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lundi 27 mars 2017

Netflix et les 1300 clusters


"De gustibus non est disputandum", apprend-t-on à l'école : ne pas discuter des goûts. Maxime que pourrait adopter Netflix. Inutile de discuter ou critiquer les goûts, mieux vaut les admettre, les respecter, les suivre.
Finalament, Netflix considère que ce qui distingue les téléspectateurs, c'est moins leur appartenance socio-démographico-économique que leurs consommations télévisuelles. La sociologie relie en corrélations les consommations et les appartenances socio-démographiques, les unes et les autres déclarées, les unes expliquant les autres. Netflix n'explique pas mais se contente de prédire des consommations futures à partir de l'analyse des consommations passées, observées, récentes, d'où se déduisent des recommandations. Markovien.

Au-delà du jugement de goût : les mythèmes médiatiques
Prédire ou expliquer, ce n'est pas la même chose, soulignait le mathmaticien René Thom. Prédire a une visée opérationelle dont la validité est vérifiable à terme, expliquer a une visée spéculative, rarement vérifiable.
Pour effectuer ses anticipations, Netflix dispose des données provenant des choix et préférences de programmes effectués par ses millions d'abonnés, dans quelques dizaines de pays, pendant des années (dataset).
Netflix regroupe ces comportements en clusters de goûts ("taste communities"), plus de 1300, construits, découverts par des opérations de machine learning. Ces clusters sont rebelles à l'intuition première, spontanée (donc à la déclaration). Bien sûr, chaque abonné peut appartenir à plusieurs clusters : avoir regardé des westerns classiques et des soaps coréens (K-pop), des films avec Depardieu, d'autres avec Meryl Streep ou Jane Fonda, des séries où l'on cuisine...
Le machine learning déconstruit les productions télévisuelles et cinématographiques un peu à la manière dont Claude Lévi-Strauss déstructurait les mythes pour en découvrir les "grosses unités constitutives ou mythèmes" et la combinatoire. Chaque unité constitutive, dit Lévi-Strauss, "a la nature d'une relation", de "paquets de relations"...

La langue de Netflix, c'est la traduction
La personnalisation et la recommandation sont au bout de ces clusters, avec la langue des sous-titres et la localisation technique, dont la gestion du cache qui varie selon les ISP, les téléviseurs... Les combinaisons de langues peuvent demander jusqu'à 200 traducteurs pour traiter 45 langues d'une émission (le catalogue lui-même est publié en 25 langues). Pour paraphaser Umberto Eco, on dira que la langue de Netflix est la traduction, et ce sera de moins en moins l'anglais des native speakers.

Pour répondre aux besoins de sa programmation internationale, Netflix a été amené à développer une plateforme de traduction ("translator testing platform"). Netflix a donc son propre test de recrutement de traducteurs (Hermes) avec des questions à choix multiples pour calculer un score aisément. Les tests concernent la compétence langagière (notamment les tournures idiomatiques) mais aussi la maîtrise des aspects techniques du sous-titrage (timing, ponctuation, césure, etc.). Ainsi, Netflix, sans que l‘on n'y ait pris garde, est-il devenu l'une des plus importantes entreprises de l'industrie de la traduction dans le monde. Sans doute pourrait-elle un jour commercialiser ses services de traduction (à des MVPD, des éditeurs, des réseaux sociaux, des studios, etc.). Elle fait se rencontrer, sur sa place de marché, des traducteurs / sous-titreurs, d'une part, et des documents à sous-titrer (émissions, films), d'autre part. Alors que les vidéo regardées sur le web le sont souvent sans le son, le sous-titrage a un bel avenir, sous-titrage enrichi de notations culturelles adaptées à langue / culture cible et à la langue /cible /origine. Car ce que l'on ne comprend pas dans une émission étrangère, ce n'est pas seulement la langue mais aussi les allusions, les sous-entendus, les comportements et gestes symboliques...

Cette plateformisation donne à Netflix des airs d'Amazon qui commercialise sa plateforme logistique, son cloud computing ou Mechanical Turk, d'abord développés pour son propre usage... Netflix commercialiserait également sa technologie de streaming aux compagnies aériennes. Ainsi fait aussi The Washington Post (racheté par Amazon) qui vend les plateformes d'édition et de publicité qu'il a développées pour répondre à ses propres besoins.
Sommes-nous en train d'assister à une uberisation de la traduction ? Reste à Netflix à produire pour ses traducteurs des outils d'aide ou d'automatisation partielle à la traduction et au sous-titrage, tout comme les chauffeurs d'Uber utilisent son logiciel de facturation, sa cartographie...
Notons que YouTube a choisi une autre voie pour la traduction, celle du crowd-sourcing avec "Contribute translated content". On peut évoquer aussi une plateforme de recrutement (ressources humaines) comme celle de EasyRecrue...


Références

Pierre Bourdieu, Monique de Saint-Martin, "l'anatomie du goût" in Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 2, n°5, octobre 1976. Anatomie du goût, cf. Persée
Pierre Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Editions de Minuit, 1979, 
Claude Lévi-Strauss, Librairie Plon, 1958, (Chapitre XI, "La structure des mythes")
René Thom, Prédire n'est pas expliquer, Paris, 1991

Cf. Variety, September 25, 2017


dimanche 9 mars 2014

La TV des jeunes adultes américains


Marques préférées par les 16-34 ans ("Millennials")
Enquête initiée et payée par Verizon Digital Media Services. Donc plutôt du travail courant de relations presse que de recherche neutre ; prétexte à communiquer, à rassurer des actionnaires ou les clients.
On n'attend donc pas de grandes surprises de cette enquête. Effectivement, il n'y en a guère, à deux réserves près.

Le métier de Verizon Digital Media en matière de télévision, c'est de vendre un ensemble de chaînes (bundle de 150 à 300 chaînes ; cf. "Build your bundle") à ses clients qui achètent aussi des abonnements au téléphone, fixe ou mobile.
Le cœur de cible de son marketing, ce sont les "millennials", personnes de la génération Y, devenues adultes au début des années 2000, nées après 1980. L'objectif de cette enquête est de connaître les comportements actuels et futurs de cette cible.
Ces réponses sont des déclarations (ni le questionnaire ni le guide d'entretien ne sont publiés).
L'échantillon des enquêtés est représentatif de la population américaine.
- quanti : 1 000 personnes interrogées (passation d'une durée moyenne de 23 mn) auprès de 800 personnes de 16-34 ans et de 200 de 35-64 ans.
- quali : 8 entretiens semi-directifs au domicile (durée moyenne : 30 à 40 mn). Terrain : Hub Entertainment Research (novembre 2013).

Milleninals & Entertainement (mars 2014). Principaux résultats :
  • Ces jeunes adultes privilégient la vitesse (débit) et le confort de vision : ergonomie, immédiateté ("fewer steps between content selection and the moment of viewing"). Impatients, il leur faut des médias immédiats. Culture Apple (iTunes, Apple TV) ?
  • Ils regardent beaucoup la télévision en ligne, elle représente plus du tiers de leur temps télévisuel (12% seulement pour les plus âgés).
  • De nouvelles habitudes se mettent en place: ils veulent tout à la demande. La télévision, c'est où et quand ils veulent (omni-content distribution, TV Everywhere), plusieurs épisodes de suite éventuellement (binge viewing, marathoning). Dans sa forme linéaire courante, la télévision ne leur convient pas.
  • Faible demande de télévision interactive.
  • Marques préférées par les 35-64 ans
  • Leur consommation est multi-plateforme, certes, mais pas au point de recourir à un second écran pour une activité en relation avec une émission. Pendant l'émission, ils consultent Facebook, effectuent des achats en ligne, et, dans une moindre mesure, ils tweetent ou lisent un eBook. Adeptes du multiscreentasking, donc, mais peu de la social TV. C'est la première surprise; elle invite à scruter les modalités de production des statistiques souvent euphoriques de la social TV.
La seconde surprise concerne les marques.
Les millennials sont moins fidèles aux marques, plus susceptibles d'en changer. Leurs marques préférées sont pour partie différentes de celles de leurs aînés : Netflix, Apple, Samsung, apparaissent dans la liste des dix premières. Aucune chaîne de télévision généraliste linéaire (network) n'y figure mais YouTube est plus souvent nommé. ESPN n'est présent dans aucune des deux listes. HBO non plus.
Un glissement télévisuel se fait jour, d'une génération à l'autre, en faveur de deux marques payantes, Apple et Netflix et de deux méta-média gratuits : Facebook, Google/YouTube. Toutefois, il faut tempérer cette appréciation : les quatre networks ne sont pas crédités, comme il conviendrait, de leur présence au travers de leurs émissions. Cette dimension serait difficile à prendre en compte par ce type d'enquête brêve, aux questions simples. Problème méthodologique difficile à débrouiller.

mardi 24 septembre 2013

Everybody lies

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Voici une enquête de Y & R dont le résultat premier est, peut-être, qu'il faut douter des enquêtes, et surtout des déclarations des enquêtés. Intitulée "Secrets and Lies", elle a été conduite au Brésil, en Chine et aux Etat-Unis.

