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vendredi 15 avril 2022

Paris bien mal-en-point, Paris malade


 Didier Rykner, La disparition de Paris, Paris, Les Belles Lettres, 2022, 237 p., 19 €

Voilà un livre en colère, mais calmement : pourrait-on être en colère pour la durée de l'écriture d'un livre, pour la durée d'une démonstration avec preuves photographiques ? L'auteur, honnête, s'efforce aussi de reconnaître aussi quelques améliorations réussies, lorsqu'il s'en trouve. Enfin, notons que ce livre qui dénonce la gestion médiocre de la ville de Paris a quelque chance d'être entendu puisque la maire de Paris, qui fut quelque instant candidate à la Présidence de la République - mais qu'allait-elle faire dans cette galère ? -, est éliminée au premier tour des élections, avec moins de 2% des suffrages. 

L'association #SaccageParis avec son site Internet https://saccage-paris.com (beau site) tient de plus en plus le haut du pavé parisien. Et accumule les raisons de se plaindre. Le livre en reprend un grand nombre. Photo-journalisme ?

Inventaire.

D'abord, Paris est sale, et seuls les rats en profitent. Paris rafistolé au scotch (p.32), Paris mal entretenu, des dizaines de photographie dans le livre le démontrent. Le livre passe en revue le patrimoine parisien, des Serres d'Auteuil aux églises mal entretenues, des arbres disparus, de la Place de la République, des bus en retard, des pistes cyclables dangereuses, de la Tour Eiffel entourée d'un mur de verre, des tags intempestifs, des rues inondées, des urinoirs ridicules, des rustines du Pont des Arts, de la publicité partout... Et l"on en passe, même si l'on exagère un peu : ainsi comment éviter le mur de verre qui encercle la Tour Eiffel alors que l'on craint des attentats ?

Il faut admettre que la population qui vient à Paris, celle que l'on fait venir à Paris, ne se comporte toujours pas très bien. Certes. Mais que fait-elle donc à Paris ? Touristes, manifestants des fins de semaine ? Pour être vus, il leur faut être à Paris qui constitue leur décor. 

Et ce ne sont certainement pas les Jeux Olympiques qui vont améliorer les choses !

Dommage qu'il n'y ait pas d'index. Dommage aussi que le livre ne prévoit pas d'être mis à jour très régulièrement (mais c'est peut-être envisagé). Il faut aussi équilibrer le procès, faire valoir ce qui va mieux également. Mais ce livre est déjà très bien, et c'est une première étape.


mardi 11 mai 2021

L'imprimerie, quelle histoire !

Yann Sordet, Histoire du livre et de l'édition. Production & circulation, formes & mutations, Editions Albin Michel, 798 p. Bibliogr., Index. Postface de Robert Darnton

Voici un très gros ouvrage qui dresse le bilan de quelques siècles d'écriture et d'édition. L'auteur qui dirige actuellement la bibliothèque mazarine aurait peut-être dû rédiger deux ou trois tomes, ce qui aurait facilité l'accès à son travail. Pour une nouvelle édition peut-être ? Parce que, bien sûr, à lire cet ouvrage de près, on ne manque pas de regretter l'absence de tel ou tel développement, sur la Chine par exemple, ou sur l'hébreu, entre autres. 

D'abord, le papyrus (papier) et le volumen bien sûr, qui mènent au parchemin, au papier et aux livres imprimés. En Europe et en Chine surtout, mais la Chine de Mateo Ricci est traitée bien rapidement, trop rapidement. Tout comme l'Islam et l'hébreu. Les pugillares (tablettes enduites de cire) pour les usages scolaires et comptables aussi, de même que les feuillets de bois (aulne, bouleau ou tilleul) sont évoqués de même que les rouleaux qui persistent sous la forme de rotulus (le rôle des administrations).

C'est surtout avec le papier que commence le livre ; on passe rapidement sur la Chine pour atteindre la renaissance carolingienne et le rôle fondamental de l'Eglise avec Augustin et Grégoire le Grand. C'est l'époque des scriptoria dans les abbayes et surtout l'époque de Charlemagne. De là, on passe aux librarii. Rachi est évoqué, trop rapidement, à propos du livre hébreu. Evoquées en passant, aussi, l'édition musicale et l'écriture neumatique (du grec pneumaπνεῦμα, souffle) qui anticipent l'écriture avec les lignes de portée ouvrant la voie à la musique polyphonique. Avant Gutenberg, l'impression xylographique se développe en Chine puis en Europe mais c'est l'imprimerie qui assurera signera sa fin. 
La technique typographique est analysée en détails : cela commence avec la B42 (Bible à 42 lignes) en 1455 qui succède au Donat (une petite grammaire latine). Mais surtout l'imprimé se traduit par un changement d'échelle : en un demi-siècle, on a produit deux fois plus de livres que pendant les dix siècles du Moyen-âge. De 1450 à 1600, Paris domine la production éditoriale (47 620 éditions contre 31 235 pour Venise et 23 186 pour Lyon). 
Après la période de création de l'imprimerie, l'ouvrage de Yann Sordet fait succéder "l'invention" des médias avec la presse vendue d'abord par abonnement et colportage. La Gazette de Théophraste Renaudot est le premier titre français, hebdomadaire, né en 1631 et déjà lié au pouvoir (Richelieu puis Mazarin, et puis, bien sûr, Louis XIV). Avec le XIXème siècle, commence "la mutation du monde typographique" et "l'innovation cumulative" propre à la révolution industrielle que connaît l'Europe (disponibilité de capitaux, les nouvelles sources d'énergie, la rapidité des moyens de transport) qui enclenche toute une "dynamique des inventions" (p. 508) : la photocomposition au XXème siècle, le "règne de l'image" puis de la photographie qui va permettre le photoreportage. L'auteur traite de la presse de masse, du feuilleton, l'imprimerie comme "moteur de l'instruction publique" avec "Le Tour de la France par deux enfants" (Augustine Fouillée), avec la guerre des manuels qui opposera la Ligue de l'Enseignement, "rationaliste et laÏque", à l'Association des pères de famille "créée par les évêques les plus anti-républicains de France".  
La septième partie traite de la progressive dématérialisation et de l'arrivée des géants que sont surtout les GAFAM, avec Amazon (avec ses kindle). La fin s'exténue en évoquant des regroupements avec le jeu vidéo, la chute des dictionnaires, etc.
L'ouvrage se lit agréablement, même s'il est bien lourd à porter , et incomplet !

dimanche 15 octobre 2017

Presse cuisine : 180°C, comfort thought for food

Numéros 3 et 6 (octobre 2015).

