Affichage des articles dont le libellé est élection. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est élection. Afficher tous les articles

vendredi 25 septembre 2020

Le groupe télévisuel américain Scripps devient national


E.W. Scripps Co. vient de prendre le contrôle du groupe Ion Media, pour 2,65 billions de dollars, avec l'aide de Berkshire Hathaway qui investit 600 millions de dollars. Ion est situé en Floride où le groupe a été lancé en 2007. Ion Media possède 71 stations de télévision de pleine puissance dont plusieurs sont très bien placées dans les 25 premiers marchés, que E.W. Scripps diffusera avec must carry

Actuellement, E.W. Scripps détient des chaînes qui comptent 124 stations affiliées dans 60 marchés selon un contrat limité : Katz Networks (Bounce, Court TV et Court TV Mystery). La couverture est de 96% des foyers TV américains. E.W. Scripps détient également Newsy (multiplateforme).
Avec cette nouvelle acquisition, et malgré les 26 stations dont le groupe se sépare pour être en règle avec la loi limitant les concentrations (stations vendues au groupe INYO Broadcast Holdings), E.W. Scripps devient désormais le plus important des groupes de télévision commerciale. La bourse a réagi favorablement. 

E.W. Scripps a d'abord été dans le câble (avec HGTV et Food Network, chaînes qui ont été rachetées par Discovery Communications en 2017). Le groupe semble désormais se concentrer sur la télévision puisqu'il a revendu également ses possessions dans la presse et la radio ; il a revendu également Stitcher, le groupe de podcasts (en juillet 2020). Berkshire Hathaway a revendu ses possessions dans la presse (média sans avenir dira son CEO) et a pris récemment des intérêts dans Snowflake (data warehousing) lors de l'IPO.

Une chaîne de stations locales peut être actuellement intéressante puisqu'elle peut compter sur deux retransmissions particulièrement intéressantes : d'une part, les retransmissions de la NFL (National Football League) et, d'autre part, l'année étant électorale, les stations pourront compenser leurs pertes dues au coronavirus grâce aux ventes d'espace publicitaires pour les élections.



mardi 2 octobre 2018

L'élection fait la télévision : la société du spectacle politique


On ne sait toujours pas si, comme l'imaginaient les recherches en sciences politiques autrefois, la télévision peut faire l'élection. En revanche, on sait, avec certitude, que l'élection peut faire de la télévision.
Nouvelle illustration. La télévision américaine offre actuellement un feuilleton étonnant : il s'agit de la nomination d'un juge à la Cour Suprême (SCOTUS). No more than that! Nomination qui passe par le Senate Judiciary Committee où s'affrontent les sénateurs.

Tous les ingrédients pour une série TV sont réunis. Une histoire de harcèlement sexuel (sexual assault), grave mais ancien, qu'excuseraient l'alcool et l'âge du perpétrateur, selon la défense. Une victime courageuse, émouvante, ignorante des usages juridiques, qui plaide la cause des femmes. L'accusé : un juge suprême potentiel, défendu avec hargne par le Président de la République qui l'a choisi. Revirement au dernier moment (cf. infra) : contre toute attente, un sénateur Républicain (Jeff Flake (on n'échappera pas au "flake news and misconduct"!), obtient une semaine d'investigation supplémentaire par le FBI. La décision du Sénat est reportée d'autant. Suspense...
Résultat : plus de 20 millions de téléspectateurs, affirme Nielsen, audience répartie entre les 4 networks commerciaux nationaux ainsi que CNN, Fox News, MSNBC ; à quoi il faudrait ajouter PBS, C-Span, Univision, Telemundo, Fox Business News, les réseaux sociaux, etc. Score digne d'un match de foot ou de la cérémonie des Academy Awards, souligne AP. Et pas de droits audio-visuels à payer, acteurs gratuits.