Il s'agit en fait d'une enquête double qui produit et confronte deux types de résultats : les résultats conscients, verbalisés, déclarés, calculés au terme d'une méthodologie traditionnelle, d'une part. Les résultats "inconscients", spontanés, issus d'une enquête du type "Implicit Association Test" (IAT), d'autre part ; ces résultats sont susceptibles de révéler, trahir des secrets, des attitudes tacites, non verbalisées habituellement.

L'écart manifeste entre les valeurs conscientes et les valeurs inconscientes représente une sorte de taux de mensonge ou de taux de censure (quel sur-moi ?). Il mesure peut-être aussi l'artefact, le biais induit par toute situation d'enquête.
Par exemple, les personnes interrogées aiment mieux Facebook qu'elles ne le déclarent, et moins Google et Apple qu'elles ne le prétendent. National Inquirer, tabloid hebdomadaire people qu'il est de bon ton de mépriser - ou de lire au second degré -, est placé inconsciemment plus haut que dans l'échelle des valeurs conscientes et déclarées.

Source: Y & R, "Secrets & Lies", septembre 2013.

Les Américains seraient plus compliqués qu'autrefois, explique le responsable de l'enquête. A moins que l'on ne sache tout simplement mieux aujourd'hui qu'autrefois objectiver cette complexité et la quantifier.

Cette double enquête représente une sorte de psychanalyse sociale, une fenêtre sur le malaise ("Unbehagen", disait S. Freud) de la société américaine. A partir de quelles valeurs cible la publicité ? Le "ça", où vivent des valeurs refoulées, ou le "moi" ? Vielle histoire qui renvoie à celle de la publicité et à l'ouvrage canonique de Ernest Dichter (The Psychology of Everyday Living, 1947), d'où émanent des principes publicitaires que l'on peut voir mis en œuvre dans l'émission "Mad Men" !).

Sécurité, satisfaction sexuelle et tradition dominent les valeurs américaines tacites, cachées, tandis que sont déclarées (revendiquées ?) l'entr'aide (helpfulness), l'autonomie ("Choosing your own path") et le sens donné à la vie ("Meaning in Life"). Bien sûr, on peut réfuter la méthodologie "automatique" de l'IAT permettant de dé-couvrir les valeurs inconscientes (les préjugés), on peut aussi contester la représentativité des personnes enquêtées... La morale de l'histoire est que, comme ne cesse de l'affirmer Docteur House : "Eveybody lies" ou, encore, que "Humanity is overrated" !
C'est enfin une occasion de questionnner les questions et les questionnaires. On pense à la remarque de Philippe Descola : "Un anthropologue ne commence à faire du bon travail qu'à partir du moment où il arrête de poser des questions, où il se contente d'écouter ce que les gens disent, car poser une question c'est déjà un peu définir la réponse" (Diversité des natures, diversité des cultures, Paris, Bayard, 2010). 

La collecte de data, dans certains cas, est conforme à cette exigence. Dès lors, ne faudrait-il pas distinguer les data recueillies par observation (sans artefact) de celles produites par interrogation ?
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jeudi 22 août 2013

Achat d'espace publicitaire : de l'upfront au progammatic

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La vente traditionnelle de l'espace publicitaire prime time de la télévision américaine s'est accomplie pour cette année 2013-2014, comme pour les précédentes, d'une manière traditionnelle, inchangée depuis près d'un demi-siècle. Au total, près de 20 milliards de $ d'espace publicitaire a été réservé.
Depuis quelques années, les ratios essentiels n'ont guère varié, malgré des audiences quelque peu en baisse, surtout les audiences en direct :
  • l'augmentation de CPM, légèrement inférieure à celle de l'an passé, se situe entre 6 et 7,5 %.
  • le part de l'espace vendu upfront tourne autour de 75% (50% pour les chaînes du câble), 
  • la part  de marché des chaînes du câble dépasse 40%, pour un chiffre d'affaires voisin de celui des networks terrestres généralistes.
L'upfront dont les chiffres restent flous (déclaratifs) est un indicateur de l'intérêt que présente la télévision grand public aux yeux des annonceurs. La bourse, sensible à cet intérêt, a réagi positivement : les grands groupes de télévision ont gagné 30% au cours de l'année écoulée (quand le NASDAQ a gagné 17%).

Seule CW, dont le coeur de cible est jeune (18-34 ans), innove et, pour la troisième année, pratique une vente "convergente", multiplateforme, intégrant espace classique sur la chaîne et espace numérique sur le Web fixe et mobile.

Et, pendant ce temps là, sur le Web, les annonceurs achètent des data ; les cibles sont configurées automatiquement, les prix sont fixés mathématiquement, en temps réel (RTB). C'est le règne de l'algorithme.

En ce qui concerne l'achat d'espace à la télévision, rien de "programmatic" : pas d'Adexchange, de RTB (Real Time Bidding), pas de DMP (Digital Management Platform) ; sans doute par crainte de voir les prix s'effondrer, la télévision résiste à l'automatisation. Pour combien de temps encore ?
Le groupe Interpublic Mediabrands vient de lancer un pavé dans la mare. Avec quelques groupes média, radio et télévision (Clear Channel, Tribune, A&E Networks, Cablevision, et, depuis fin septembre, ESPN), Interpublic teste une commercialisation automatisée.
L'objectif premier est de s'aligner sur les pratiques du Web, de proposer de meilleurs ciblages et d'améliorer la transaction commerciale, actuellement laborieuse, lente et coûteuse. Il ne serait pas encore question d'enchères, toutefois. La plateforme serait réalisée avec Adap.tv, la plateforme vidéo que vient de racheter AOL. A suivre.

vendredi 15 mars 2013

Critique d'une ethnologie des médias. Questions de méthodologies

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La compréhension des usages privés des médias comporte des difficultés a priori insurmontables.

Que peut-on savoir ?
Les usages privés des médias relèvent d'habitudes, de gestes quotidiens, souvent inintentionnels, de micro-décisions ; comme les usagers n'y prêtent guère attention, ne sont pas conscients des éléments de leur activité, ces usages sont réfractaires aux déclarations, questionnaires ou entretiens. Les réponses obtenues par questionnement ("extorquées", disait Pierre Bourdieu) à propos de ces usages sont peu crédibles ("If you torture the data enough, nature will always confess", la maxime de R.H. Coase s'applique).
Les enquêtes classiques saisissent les tendances générales des comportements. Un modèle du genre, pour citer un cas récent, est l'enquête décennale "Emploi du temps" de l'INSEE qui met en oeuvre une méthodologie totale (face à face au domicile de l'enquêté, carnets journaliers et semainiers, collecte assistée, etc.). L'enquêteur doit faire confiance à l'auto-analyse effectuée par l'enquêté lorsqu'il remplit les documents : or l'enquêté est plus ou moins précisément "conscient" de ce qu'il fait. Il résulte de cette enquête une connaissance de l'évolution des modalités de consommation de la télévision au domicile au cours des trente dernières années (cf. "Plus souvent seul devant son écran").

Que peut-on espérer ? 
Observer des usages, c'est inévitablement observer un usager qui sait qu'on l'observe (nous le voyons nous voyant le voir) ; dès lors, le dispositif d'observation perturbe la scène observée (mesurée), et l'altère. Comment l'enquêteur peut-il se trouver en situation d'observation de la vie privée des usagers sans que cette intrusion perturbe cette vie privée ? Que pourrait décrire l'enquêteur de ce qu'il voit, alors que, "menant" un entretien (et mené par lui), il lui faut aussi prendre des notes, prendre des photos. Filmer l'entretien ? L'enquêté se sait filmé... Multiplier les capteurs ? L'enquête ethnographique se trouve toujours coincée entre une contrainte d'efficacité et un souci déontologique (respect de la vie privée, propriété inaliénable des données personnelles, etc).

