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samedi 23 avril 2022

Bourdieu et la pédagogie des métiers de sociologues

 Pierre Bourdieu, Retour sur la réflexivité, Paris, Editions EHESS, 131 p., Repères bibliographiques 

"De la vigilance épistémologique à la réflexivité", c'est ainsi que  Jérôme Bourdieu (l'un des fils de Pierre Bourdieu) et Johan Heibron présentent les quatre textes qu'ils ont choisis parmi les travaux de Pierre Bourdieu.
Qu'est-ce qu'une "science sociale réflexive" ? Comment intégrer la réflexivité dans l'habitus scientifique ? C'est le thème de l'introduction qui devrait conduire les lecteurs "de la vigilance épistémologique à la réflexivité". 

La formation philosophique scolaire de Pierre Bourdieu ne le conduisait certes pas du tout au "métier de sociologue", au contraire. Car ce n'est pas sur l'opus operatum (ex post) qu'il lui fallait agir mais sur le modus operandi (a priori) : "beaucoup de chercheurs croient qu'il faut mener sa vie comme une vie d'artiste, en accord avec toute une mythologie." Rompant avec les principes et la pratique d'une épistémologie philosophique courante à l'époque (Lacan, Althusser et quelques autres) qui discouraient, habilement et scolairement, sur le spectacle philosophique et ses meubles, Pierre Bourdieu et les auteurs du Métier de sociologue demandent, eux, que l'on s'interroge sur "la science se faisant", "que l'on passe de la logique de la preuve, l'ars probandi, à celle de l'invention, l'ars inveniendi". Donc que le discours rompe avec le retard habituel, inévitable, qu'imposent les démarches de la preuve, retard que Jérôme Bourdieu et Johan Heibron soulignent fortement. Car ce que Pierre Bourdieu "vise à transmettre, ce ne sont pas des thèses ou des théories, mais plutôt un mode de travail et une manière de penser, au coeur desquels se trouve la pratique de l'enquête". D'où l'opposition entre la réflexivité narcissique, que les exercices universitaires encouragent, et la réflexivité scientifique, qui est un "métier" quotidien. Pierre Bourdieu se demandait d'ailleurs comment former les étudiants au travail scientifique, au métier d'enquêteur et de chercheur, donc comment leur permettre d'échapper progressivement à l'institution incorporée, et leur permettre d'inventer.

C'est sur tout cela, des réflexions sur les métier de sociologue et leurs évolutions (et leurs erreurs), que ce petit ouvrage porte. Nul doute qu'il contribuera à la formation de futurs sociologues, et - ils  faut bien rêver un peu - à la mise en place de formes adéquates de formation qui sauraient unir l'apprentissage du métier et la réflexion active et continue sur cet apprentissage. Mais peut--être ceci vaut-il pour beaucoup de formations, qu'il s'agisse du médecin ou de l'avocat, du statisticien ou du mécanicien ? 
Question pédagogique formidable, donc.

dimanche 27 mars 2022

Pédagogie : La guerre des dieux

André Bresson, De Bello deorum. La guerre des dieux, Paris, Les Belles Lettres, 110 p., lexique, 2022 

Voici un ouvrage à finalité pédagogique destiné à ceux qui apprennent ou ont quelque peu appris le latin au collège ou au lycée. L'auteur, qui fait actuellement sa thèse, est normalien et agrégé de lettres classiques. 

La collection à laquelle appartient ce petit ouvrage se donne pour objectif de familiariser les lecteurs avec le latin, la grammaire et la civilisation latines, étymologie et mythologie comprises. L'ambition pédagogique de cet ouvrage est de rendre le lecteur autonome "afin de lui offrir la satisfaction et le plaisir de lire en latin ainsi qu'une meilleure maîtrise de sa langue". On le voit, l'objectif est donc mixte, apprendre le latin et aussi la langue maternelle, le français puisque le texte comprend également des présentations des habitudes littéraires : la harangue latines, l'image du père, etc.

L'ouvrage est composé de deux parties : la première, bilingue, raconte en français et en latin les aventures du livre, la seconde, en latin uniquement, est accompagnée de notes de grammaire (l'ablatif absolu, la proposition infinitive, l'interrogation directe totale, entre autres). 
Les notes de grammaire font place aussi, parfois, à des réflexions sur l'organisation de la poétique latine (sur l'hexamètre dactylique ou les vers spondaïques, par exemple, dans cet ouvrage). 
Beau travail donc, qui permettra aux futurs latinistes de briller en classe de latin et de français. Très bon outil de travail pour les professeurs.


dimanche 10 juin 2018

The Prinicipal, série TV : impossible école ?