180°C . Des recettes et des hommes. Trimestriel, dos carré. 194 pages. 20 €. Abonnement annuel, 40€.
Site Internet : http://www.180c.fr/

Retour sur 180°C, trois ans après, à l'occasion du numéro 10 de l'automne 2017.  Rien n'a changé : cela reste un très beau magazine, sans publicité (anticipation rationelle de l'adblocking !), épais et relié comme un livre, format magazine, un mook ou magalivre ("cookzine !"). Vendu en librairie. Fait maison. Lancé en avril 2013. Edité par des "passionnés indépendants" et acheté sans aucun doute par des lecteurs tout aussi passionnés et indépendants. Magazine haut de gamme, s'exclamerait, en toute démagogie, un communiqué de presse passe-partout. Magazine qui valorise sa distinction, à l'opposé de tout ce qui standardise le goût.

Autour du thème de la cuisine, de belles photos, suggestives, appétissantes. Des conseils techniques. Des recettes, des simples et des compliquées, chères ou bon marché. Des lectures. Des digressions documentaires (le saké, etc.), des reportages. Le magazine fait feu de toutes les armes du journalisme.
Deux numéros par an, jusqu'à présent : un numéro printemps - été, un numéro automne - hiver, pour commencer, pendant cinq ans.
D'abord semestriel, 180°C est devenu trimestriel en janvier 2018 (N°11). Symptôme de succès du modèle économique, c'est à dire d'abord de succès du "contenu" : en presse comme en cuisine, la qualité peut donc payer.
Le numéro 10, le dernier semestriel, après cinq années, publie une "Déclaration de l'hédoniste", "libres-mangeurs" contre "les monstres de la malbouffe" : on s'y réfère à Aristippe de Cyrène et à Epicure. Pourquoi pas mais, en ce qui concerne Epicure, c'est plutôt risqué : il vante d'abord les désirs "naturels et nécessaires" alors que le gourmet se plaît aux mets non nécessaires. Donc, consommer Epicure avec modération, et pardon pour cette parenthèse cuistre ! Plutôt se rallier au cyrénaïque et aux "plaisirs actuels" mais 'hédonisme ne va pas sans prudence (phronesis, φρόνησις).

Cuisines et produits de saisons, comme la mode (rubrique marché). Des articles bien écrits, parfaitement mis en scène : fécondité de la relation texte / illustration). Un peu d'humour et beaucoup de goût. Des créations aussi, des innovations. Et des classiques retrouvés comme le fish and chips, le boeuf bourguignon, les poireaux vinaigrette, la glace à la vanille ou le maquereau au vin blanc. Sont évoqués aussi des ustensiles et des produits du terroir comme le couteau de la Creuse, la fourme de Montbrison, la cocotte...

Le magazine qui ne dissimule pas un positionnement écologiste, sourcilleux quant à la "liberté d'expression culinaire", dénonce la mal-bouffe industrielle servie par de puissantes relations presse (cf. l'édito du N°6, par le rédacteur en chef, Philippe Toinard sur l'affaire du tweet "la polémique #Nutella"). L'indépendance des journalistes, c'est aussi une affaire de cuisine et de marketing.

Autour de la cuisine, l'éditeur publie aussi : un traité de Miamologie décrypté par le pourquoi, consacré aux fondamentaux de la cuisine ; Man&Food, un ouvrage de vulgarisation sur l'ethno-histoire de la cuisine ("7 écosystèmes et peuples autosuffisants") ; les Cahiers de Delphine (publication exclusivement digitale avec recettes hebdomadaires et produits "anecdotés").
180°C contribue à diversifier la presse cuisine, déjà très peuplée (le mot "cuisine" est l'un des quatre mots les plus fréquents des nouveaux titres de presse, dont hors-séries, depuis 2003). Plaisir de la lecture allié à celui de l'anticipation gourmande et de la réalisation culinaire.

Le modèle économique de ce magazine confirme une alternative plausible à celui d'une presse traditionnelle en difficulté : distribution hors des circuit Presstalis ou MLP, pas de publicité donc pas de mesure de l'audience. Périodicité longue pour un magazine "de garde", comme on dit du vin, qui se bonifie avec le temps. Slow food pour une lente lecture, un magazine qui se rumine.
Le magazine pourrait sans doute tirer profit de la connaissance de son lectorat et de ses lectures (data), dans l'intérêt des éditeurs et des lecteurs complices : approfondir une comparaison avec Netflix (le rôle des recommandations) pour affermir son modèle économique... 180°C n'échappera pas à une évolution numérique.

Pour l'instant, le site se contente d'accompagner le magazine. Site clair, simple, sans publicité, ergonomique, en synergie habile avec le magazine papier. Il propose, en amorce, le début des articles publiés (mise en appétit) ainsi qu'un index des recettes avec vignettes photos, à un clic de la recette. Les librairies vendent aussi les "anciens numéros" qui ne se démodent pas ; un numéro ne chasse donc pas l'autre comme dans le veut la règle actuelle des points de vente : 180°C suit un modèle hybride et luxueux de distribution qui laisse la possibilité à l'acheteur de binge reading, ou de re-lecture, comme Netflix.
La presse n'est pas morte, elle change.

N.B. Pour la presse cuisine dans ce blog, cliquer ici.
Retour du marché : filets d'omble chevalier avec épinards (naturels...). N° 10, octobre 2017

mardi 29 septembre 2015

Socio-démo : les Millennials


Les Millennials sont une catégorie socio-démographique forgée aux Etats-Unis pour désigner la génération venant après la "Gen X", celle des personnes nées après les années 1960. La génération des Millennials sera dite aussi "génération Y". On parle même de "Millennialization of America". Cette notion, d'apparence arbitraire, issue du journalisme et du marketing américains, peut-elle rendre compte de la situation socio-culturelle française ou, de manière plus pratique, être utilisée pour le ciblage publicitaire ?
Prenons 1990 comme point de repère, comme date de naissance des Millennials. Plus d'un quart de siècle, plus d'un quart de la population française, les millennials représentent une vingtaine de millions de personnes (INSEE, 2015).
Millenials, magazine français lancé en juin 2017
bimestriel, "une nouvelle génération" (4,9€)

Qu'est-ce qui distingue les Millennials des gérérations précédentes quant aux médias ? Leur équipement technologique personnel et son usage constant.
"Millennials have been shaped by technology", souligne le rapport des conseillers économiques de la Maison Blanche sur les Millennials (octobre 2014). Génération qui a grandi avec le Web, qui fut adolescente avec le smartphone et les réseaux sociaux, c'est la première génération de la communication mobile : pour les Millennials, le smartphone est un prolongement d'eux-mêmes, une extension de leurs mains, de leur cerveau. Littéralement incorporé, ils s'en servent partout, tout le temps, au-delà de toute restriction, illico texto ; ils savent tout le monde sur le bout du doigt et d'un clavier, l'écouteur sur les oreilles.
Habitus numérique ? Les Millennials font preuve d'une dextérité croissante avec les outils et services issus de la technologie et de l'intelligence artificielle (tech savvy) : recherche, automatisation, commande vocale, dextérité inculquée et renforcée depuis l'enfance par le jeu vidéo.
Pour les plus âgés, le mobile n'est souvent qu'un outil distinct de plus, pas un prolongement intégré. Quant à la smartwatch, elle n'est encore que la répétition, l'extension du smartphone.