Hélas, par delà les affres et le ridicule de la société du spectacle politique, l'enjeu réel est formidable qui conditionnera la vie des femmes américaines pendant longtemps. Car ce juge insoupçonnable est bien sûr hostile à la liberté de l'avortement. Et il va siéger à vie. Tout cela serait comique, si ce n'était tragique. Une femme en colère, apostrophant le sénateur Jeff Flake à l'entrée de l'ascenseur (cf. infra) stigmatise l'inanité dramatique de la décision politique : “you have power when so many women are powerless”.

Un jour, peut-être, de cette histoire vraie on fera les beaux jours d'une série télé, sans doute pas très bonne, car Nicolas Boileau nous a mis en garde :  "Jamais au spectateur n’offrez rien d’incroyable" // Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable."  Art Poétique, Chant III

Le Sénateur Jeff Flake apostrophé à la porte de l'ascenseur : il changera son vote à la suite de cette intervention

dimanche 8 juillet 2018

Droit voisin pour la presse : une simple question de Droit


Les droits voisins du droit d'auteur (neighbouring rights, verwandte Schutzrechte) donnent la possibilité à tout média (publisher) de se faire rémunérer pour ses contenus repris ailleurs, sur Internet et les réseaux sociaux notamment. La Commission des affaires juridiques du Parlement européen avait adopté le rapport sur la directive relative au droit d’auteur dans le marché unique : 15 voix contre 10 et deux abstentions pour l'article 13 qui porte sur le copyright et 13 contre 12 pour l'article 11 qui porte sur les liens renvoyant à des contenus (agrégation). La directive donne aux publications de presse les mêmes droits que la musique et la vidéo, le droit d'être rémunéré pour son travail. Hélas, le 4 juillet, le texte a fait l'objet d'un nouveau vote, défavorable, celui-ci ; il reste un espoir, le même texte sera encore une fois soumis au Parlement en séance plénière, en septembre 2018.

Les opposants à cette loi sont principalement les grandes entreprises américaines de la communication numérique réunies dans le lobby européen EDIMA, "trade association" qui représente, au-delà du fameux "duopole" (Facebook, Google), Apple, eBay, Microsoft (LinkedIn), Snap, Twitter (cf. infra). L'argumentation pro domo de ces entreprises, toutes américaines, met en avant la liberté d'expression et la crainte de la censure, comme si c'était là leur souci ! Elles vont jusqu'à prétendre que serait la fin d'Internet. Tartufferies ? En fait, il s'agit pour elles de pouvoir continuer à profiter gratuitement de contenus produits à grands frais par les médias ; aux termes de la directive, elles devraient payer le contenu qu'elles exploitent, reprennent, copient...

Les médias (publishers) et les industries culturelles en général (dont la presse, etc.) sont évidemment favorables à cette loi qui assurerait une rémunération de leurs créations, de leur travail (journalisme, etc.) et, tout particulièrement, de leur curation. Cette curation est inexistante, inconcevable même, dans les réseaux sociaux : on l'a vu récemment, avec le déferlement de "fake news". La nécessité d'un journalisme rigoureux et responsable a été démontrée sans conteste par les errements récents et continus des réseaux sociaux, notamment de Facebook. Tout indique pourtant que, sans droit voisin, l'information n'a plus de modèle économique convaincant (pour les lecteurs, pour les investisseurs). On oppose au droit voisin que, avant le droit d'auteur (mis en place au XVIIIème siècle), les auteurs se débrouillaient quand même : c'est oublier qu'il leur fallait, sans cesse, mendier le soutien d'un prince.
La culture et l'information exigent l'indépendance des médias et des journalistes à l'égard de de tous les pouvoirs : l'absence de rémunération des droits d'auteur les place sous la dépendance des principales plateformes numériques. De plus, aucune de ces plateformes n'est française, aucune n'est européenne. S'y ajoute une dépendance étrangère dont on a compris qu'elle affectait les élections. Après les présidentielles américaines, à qui le tour ? Aux élections européennes ?