"The Principal", série TV est une mini série en quatre parties, diffusée en automne 2015 par la télévision publique australienne, SBS One. Elle est reprise par Netflix et s'inscrit dans sa stratégie de mondialisation des contenus télévisuels.
Le cadre de la série est celui d'un établissement public d'enseignement secondaire pour garçons, dans la banlieue Ouest de Sidney, première agglomération d'Australie. Un nouveau directeur (principal) y est nommé, dernière chance de cet établissement difficile menacé de fermeture, peuplé d'élèves provenant de familles plus ou moins récemment immigrées d'Afrique, du Moyen-Orient (Liban, Syrie), de Polynésie, d'Asie, d'Europe*. La bonne volonté du principal, du personnel, des parents d'élèves, d'une policière est mise à mal, chacun cherchant de son mieux le difficile équilibre entre fermeté et générosité, optimisme et découragement...

Un crime a lieu, une enquête s'en suit qui donne son fil directeur à la série, la narration étant conduite par les interactions de l'établissement avec les familles d'élèves et la justice. Pourtant, l'essentiel de la série n'est pas l'enquête mais la présentation concrète de la situation sociale de l'établissement où convergent tous les problèmes sociaux du quartier et de l'époque : commerce de drogue, coexistence conflictuelle de cultures religieuses diverses, pauvreté, tentation terroriste... Comment ne pas tolérer l'intolérance prônée ici ou là et qui délabre les comportements des élèves ? "School is a war zone", titre la promotion de l'émission par SBS (cf. supra). Le cinéaste semble un correspondant de guerre, embedded. On est loin de l'idée rabâchée de communauté ; la tentation de cette utopie n'est pas absente de la série et fait sourire certains protagonistes : on va désarmer la police, saluer le Principal à l'entrée de l'école, mettre une cravatte...
A rapprocher de la série danoise Rita qui porte également sur l'école et ses difficultés.

Ce que l'on observe avec ces séries venues d'ailleurs, et dont la dimension documentaire est essentielle, n'est pas étranger à la France ou aux Etats-Unis, où les enseignants, de la maternelle au lycée, sont confrontés à des problèmes semblables et dont ils savent qu'ils ne peuvent pas les résoudre et qui les invitent au renoncement. Conditions désespérantes et ignorées par les administrations, loin du terrain et qui n'en ont souvent qu'une expérience abstraite, comptable ; la distance administrative est habilement rendue par la série : le Prinicipal ne communique avec son autorité administrative que par téléconférence et écran de portable interposé, quant à l'inspecteur de Rita, son bureau le tient prudemment éloigné des écoles... Heureuse bureaucratie.
Rita et The Principal abordent des questions primordiales de l'école actuelle, généralement tues : ignorance distante ou silence politiquement correct, irénisme coupable du pédagogisme (appelons "pédagogisme" la croyance selon laquelle tout problème rencontré à l'école y trouverait une solution pédagogique). L'institution scolaire (et universitaire de masse) est confrontée à des problèmes venant d'ailleurs, dont elle hérite. Ce n'est pas la seule institution dans ce cas : l'hôpital, les transports publics, la police, par exemple, connaissent de semblables situations, qui détériorent tous les services publics et les guettent tous.
Quel est le rôle de l'école dans cette situation ? L'enseignement ou l'assistance sociale ? Palier l'impéritie et la démagogie des pouvoirs politiques successifs ? Avant d'enseigner, il faut organiser un petit déjeuner pour les élèves qui n'ont pas à manger ("the breakfast club" du Principal) ? De quelle éducation parle-t-on ? Quelles sont les limites du métier d'enseignant dans de telles situations ? A quel métier les enseignants doivent-ils être formés ? Instituteur, comme le demandait la IIIème République en France, c'est à dire, comme le rappela énergiquement Jean Jaurès, "instituer la République" ? La didactique des langues ou des mathématiques ne constituent qu'une partie, souvent secondes, du métier de professeur des écoles ou des collèges.


* Les premiers habitants de la région, dits aborigènes, ont été presque entièrement décimés. Cf. Grace Karskens, The Colony. A History of Early Sydney, Crows Nest, Allen & Unwin, 2010, 678 p., Bibliogr., Index.