestion commerciale, drones) ; on attend davantage de réflexions sur l'apport des outils numériques au retour à une agriculture plus humaine, plus respectueuse, des sols, de l'eau, des arbres, des animaux, de la santé... La solution ne peut se trouver dans la réaction, le refus des innovations scientifiques et techniques, les retours en arrière ; la solution emprunte certainement à certains aspects de l'économie numérique : intelligence artificielle, capteurs, internet des choses, cloud computing, 5G, connected farm, smart irrigation ...
    Une dizaine d'annonceurs sont présents dans ce numéro, certains bien intégrés dans leur contexte : De bonne facture (vêtements fabriqués en France), Kokopelli (semences biologiques), la fondation Goodplanet, luniform.com (sacs de toutes sortes), Trunk (vêtements, chaussures), Monocle (shampoing, soins), Buly (cosmétiques d'origine naturelle, opiat dentaire), France Culture (station de radio du secteur public), Hermès (bijoux)...
    Regain est-il un magazine politique ? Sans doute ! Regain pose des problèmes quotidiens, vitaux, que l'on ne saurait éluder bien longtemps et qui sont des problèmes politiques cruciaux ; la question agricole ne peut être réduite à la discussion bureaucratique des subventions européennes. "La ruralité est une chance pour la France", titrait un hors-série de Village (octobre 2016) sur "le pouvoir des campagnes", Village qui titre en août 2018 sur "le grand retour des métiers manuels", sur le bio...

    Magazine séduisant et raisonnable, discutable (stricto sensu), Regain invite au débat, à la réflexion : qu'en est-il du réalisme économique des solutions évoquées dans le magazine ? Certaines peuvent sembler un peu romantiques, certes, mais que penser du réalisme économique du système actuel, de ses erreurs et de ses horreurs ? Magazine généreux, élégant, écrit, avec de belles photos, copieux, à lire et consommer lentement, à appliquer aussi, à ruminer ; il y en a bien pour un trimestre. L'évolution de ce titre innovant sera suivie avec intérêt : la ruralité sera désormais de plus en plus moderne.


    Références

    Repenser la vie dans les villes, à propos d'un livre blanc de JCDecaux, Villes. La nouvelle donne

    Faire son chemin, sans média

    Vivre autrement ? Quelle place pour le numérique. A propos de Tom Hodgkinson

    Richard Golsan, "Jean Giono et la « collaboration » : nature et destin politique", Mots. Les langages du politique, 1998, pp. 86-95 in Persée