Prenons un exemple : que peut-on savoir des usages privés des écrans et de l'éventuelle socialisation télévisée qui s'en suit (dite "social TV" ; cf. l'étude du CSA sur ce sujet) à l'aide des outils classiques ?
  • On sait ce qu'en révèlent les cookies qui permettent de suivre à la trace les actions, réactions et interactions des téléspectateurs internautes (ou internautes téléspectateurs). 
  • On en connaît éventuellement les énoncés (des signifiants) collectés sur les messageries, les moteurs de recherche, les réseaux sociaux, les sites visités, etc.
  • Grâce à l'audimétrie, on dispose des audiences (nombre de consommateurs, durée des consommations) et des noms de programmes reçus sur divers appareils (watermarking). On peut mettre en corrélations données audimétriques et données provenant de réseaux sociaux.
  • En revanche, on ne saura rien du sens des observations effectuées (gestes, interactions éventuelles), de tout ce qui relève du "perceptual computing". Rien des opérations mentales qui accompagnent, guident et justifient ces pratiques familières et intimes (l'intime ne se déclare pas). Pour cela, il faudrait une approche ethnométhodologique (cf. les travaux de Aaron V. Cicourel, Harold Garfinkel, etc.).
En période d'innovation technologique continue, les raisonnements média ("indigènes") sont peu lisibles car le "sens pratique" des utilisateurs (multiscreentasking) est encore en voie de routinisation et de réglage, d'autant que ces comportements, bien que privés, n'échappent certainement pas au regard et au jugement d'autrui (cf. les "arènes des habiletés techniques" que l'ethnologue étudie à l'usine). Quelle est, par exemple, l'articulation des appareils lors des "usages simultanés" ? Le second écran (tablette, smartphone) n'est-il utilisé, comme on le postule, que de manière ancillaire, au service de ce qui (se) passe sur l'écran du téléviseur (Erwin Goffmann parlerait de "side-involvement") ? Ou bien est-ce le téléviseur qui n'est qu'un média d'accompagnement des supports mobiles ? De plus, il n'y a sans doute pas toujours articulation entre les deux écrans mais seulement juxtaposition (corrélation) d'utilisations indépendantes.

Que peut-on faire ?
Certaines études mobilisent une ethnologie "armée" par des appareils. Par exemple :
Source : Poynter. EyTrack: Tablet Research
  • Time Warner met en oeuvre une recherche recourant au "suiveur de regard" (eye tracking) afin d'observer les comportements de socialisation numérique des téléspectateurs (N.B. Time Warner a investi dans GetGlue, une application de télévision socialisée, en 2012). Ball State University assure la recherche dans les laboratoires du Medialab de Time Warner à New York. 
  • The Poynter Institue for Media Studies étudie les modalités d'usage et de lecture sur tablettes (EyTrack: Tablet Research).
  • ACB (Actual Consumer Behavior) pratique la "vidéo-ethnographie" pour comprendre les comportements des téléspectateurs et l'utilisation de produits dans un "contexte naturel" ("Experienced ethnographers provide clients insight into use and experience of the product in the natural context") : l'observation a lieu au domicile et peut éventuellement être élargie à tous les membres du foyer.
Ces enquêtes mobilisent d'importants moyens techniques pour dépasser, avec des "armes" ethnographiques, les méthodologies traditionnelles ; toutefois, elles perturbent les actions observées.
La première ne se déroule pas dans le lieu "normal" de la pratique que l'on veut comprendre mais dans un domicile artificiel reconstitué en laboratoire (on retrouve ici des pratiques de recherche mises en oeuvre pour l'étude des comportements des consommateurs dans les points de vente).
La seconde demande aux enquêtés de porter des lunettes équipées de deux caméras.
La troisième recourt à la vidéo, tandis que l'ethnographe s'invite dans un foyer où il observe et code ses observations.
Dans tous les cas, sont perdues de vue les exigences d'une ethnographie non intrusive.

Peut-on combiner technique ethnographique et quantifications classiques afin d'intégrer ainsi micro- et macro-sociologies ? Rêverie de psycho-sociologues ? Ne faut-il pas renoncer à l'illusion réaliste et cesser de vouloir dire "le monde comme si je n'étais pas là pour le dire" (cf. Claude Simon, Discours de Stockholm, citant Baudelaire). L'épistémologie des sciences sociales recoupe la théorie du roman.
L'enjeu est d'importance théorique mais aussi managériale : seules des études de qualités peuvent garantir la qualité des emplacements publicitaires, et la qualité de l'engagement des usagers.


Références
  • Nicolas Dodier, "Les arènes des habiletés techniques", in "Les objets dans l'action. De la maison au laboratoire", Raisons Pratiques, N°4, 1993, pp. 115-139.
  • Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Paris, les éditions de minuit, 477 p. Bibliogr, Index.
  • Erwin Goffman, Interaction ritual. Essays on face-to-face behavior, 1967, Pantheon Books, New York, 270 p.
  • Daniel Couturier, et al., La mort de la clinique ?, Paris, PUF, 2009, 153 p. CfMédia-Médecine. Enquêtes marketing et clinique).
  • K. Knorr-Cetina, A.C. Cicourel, et al., Advances in Social Theory and Methodology. Toward an Integration of Micro- and Macro-Sociologies, Boston, 1981, 325 p., Index.
  • Sandrine Medioni, "Désir d'interactivité des consommateurs : une application aux téléspectateurs", 2009. Thèse consultable à la bibliothèque de recherche de l'Université Paris Dauphine. Cf. "Marketing de l'innovation et discours d'accompagnement".
  • Florence Weber, Julien Ténébos, L'économie domestique. Ethnographie du quotidien, Paris, aux lieux d'être, 2006, 127 p., bibliogr..

lundi 7 janvier 2013

10 tendances 2013

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Que voit-on se dessiner pour les mois et les années qui viennent ? Quelles tendances voit-on poindre en 2013 qui altéreront un jour le marché des médias dans lequel nous évoluons, qui nous façonne et nous apprivoise ? Exercice nécessairement peu rigoureux et intuitif qui, prétendant dire ce que l'on voit, trahit aussi comment l'on voit, d'où, et avec quels outils. Essayons quand même...
  • Vidéo : la télé n'est plus dans la télé. OTT, YouTube: le monde télévisuel s'élargit inexorablement, moins national, moins rituel, plus libre. 
  • Le GRP sera pluri-média. Le 360°, belle idée qui vivotait dans les enquêtes média-marché depuis des décennies, s'éveille avec le numérique. Une mathématique nouvelle des médias est à mettre en oeuvre, inutile de s'épuiser à bricoler l'ancien.
  • Facebook, Google, Twitter sont les nouveaux instituts d'études. Observant des milliards de personnes (Big data ?), fabriquant et collectant en continu les données primaires, ils cantonnent les instituts traditionnels à des analyses secondaires.
  • Facebook banalisé. Peut-on encore ne pas être sur Facebook ? Stratégie de distinction bon marché ! Que fait-on sur Facebook ? Pas grand chose, on s'y affiche, papotage et partage de belles images. Essentiel donc.
  • De la déclaration à l'observation : l'analyse des comportements média opère un saut qualitatif décisif pour les sciences du social. La Big Data est inséparable de l'automatisation de l'observation. La déclaration, au contraire, est une donnée rare, et chère.
  • L'affiche, c'est bientôt fini. Adieu colle, papier. Au musée, collages... Sic transit media mundi. La fée numérique a eu sa peau. 
  • Le digital signage prend place, partout. Comme support publicitaire ? Pas seulement, et pas d'abord. Dans bien des environnements, transport, par exemple, il est difficile d'accepter que le message publicitaire s'impose mieux que les informations indispensables au voyageur.  La charrue doit passer après les boeufs. La signalisation classique, ringardisée, ne peut que s'aligner sur la publicité. Une division nouvelle du travail s'en suivra.
  • Libérer les applis. Carrefours de nos activités et de nos données personnelles, les applis, c'est nous. Pour le magasin, on a "son" appli, ses alertes... Pour le transport aussi. Pour le sport, de même, etc. Reste à libérer les applis de la dépendance des O.S., qui prélèvent leur redevance et censurent. 
  • Internet s'empare des choses de notre vie. Domotique, équipement numérique des automobiles (commande vocale, cartographie parfaite, etc). Tellement de données à venir encore, et à exploiter.
  • Le Web sera surtout mobile : que restera-t-il alors à l'ordinateur ? Avec le mobile, la précision et l'exactitude du ciblage sont primordiales : espace, temps, activité. Tout ce qui est intrusif, mal ciblé y est insupportable. 

dimanche 12 août 2012

Famille numérique, famille en miettes ?

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N°33, 9 août 2012.    3,5 €
La production industrielle des "temps modernes" mit "le travail en miettes". La consommation numérique actuelle met-elle la famille en miettes ? Décomposée, recomposée, la vie familiale, déjà malmenée par les évolutions démographiques et les emplois du temps, est-elle en plus réduite à une simple coexistence numérique (une même adresse IP !). La télévision analogique réunissait, le numérique disperse et sépare : audiences disjointes.
L'hebdomadaire allemand Stern (Gruner + Jahr / Bertelsmann Media Group), 8 millions de lecteurs pour 800 000 exemplaires vendus (Sources : IVW, MA) s'empare d'un sujet populaire et qui ne dérange pas trop - toutes les opinions s'y valent. Marronnier des vacances d'été, avec un beau titre : iSolation et un graphisme qui cite Apple.
Chaque membre de la famille mène une double vie numérique, "toujours connecté mais pourtant sans parole" ("Immer online, aber sprachlos"), même le chien, qui, sans doute, fait des cauchemars de collier électronique, que le loup, cynique, ne lui enviera pas ! Fable*.