Synesthésies, "Correspondances" numériques ? Progressivement, tous les sens sont touchés : après l'ouïe, l'écoute, la vue est façonnée par des médias moins linéaires, elle intègre l'image de soi (Go-Pro, selfie, FaceTime HD), les photos qui bougent, intègrant le moment d'avant et le moment d'après (Live Photo). Le smartphone et la montre intègrent le toucher : gestes multi-touch, le 3D Touch, pression tactile, vibrations du moteur haptique (Peek and Pop, Quick action), etc. Emoticônes, smileys, emoji : "forêt de symboles"...
Photographie et vidéo affectent l'économie de la "présentation de soi dans la vie quotidienne" et des "rituels d'interaction"(Erwing Goffman) : selfies, exposition visuelle continue de soi mise en scène dans des réseaux sociaux. Dans la communication, l'image remplace souvent le texte, l'enrichit, en tout cas ; d'où l'importance croissante de la reconnaissance automatique d'images et de la recherche visuelle, visual search. Comment trouver et se retrouver parmi les 2 milliards de photos mises en ligne chaque jour ?

Les médias de la mobilité rendent le temps et espace de plus en plus "liquides". Ils malmènent les distinctions strictes entre les lieux, entre les horaires : lieu de travail /domicile, semaine / week-end, jour / nuit, etc. comme en témoigne la confusion des équipements (BYOD).

Quelques autres aspects de la culture média des Millennials
  • La télévision est noyée ou au moins dissoute dans les pratiques numériques. Le téléviseur familiale n'est plus à l'horizon de la journée de cette génération. Si certaines émissions ont gardé beaucoup importance, elles sont vécues dans des contextes différents (multitasking) : ni chaîne, ni grille ! Emissions à horaires variables, en différé, sur des supports mobiles. Génération de YouTube, avec les mcn et le streaming illégal, qui devient adulte avec Netflix... et quitte le câble (cord cutters) : 67% des 18-29 ans américains sont abonnés à Netflix (source : Morning Consult, 2017).
    Time sur un linéaire de magazines américains, 18 octobre 2015
  • Méfiance prophylactique à l'égard des entreprises du numérique (vols de données, protection de la vie privée, adblocking). Inconséquence ou simple droit de se contredire ?
  • Relations de plus en plus espacées avec les supports papier (livre, presse, dictionnaire, etc.). Pour les Millennials, tout média doit être mobile, publié sur écran, synchronise. Seul résistent encore les manuels scolaires et universitaires, de moins en moins, pour combien de temps ?
  • La communication mobile a bousculé et sans doute réduit la socialisation spaciale des Millennials. Le point de vente, la salle de cours, les transports, la rue même sont affectés. Multitasking ?
  • Productivité professionelle et personnelle passent par des outils numériques (calendriers, listes, courrier, domotique, calculs, téléphonie, dictionnaires, plans des transports, fax, organisation des voyages, cartes, commerce, réservations, etc.). Toutes ces pratiques se combinent, se cumulent, se renforcent mutuellement (transferts d'ergonomie, habitus) formant une carapace sensorielle et intellectuelle intégrée.
Equipements semblables, beaucoup d'émissions semblables, les différences entre Millennials français et américains ne viennent guère des médias. En termes d'équipement de mobilité, les français ne se distinguent que par le sur-investissement des deux roues (au détriment de l'automobile ?). Pour l'essentiel, les différences proviennent de l'environnement économique : les millennials français vivent sous la menace d'un marché de l'emploi difficile et du chômage mais, en revanche, ne connaissent pas l'angoisse du remboursement des emprunts souscrits pour financer leur scolarité universitaire (cf. Mr. Robot).

Quelle est la valeur explicative de la notion de génération comparée à celle, plus courante, d'âge ? Une génération peut être décrite comme l'intégrale d'expériences et d'inculcations communes, de différences communes, elle survit à l'âge et, comme l'enfance, "nous suit dans tous les temps de la vie". L'âge est dans la synchronie, la génération dans la diachronie (cohorte). Peut-on parler d'une identité générationelle ? Pourtant, la plupart des Millennials américains ne se reconnaissent pas comme tels (cf. "Most Millennials Resist the ‘Millennial’ Label", Pew Research Center, Sept. 5, 2015).

Dans tout ce post, beaucoup d'intuition, de déclarations, d'évidences. Peu de données, de faits, de démonstration. Alors, à quoi sert la notion de Millennials ? Peut-on l'opérationaliser ? Que peuvent apporter les data ?


Autres posts socio-démos :

mardi 30 juin 2015

Posters et magazines : suppléments d'images


Juin 2015 : 8 posters "avec des chevaux de
rêves photopgraphiés par Christiane Slawiik,
une des meilleures photographes
équestres du monde".
 Les magazines proposent aux lecteurs toutes sortes de suppléments : cartes postales, fiches, livres, patrons, plans, partitions, auto-collants, gadgets, maquettes... S'il en est presque fini des CD (musique, logiciels, jeux) et bientôt des DVD, le poster, en revanche, se porte bien et ne semble pas s'essouffler. On le dirait anachronique, mais non !

Quels magazines proposent des posters ?

Une analyse portant sur 1 400 magazines proposant des posters (base : MM, 33 400 titres et hors-séries des dix dernières années), indique que les titres publiant le plus souvent des posters s'avèrent d'abord des titres people, ainsi que des titres visant les adolescent-e-s et les enfants.
Ensuite vient le sport, dont deux tiers des titres avec posters relèvent du football. Puis viennent les titres traitant des animaux (chevaux, chiens et chats surtout), les titres couvrant l'autobile, la moto et sports mécaniques ; enfin le cinéma, la musique, les séries TV ("Glee") sont friands de posters. Signalons aussi la forte présence de posters dans les magazines de catch, surtout à la fin des années 2000.

Le people domine
Ce qui domine l'univers des posters, dans l'ensemble, c'est le people car même dans le sport, la musique, les séries TV, le cinéma ou la moto, les posters présentent souvent une tonalité people ; ils sont consacrés à des célébrités du domaine, à la célébrité desquelles ils contribuent. Exemples : Foot Play, "les 40 meilleurs jeunes joueurs" (juin 2015, 6 posters, 3,95 €). Il y a les célébrités pour certains adolescent-e-s, "les méga posters de ton groupe préféré", "Star inside", toujours ! Justin Bieber, Selena Gomez, Tokio Hotel, Martina Stoessel (Violetta, Disney Channel), One Direction (boy band), Miley Cyrus (Hannah Montana, Disney Channel), etc. Il y a même des posters dédicacés par Pedrosa (GP+, octobre 2013, sports mécaniques) ou par One Direction (dans Closer pour ses huit ans), par Stan Wawrinka (Tennis Magazine, juin 2015)...

