vendredi 9 mars 2012

La presse dans le quartier : déménagement d'un territoire média

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"La marchande de journaux ferme son étalage". Mais demain, elle ne le rouvrira pas. Martine a vendu : adieu journaux, librairie, papéterie, magazines. C'est un problème pour la presse d'abord : des titres se vendaient ici qui ne se vendront plus, visibilité en berne. C'est surtout un problème pour le quartier qui a perdu un lieu de vie, de commerce, de discussion.

L'amertume des clients est grande, celle des marchands voisins aussi : ni le dépositaire, ni la mairie ne semblent être intervenus. Des bistrots d'à côté vendent une demi-douzaine de titres, le supermarché a un rayon presse standard. C'est la loi du marché comme un destin, aveugle, un insensible déménagement du territoire ? Peut-être vaudrait-il mieux aider les marchands de journaux plutôt que les journaux... Leur mission est plus large : leur boutique est un point de rencontre multigénérationnel, un lieu de socialisation, une animation de la rue. Ni le kiosque ni même le supermarché, ni une appli ne les remplaceront, lieux impersonnels, où nul lien ne se tisse, où l'on ne fait que passer, vite. Calculs bureaucratiques, de loin.
On y papotait, des gens de tous âges, de tous métiers. Les élèves des établissements scolaires d'alentour y faisaient provision de "classiques", Molière et Ciceron, de grammaires et de BD, de cartes à jouer Panini... Martine a suivi ces élèves de la maternelle aux prépas, des premiers livres aux annales du bac. Toute leur scolarité a défilé chez elle, de la "grande école" aux Grances Ecoles.

On y réservait son journal qu'elle mettait de côté, Le Canard Enchaîné, qui manque tout le temps, Le Monde des Livres du jeudi... Il y avait une vitrine avec des livres et des stylos. Il y avait un tourniquet où l'on parcourait les titres du Parisien ou des Echos. Il y avait surtout la panoplie complète des copies, les simples et les doubles, petits et grand formats, avec ou sans trous, petits ou grands carreaux, les cartouches pour tous les stylos de la création... La vie passait quotidiennement par là, cadeaux, emballages, photocopies, cartes de voeux, magazine TV, mots flêchés, Voici, Nous Deux, L'Huma... Livres de poche et Pléiades.


Réseau social en dur, avec les commerçants du quartier, le boucher et le boulanger, le teinturier et les fleuristes, le retoucheur, l'épicier que ni Facebook ni Amazon, lointaines proximités, jamais ne remplaceront.
A quelques pas de là, il y a deux ou trois ans, il y avait un concurrent. Lui aussi a vendu. A un marchand de scooters (cf. infra). Les civilisations sont mortelles. Maintenant, il travaille comme plombier.
Un an plus tard, au carrefour, on a installé un petit kiosque. Il ne vend que les titres les plus courants. Il ferme tôt. Point de vente sans commerce, point d'affichage de presse, un peu, de produits dits de luxe surtout.

6 commentaires:

Thirouin Maxime a dit…

Il est vrai que ces commerces de proximité ont un impact social beaucoup plus grand que 200 "amis" sur facebook. Ils correspondent à la vie réelle; bien plus réelle que The Real Life.
Aujourd'hui, nous voyons de plus en plus de partenariats et de concentrations s'opérer dans le monde des médias.
Pourquoi les différents points de vente de chaque ville ne formeraient-ils pas des partenariats de manière à acheter en gros, à plus bas prix??
cela permettrait aux points de vente de continuer à animer la vie de nos quartiers, avant que nous ne finissions tous avec un interlocuteur unique: notre écran.

vsode a dit…

La fermeture des presses est en effet un coup dur pour les gens du quartier. Ce qui est désolant c'est que cela touche nombre des habitants du quartier mais qu'il n'y a malheureusement rien qu'on puisse faire.
Les Maisons de La Presse, souvent situées à des points stratégiques des quartiers parisiens, ont des loyers exorbitants qu'ils ne sont plus en mesure de payer face à la crise que connait actuellement le secteur.
Le rendez-vous du dimanche matin avec les habitants du coin n'existe plus, espérons les retrouver à la boulangerie, même si les interactions y restent moins faciles.