Copie d'écran du site de l'EDIMA saluant le vote du parlement européen

EDIMA, lobby des GAFAM et autres à Bruxelles, hostile au droits voisins.
Références

vendredi 23 mars 2018

Netflix : modèle économique. A propos d'une série coréenne sur les présidentielles


"Président" est une série coréenne qui traite des élections présidentielles, des primaires surtout. Deux classes de personnages sont suivis et mêlés par l'intrigue, l'entourage politique devant partager son pouvoir avec l'entourage familial du candidat. L'entourage familial du candidat est compliqué, bien sûr, série oblige (enfants adoptés, fils non reconnu). Le candidat est un père, sévère bien sûr, celui qui manque et celui qui décide, pater familias. La relation père / fils est au centre de l'intrigue, teintée de culture confucéenne. Quelle place pour l'épouse ; elle est Professeur d'université, née d'une famille riche, et ambitieuse... Conseillère du futur président, "première dame" ?
Les entourage politiques partisans sont dévoués et roués, carriéristes et un peu pourris si nécessaire : ne faut-il pas gagner à tout prix ? La réflexion morale rôde : peut-on faire de la politique sans avoir "les mains sales" ? Les partis politiques n'en sortent pas grandis.
En arrière-plan, dramatique, omniprésente, on perçoit l'histoire récente de la Corée depuis l'occupation japonaise : les dictature successives (Park Chung-hee, etc.), la tout-puissance économique et politique des conglomérats industriels (chaebols), les classes laborieuses surexploitées, les manifestations et insurrections étudiantes, leurs violentes répressions, les camps de travail, etc.). Dans les discours électoraux et professions de foi, le téléspectateur coréen saisit certainement beaucoup d'allusions politiques qui échappent aux téléspectateurs étrangers qu'apporte la couverture internationale de Netflix.
La série, reprise par Netflix, compte 17 épisodes ; elle a été diffusée en 2010-2011 sur la chaîne KBS - TV2. Le hasard (?) a voulu qu'en même temps soit programmée par une chaîne concurrente une série portant également sur l'élection d'une présidente ("Dae Mul", sur SBS).
L'importance des séries étrangères et notamment asiatiques (K-dramas) et hispaniques ne doit pas être sous-estimée : Warner Bros. a lancé DramaFever dès 2009, service de VOD consacré aux séries étrangères ("international televised content") qui aurait compté plus de 3 millions de téléspectateurs par mois... mais qui a été fermé en octobre 2018 par AT&T (après son rachat de Time Warner).
"Président" fait partie des séries conçues pour un  marché national auxquelles Netflix donne une nouvelle chance sous la forme d'un exposition internationale non anticipée (nous avons déjà rendu compte de telles séries : Rita, Argon, Misaeng, "When Calls the Heart, "Cheasapeake Shores", IRIS, White Nights, Midnight Dineretc.).