Les journalistes de l'hebdomadaire sont partis au front des batailles familiales observer le quotidien numérique des enfants et des parents, recueillir leurs déclarations. Le tout est couronné de conseils provenant d'une socio-pédagogue des médias ("Sozial- und Medienpädagogin"). La spécialiste délivre doctement des règles et une posologie  : tant de minutes pour le jeu vidéo à tel âge, pas d'ordinateur dans la chambre avant 10 ou 11 ans, Facebook, pas avant, etc.

En fait, parents et enfants font de leur mieux pour maximiser sous contraintes de résultats scolaires et de socialisation et de communication réussies. Dans certaines familles, la négociation est permanente, dans d'autres, une charte est octroyée... Le numérique s'inscrit et se moule dans la vie familiale pré-existante.
Pour beaucoup de familles, le numérique est facteur de stress et de tension : l'adolescence numérique sécrétera encore beaucoup de titres comme ceux-ci, sans doute vendeurs.

Certaines questions triviales ne sont guère évoquées, questions qui divisent et gâteraient l'été :
  • Quel est le budget d'équipement et de fonctionnement de la vie numérique ?
  • Quelle est la qualité intellectuelle de cette culture réduite à un art de consommation et de socialisation, loin des apprentissages techniques et informatiques (voire scientifique) que l'institution scolaire pourrait revendiquer (à la place de quoi) ?
  • L'école est souvent désemparée... On a pu dire qu'elle se comportait depuis l'arrivée de la télévision comme une entreprise de résistance au changement technologique (M. McLuhan). Pourquoi ? Les parents ne sont pas en meilleure posture. Difficile pour les institutions d'avouer qu'elles n'y comprennent rien, qu'elles cherchent, tâtonnent...
  • Dans quels cas est-ce la famille qui est tranformée ("verändert") par le numérique ? Dans quels cas, au contraire, est-ce la famille qui digère le numérique pour s'en nourrir à sa façon et accroître son capital culturel initial ?
*Les germanophones penseront aussi au poème d'Erich Kästner, "Ein Hund hält Reden"

mardi 7 août 2012

La découverte de la musique par les Américains

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Les américains découvrent des musiques grâce à la radio (43%). Les recommandations d'amis comptent pour 13%, les réseaux sociaux (c'est à dire Facebook ?) pour 10%, YouTube pour 8% : ce sont les données résultant d'une enquête par questionnaires en ligne (3 000 répondants, Nielsen Music 360 Study).
Préférences d'écoute des Américains pour la musique.
"Radio" inclut la radio par satellite (SiriusXM).
Source : Nielsen Music 360
Pour écouter la musique, YouTube est utilisé par les moins de 18 ans tandis que les adultes utilisent encore majoritairement les CD, voire les cassettes. Globalement, l'écoute provient, dans l'ordre de préférence, de la radio, des CD, de YouTube et de Pandora (cf. Tableau ci-dessous) : c'est iTunes (Apple) qui sépare le plus les 13-17 ans des plus de 18 ans. Mais, la division est-elle placée à l'âge le plus pertinent ; est-ce la variable la plus discriminante : quid du diplôme ? Dans le prochain iPhone, l'appli YouTube ne sera plus présente par défaut.

Les possesseurs de smartphone disposent d'une appli pour la musique (53%), d'une appli pour la radio (44%) et d'une appli pour une boutique vendant de la musique (28%).
Ce sont les 18-34 ans qui fréquentent les concerts ; les plus jeunes d'entre eux y achètent des T-shirts et des posters.

Ces informations rapportées par la presse américaine (USAToday, The Wall Street Journal), ne distinguent pas selon les genres musicaux (variétés, jazz, classique) et selon les formats d'antenne. Par ailleurs, à la différence des enquêtes menées, en France, par le Ministère de la culture (Pratiques culturelles des français à l'ère numérique), on s'en tient à la consommation musicale, à l'écoute, à l'achat. La pratique musicale (instruments, chant), l'éducation musicale sont-elles trop rares pour être appréhendables par un échantillon si petit ? L'interrogation réduit la musique au commerce, à "la société du spectacle". Evidemment, on ne peut compter sur une enquête déclarative pour évaluer l'importance des pratiques dites "illégales" de téléchargement ; ainsi, beaucoup d'internautes écoutent de la musique sur YouTube pour l'enregister et l'utiliser ensuite avec iTunes (iPod, iPhone, iPad) : à quelle catégorie affecter cette pratique ?

Les enquêtes contribuent par la structure et les termes de leur questionnement à l'inculcation de l'image des phénomènes qu'elles étudient. L'enquête quanti est facteur de simplification.
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mardi 26 juin 2012

Mall audiences, dream surveys

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Mall customers. Who are they, what do they do? How can we know?
AdSpace, a huge network of 140 American malls with 1,800 digital billboards, studies shoppers' mall experience. The loop on the digital screens lasts 4 minutes with a mix of commercials (local and national) as well as news briefs on people and fashion. 
USA TouchPoints is going to study visitor behavior: "their mindset and receptivity to media exposure".
The survey will enroll 2,000 people; each of whom will report his/her activity and mood on an iPhone, every 30 minutes (using a kind of eDiary). The survey is planned to last 10 days.

Nice survey indeed. But...
  • It seems to be very intrusive. Who wants to stop and register their behavior and mood while shopping
  • It is declarative.  Do we believe everyone is going to be honest in explaining their shopper emotions and mindset? Who is even aware of them or how to express them? "Everybody lies", as Dr. House says! Hopefully, he lies too!
  • Who would participate in such a sample? People who are not too busy, people with no kids around. Idle, with nothing else to do. How representative could such a sample be? 
  • The mall is open 365 days. Will the 10 days of the survey be representative (weather, events, traffic, etc.)? How about seasonality?
The survey we all dream of ...
  • Would last all day long, all year long.
  • People would not know that they were being surveyed: it would be totally anonymous. We would only know whether they were male or female, old or young.
  • We would learn where people go, inch by inch; where they stop, in which store. When and for how long, second by second: the consumer paths. We would know if they were close to a screen and even which part of the loop they watched.
  • We would learn the rhythm of their visits. 
  • All while respecting their privacy.
How would you improve that dream?
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dimanche 3 juin 2012

Point de vente : lieu des décisions d'achat ?

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Des enquêtes successives semblent confirmer, aux Etats-Unis, que deux décisions d'achat sur trois concernant les marques sont prises dans les points de vente (supermarchés). Le point de vente serait donc le lieu de la décision finale d'achat, prise devant le linéaire et pour laquelle les marques n'ont plus que quelques minutes, au mieux, pour convaincre.
La récente enquête de POPAI (Point of Purchase Advertising International) menée aux Etats-Unis situe la part des achats dont la décision a été prise sur le point de vente à 76% ("Shopper Engagement Study", 2012).
La durée moyenne de présence des clients dans les points de vente semble diminuer et le nombre de références élémentaires augmenter (près de 40 000 UGS* dans un supermarché américain). Dans ces conditions, l'émergence d'un produit est de plus en plus difficile à assurer, sa visibilité difficile à maintenir, d'autant que le nombre de MDD prolifère et que leurs prix sont attractifs (on a vu, en 2011, Walmart faire machine arrière et augmenter à nouveau le nombre de ses références de plus 10% : un grand Walmart compte 142 000 UGS).
Selon cette enquête interprofessionnelle, toute présence publicitaire de la marque (display) paraît - évidemment - capable d'influencer cette décision et de déclencher des achats d'impulsion : stop-rayon, écrans, affichages divers, kakemono, ampli-rayons, etc. L'étude indique que les affichages (displays) éloignés du produit vanté (secondary location) sont de plus en plus fréquents : comment vérifier le bien fondé de tels choix ?

Méthodologie : 2 400 personnes ont été interviewées avant et après leurs achats. De plus, pour chacun des points de vente où se déroulait l'enquête, un inventaire des présences publicitaires par type de support était dressé chaque matin. A cette enquête s'ajoutent, entre autres, des données de eye-tracking : on attend la suite des résultats, publiés ultérieurement.
Une telle enquête laisse entiers plusieurs problèmes.
  • Beaucoup repose sur les déclarations d'un échantillon de visiteurs, échafaudage langagier et psychologique nécessairement délicat et discutable. Données fragiles. La décision d'achat est parfois un acte longuement mûri et préparé dont l'acheteur n'a pas nécessairement une conscience claire et distincte. Penser à Freud : "en vous se passent des actes d'ordre psychique, souvent fort compliqués, desquels votre conscience ne perçoit rien, desquels vous ne savez rien". Il nous manque une psychanalyse des actes d'achat. Par ailleurs, plus d'un acheteur sur deux prépare son achat sur le Web, les proches (peers) exercent sur lui une influence décisive (bouche à oreille)...
  • Pour approfondir et valider de telles données, il faut disposer du parcours horodaté des acheteurs, des habitudes d'achat et de déplacement, etc. Donc disposer d'une collecte automatique des données comme on les collecte sur un site de e-commerce, de plus longues durées d'observation sur un grand nombre d'acheteurs. Les analytics du commerce sur le Web indiquent une direction méthodologique à suivre : la PLV peut s'inspirer du retargeting, etc. Supermarchés et hypermarchés manquent terriblement de cookies (ou équivalents) et de critères objectifs pour caractériser objectivement (quantifier) l'engagement des acheteurs, notion encore tellement floue ! 
  • Associer les comportements du client-acheteur sur le Web à ses comportements en magasin est de plus en plus indispensable (coordination des merchandising, etc.). Le développement du drive accentue ce besoin (le client de l'enseigne ne passe au magasin que pour prendre livraison de produits choisis sur le site). Le marketing ne pourra longtemps supporter de séparer les actes de consommation. On- et off-line constituent une continuité complexe.