Il y a des posters pour tous les genres de magazines : commémoration politique ("Les 70 ans de l'affiche rouge", L'Humanité, février 2014), sur les motos ("Motos mythiques", 6 posters offerts par Moto Revue), il y a des posters didactiques ("2 posters explicatifs", par Jardins à vivre, avril 2011), "Jardiner avec la lune" (Rustica), des posters pour les enfants dans Super Dino : (+ 14 posters XXL (septembre 2013), ou dans Youpi le petit curieux  ("+ Ton poster des bébés chiens", février 2013).

Notons encore qu'il existe quelques numéros "spécial posters", exclusivement composés de posters (exemples : Stars Posters : + 8 posters + 2 XXL !, Toupie Posters. The Game (magazine de jeux vidéo) a publié un numéro de posters géants (5 €), MX magazine publie également un hors série de posters géants, de même que Wakou (enfants de 4 à 7 ans, "curieux de nature", Bayard Presse, 5 €). Depuis 1998, il existe aussi un magazine spécialisé : Posters Géants (4,9 €).
Les posters peuvent être de toutes tailles (Cheval Magazine publie un numéro spécial poster en juin 2015 avec un Giga Poster à composer de 1,2 m de haut et un cahier supplémentaire de 8 autres posters (6,3 €, cf. supra).

Les posters peuvent être un produit d'appel : Chats d'amour ("12 super posters géants de chatons mignons"), en 2010, Studio magazine publia 10 affiches des films de la rentrée, dont la première affiche de Harry Potter. En 2010, S.F.X Cinéma et effets spéciaux publie plus "de 24 méga posters" ("This is it. L'histoire du film évènement !"). Maxi Cheval Girl propose "10 maxi posters + 8 cartes postales!". Disney Girl, publie 12 posters de stars (décembre 2014).

"Affichez vos passions"
Quel rôle jouent les posters pour les lecteurs ?
Fonction d'identification, d'appartenance, de personnalisation ; on les trouve dans la décoration des chambres d'adolescent(e)s, dans diverses pièces, bureaux, vestiaires, ateliers, garages : "Affichez vos passions", suggère un titre. Un poster affiché, c'est une déclaration, privée ou publique comme un "like", pour un animal, un joueur de basket ou une idée.
La fonction esthétique n'est pas absente non plus (cf. supra, Cheval Magazine). La fonction de souvenir est importante aussi, rappelant un événement : Le Pèlerin / La Croix ont offert, aux lecteurs de l'album souvenir, "le double poster souvenir du film" ("Les moines de Tibhirine.  Des hommes et des dieux", septembre 2010, 6,5 €) Cf. supra.
Quel serait aujourd'hui l'équivalent numérique du poster ? Pinterest ? Tumblr ? Ou simplement le fond d'écran...

jeudi 9 avril 2015

Drones : du loisir au professionnel


Drone Multirotor. Le 1er magazine sur l'univers des drones, bimestriel, version numérique.
5,9 €, 84 pages

Voici un magazine exclusivement consacré aux drones civils. Publié par le groupe Hommell (Télécâble Sat Hebdo, Echappement, VTT Magazine, AUTO hebdo, etc.), il prend la suite de Hélico RC.
Il exploite la licence du magazine américain Multirotor Pilot publié par un éditeur spécialisé dans les jouets radio-commandés (RC) et les robots.

Connus pour leurs prouesses militaires (cf. Big data militaire et publicitaire), mais aussi comme jouets, les drones ont surgi dans l'univers des médias quand le président d'Amazon annonça sur CBS ("60 minutes", fin 2013) que le distributeur se proposait d'y recourir pour les livraisons (Prime Air). Alibaba a communiqué également sur ses essais de livraison (avec Taobao). Google aussi, (Project Wing, cf. Alexis c. Madrigal, "Inside Google's Secret Drone-Delivery Program"). Et Facebook aussi, bien sûr.
Il est normal qu'un magazine assure la couverture de cette technologie d'avenir en affinité étroite avec le numérique.

Le drone est nommé d'après le mot anglais désignant le bourdon, en raison de son vol stabilisé accompagné d'un bourdonnement continu. Le drone s'apparente d'abord à l'aéromodélisme (le premier article est consacré au salon de Nuremberg) mais on envisage de plus en plus des missions professionnelles pour les drones. Le magazine donne des exemples  : inspection de pylones de GSM, photo aérienne, topographie, tourner la vidéo d'un champion sportif (VTT), réaliser un documentaire sur les marais de canneberges pour la RAI... L'utilisation des drones recourt aux tablettes pour la navigation et, certainement, pour la collecte de données (observations, etc.) et s'insert ainsi dans la nouvelle économie des médias (voir DroneDeploy et ses applis) et de l'information (cf. l'utilisation du Phantom par Stringwire de NBC Universal). Alors que la marine américaine déclare vouloir remplacer les avions traditionnels par des drones (moins chers, etc.), l'avenir commercial des drones semble asuré.

Le magazine propose de nombreux bancs d'essai de drones mais aussi d'appareils photo, de chargeurs de batteries, de contrôleurs de vol, de nacelles. Un article est consacré aux "règles d'usage d'un drone de loisir", le droit du domaine étant en cours d'établissement. Le contenu pratique et les conseils sont essentiels : bricolage électronique (soudure), photographier, recharger des batteries, optimiser le temps de vol... S'y ajoutent un carnet d'adresses, un calendrier, et, pour finir, un article sur les financements de drones par Kickstarter (financement participatif).

La publicité est strictement captive, en affinité avec le marché du drone (régie Profil-1830) : 4 de couverture pour Parrot (drone caméra), des pages pour Drone-consult, Hexadrone, salon Drone days, Droneshop, FP4ever...

Beau magazine, séduisant, donne envie de jouer avec des drones, en attendant - ce qui paraît inévitable - de travailler avec.

N.B. Fin mai 2015, ce magazine est rejoint dans les points de vente par un guide d'achat, L'officiel du Drone (5,95 €, trimestriel) devenu La vie du Drone (trimestriel, 5,95 €).

dimanche 16 novembre 2014

High-tech : 60 millions d'internautes à équiper


High-tech, Le guide d'achat60 Millions de Consommateurs, I.N.C., 5€90, 116 p.

Pour les spécialistes des équipements numériques et du comportement du consommateur, ce hors-série peut se lire au second degré, comme un document de sociologie de la consommation. Si les  professionnels ne sont pas directement dans la cible, évidemment, ils peuvent en revanche y apercevoir comment se débrouillent des consommateurs peu avertis (non Pro-Am), non spécialistes, qui veulent acheter un appareil numérique à l'occasion des fêtes de fin d'année, et surtout quelles difficultés ils rencontrent pour préparer leur achat "high-tech". L'ampleur des choix, la complexité des critères, le vocabulaire même sont intimidants.
Le magazine joue le bon sens et le réalisme. Ici, pas de frime : le consommateur connaît ses limites, tant techniques que budgétaires et les assume. Le magazine se veut objectif, vulgarisateur, didactique même ; de plus, l'absence de publicité le rend moins vulnérable aux sirènes des marques...