Quelles caractéristiques distinguent sur ce point Netflix des opérateurs traditionnels ?
  • Netflix s'avère de plus en plus pourvoyeur de fiction internationale, plurilingue (80 langues). Ainsi, Netflix occupe une position originale sur le marché de la fiction et du cinéma, c'est une sorte de monopole international. Exemple : en  Grande-Bretagne, les 16-24 ans regardent davantage Netflix que l'ensemble des supports de la BBC (cf. The Guardian).
  • Par-delà de publics nationaux monolingues qui ne supporteraient que la télévision nationale, Netflix s'adresse à une population non américaine, jeune, qui a pu bénéficier d'une éducation internationale (apprentissage de langues étrangères, stages à l'étranger, tourisme, etc.) et ce d'autant plus qu'elle a bénéficié d'une formation post-secondaire européenne (Erasmus, etc.). L'étranger ne la déroute pas, au contraire, et l'ouverture d'esprit international s'impose dans les formations et les recrutements. Les frontières culturelles s'estompent.
  • Au-delà de l'achat de l'acquisition de séries existantes, dont certaines ont parfois échoué lors de leur diffusion nationale, les productions nouvelles, exclusive, conçues par Netflix s'amortissent sur un marché de plus en plus large. L'idée qu'il faille adapter au public national les fictions étrangères en les tournant à nouveau s'avère, en comparaison, une solution fort onéreuse et ne vaut guère que pour le marché américain ("Homeland", sur Showtime, reprenant une série israélienne, "The Good Doctor" sur ABC, reprenant une série coréenne, "Jane the Virgin", The CW, s'inspirant d'une telenovela vénézuélienne,  etc.). A terme, Netflix finira par dissoudre les marchés nationaux dans un vaste marché international. Il ne restera aux acteurs strictement nationaux que la ligne Maginot des réglementations.
  • Les séries étrangères reprises par Netflix ont été conçues en visant une audience nationale, elles ne sont pas (encore) dépouillées des traits nationaux, gardant ainsi le bénéfice de leur étrangeté, pour les téléspectateurs. En revanche, les fictions financées dès l'origine par Netflix anticipent déjà des cibles supra-nationales. 
  • Le sous-titrage donne accès à un nouveau type de consommation, requérant un type différent d'attention visuelle que ne peuvent compenser des dialogues son incompréhensibles. Nouveau mix de perception audio-visuelle. Par conséquent, la question des langues devient essentielle pour Netflix qui connaît un besoin considérable de sous-titrage (des milliers de combinaisons de langues). Le sous-titrage est plus qu'une traduction, c'est aussi une adaptation : rendre compréhensible une série étrangère à une cible imaginée. Le sous-titrage doit emprunter aux techniques développées pour les sourds et mal-entendants. Traductions à mi-chemin entre ciblistes et sourciers.

mercredi 7 mars 2018

Suisse, débat sur la redevance et sur le secteur public de radio télévision


No Billag ? Non. Une votation a eu lieu en Suisse le 4 mars 2018 à propos de la redevance TV. Finalement, démentant les sondages, 71,6% des votants demandé le maintien la redevance qui finance la SSR (Société Suisse de Radiodiffusion et télévision). Une longue et dynamique campagne hostile à la redevance ("No Billag") a eu lieu, commencée fin 2015. Le référendum d'initiative populaire a été organisé suite à une pétition recueillant 100 000 signatures.
Billag est l'entreprise suisse qui perçoit actuellement la redevance obligatoire, redevance assise sur la possession de tout appareil de réception, y compris le téléphone portable et l'ordinateur ; la redevance s'élève à 451 Francs suisses par an (392 € ou 481 $). Bientôt, elle devrait baisser un peu pour les personnes et augmenter pour les entreprises...

No Billag ? Non mais... Au-delà du résultat, l'important est surtout qu'il y ait eu débat, que la redevance n'aille plus sans dire, que le principe même d'une radio-télévision publiques puisse être discuté. "Démanteler le service public", accusent les uns, refuser des "médias sous perfusion publique", se défendent les autres. "La SSR est tout sauf une vache sacrée", rappelle en arbitre le rédacteur en chef de la Tribune de Genève (19 février 2018), elle n'est plus intouchable : le débat reviendra et la SSR doit l'anticiper avec des réformes drastiques.
Le débat reviendra aussi dans d'autres pays d'Europe. Aux Etats-Unis, où pourtant il n'y a pas de redevance mais un versement volontaire, l'idée et l'existence même d'une radio-télévision publique sont discutées. Le Danemark vient de supprimer la redevance (mars 2018), la Wallonie (Belgique) l'a déjà supprimée...

