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vendredi 2 janvier 2026

L'opinion publique, si elle existait

 Thomas Frinault, Pierre Karila-Cohen, Erik Neveu, Qu'est-ce que l'opinion publique ? Dynamiques, matérialités, conflits, Paris, Gallimard folio, 2023, Bibliogr.

"L'opinion publique n'existe pas" affirmait déjà Pierre Bourdieu, il y a plus de cinquante ans (janvier 1972, article paru dans Les Temps Modernes en janvier 1973). Et pourtant cette notion est utilisée sans cesse et ceux qui prétendent s'y référer toujours sont de plus en plus nombreux : journalistes, personnels politiques, étudiant-e-es de sciences politiques, c'est-à-dire tous ceux qui doivent disserter sur le pouvoir et tenter de le circonscrire. Pour eux, Pierre Bourdieu rappelle trois postulats incontestables dans la notion d'opinion publique : que tout le monde ait la capacité d'avoir une opinion, que toutes les opinions se valent et, enfin, qu'il y a un "consensus sur les questions qui méritent d'être posées".

Ce livre sur l'opinion publique dresse le bilan de l'idée d'opinion publique. Il est rédigé par trois auteurs qui ont en commun la science politique. Tous les aspects du problème sont envisagés et étudiés, de l'histoire gréco-romaine à l'époque des Lumières jusqu'à "l'âge d'internet" contemporain.

Qu'est-ce qu'une opinion, une δόξα qui s'opposerait à la science (rigoureuse : à la "strenge Wissenschaft" husserlienne) ? Qu'est-ce alors qu'un doxosophe ? Qu'en est-il des "opinions droites", comme le prétendait Platon ? L'opinion publique est-elle l'opinion d'un ensemble de personnes, d'un public (quel ensemble ? représentatif ? un access panel ?) ? Mon opinion est-elle publique, peut-elle être rendue "publique" (à quelles conditions", dans quels cas ?) : autant de question, parmi bien d'autres, que l'on peut poser à propos de l'opinion publique.

L'ouvrage de nos trois politologues dresse un bilan des principales questions posées. Concluent-ils ? Pas vraiment : "construction sociale", disent-ils, qui se résout ou ne se résout pas en une multitude de questions dérivées (cf. pp. 412-413). C'est un bon ouvrage pour comprendre ce que l'on fait de l'opinion publique et des limites qui lui incombent. Mais je continue de penser, et le livre ne l'interdit pas, comme Pierre Bourdieu : « Je dis simplement que l'opinion publique dans l'acception implicitement admise par ceux qui font des sondages d'opinion ou ceux qui en utilisent les résultats, je dis simplement que cette opinion-là n'existe pas ».


N.B. La bibliographie est longue mais elle omet les travaux professionnels réguliers, tels, par exemple, ceux du CESP.

dimanche 2 juillet 2023

O mathématiques sévères !

 Nathalie Chouchan, Les mathématiques. Textes choisis et présentés par Nathalie Chouchan, GF, 2018, 249 p., Bibliogr.

Bien sûr, on les a oubliées, un peu, ces "savantes leçons" qu'évoque Lautréamont. Alors ce livre nous les raconte à nouveau, plus sérieusement, en partant de ce qu'en disaient les "philosophes" d'époques anciennes : Descartes, Leibniz, Platon, D'Alembert, Pascal, Husserl...

Nathalie Chouchan, normalienne et professeur de philosophie en classe préparatoire, propose un bilan de l'histoire des mathématiques, enfin, d'"une" histoire. Les textes qu'elle a choisis donnent à voir cette histoire, et  l'illustrent. Pour cela elle a réparti le choix des textes en six parties : l'objet des mathématiques, le raisonnement mathématique, les principes et fondements, un problème mathématique (infinité et continuité), mathématiques et physique et s'achève avec "les limites de la science mathématique" et un texte de Wittgenstein.
A cela s'ajoute un vade-mecum qui décrit les principaux concepts et, enfin, une bibliographie. 

On aurait pu choisir d'autres textes, pour une autre histoire, bien sûr. Mais Nathalie Chouchan est professeur et elle enseigne. C'est son premier métier et, ici, elle le fait bien. 
On peut regretter des absences, bien sûr : Jean-Toussaint Desanti et Les idéalités mathématiques, par exemple ou encore Benoît Mandelbrot ou Alexandre Grothendieck. Mais le livre est bien conduit et les élèves de notre professeur s'y retrouveront, et les autres élèves aussi. A chacun, chacune d'ajouter une référence à celles qui sont données dans ce livre d'apparente vulgarisation. Apparente seulement ! Qui appelle un enrichissement continu...


mercredi 10 juin 2020

Un philosophe Résistant



Gabrielles Ferrières, Jean Cavaillès. Un philosophe dans la guerre (1903-1944), Préface de Jacques Bouveresse, Postface de Gaston Bachelard, Paris, 2010, Editions du Félin, Résistance Poche, 291 p.