Le contenu du hors-série se décompose en quatre parties ; elles sont précédées d'un lexique de 6 pages, dont la présence indique combien les termes de ce domaine sont mal connus : beaucoup de mots anglais et d'acronymes (formats de compression, etc.). Le sociolecte de ce domaine est loin d'être maîtrisé : NFC, octet, streaming, cloud, appli, entre autres, demandent encore explication (ignorance que l'on n'avoue pas toujours).
Chaque partie propose en termes clairs des comparaisons entre appareils, entre solutions ; c'est le point fort du magazine, connu pour ses essais comparatifs.
Comment choisir, optimiser en une seule décision la contrainte budgétaire et les usages. Le magazine permet un premier débroussaillage pour construire l'ensemble de considération. Mais il y a peu d'information et de conseils sur les garanties et le service après-vente.
  • Première partie : les appareils mobiles (smartphones, tablettes, liseuses, GPS). Cela commence par une explication des dimensions et des qualités d'un écran ; ensuite, le dossier évoque la batterie, les questions de sécurité, de robustesse et d'étanchéité (IP), le passage d'Android à iOS, les applis, le stylet, le confort de lecture, etc. N.B. : attention aux imprécisions : un ouvrage acheté sur Amazon est lisible sur iOS (p. 35).
  • Deuxième partie : les ordinateurs (surtout portables et hybrides), les imprimantes, le stockage (disque dur et cloud) et le jeu vidéo (ordinateur, console).
  • Troisième partie : la photographie, les téléviseurs (dont 4K), casques, baladeurs, lecteurs DVD et Blu-ray, videéo-projecteurs, micro-chaînes.
  • Quatrième partie : les objects connectés, la domotique, les montres et les robots. Cette partie est surtout un coup d'œil sur l'avenir proche, science fiction plutôt que guide d'achat, sauf peut-être pour l'aspirateur. 
La presse est ici dans son rôle de guide d'achat qui n'est pas (encore ?) détrôné par le Web. La décision d'achat s'alimente à plusieurs sources : l'avis des proches, le Web, le point de vente et les magazines spécialisés. Il faut bien tout cela pour s'y retrouver : le choix et ses hésitations font partie des plaisirs de l'achat.
Signalons à cette occasion la place des hors-séries, de plus en plus essentielle dans l'économie de la presse (60 millions de consommateurs en publie sept par an). Cf. sur le même sujet : le "Guide d'achat numérique", Hors-série publié par le magazine images (juillet 2014).
Quelques jours après ce numéro, 01 net publiait un hors-série guide d'achat sur "Le palmarès 2015 de la high-tech" (N° 83, novembre-décembre, 5,5 €)...

vendredi 24 octobre 2014

Presse magazine et crowdsourcing


Guide pratique de la science participative en astronomie, hors-série de Ciel & Espace, octobre 2014, 100 p., 7, 5 €, distribué par Presstalis. Disponible aussi en version numérique.

Ce guide pratique est destiné aux astronomes amateurs. Le rédacteur en chef donne le ton d'emblée : "tous astronomes !" Le premier article titre sur "le grand retour des amateurs" et propose en une double page un tableau du "boom des sciences participatives en astronomie", historique remontant jusqu'à 1973. La participation de nombreux amateurs - la fameuse et mystérieuse "multitude" - à la science astronomique, c'est une des dimensions du crowdsourcing.

La presse magazine joue un rôle primordial dans l'activité de ceux que l'on appelle "amateurs – professionnels" (Pro-Ams).  Elle leur donne la parole, célèbre et partage leurs inventions, leurs créations et fait valoir leurs exploits les plus modestes. On s'en convaincra en parcourant les titres, nombreux relevant des "loisirs créatifs", qu'il s'agisse de couture, de crochet, de jardinage, de tuning ou de cuisine... Et les amateurs ne sont jamais très loin dès lors qu'il s'agit de sport ou de musique.
Grâce à Internet, ces pratiques d'amateurs, autrefois  isolées, peuvent communiquer instantanément, partager, coopérer. Elles prennent ainsi une nouvelle dimension ; c'est le cas avec l'astronomie : "la multitude des citoyens de ce monde interconnecté est une ressource pour analyser les millions d'images et de spectres qui sortent des grands téléscopes" affirme le rédacteur en chef, qui va jusqu'à parler à ce propos de "bol d'air démocratique pour l'astronomie". C'est ce qu'illustre de manière convaincante ce hors série dont le sommaire est organisé selon la difficulté des projets à la portée des astronomes amateurs.

Discipline scientifique souvent vulgarisée (cf. les cours d'astronomie populaire d'Arago, publiés en 4 volumes en 1864 puis L'astronomie populaire de Camille Flammarion, publié en 1880), elle trouve dans la presse magazine un soutien et un outil de diffusion : "Débuter en astronomie", "Je montre le ciel à mes enfants" (hors-série de Ciel & Espace), des guides d'achat ("Lunettes et téléscopes"), des conseils pratiques ("photographier le ciel"). D'ailleurs, on retrouve des "images d'amateur" sur le site de Ciel & Espace qui organise des compétitions d'astrophotographie entre amateurs.

Ce hors-série permet d'observer en œuvre le recours au crowdsourcing et la contribution des amateurs à la recherche professionnelle. S'agit-il d'une simple association - intéressée - de "grosses têtes" et de "petites mains" ou bien s'agit-il plus largement d'une relation nouvelle des loisirs et de la culture scientifique ? Le cas de Zooniverse, "portail de projets participatifs", illustre cette discussion sur "l'univers en expansion des sciences participatives". C'est aussi, par exemple, dans cet esprit que les astronomes citoyens peuvent contribuer à l'étude la "pollution lumineuse" (pp. 32-35).
Peut-on imaginer une évolution semblable pour la data, ou encore pour la médecine (cf. par exemple le site foldit) ?
Au-delà de l'astronomie, ce hors-série invite également à reconsidérer le statut de la vulgarisation scientifique et de sa relation à la formation scolaire et universitaire : l'étymologie du mot "école" n'est-elle pas le mot grec signifiant aussi "loisir" ! Dans quelles conditions pourrait-on imaginer une reconnaissance des acquis du crowdsourcing par les institutions éducatives ?


* Ciel & Espace : magazine mensuel, développé dans l'après-guerre, le magazine a donné naissance en 2006 à Ciel & Espace Radio avec des émissions podcastées et, en 2008, à Ciel & Espace Photos. Abonnement papier + online, tarif étudiant.

lundi 18 novembre 2013

The Time of Snapchat: towards an ephemeralnet?