* UGS : Unité de Gestion des Stocks (SKU en anglais, pour Stock-Keeping Unit)

N.B. L'importance de la PLV est souvent mal estimée ; rappelons qu'elle représente, en France, avec 3,7% (1 175 milliard d'euros), l'un des premiers postes des dépenses de communication des annonceurs, soit : plus que la presse quotidienne (2,9%), que la radio (2,8%), que le display Internet (1,9%), que l'affichage grand format et transport  (2,8%). Source : IREP, Le Marché publicitaire français 2011, juin 2012 (avec France Pub).
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mercredi 5 octobre 2011

Publicité extérieure : numérique et dédensification

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Progressivement, le numérique (digital signage) remplace le papier et la colle des affiches. Au médiaplanning à la quatorzaine se substitue un médiaplanning empruntant à la télévision et au Web.
  • A la télévision le digital signage reprend dans un premier temps la tranche horaire, la flexibilité des formats et des écrans publicitaires.
  • Au Web, le digital signage emprunte l'interactivité ; bientôt, il empruntera des outils d'achats dérivés des places de marché avec pour horizon le recours à la panoplie des outils d'optimisation de l'achat et de la vente (adexchange, DSP, RTB, yield management, creative optimization, etc.).
L'offre numérique qui se met en place dans les transports (aéroports, gares, métro) ne peut se satisfaire de mesure des audiences par déclaration (téléphone, carnet d'écoute), mesure conçue pour les réseaux d'affichage papier grand format. Vendre le numérique avec la mesure d'audience du papier serait faire un pas en arrière.
Le nouveau média numérique a besoin d'analytics apportant aux annonceurs les moyens d'un ciblage précis parce que flexible, permettant pour ces mobiliers radicalement nouveaux, l'approche du marketing comportemental, du capping et la confection d'adnetworks. Même si les acteurs sont communs, il n'y a aucun rapport entre ces écrans interactivables et les affiches. Le marketing doit assumer et assurer cette rupture technologique : formé aux tablettes et aux smartphones, le grand public a pris l'habitude d'interagir avec les images.

Pour qu'elle se place au niveau des médias numériques concurrents, pour qu'elle prenne toute sa place dans le marché publicitaire, des analytics fiables et opérationnels sont indispensables à la publicité extérieure numérique. Il lui faut des données anonymes, collectées automatiquement de manière non intrusive, en continu, des données dédupliquables et suivies dans la longue durée. Comme le Web. Comme la télévision, une fois "connectée". Comme le mobile. Passer de l'audience mesurée de temps en temps à l'évaluation continue des actions commerciales et des retours sur investissement, de l'effet sur les ventes. Diverses technologies permettent la réalisation de tels analytics (computer vision technology, entre autres) dans le respect vérifiable des lois et des directives les appliquant (CNIL).

JCDecaux vient de présenter son offre numérique pour Aéroports de Paris, Media Transports a présenté la sienne pour le métro (RATP) et les gares SNCF, Clear Channel installe des écrans dans les parkings de centre ville. Ces propositions commerciales confirment le tournant pris par la publicité extérieure (Digital Out of Home, DOOH) dans les transports. Premier effet attendu de cette mutation numérique : la dédensification. Cette élégante euphémisation, chère au discours de l'affichage, signifie que l'on réduit le nombre de faces publicitaires, donc que l'on restreint le nombre de marques présentes simultanément dans un lieu donné. Abolir l'encombrement pour améliorer l'efficacité. Bien conçu, le numérique permet d'optimiser la qualité de l'environnement visuel des passants, l'image des marques, les revenus publicitaires des transports. Second effet de cette mutation, la qualité esthétique des mobiliers qui refont une beauté à ces lieux publics, leur apportant un peu de la magie dont le voyage a besoin.

Ecrans du réseau Mediagare, Gare de Lyon à Paris
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jeudi 11 août 2011

Kindle Singles : Amazon éditeur

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Mise à jour 15 novembre 2011
Amazon a déclaré vendre plus de livres numériques que de livres en papier. Difficile à croire. Communiqué de presse repris, paresseusement, photo comprise, par les médias, y compris ceux qui prétendent le plus au sérieux professionnel. Exemples, dans la presse économique italienne et américaine : Il Sole 24 HoreThe Wall Street Journal, etc.
Evidemment, plus que d'autres, je n'ai pas les moyens de vérifier ces données. Il faudrait disposer d'audits interprofessionnels, comme en fait effectuer une grande partie de la presse, rare exemple, dont elle ne se vante pas assez (allez donc chercher des données fiables concernant les divers abonnements en télévision, les membres des réseaux sociaux, les équipements divers, etc.). Bien sûr, un panel distributeur, du type GfK ou IPSOS, ne peut remplir ce rôle pour la distribution de produits numériques sur le Web. Faute d'audit, la statistique publiée par Amazon est sans valeur autre que d'être le symptôme de préoccupations de l'entreprise qui les fait circuler, gratuitement - avec la complicité de nombreux médias, dont cela n'arrange pas l'image. Quelles préoccupations ? L'avis d'analystes financiers, l'image de la marque, la concurrence...

Les données propagées par le service de presse d'Amazon portent sur le nombre de livres vendus et non sur le chiffre d'affaires. Que dit le nombre de livres ?
  • Notons d'abord que, Amazon, comme d'autres distributeurs numériques, donne ou vend à très bas prix nombre d'ouvrages classiques en version numérique Kindle (que l'on peut lire sur plusieurs plateformes, iPad, android, iPhone, Mac, PC, etc.). Initiative louable qui augmente le nombre d'exemplaires distribués et peut s'apparenter, comptablement, à un investissement promotionnel.
  • Comment sont pris en compte les livres prêtés (Kindle Book Lending program) ou les ouvrages de promotion (exemplaires de passe) ?
  • Enfin, et surtout, parmi les livres vendus par Amazon, en exclusivité, il faut désormais compter les Kindle Singles.
Les Kindle Singles
Lancés en janvier 2011, les Kindle Singles sont définis comme des oeuvres brèves, un peu plus longues qu'un article de magazine (long-form journalism), un peu plus courtes que des petits livres. Beaucoup des essais publiés actuellement dans la collection semblent écrits par des journalistes ou apparentés. Le genre, difficile à délimiter, inclut des essais, des mémoires, des reportages, des nouvelles. Définition liminaire : "Compelling Ideas Expressed at Their Natural Length". Le genre est dit "naturel" alors que, comme tous les genres littéraires, il est construit (longueur, forme, sujet), objectivé par le cahier des charges et le contrat d'édition (digital self-publication and distribution program). Notons qu'il s'agit d'un format court, comme le Web semble les favoriser dans d'autres domaines (vidéo) ; ceci abaisse la barrière à l'entrée dans le "livre".
  • Longueur : 5 000 à 30 000 mots, soit 30 à 50 pages
  • Prix de vente :1 à 5 $
  • Oeuvre absolument originale (ni presse, ni Web). Le risque de plagiat et de spam existe : la stratégie d'Amazon pouvant s'apparenter à celle de certains collecteurs de contenus ("content farms") 
  • Pas d'ouvrages de conseil (how-to) : cuisine, tourisme, loisirs créatifs, bricolage, etc. Pas de livres d'enfants, etc. Sans doute parce que ces ouvrages requièrent schémas, photo et couleur.
  • Droits d'auteur : 70% pour les ouvrages vendus 2,99$ et moins. Participation de l'auteur aux frais de distribution. Paiement à la fin de chaque mois (pour plus de précision, voir l'"expérience" d'auteur relatée par Larry Dignan dans ZDNeT ou encore celle de Edward Jay Epstein dans the Atlantic wire)
  • Exemple de Kindle Single, recension de Media Makeover.
On ne peut exclure que ce petit format, bien que récent, explique en partie le nombre d'ouvrages vendus par Amazon. Dommage que l'on ne dispose pas d'une statistique selon le prix de vente. Secret des affaires ? Une statistique publiée pour rien ? Besoin de notoriété ?