En Europe, les secteurs publics de radio et télévision ont été conçus et mis en place dans un monde de médias de papier dominants. Des décennies avant la télévision commerciale (c'est l'inverse aux Etats-Unis). Leur vocation était culturelle et éducative, sans publicité aucune. Quel rôle concevoir aujourd'hui, pour la puissance publique nationale, en matière d'information et de divertissement, dans un univers numérique où triomphent sans partage des réseaux sociaux américains (YouTube, Facebook, LinkedIn, Twitter, Snapchat), un moteur de recherche américain (Google), la vidéo payante américaine (Netflix, Amazon), la radio payante internationale (Apple, Spotify) ?
Parmi les arguments des défenseurs de la radio-télévision publique, la défense des cultures nationales a été essentielle ; les artistes suisses, les organisateurs de manifestations sportives, le cinéma suisse ont été mobilisés... Quels moyens d'action sont aujourd'hui les plus appropriés pour défendre les cultures nationales, si du moins elles doivent-elles être défendues ? Quel secteur public construire pour développer la démocratie, renforcer les libertés ? La radio-télévision commerciale d'Etat est-elle encore un levier adéquat ? Les médias, tous les médias, ne devraient-ils pas être indépendants de l'Etat ?
La votation suisse invite à y penser, à douter, à remettre en chantier cette institution. On ne peut plus ne pas se poser la question. Question qui est du même ordre que celle qui concerne l'école publique, elle aussi bouleversée et affectée jusqu'en ses racines, par la numérisation.

Ce n'est qu'un début, continuons le débat !
En Suisse et ailleurs, le débat se poursuivra et son centre se déplacera, passant de la notion de radio-télévision publique à la notion plus large de médias publics. Car la presse aussi participe du service public d'information générale et de divertissement, l'affichage numérique urbain (DOOH) de plus en plus... L'information ce n'est pas seulement le débat politicien, électoral, c'est aussi la consommation, les modes vie, les loisirs et la presse magazine y joue un rôle important.
Qu'en pensent les plus jeunes générations qui ont mieux intégré la culture numérique et qui sont plus friandes de médias numériques étrangers que de télévision nationale, et qui réclament en Suisse le droit d'affecter les 450 CHF de la redevance aux médias de leur choix ? Avec Netflix et YouTube, la télévision n'est plus pour ces générations une affaire d'Etat.

La grande peur que No Billag a provoquée dans le cinéma suisse

lundi 8 septembre 2014

Un Canard pas assez déchaîné ?


Le Canard enchaîné rend des comptes à ses lecteurs. Transparence appréciable : la qualité de la gestion, le montant des bénéfices sont garants de l'indépendance éditoriale.
Pour 2013, les ventes ont chuté (16 %). Ce n'est pas le prix de vente au public qui est en cause puisque, depuis  23 ans, le prix de vente n'a pas changé (1,2 €). Alors ?
L'explication que propose l'hebdomadaire ressort de la politologie : « notre diffusion baisse – c'est ainsi – quand la gauche est au pouvoir ». D'après le P-DG du Canard, le déficit de lectorat proviendrait de la désertion de l'électorat des partis de gauche. Selon cette explication, l'électeur lecteur de gauche, partisan, bouderait le Canard, lui rapprochant de tenir un discours hostile aux partis qu'il a élus.

On pourrait ajouter deux autres hypothèses.
  • D'abord, une hypothèse technique. L'insuffisance du réseau de distribution et un certain manque de souplesse et de réactivité dans la gestion de l'approvisionnement. Le réglage des services est insuffisant : souvent le Canard, publié le mercredi, est absent des points de vente avant la fin de la semaine. Le Canard, qui ne fait pas concurrence aux points de vente de Presstalis avec une distribution numérique plus ou moins gratuite, mériterait d'être mieux traité. 
  • Ensuite, d'un point de vue politologique, on pourrait renverser l'explication que donne Michel Gaillard (cf. document infra) : des partis de dits de gauche étant au pouvoir, le contenu du Canard deviendrait moins féroce, donc moins drôle et moins intéressant. Pas assez déchaîné, trop domestiqué le volatile ? Du coup, la partie du lectorat qui appartient à l'électorat de l'opposition, de gauche ou de droite, serait moins encline à acheter le Canard
Pour tester et vérifier ces hypothèses explicatives - qui ne sont pas incompatibles et sans doute se cumulent, il faudrait disposer d'une analyse de contenu longitudinale, qui n'existe pas. Faute de cela, on pourrait invoquer l'habitus intellectuel et politique des collaborateurs du Canard... Mais ces études n'existent pas non plus, à notre connaissance. Que fait la science politique des médias ?
  • « Le Canard, écrit M.G., ne tire ses ressources que de ses lecteurs ». Pas tout à fait : il y a une aide de 557 000 € (compensation pour tarif postal en 2013, Source : Ministère de la culture et de la communication). C'est bien peu, comparé à d'autres titres qui contribuent si faiblement au débat démocratique et au pluralisme mais empochent des millions. De plus, Le Canard enchaîné n'a aucun revenu publicitaire : il ne vend pas ses lecteurs à des annonceurs, ne tire aucun profit de son lectorat secondaire (faute d'études d'audience, on ne peut calculer le taux de circulation du titre ; le lectorat secondaire est sans doute égal au double ou au triple de sa diffusion payée, au moins). Journal unique par son modèle économique, son contenu et son rôle dans le débat politique.
Le Canard enchaîné, 3 septembre 2014, p. 4 (M.G. = Michel Gaillard, P-DG de l'hebdomadaire)