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Social networks and photo messaging, Facebook is getting less young, young people might prefer Snapchat. Maybe, maybe not: by the way, do we have audited stats for mobile apps?
Send me a snap! You get it, it's gone. Snaps are ephemeral: they disappear a few seconds after they are opened (from 1 to 10 seconds, sender's choice), unbundled temporary states of mind. Snaps are definitively unique. And Snapchat is not the only ephemeral messaging app, there is also Leo, Confide, Blink (acquired by Yahoo!) or Frankly, for instance. On the other hand, Instagram has launched a private photo-sharing service (Instagram Direct). No more broadcast: are social apps trying to reassure and avoid privacy issues ?
Update June 2014
"The liquid self", as the Snapchat blog says, questions "the assumed permanence of social media content" and the "unchanging identity".
"Liquid self" : it sounds like Zygmunt Bauman and his "liquid modernity". We are living "in an age of uncertainty". Social communication of this age should be temporary. Is Snapchat a social media for a time of "social disintegration", an "era of instantaneity" and "immediate data of consciousness" ("données immédiates de la conscience", Henri Bergson).
Linearity of time has always been disrupted by technology (books, records, DVR, mailboxes, catchup TV, etc.). Books, letters and photos are kept, archived: libraries. On the contrary, Snapchat reduces the flow of time into instants, lost forever in a stream of life, while Facebook builds a "timeline" ("Timeline is the story of your life", says Mark Zuckerberg).

Snapchat, like YounityFrankly, FYEO or Wickr in some ways, brings no trace, no memory, no past, nothing to forget. No old data, only present, no story, no storytelling. Memorylessness (as in a Markov chain). No nostalgia?
As Zygmunt Bauman notes: "A swift and thorough forgetting of outdated information and fast ageing habits can be more important for the next success than the memorization of past moves and the building of strategies on a foundation laid by previous learning." Snapchat can be understood as a symbolic revolution in the form of time. Is our time now made of moments, a succession of brief innovations, no history but snaps. Is digital technology of communication changing time?
After all, maybe an erasable Web would be better, safer... But no digital past, no data!

N.B.
- With Poke by Facebook Poke, you could choose how long the message you are sending will be available (up to 10 seconds).
- Of course, you can still make a screenshot of a Snapchat message.
- Some brands are testing ephemeral advertising (cf. "Social Snapping").

Update : July 2016, Snapchat introduces Snapchat Memories.

References
Bauman, Zygmunt, Liquid Modernity, Polity Press, 2000
Bauman, Zygmunt, Liquid Times. Living in a time of Uncertainty, Polity Press, 2007
Bergson, Henri, La Pensée et le mouvant, Essais et conférences, 1903-1923, in Œuvres, Paris, PUF, 1959
Bergson, Henri, Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889, Paris
Jurgenson, Nathan, "Temporary social media", Snapchat blog, July 19, 2013
Jurgenson, Nathan, "The liquid self", Snapchat blog, September 20, 2013.
Manjoo, Fahrad, "Do we want an erasable Internet?, WJS.com, December 22, 2013.

lundi 7 octobre 2013

Lire la presse, c'est [pour ] faire : loisirs créatifs, déco, bricolage, cuisine, achat

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La presse constitue une catégorie générale confuse : catégorie juridique et fiscale aux contours précis, certes, catégorie matérielle assortie d'un modèle économique spécifique, certes, mais ce sont là des catégories ignorant l'usage. "Lire", "consulter", "feuilleter", disent les études pour définir audience et lectorat. Faudrait-il rajouter "faire", le terme "faire" permettant de ne pas avoir à distinguer entre travail et loisir, à démêler les constituants de ce "travail à-côté" (s'agit-il d'économie non marchande, d'auto-consommation) ?
Car que font les lecteurs avec les magazines qu'ils achètent ? A quoi leur servent-ils ?
Ne pourrait-on catégoriser les titres de presse selon les usages qu'ils suscitent, guident et accompagnent, selon l'activité à laquelle ils contribuent (les lecteurs sont des "actifs") ? On pourrait ainsi tenir compte de l'engagement pratique des lecteurs - en est-il d'autres ?

A parcourir les statistiques de la presse grand public publiées au cours des dix dernières années, une catégorie d'usages émerge : la catégorie pratique, celle des titres utiles pour faire et pour acheter. Il s'agit essentiellement de magazines, de publications qui font passer à l’acte (faire), et à l'acte d'achat.
Quel actes ? Bricoler, tisser, coudre, cuisiner, recycler, tricoter, encadrer, décorer, réparer, photographier, restaurer, crocheter, aménager, récupérer (upcycling), collectionner, configurer, échanger, jardiner, broder, ranger... et, toujours, créer. Ce sont, tout à la fois, des travaux domestiques et des loisirs (semi-loisirs ?), la plupart ont lieu à la maison et, souvent, pour la maison, pour la famille, les fêtes traditionnelles, les enfants...

On dénombre ainsi 1 100 titres centrés sur les loisirs créatifs, 350 sur le jardinage, 170 sur le bricolage, 800 sur la cuisine, 900 sur la décoration (maison), entre autres ; il faut encore y ajouter le maquettisme, les loisirs numériques, informatique, photo, etc. Cette presse montre comment "faire soi-même" ("do-it-yourself") ; didactique, elle énonce, pas à pas, un mode d'emploi, des recettes, des conseils, indiquant quel produit acheter, quel appareil utiliser, à quelle astuce recourir ("Système D", truc de grand-mère ou secret de professionnel), fournissant un patron, des fiches, des plans. Elle montre, décrit, illustre, explique des gestes ("500 gestes de jardinage", par Rustica). "Savoir tout faire" : en photographie, en plomberie, en électricité, en retouche beauté, avec tel ou tel logiciel... Le contrat de lecture de ces titres est sans ambiguité : il s'agit de "vie pratique" ("Déco à vivre")  et de création ("Noël Créatif", "Tricots créatifs") ; la publicité est partie prenante de la promesse.
De la lecture à l'achat, la distance est souvent franchie : ces magazines comportent presque toujours des guides d'achat (1 300 titres) : il faut acheter pour faire, et acheter le mieux possible. "Une question brico ? Une réponse produit", titre le hors série de "Bricoler du côté de la maison" (hors série du 28 mars 2014).
  • Loisirs créatifs et bricolage sont a priori le refuge de la valeur d'usage, du plaisir, de "l'artisanat facile" (Feutrine) ; le métier, c'est la valeur d'échange, le gagne-pain. Toutefois, la dimension valeur d'échange n'est jamais absente de ces pratiques qui permettent de faire des "économies". Parfois, cela peut aller jusqu'à Etsy ou Amazon Handmade...
  • La sociologie de ces pratiques permettrait une analyse plus fine des budgets-temps dans les familles (cf. Ménage, ménagère, manager) et permettrait de requalifier de nombreux titres classés dans la presse dite "féminine", catégorie faible qui mélange tout.
  • Cette presse des pratiques recourt à un large lexique technique et, par conséquent, à des actes de langage qui peuvent faciliter un ciblage en ligne précis, discriminant (souvent les termes technique sont expliqués (cf. "Debuter en couture", HS de Home Solutions de Oracom SA, mai 2014). 
  • La presse renoue avec son histoire : en 1831, aux débuts de la presse grand public, Émile de Girardin lançait le Journal des connaissances utiles (sous-titré Recueil encyclopédique de la famille). Petites choses (Little Things), dira-t-on plus tard  ! "Life's about the little things" proclame le site DIY lancé en septembre 2014, à New York.
  • Attention : la vidéo est un média concurrent, notamment avec YouTube (Google). Le how-to représente une partie importante et croissante de ses contenus (dont certains produits par des marques). Cf. "I want-to-do moments: from home to beauty". La presse doit apporter cette dimension éditoriale et publicitaire sur ses sites.
Source
Base MM (40 700 titres en novrembre 2018)
Ont été pris en compte pour cette analyse : les nouveaux titres et hors-séries publiés de 2003 à mars 2015 (plus de 15 000 titres grand public). N.B. A un même titre, peuvent être affectées plusieurs catégories, jusqu'à 4 ; par exemple : bricolage, décoration, guide d'achat.