Nous retiendrons surtout que
  • le numérique est peut-être en train d'"inventer" un genre littéraire. Ce n'est que la première d'innovations littéraires qui, partant des contraintes des supports numériques, affectent voir définissent la forme des contenus publiés. Les tablettes, les rouleaux de papyrus et l'imprimerie aussi, en leur temps, ont produit des formes littéraires, dont nous avons hérité. Apple se met à son tour aux e-singles et vend des "Quick Reads" numériques à partir de 0,99$ (non-fiction) ; toutefois, Apple n'est pas (encore ?) éditeur.  Penguin lance Penguin Shorts en Grande-Bretagne, fin 2011 (1,99 £).
  • Amazon, de distributeur, devient éditeur. Les éditeurs papier lui imposent leurs prix, pour l'instant. Un jour, les éditeurs de livres papier pourraient bien venir acheter leurs droits chez Amazon.

N.B.
Sur le format dit "long-form journalism" voir :http://longform.org
Sur l'édition numérique de tels ouvrages : The Atavist, plateforme de publication d'ouvrages du genre "original nonfiction storytelling", qui sont repris en Kindle Singles.
Voir aussi, par exemple : la collection One Shot de StoryLabEdition ("shots littéraires de 30 à 40 minutes de lecture" pour 0,99€)
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lundi 30 mai 2011

AccentHealth : digital signage pour une audience captive

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AccentHealth distribue des contenus d'information santé produits par CNN, en toute indépendance des annonceurs (pas de placement de produit). Le réseau d'écrans (32 pouces), lancé en 1995, compte plus de 12 300 salles d'attente de médecin aux Etats-Unis.
Les contenus vidéo avec écrans publicitaires intégrés sont distribués en fonction de la spécialité du cabinet : arthrite, asthme, allergologie, endocrinologie, diabète, cardiologie, etc. L'offre comprend désormais 17 spécialités. A la vidéo s'ajoutent l'affichage (Health Panel) et la distribution de tracts, de coupons, de brochures.

Quelle est l'audience ? 158 millions de personnes, affirme AccentHealth, soit 13 millions par mois. L'estimation est effectuée par Nielsen selon des méthodes habituelles : déclarations lors d'intercepts. L'impact est évalué selon une méthodologique semblable par GfK (Roper Public Affairs and Media). Les attitudes sont analysées à partir de carnets d'activité (take-home diaries) remplis au domicile (GfK NOP). Le retour sur investissement s'appuie sur les prescriptions effectuées (ims).
La durée moyenne de présence des patients dans les salles d'attente est d'environ une demi-heure (27 mn) et la boucle dure une heure (les écrans publicitaires sont placés à chaque demi-heure). Les messages sont de durée classiques en télévision :15, 30 et 60 secondes. Les délais de réservation sont de 8 semaines. La boucle est renouvelée chaque mois.

Marketing d'audiences captives, ciblage indiscutable. Le réseau de digital signage présente beaucoup d'atouts. Le résau bénéficie aussi de la qualité professionnelle de la boucle : AcentHealth est une chaîne TV d'information sur la santé ciblant ceux et celles que la santé préocuppe, quand elle les préoccupe.
Un tel marketing peut-il être amélioré, modernisé ?
  • La mesure des audiences pourrait l'être, prenant en compte la fréqence des visites et produisant une sorte de GRP, mesure s'éloignant du déclaratif, détectant la multiplicité des rythmes de visites. 
  • Une certaine interactivité pourrait être imaginée associant les écrans à une application téléchargée où se poursuivraient en ligne la communication et l'interaction avec les praticiens.

mardi 3 août 2010

Sur la diffusion des résultats de recherches

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On a pu lire, dans des médias et des sites couvrant Internet, que, selon une étude menée par des chercheurs d'une université américaine (Northwestern University), les étudiants américains, qualifiés parfois de "digital natives", ont un usage "sans conscience" d'Internet et font une "confiance aveugle" à Google. Sic. Comment sait-on cela ? Quelle en est la matière "première" ? Etude de cas.

L'enquête et la publication : "Trust Online: Young Adults’ Evaluation of Web Content"
  • Ces énoncés (travail de réécriture de journaliste ou de blogueurs) renvoient à une enquête déclarative et qualitative dont les données ont été collectées au printemps 2007. Donc avant Chrome, Bling, Facebook, Twitter, l'iPhone, etc. 
  • L'enquête portait sur 1060 étudiants d'un cours de rédaction, "First Year Writing Program" (échantillon représentatif stratifié) ; parmi eux, seuls 102 étudiants ont été observés et interviewés. 
  • Ces étudiants (undergraduates) de l'University of Illinois à Chicago n'ont rien à voir avec Northwestern University, l'université des chercheurs), connue pour ses formations et labos en marketing, en journalisme, en media (Medill School of Journalism). 
  • L'article rendant compte de l'enquête est publié par l'International Journal of Communication (Volume 4, 2010) par Eszter Hargittai, Lindsay Fullerton, Ericka Menchen-Trevino, Kristin Yates Thomas.
  • Les auteurs parlent de "wired generation"et de "digital literacy" pour qualifier ces étudiants et non de "digital natives", notion journalistique sans pertinence, absente de l'étude de référence. Ils observent d'ailleurs des écarts significatifs de compétence numérique ("In both the larger group as well as the subsample, there is considerable variance on our digital literacy measure suggesting that we have both very digitally savvy and much less knowledgeable respondents in the study".
  • L'article précise clairement et méticuleusement les procédures d'échantillonage, de passation, d'analyse. Les consignes de recherche sur Internet (tasks, une quinzaine) sont listées en annexes.
La situation d'observation est évidemment construite, artificielle, riche en artefacts possibles : "Respondents sat at an Internet-connected computer with the researcher right next to them reading the tasks"). La discussion - sorte d'auto commentaire - étant enregistrée (enregistrements audio + captures d'écran). Tout cela (80 heures d'enregistrement et 770 pages de transcription) est codé puis analysé. Pratiques d'analyses qui restent nécessairement intuitives, malgré toutes les précautions prises.
Ce que l'on observe est au mieux le comportement de ces étudiants en situation d'observation, suivant des consignes qu'ils n'ont pas choisies, lues par un(e) enquêteur(trice) assis(e) à côté d'eux, sur un ordinateur qui n'est pas leur ordinateur personnel, donc sans leur propre configuration personnalisée : cookies, bookmarks, raccourcis, etc.
Tous ces faits qu'oberve et enregistre cette enquête conduite selon les règles de l'art, sont faits. Leur exploitation suppose un travail épistémologique préalable, une réflexion sur le mode de production de ce savoir, plaçant les limites de ce que l'on peut attendre de cette méthologie courante, parfaitement mise en oeuvre.
De mon point de vue :
  • L'inadéquation croissante de ce type de méthodologie à la compréhension des usages d'Internet pourrait être une conclusion majeure de ce travail.
  • Le sérieux du travail accompli selon les règles de l'art et selon les rituels de publication ne dissimule pas la complexité et la lourdeur de ce type d'enquêtes, pour un faible rendement (cf. la conclusion ds auteurs, citée en annexe).
  • Il faut se demander ce que ce travail doit aux exigences de publication dans des revues, publications indispensables à la carrière (publish or perish). C'est aussi une des dimensions épistémologiques de ce type de recherche. Les règles du jeu des carrières, conçues au 19ème siècle et pour des publications papier, doivent s'adapter à l'ère numérique.
  • D'où vient la notoriété des marques (Google, Yahoo, Wikpedia, WebMD, etc.) évoquée dans la conclusion ("brand", "branding and routines", ) ? Elle est produite par les usages grands publics ("prior experience"). L'université peut-elle créer des marques pour orientéer et baliser le travail des étudiants avec et sur Internet ?
  • Comparer avec ce que donneraient 
    • une observation "passive" et une analyse "automatique" des comportements d'un très large échantillon de personnes au moyen de logiciels de type webanalytics, analyse allant du surf aux comportements de transformation (clicks, achat, téléchargement, impression, courrier, etc.). Il n'y aurait alors plus de biais liés à la situation d'enquête (très contraignante) ni aux consignes (du coup, on passerait de figures imposées à des figures libres)
    • des analyses socio-linguistiques des sites visités et des termes utilisés pour les recherches (Google, Weborama, Ramp, OpenAmplify, etc.).
  • On pourrait imaginer une sortes de contre-enquête à fin confirmatoire  :
    • répondre aux mêmes consignes sans utiliser Internet, directement ou indirectement. Cela situereait les résultats de l'enquête première dans une plus large perspective (on et off-line). Essayez, juste pour voir ! Bonne chance !
    • pour la crédibilité (credibility) et la fiabilité (trustworthiness), effectuer une enquête équivalente pour évaluer les comportements d'un même public avec, au choix : des manuels scolaires, des médias d'information. La dépendance des utilisateurs envers les marques n'y est sans doute pas moindre. Qui doute d'un manuel scolaire, qui a les moyens de douter d'un manuel scolaire, d'un média ? 
    • dernière suggestion : mener une telle enquête (non déclarative) parmi les enseignants, les journalistes, les étudiants en pédagogie ou en journalisme.
Journalistes et vulgarisateurs reprenant cet article ou, plus généralement, reprenant un article évoquant cet article ou cette recherche, ont surtout trouvé ce qu'ils recherchaient "spontanément", ce qui peut faire un titre et a une chance d'être cité  : une condamnation d'Internet et de Google comme outils de travail scolaire. La doxa du moment ou, selon l'expression de Bacon, "les idoles du marché" (Novum Organum, XLIII). L'épistémologie, la circonspection méthodologique, la nuance dans l'interprétation ne sont pas leur métier. Devraient-elles le devenir (formation des journalistes) ?