Références sur l'histoire du Canard enchaîné :
  • La thèse de Laurent Martin, "Le Canard enchaîné ou les fortunes de la vertu. 1915-1981", Université de Paris 1.
  • Son article dans la revue Vingtième siècle - Revue d'histoire, "Pourquoi lit-on le Canard enchaîné ?",  2000, N°68, pp. 43-54 (disponible ici)
  • Le Canard enchaîné. 100 ans. Un siècle d'articles et de dessins. Avec "Le roman du Canard" par Patrick Rambaud, Paris, 2016, Seuil, 614 p.

mardi 27 décembre 2011

TV américaine. Doc. N°1. La télé ? Un terrain vague (1961)


L'expression "a Vast Waste Land" ("un vaste terrain vague") est l'une des plus célèbres de l'histoire de la télévision américaine. Prononcée en 1961 par Newton N. Minov, président de la FCC, devant les professionnels de la télévision (NAB, National Association of Broadcaster). Cette expression résume l'état de la télévision américaine, au modèle économique presque uniquement commercial, donc publicitaire (cf. document audio et texte : le discours intitulé "Television and the Public Interest").
Rappel : la législation sur la télévision publique américaine ne se met en place que dans les années 1960, plus de 20 ans après le début de la télévision commerciale (Public Broadcasting Act de 1967) ; des stations non commerciales existaient dans de nombreuses villes depuis 1955. L'organisation définitive en réseau (PBS, Public Broadcasting Service) date de 1970 ; PBS réunit plus de 350 stations (cf. TV publique, l'autre modèle américain).

Ce discours, comme toute l'action de Minow à la FCC, insiste sur le service public de la télévision ("public interest"), fût-elle commerciale. Pas de langue de bois : nombre des phrases de ce discours contribuent à définir le service public pour les médias exploitant un bien public, aux Etats-Unis ou ailleurs. Par exemple :
  • "You earn you bread by using public property" (vous gagnez votre pain en profitant d'un bien public) ; 
  • "You must deliver a decent return to the public -- not only to your stockholders" (vous avez des comptes à rendre au public, pas seulement à vos actionnaires). "
  • "I hope you will agree that ratings should have little influence where children are concerned" (J'espère que vous m'accorderez que les taux d'audience doivent avoir peu d'influence lorsqu'il est question des enfants).
Ci-dessous : interview de Newton Minow le 3 mai 2011, pour le 50e anniversaire de son fameux discours.


    Considérée parfois comme élitiste, généralement par ceux qui comptent asseoir leur fortune sur l'exploitation de la vulgarité, cette position reste emblématique d'une conception de la télévision, commerciale ou non, comme relevant de l'espace public, contribuant au débat public, indispensables à la démocratie sociale et politique (cf. Habermas).
    L'action de Newton Minow à la FCC fut décisive en de nombreux points : amélioration des téléviseurs (généralisation de la réception UHF, All-Channel Receiver Act, 1961), développement de la télévision locale, des satellites de communication. Juriste rigoureux, Minow fut un promoteur de la télévision publique et notamment du network PBS ; il fut membre puis président de son Conseil des Gouverneurs - Board of Governors). Il s'intéressa également à la place de la télévision dans les élections.