Références

  • Florence Weber, Le travail à-côté. Une ethnographie des perceptions, éditions EHESS, 1989, 2009.
  • Philippe Coulangeon, Pierre-Michel Menger, Ionela Roharik, "Les loisirs des actifs : un reflet de la stratification sociale", Economie et statistique, N° 352-353, 2002). Voir, notamment, la notion de "semi-loisir".
  • vendredi 31 août 2012

    PhotoPhone : SmartPhoto et phonéographie

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    SmartPhoto se positionne comme "le magazine de la photographie et de l'image avec un smartphone". Le même éditeur publie aussi "images. Le magazine de la photographie et des auteurs contemporains".  
    Lancé en juillet 2012, bimestriel, 68 p., 3,9 € (abonnement 4 numéros, 15 €), le premier numéro compte une huitaine de pages de publicité captive. Annonceurs : opérateur de téléphonie (SFR, Orange), imprimantes (Brother, HP, Samsung), Expos (Salon de la Photo, Dupon les Expos) et SanDisk.

    Voici assurément une bonne idée de magazine car le smartphone devient l'équipement courant, banalisé, pour toutes les générations, utilisé pour les loisirs, la pédagogie mais aussi, de plus en plus, pour le travail (enquête, reportage, prise de notes en photographiant un tableau de salle de réunion, etc.). D'où cette innovation lexicale, le "photophone" (d'après le grec, ce qui est quand même plus cool que l'anglais !).
    Les photos que l'on prend avec un smartphone, on les imprime rarement, on les montre plutôt sur un support numérique (tablette) ou on les envoie directement sur un site de partage. Le magazine couvre la double vocation du smartphone : outil de célébration et de mémorisation domestiques (phtos de familles, vacances, voyages...), outil de  socialisation : de Facebook à Pinterest, de Foursquare à Instagram, le réseau social devient de plus en plus un réseau photographique. Les histoires se racontent en photos et en vidéo. Le magazine Chasseur d'images de novembre consacre un dossierà la "phonéographie" : "Créatif avec un téléphone".

    Chaque nouveau modèle, chaque nouvelle version d'0S et d'appli améliore les performances photographiques des appareils étendant les utilisations des photophones. D'où la question, légitime, que pose le rédacteur en chef dans son édito : "Sous-photo ou photo de demain ?". Le smartphone, selon lui, ouvre le monde de la photo de demain, ce qui justifie l'existence de ce nouveau titre.

    Encore un magazine de papier qui assure la promotion d'appareils numériques. Comme pour Facebook,  etc. la presse magazine remplit son rôle d'éducation à la consommation.

    Le magazine couvre et illustre toutes les facettes de la photophonie, techniques et artistiques.
    • Artistiques, esthétiques
      • Les photos prises par des photographes confirmés avec un photophone sont convaincantes.
    • Pratiques, techniques 
      • Le stockage. Sur ce point, le lecteur reste sur sa faim (rien sur iPhoto, sur Aperture, peu sur iCloud, sur Picasa, Flickr...). Dans les numéros suivants, on attendra des approfondissements et des analyses sur les logiciels et les applis de classement, etc. La question n'est pas triviale, il s'en faut.
      • Les filtres, les réglages, les retouches, les applis, les réseaux sociaux (Instagram, Pinterest). Des guides d'utilisation : luminosité et mises au point pour l'iPhone, sur l'élaguage d'une vidéo.
      • Des articles sur la vidéo, sur un long métrage tourné avec un smartphone, "Olive", sorti en 2011.
    Les pratiques sociales et esthétiques nouvelles qu'engendrent les smartphones invitent à remettre en chantier le  classique de la sociologie de la photographie qu'est "Un art moyen. Essai sur les usages sociaux de la photographie (Paris, Editions de Minuit, 1965, 361 p., Index). Ce travail de recherche, dédié à Raymond Aron, fut financé il y a cinquante ans par Kodak : tout un symbole alors que l'entreprise a déposé son bilan cette année. Il y eut le "Kodak Moment" (slogan de la marque), pour désigner un moment mémorable, digne d'être photographié ; il y a désormais le "Smartphone Moment"... La différence entre ces deux "moments" constituerait certainement sans doute une illustration frappante des changements sociaux et culturels qui séparent deux technologies.

    Dossier de Chasseur d'images, novembre 2012
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    mardi 15 février 2011

    Supply-side journalism


    Tackable crowdsources parts of its reporting, asking readers to provide photos via cell phones. Photo assignments for 34 newspapers from the San-Francisco Bay Area. People can see these assignments on a map (see the explanation in this YouTube clip) published by an app from Tackable.

    The platform hopes to attract amateur photographers who look to share in an event, with perhaps a slight incentive. The photos are rights-free and can be used by the newspapers.
    Sounds a lot like Foursquare, except it is the newspapers which take the initiative (demand-side).

    A new economic model for the press: lots of free labor, geographically distributed and very involved.


    mercredi 3 mars 2010

    Google, marque ombrelle grand public

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    Le marketing de Google a quitté le terrain des spécialistes, des "geeks" pour devenir marque très grand public, traduisant l'évolution de la place d'Internet dans la vie quotidienne. Premier symptôme : Google est depuis peu rentré comme annonceur dans la publicité grand public (au Superbowl en télévision aux Etats-Unis, dans le métro en France, etc.).
    Ajoutons deux symptômes, parmi d'autres, de ce virage.
    • Selon un sondage, Google serait avec Pampers (couches pour bébés, de Procter and Gamble) et Soupline (assouplissant pour machines à laver, de Colgate) en tête du classement des marques établis par Milward Brown en termes de confiance et de recommandation, classement qui vise à évaluer l'attachement aux marques. Position enviable entre deux grandes marques FMCG.
    • En même temps, chez les diffuseurs, cette semaine, un numéro spécial du magazine Dossiers de Micro revue (Lafont presse) est mis en vente (5,9 €, 132 pages). La revue fait sa une sur la gratuité, sur l'ampleur et la variété de l'offre Google ("des millions de services gratuits", "une mine de possibilités", "une foule de services" p. 18). Tous les produits Google grand public sont évoqués dans ce numéro : un éloge exhaustif sous forme de modes d'emploi. 
    Google change de statut. Le moteur de recherche n'est plus sa seule référence. Google devient marque ombrelle abritant divers outils de communication courante (plans et cartographie, téléphonie, navigateur, diffusion vidéo, album photo, bureautique, librairie, courrier, traduction, etc.).
    Quelles sont les conséquences prévisibles de cette manifeste stratégie de marque grand public ? Un tel changement n'advient pas sans calcul...
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    mardi 22 décembre 2009