Annexes
Conclusion des auteurs : "Our findings suggest that students rely greatly on search engine brands to
guide them to what they then perceive as credible material simply due to the fact that the destination
page rose to the top of the results listings of their preferred search engine. Users also rely on brands in
other contexts, from going directly to the Web sites of offline brands with an online presence to online only
brands with which they have prior experience."
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vendredi 12 mars 2010

Ecrans foot sans mesures ?

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Dans quelques semaines, commencera la Coupe du monde de football. Beaucoup de fans regarderont les matchs chez eux, mais beaucoup aussi les regarderont ailleurs.
Ailleurs ? Chez des amis, dans des bars et bistrots, dans la rue même, sur de très grands écrans... Certains lieux s'équiperont, exprès pour l'événement, de grands écrans HD, de sonorisations ad hoc.

Ces audiences seront non mesurées, dans la plupart des cas. Au mieux, rarement, au moyen d'approximatives déclarations (sondages). Même aux Etats-Unis, alors que le Superbowl est sur tous les écrans hors des foyers, la mesure est encore absente. Régulièrement, pourtant, des mesures ponctuelles indiquent une audience significative et un manque à gagner certain pour les chaînes (sport, musique, information), qui s'en plaignent.
Audience non mesurée, audience non vendue. Bien sûr, on dira dans les régies qu'il s'agit d'un cadeau aux annonceurs. Généreuse consolation.

Il est certain qu'il s'agit là d'une partie très engagée de l'audience. Audience pour laquelle un match est l'occasion de sortir, de rencontrer d'autres fans : un événement personnel dans l'événement global. Cette audience gagnerait à être connue. Les outils existent pour cela ; l'APCAD en a défini les standards pour la France.
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lundi 8 mars 2010

Cinéma oui, News non ?

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Nielsen établit, au terme d'un sondage, qu'en Australie les consommateurs en ligne sont prêts à payer pour des films, pour de la musique mais pas pour de l'information (news). Le sondage indique aussi que seules 5 personnes de cet échantillon de 500 personnes (1%!) ont déjà payé pour des news.

En ligne, les Australiens seraient prêts à payer, si l'on en croit leur déclaration (et non selon les recettes vérifiées des vendeurs) : des films ( 51%), des livres (49%), des émissions de télévision (46%), de la musique (44%), des magazines (43%) et des jeux (38%). 28% se déclarent prêts à payer un quotidien d'information générale (newspaper). Ils ajoutent (74%), puisqu'on leur (im)pose la question, qu'il ne doit pas y avoir de publicité dans ce qui est payant, et que le contenu doit être nettement amélioré. Ces conditions constituent sans doute une manière délicate de rationaliser partiellement et atténuer la gravité de leur mensonge.
  • Par combien faut-il diviser ces scores pour approcher la réalité ? Quel écart sépare déclaration et réalisation lorsqu'il s'agit de "payer" ? Le taux de déflation applicable varie sans doute selon l'objet en question : par exemple, s'il est socialement acceptable de répondre que l'on ne veut pas payer des news, il est en revanche inacceptable de déclarer que l'on ne paiera pas pour des livres.
Payer les informations ? 
"News" est un bien grand mot : qu'y a-t-il de nouveau dans le journal ? Il y a un siècle et demi, Thoreau ironisait : "And I am sure that I never read any memorable news in a newspaper" ("Walden"). Et pourtant, autrefois, pour le grand public, tout ce que l'on pouvait trouver comme information récente (certes, pas nécessairement mémorable) était dans le journal, dans sa dernière édition (le France-Soir des années 1950 comptait 7 éditions quotidiennes). Aujourd'hui, presque toute information est partout, tout le temps : à la radio, à la télé, dans des magazines, sur des écrans hors des domiciles... ET AUSSI sur Internet. Autrefois, seule la presse laissait une archive accessible, écrite ou photographique ; aujourd'hui, radio, télévision et autres sont archivées sur Internet. Dans un tel contexte, quelle est la "proposition unique" des médias d'information générale (Unique Selling Proposition , USP) qui vaille que l'on paie cette information ?
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mercredi 24 février 2010

Multi-tasking et enquête : les médias de la Ligne 9

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Jeudi 18 février. 9 heures et demie, ligne 9 du métro parisien, entre Exelmans et République. "Suite à un incident technique, le trafic est légèrement perturbé". Le wagon est plein d'actifs moroses, mais assis, presque tous. Les interactions entre les passagers réduites aux gestes polis et nécessaires pour laisser passer ou esquiver un passager qui frôle le territoire d'un autre passager. Regards fuyants, posés dans le vague au-delà des voisins-voisines, traversant les affiches déprimantes du wagon. Chacun se tient fermé au monde, terré dans sa monade, enfermé avec son téléphone, un journal à la main, une rêverie inachevée...
A cette heure-ci, le wagon n'est pas bondé ; de plus, les arrêts durent plus longtemps du fait de "l'incident". Le moment semble propice à une pré-enquête sur la consommation de médias dans les transports.
La première leçon de cette observation ethnographique d'une quinzaine de minutes est d'abord qu'une telle observation est délicate à mener. Il faut se déplacer dans le wagon, observer discrètement (les notes sont prises sur un iPhone ce qui donne l'air d'envoyer un texto, comme tout le monde). Comment, sans regard intrusif, distinguer les appareils qui sont au bout des écouteurs, enregistrer les activités successives des passagers, identifier les titres lus ? De plus, il faut noter le statut des passagers avant qu'ils quittent le wagon (on ne sait pas pour combien de stations ils sont là), repérer les nouveaux arrivants à chaque station. Une telle enquête est impensable à l'heure de pointe.

56 passagers ont été observés au cours de ce petit quart d'heure. 66 "activités"ont été notées : 12 passagers ne font rien (en dehors d'être transportés), 34 activités uniques, 20 double activités.
Répartition des 66 observations :
Gratuits sur un siège de métro
  • 19 lisent la presse : 10 pour 20 mn ou Métro (difficile de distinguer avec certitude), 5 pour Direct Matin, 1 Figaro, 1 Monde, 2 magazines non identifiés. A cette heure, dans le métro que la presse traditionnelle n'a pas su investir, les quotidiens gratuits dominent la consommation de presse.
  • 14 téléphones portables à la main, la plupart avec écouteurs : voix, texte et sans doute musique. Dont 6 iPhones.
  • 8 passagers au moins, écoutent de la musique (présence d'écouteurs)
  • 4 lisent des livres
  • 12 passagers ne font rien (4 somnolent)
  • 2 passagers travaillent (dossier, calculette)
  • 2 mangent et boivent (l'un est venu avec son café)
  • 5 discutent (un groupe de 3 et un de 2 ; ils sont arrivés ensemble)
Quelques notes en marge de ce bref travail exploratoire sur les activités multi-tâches dans le métro :
  •  La notion d'activité, de tâche est confuse ; l'activité principale et l'activité secondaire n'ont pas le même statut. Il faut une typologie de description précise avant de continuer : exploiter les outils de Erwin Goffman sur les interactions, les travaux du CESP sur le budget-temps. Concevoir des échelles de comportement multi-tâche ? Multitask est devenu un verbe, en français comme en anglais.
  • La notion de simulténéité des actions est difficile à décrire et à exploiter (concomitance) : certaines actions sont continues (la lecture, par exemple) ; d'autres, discontinues, interrompent cette continuité (répondre à un appel téléphonique, par exemple). Comment ne pas confondre formes et fond (gestalt) ? Quel est le degré zéro de l'activité ? Quel statut a l'activité principale, le transport, n'est-elle pas seconde ? 
  • La tranche horaire définit les conditions de possibilité de telles observations ; elle engage : 
    • Le taux d'occupation du wagon, la proportion de voyageurs assis. A certaines heures, sur certaines lignes, se maintenir debout est l'activité primordiale. Enquête impensable à l'heure de pointe.
    • La présence ou l'absence d'adolescents, virtuoses supposés des activités multi-tâches et qui peut-être définissent une valeur extrême de l'échelle des comportements multi-tâche.
  • Les limites de l'observation et de la description - inséparables - de ce type de situations (limites conceptuelles et pratiques), et, par conséquent, de notre savoir sur les situations multi-tâche, sont flagrantes. Pour de telles pratiques sociales, l'auto-observation et la déclaration (journal d'activité sur le mode introspectif du journal ou carnet d'écoute ?) sont-elles pensables, indispensables ? "L'observable, c'est du filmable" affirme Jean-Pierre Olivier de Sardan (cf. Pratiques de la description, Edition HESS, 2003) : comment filmer sans intrusion, sans biais, et en conformité avec la législation sur la vie privée (CNIL) ? L'opt-in impose l'intrusion.
  • Il faudrait mettre en chantier "un guide d'études directe des comportements" de consommation des médias, à la manière du "Guide" de Marcel Maget. N'est-il pas révélateur qu'après un demi-siècle d'études et recherches média, un tel outil n'existe pas (l'IREP, par exemple, date de 1957) ? Connaissez-vous un outil qui s'en rapproche ?
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lundi 8 juin 2009