marie roux a dit…

Je pense que la fermeture de cette librairie de quartier n'est qu'une des conséquences, d'un problème bien plus important qui est le développement de la grande distribution. Parlons des villes moyennes de Province qui vivaient avant des allers et venues des passants entre la pharmacie, la boulangerie, le boucher ou encore le pressing. Aujourd'hui, ces commerçants survivants des centres villes se font de plus en plus rares. Les supermarchés, placés en périphérie des villes regroupent dans un seul magasin tous ces petits artisans. Explications: Facilité et gain de temps deviennent les mots d'ordre pour tous, laissant mourir nos centres villes et nos commerçants. Comment renverser cette nouvelle tendance? Difficile de trouver des solutions...

Raluca Mocanu a dit…

De nos jours, le grand commerce engloutit le petit, comme une réalité à laquelle on assiste impuissamment, que ce soit la vente des marchandises alimentaires ou celle liée à l'information.
L’époque d'un commerce organisé selon les métiers, les produits artisanaux semble vétuste, tout comme les relations inter-humaines qui se tissaient autour d'un comptoir, avec un vendeur individualisé, avec son histoire personnelle et les bavardages qui marquaient les différents moments de la journée.
La presse du quartier, tout comme autre petit commerce, ne représentait pas seulement la diffusion des journaux, des nouvelles, mais aussi un lieu de rencontre hétéroclite, de même que la thématique des publications. La loi du marché est, malheureusement, impitoyable et efface l'esprit communautaire au profit de l'individualisme. Le commerce du quartier avec des visages connus est remplacé par la communication numérique, le réel rend sa place au virtuel.

Antoine Bailly a dit…

Au delà des considérations sociales ou touchant à l'évolution de la distribution en France, il serait intéressant de se demander si les journaux (journaux nationaux essentiellement) eux-mêmes n'ont pas provoqué la chute qu'ils subissent.

En privilégiant parfois la recherche d'audience à la monétisation de celle-ci, ils ont bradé leur contenu qui est repris sans vergogne par la télévision et chose nouvelle, par internet et les réseaux sociaux (google actualités par exemple). Je mets ainsi quiconque possédant un compte facebook de dérouler son fil d'actualité sans découvrir rapidement un lien vers un grand quotidien national sur un sujet d'actualité quelconque.
Le paradoxe réside dans le fait que ces journaux ont perdu en indépendance financière en gagnant en notoriété.
Ils ont sans doute entraîné dans leur difficultés des libraires tels que Martine qui n'auront eux pas la chance d'être fortement subventionnés par l'Etat.

J. V. Jones a dit…

Avec la fermeture des kiosques de presse, les générations accoutumées à se retrouver dans ces lieux pour prendre un café, discuter des nouvelles avec les "habitués" des lieux, acheter leur quotidien, subissent malgré elles le revers de la médaille de la presse en ligne et des réseaux sociaux.
Beaucoup de gens ne souhaitent pas ou ne parviennent pas à utiliser les réseaux sociaux. Qu'ils s'agissent des personnes n'ayant pas d'ordinateur, des retraités ou simplement des anti-réseaux sociaux, ces personnes se retrouvent en mal de relations directes.
Les tabacs, kiosques de presse impriment souvent un rythme de vie dans les villages ou villes, il est d'ailleurs courant de voir la vie sociale d'un petit village mourir avec la fermeture des petits commerces de proximité. Si Internet et les réseaux sociaux sont de précieux outils qui permettent aux gens d'être en relation à travers la distance, ils ne peuvent reproduire à 100% la vie réelle: où les enfants achèteront-ils désormais les bonbons à la pause de midi? Comment partager son café et ses impressions de la dernière nouvelle politique? Le plaisir d'aller chercher les croissants et le journal du dimanche matin existeront-ils encore?