    La star et le blogger - Fable

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    Une actrice menace un blogger. Motif : il a révélé qu'une photographie d'elle, publiée à la une d'un magazine de mode, a été retouchée. Amincie, la hanche de la belle ; le blogger titre joliment "ralph-laurenized". La star lance son avocat  ; il exige, il menace, il demande des excuses au blogger, interdit la dissémination... Il rêve, notre avocat... et, fort heureusement, provoque l'effet contraire.
    Manifestement, la retouche est médiocre. Les spécialistes de photo numérique s'en amusent, rivalisent d'analyse, décomposent les retouches en leurs moindres détails. Tout y passe ; c'est une "leçon d'anatomie" photographique, vidéo à l'appui.
    Plus on la menace, plus la blogosphère s'émeut, plus le bruit court, se propage... 
    De plus, comble de malheur pour les retoucheurs, une entreprise informatique, Exomakina, a développé un logiciel, Tungstène, pour détecter les altérations commises dans des photographies. L'AFP, l'agence de presse, s'est dotée de ce logiciel de contre-propagande et de détection de mensonges photographiques. Tungstène doit être considéré comme une extension de la vision (cf. présentation générale du logiciel).

    Internet a changé les règles photographiques du jeu people et des médias. Et de tout ce qui s'y apparente, images politiques et publicitaires comprises. Le monde public, la sphère publique ("Offentlichkeit", chez Jürgen Habermas) devront à leur tour se dépouiller de leurs mises en scènes et de leurs truquages. Les retouches sociologiques, les retouches rhétoriques subiront le même sort que les retouches photographiques. Généralisation qui va de pair avec celle de la peoplisation / dépolitisation, et la compense. On a déjà pu l'observer dans quelques cas récents de déclarations menteuses et de plagiats. Aux "grandeurs d'établissement", disait Pascal, reviennent des "respects d'établissement". Mais, avec Internet, c'en est fini, même de ce respect là.
    • En France, Valérie Boyer, députée, a déposé une proposition de loi en septembre 2009. Cette proposition vise à imposer la mention des retouches photographiques des images corporelles publiques (publicité, packaging, campagnes politiques, etc.). Question de santé publique, et de vérité, dit-elle.
    • En Grande-Bretagne, une intervention d'une élue anglaise, Jo Swinson, vise la marque Olay (Procter and Gamble) accusée de tromper les consommateurs en retouchant une photographie utilisée pour la publicité. Tout cela est repris par la presse anglaise (Daily Express, The Independant, etc.). L'élue met en question l'image des femmes propagée par la publicité pour les cosmétiques dans un article publié par The Independant : "Beauty and the economic beast" le 17 décembre 2009. Sur ce mouvement voir aussi le site Real Women qui a lancé une campagne "pour l'honnêteté en publicité".
    • Ce nest qu'un début ; les femmes vont continuer ce combat, que les hommes rejoindront, un jour...

    Références :
    • Pascal, "Discours sur la condition des grands", Second discours, Opuscules, 1670
    • Jürgen Habermas, 
      • Strukturwandel der Öffentlichkeit, 1962, suhrkampf, 
      • traduction de Marc Launay, publiée aux éditions Payot, sous le titre de L'espace public, 1978
    • sur une notion voisine et parente, celle de "caractère public" (公共性), voir, Wang Hui, "Politique de dépolitisation et caractère public des médias de masse", Extrême Orient, Extrême Occident, 31 -2009.
    Références 

    dimanche 1 mars 2009

    Rimbaud sur Facebook


    Nouvelle édition des oeuvres complètes de Rimbaud dans la Bibliothèque de la Pléiade (Gallimard, pas d'index, bibliogr.), par André Guyaux avec Aurélia Cervoni.
    "Oeuvres complètes", qu'est-ce que cela veut dire ? L'intégrale de tous les moments de la vie de Rimbaud... Qu'est ce qu'une oeuvre ? 
    Dans ces 1102 pages, il y a de tout : les textes publiés par Rimbaud lui-même mais aussi des exercices scolaires, français, latins, cahiers de brouillon, des poèmes recopiés par des proches (Verlaine, Germain Nouveau, etc.), des poèmes des autres recopiés par lui dans des lettres à des amis. Plusieurs versions d'un même poème. (N.B. : des corps inégaux distinguent les textes autographes des textes dont on ne trouve plus les manuscrits, l'oeuvre voulue et l'oeuvre involontaire).
    Tout Rimbaud : "oeuvres, lettres, vie et documents", énonce le titre du Pléiade. Ce "tout" inclut aussi, au titre de documents, des  lettres de l'entourage (mère, soeurs, professeurs, etc.), par exemple celle de sa mère se plaignant d'un enseignant qui a recommandé la lecture des Misérables. Parmi les documents encore, la correspondance commerciale de Rimbaud, marchand en Afrique, englué dans un système colonial. Hélas, il n'y a pas d'illustrations, dommage, Rimbaud prenait des photos...

    Une "oeuvre" comme celle que constitue un Pléiade est une construction sociale, historique. La notion d'oeuvre varie : aujourd'hui, elle se rapproche de ce que l'on trouve sur un réseau social. Oeuvre de récupération totale.  
    Un poète sur Facebook ? Aujourd'hui, l'oeuvre de Rimbaud serait-elle là, à deux clicks d'ici, dispersée sur son profil, ses pages, et celles de ses vrais et faux amis, encombrée de liens, de photos, de notes de lectures, avec des topos sur sa situation militaire, sa comptabilité de marchand de café et de fusils, ses lettres sur les caravanes avec casseroles, la location de chameaux, sa jambe de bois, ses considérations sur le prix de l'ivoire... 

    A lire et parcourir tous ces textes, on connaît mieux Rimbaud - on veut le croire - et l'on a remis la littérature à sa place dans sa vie. Peut-être comprenons-nous mieux aussi l'importance des réseaux sociaux et l'intérêt des longues chaînes de conversations à la Gmail. Un Pléiade comme celui-ci, c'est du réseau social congelé, arrêté, tous liens coupés. Alors, Facebook et Pléiade même combat, réconciliables sur un eBook, pour le plus grand bien de l'histoire littéraire, délivrée enfin de ceux qui sélectionnent dans la vie d'un auteur les seuls événements qui méritent attention ? On n'en est pas encore là... Et puis, est-on "auteur" de toute sa vie ? 
    En tout cas, en parcourant ce Pléiade, "on s'attendait de voir un auteur et on trouve un homme", selon le mot de Pascal.