Fenêtre ouverte sur le cinéma


La chronologie des médias qui définit l'ordre des supports (TV gratuite, payante, VOD, salles, DVD, etc.) sur lesquels sont distribués les films fait toujours l'objet de discussions vives (cf. les travaux du CNC).
Au prétexte, noble, qu'il s'agit d'un film à l'humanisme universel triomphant (sauver la planète), YouTube distribue "Home", un film de 90 mn (Yann-Arthus Bertrand, Luc Besson) en même temps que commence sa diffusion en salles. YouTube ouvre ainsi une nouvelle fenêtre de diffusion (de quelques jours seulement, pour l'instant).
Voilà qui devrait enrichir les discussions en cours, d'autant que ce film, suivi d'un débat, a été diffusé également sur France 2 (meilleures audiences de la soirée de vendredi), et sur quelques très grands écrans en plein air.

Les ambitions de YouTube s'affirment : le monde des contenus amateurs ouvre la voie des grands publics aux contenus professsionnels. Et aux grands annonceurs. On perçoit ainsi le rôle de la version grand écran (XL) de YouTube (cf. la conférence de presse de lancement). On testera également, avec les Video Analytics (YouTube Insight), ce qu'il en est de l'audience du film de minute en minute, comme en télévision, mais sans panélisation.
La promotion internationale des films dispose avec la diffusion sur YouTube d'une nouvelle arme : une bande-annonce grandeur nature. Reste à comprendre son rôle, sa place dans la panoplie courante, et à lui assigner un rang dans la suite des coups promotionnels. Quels publics en profiteront ? Quels effets sur la fréquentation des salles, les achats de DVD, de VOD ? Quel impact sur les publics (notoriété, agrément) ? Alors que le coût du marketing des films est prohibitif, YouTube offre une alternative - ou un complément - qui bouscule le marché de la publicité cinématographique.
  • N.B. : la mesure de la TV est centrée sur un panel audimétrique d'utilisateurs acceptant de collaborer à la mesure, "user centric", tandis que les "analytiques" Internet sont centrées sur les comportements observés automatiquement sur le site - "site centric" ; quant au cinéma en salles, on connaît en France le nombre des entrées (données comptables, CNC) et l'on dispose d'une mesure déclarative par panel d'usagers, "user centric" (Médiamétrie).

mardi 2 décembre 2008

Quelles études hors foyer ?


Deux informations tombent presque simultanément, aux Etats-Unis, à propos des études hors foyer (out-of-home).
  •  Arbitron Custom Research étudiera l'efficacité publicitaire du dispositif publicitaire de EYE dans des centres commerciaux américains. EYE est une filiale du groupe TV australien Ten Network ; elle met en place et gère les équipements publicitaires hors foyer (aéroports, points de vente, etc.). Il s'agit d'enquêtes plurilocales auprès des adultes (dans le mall) et auprès des teenagers (à la sortie du mall). Manifestement, il s'agit d'une étude de type "intercept survey" : les questions portent sur l'identité socio-démographique, sur la segmentation psycho-sociologique des visiteurs (psychographics), leurs comportements d'achat, et sur leur intérêt pour la publicité. Pour les teenagers, s'y ajoutent des questions sur les intentions d'achat et les consommations média. Tout cela en déclaratif. Objectif, selon Arbitron : comprendre la formation de la relation aux marques (brand awareness).
  • Nielsen suspend son Out-Of-Home Report (réalisé avec IMMI, cf. post du 9 septembre 2008), faute de souscripteurs (seuls ESPN et une agence média avaient signé). Cette étude recourait à un panel local/national de personnes équipées de téléphones portables ad hoc enregistrant l'exposition aux médias.

    Dans les deux cas, on recourt à des panels dont le recrutement est de plus en plus sujet à caution tant le taux de coopération aux études marketing est bas et le risque d'échantillons biaisés élevé. 
    Dans les deux cas, les effectifs sont trop faibles pour permettre des croisements opérationnels fins (avec les variables géographiques notamment, limitant les ambitions du géomarketing). 
    Dans les deux cas, les études sont ponctuelles, interdisant toute prise en compte de la saisonnalité par les analyses. Or la saisonnalité est l'une des variables les plus discriminantes de l'activité commerciale. Sans longue durée, sans continuité, impossible de saisir l'effet des événements dans le point de vente (ou dans le stade, le musée, l'aéroport, la gare, etc.), de la météo, des actions de la concurrence. Faible capacité de modélisation.

    A quoi bon lancer des études hors foyer qui ne soient pas au niveau des études foyer (panel TV) ? Les annonceurs, les médias hors foyer (digital signage, entre autres), les distributeurs attendent des outils plus malins, des données mieux construites, continues et, surtout, directement opérationnelles. 
    A côté de ce quanti tourné vers l'action (automatique, passif, massif, continu, seconde à seconde), le quali garde une place éminente pour comprendre le comportement des consommateurs sur les points de vente : mais il ne s'agit plus alors de déclaratif en chaîne (auquel il devient difficile de s'efforcer de croire), mais d'approches ethnographiques. Celles-ci requierent des enquêteurs formés à l'ethnologie de nos organisations sociales, entraînés (donc bien payés), maîtrisant les outils d'enquête numériques (vidéo, photo, mash-up, micro-blogging, Twitter, etc.). 



samedi 1 novembre 2008

Les déclarations, un art du mensonge ?


Tout le monde ment. C'est le fameux leitmotiv de House dans la série de Fox consacrée au diagnostic médical. C'est aussi l'un des postulats, plus ou moins tacite, des sciences humaines, tellement dépendantes des déclarations, confessions, entretiens, questionnaires auto-administrés, histoires de vie ... Informateur, panéliste, enquêté, patient : même combat ? 
Il en va de même avec les déclarations des entreprises qu'il faut traiter avec circonspection, prudence alors que fleurissent les communiqués de presse où elles cultivent pour plaire aux analystes, aux actionnaires, une constante auto-satisfaction.

Voici un cas de déclaration. Le "bouquet de chaînes" allemand, Premiere, est soupçonné d'avoir gonflé le nombre de ses abonnés : ce n'est pas le "bouquet", bien sûr, mais probablement une série de responsables qui ont sciemment menti, du patron à ses subordonnés qui gèrent les fichiers d'abonnés. Dévoilée par News Corp, qui est devenu récemment le premier actionnaire du bouquet (avec 25,01% des actions. Cf. post du 1 mai 2008), l'erreur est désormais publique. Evidemment, le cours de l'action a chuté. On peut quand même se demander comment a été effectuée la due diligence d'acquisition...
On ne sait donc pas exactement combien d'abonnés compte la chaîne, d'ailleurs on ne sait même pas comment sont comptés les abonnés. Un audit conduit par News Corp. reprenant les principes comptables du bouquet BkyB (Sky Digital) en Grande-Bretagne donne des résultats surprenants : Premiere disait 4,2 millions, News Corp dit 3,6 millions, dont seulement 2,3 millions de clients directs.
En presse, les abonnements sont audités régulièrement (selon les pays par l'OJD, par l'ABC, notamment). Pourquoi les abonnements de la télévision (câble, satellite, télécoms) ne le sont-ils pas ? Comment sont comptabilisées les promotions ? Combien d'abonnements payants (et à quel prix), combien de gratuits ?

Or, si l'on ne dispose pas de ces données, fiables, régulièrement mises à jour, publiées après un audit neutre et non d'une déclaration toujours propre à séduire et à mentir (communiqué de presse), comment peut-on caler les enquêtes d'audience ? Comment élaborer, puis fonder, puis, éventuellement, imposer une politique de la concentration des médias ? Comment imaginer une réglementation qui n'aurait pas, préalablement, défini un standard comptable en ce domaine.
Ou bien se résigne-t-on à entériner une sorte de "mentir-vrai" et à se satisfaire d'une méfiance généralisée, chacun ayant sa recette pour cuisiner les déclarations et les faire avaler ?