    Terminons par une anecdote people : c'est Newton Minow qui a recruté Barack Obama comme stagiaire durant l'été 1988 chez Sidney Austin LLP (Law firm) où travaillait déjà la future Michelle Obama....

mardi 20 décembre 2011

Sentiment, réputation, engagement : la fabrique d'une actualité

.
Les réseaux sociaux importent, dans le champ du marketing et des médias, des notions et une terminologie qui empruntent à la psychologie morale plus qu'à la psychologie sociale. Notions si courantes et si floues que chacun de nous croit savoir de quoi il est question : engagement, réputation, participation, influence, sentiment. Sans compter les notions, toutes aussi confuses, de "Like" (aimer bien), de "talking about this" (Facebook), de "followers" (Twitter).
Des dizaines d'entreprises tentent d'évaluer l'engagement, le sentiment envers une marque, la réputation d'un annonceur, à partir des interventions et des traces laissées sur les réseaux sociaux. Terrain magnifique pour les études de marketing et pour les études d'opinion. Le travail de base est d'analyse lexicale (comptage) et de classement sémantique (souvent effectué à la main, de manière empirique). Le marché des études électorales s'empare d'un tel terrain.

OTUS News (pour "Of The United States"), émission produite par le network ABC exploite les commentaires et autres contenus de Facebook et Twitter (pas de Google+) pour calculer une cote continue des candidats aux postes politiques ("political stock market"). Il s'agit de copier/coller la bourse : la cote défile à l'écran comme un flux instantané de marché (FIM, ticker), comme les scores sportifs (d'ailleurs, il y a aussi un "scorecard" et un compte à rebours - "countdown to"- dans la colonne de droite).
Pour l'émission, un cocktail à la mode est confectionné : connaissances politiques d'initiés (punditry) relevées d'un trait subtil de média social ("It’s political punditry with a sophisticated dash of social media – a new way to measure who’s up and who’s down in a tumultuous campaign"). Commentaires d'expert et statistiques descriptives pour parer l'élection d'une image scientifique.
Bluefin Labs assure l'exploitation des données issues des médias sociaux (analytics), dégageant des tendances ("By the numbers", etc.). Du marketing de marque au marketing électoral.

Au bout du compte, la cote monte ou baisse au gré des déclarations et des événements de la campagne : il se passe toujours quelque chose sur le marché des valeurs politiques (7h-19h ; L-V) donc il y a chaque jour, pour chaque bulletin d'information, quelque chose à commenter, que peut-être d'autres médias reprendront à leur tour, à quoi des politiciens voudront réagir, etc... Donnez-nous le marronnier de chaque jour. Journalisme qui crée son actualité.


Cette tentative de modernisation de l'opinion publique retrouve inévitablement certains éléments de la critique classique de l'opinion publique :
  • Représentativité : qui fréquente régulièrement (active users) les réseaux sociaux et y publie des opinions ? Quid de l'inégalité des moyens d'expression des opinions. Où sont les non-réponses ? Comment s'exprime l'abstention ? 
  • Risque de bidonnage : de même que les marques invitent les consommateurs à dire qu'ils les aiment, (like), des partis ou groupes de pression peuvent demander aux électeurs de se déclarer en leur faveur. L'émission elle-même risque de susciter des porte-parole se mettant sur le devant de la scène, etc.
  • Risque que le client (candidat, parti politique) retienne abusivement de ces analyses - et le proclame - que l'opinion publique est avec lui ! 
Conclusion : si les réseaux sociaux sont de formidables médias de ciblage, ils ne peuvent pas, par construction, apporter la même rigueur à la connaissance des opinions et des comportements.