"Si on ne parle pas de lui, qui saura faire la différence entre cet engagement sans retenue, entre cette action sans ménagements d'arrières, et la Résistance de ces intellectuels résistants qui ne parlent tant d'eux-mêmes que parce qu'eux seuls peuvent parler de leur Résistance, tellement elle fut discrète". Cette phrase est de Georges Canguilhem qui fut, lui aussi, normalien, philosophe, et résistant.
Jean Cavaillès fit sa thèse sur l'histoire des mathématiques ; sa thèse, dira Gaston  Bachelard, est "au point de départ d'une culture de philosophie mathématique". Jean Cavaillès est  donc "ensembliste"; en février 1937, il dépose sa thèse principale intitulée Méthode axiomatique et formalisme (Essai sur le problème du fondement des mathématiques), et, en juillet 1937, sa thèse complémentaire, Remarque sur la  formation de la théorie abstraite des ensembles. Etude historique et critique. Son directeur de thèse est Etienne Brunschvicg. Ces thèses ont vieilli, normalement, et ce n'est pas de toute façon l'objet de ce livre qui traite d'une vie militante autant que d'une vie de chercheur (pour ceux que les écrits mathématiques de Jean Cavaillès intéressent, qu'ils se reportent à ses "Oeuvres complètes de philosophie des sciences", publiées aux Editions Hermann en 1994, 686 p.).
Sa soeur raconte la vie de son frère qu'elle admire. Elle sera arrêtée par les nazis en même temps que lui (août 1943) mais sera relâchée. Le livre est une biographie : fils d'un militaire, on en suit les étapes, de la classe préparatoire au bal de l'Ecole Normale (mais Jean Cavaillès ne danse pas !) puis c'est la thèse, la Résistance et sa condamnation à mort par le tribunal d'Arras. Avant et pour sa thèse, Jean effectue des séjours en Allemagne, il évoque Hitler ("la feuille de Hitler est rédigée d'une façon tellement pauvre que je me demande comment elle peut avoir une action", p. 106). Il fait la connaissance d'Emily Noether, fameuse mathématicienne, avec qui il publiera la correspondance Cantor - Dedekind. A Munich, en hiver 1931, il assiste à un discours de Hitler dans une brasserie ("tête de professeur de gymnastique, mâchoires et pas de regard ; débit assez vigoureux, un certain talent de mime..." (p. 115). Catholique plutôt fervent, Cavaillès participe à des cérémonies religieuses. Il rend visite à Edmund Husserl, qui ne l'impressionne guère. Sa thèse terminée, il enseigne la philosophie au lycée d'Amiens. Ensuite, c'est la défaite, et, pour lui, la Résistance. Il ira à Londres, y rencontrera Raymond Aron et le général De Gaulle...
Voici un livre touchant qui donne à voir un vrai philosophe qui passe vraiment à l'acte.

mercredi 3 février 2010

Temps de travail et durée média

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L'INSEE évalue la durée annuelle moyenne du travail dans les pays développés ("Soixante ans de réduction du temps de travail dans le monde" (Gérard Bouvier, Fatoumata Dial, janvier 2010). Cette durée baisse sous l'effet des revendications et de leur traduction législative et réglementaire ; mais elle est d'abord l'effet du développement du salariat : entre 1950 et 2007, la durée du travail est passée en France de 2 230 à 1 559 heures, avec 17% de la population active à temps partiel et 91% de salariés.

Alors, plus de temps pour les médias ?
Pas si simple. Pour les médias de grande consommation, l'évolution du temps libre est plus significative que la durée travaillée. Car, plutôt que le temps de travail (qui est aussi le temps payé), importe le temps contraint. En effet, si le temps de travail légal baisse, le temps lié au travail, ou comme le formulèrent les économistes au 19ème siècle, le temps nécessaire à la reproduction de la force de travail, ne tend pas du tout à diminuer.
  • Le temps de transport (cf. l'étude de l'INSEE de juillet 2009 sur "la mobilité quotidienne des habitants" par Jean-Paul Hubert) augmente hors des centres villes : effet d'un urbanisme qui entraîne l'éloignement du lieu de travail, des commerces courants, des services (santé, administration). 
    • S'y ajoute le temps des transports scolaires (particulièrement importants à la campagne. Cf. Chantal Brutel, L'attractivité des villes étudiantes et des pôles d'activité, INSEE, janvier 2010). Transporter les enfants d'un lieu à un autre : plus les parents travaillent, plus ils doivent gérer la "garde" d'enfants (centres de loisirs, crêches, activités péri-scolaires, etc.). Ceci accroît la tension sur le temps "libre". 
    • La domination sociale se paie en distance spaciale. En réaction, les salariés développent une sorte de remembrement des temps de leur journée, réduire la durée des déplacements en diminuant leur nombre, journée continue, déjeuner au bureau, etc.
  • Aux transports s'ajoute le travail au domicile, qui n'est pas toujours appelé "travail", ni perçu comme tel : soin des enfants, bricolage, loisirs créatifs, gestion du foyer. Souvent, il occupe le temps gagné avec le "temps partiel", les 35 heures, etc.
Du point de vue des consommations média, comment estimer les conséquences de cette évolution du temps contraint ?
  • Le temps de transport est souvent un temps qu'accompagnent des médias traditionnels : affichage, radio, presse gratuite. Le temps de transport profite de plus en plus aux nouveaux équipements numériques, personnels et portables (iPod, iPhone, consoles de jeux portables, téléphonie, Internet mobile, etc.), collectifs (écrans du digital signage). 
  • Travailler prend de plus en plus de temps. En conséquence, l'augmentation du temps disponible pour les médias provient surtout de consommations média secondaires, activités d'accompagnement, parfois non choisies. L'allongement global des consommations média est lié à une densification du temps d'activité, à une culture intensive du temps :
    • aux médias multi-tâches : téléphoner, jouer, regarder un film, médias de la mobilité
    • à l'environnement publicitaire des déplacements, métro, bus, trains, ascenseurs, aéroports : affichages, radio, digital signage
    • aux médias consommés sur le lieu de travail : réseaux sociaux, shopping en ligne, musique
    • aux lieux d'attente (wait marketing) : médecins, coiffeurs, bureaux de poste, banques, caisse d'hypermarché, de pharmacies
    • à l'environnement publicitaire des lieux commerciaux : digital signage, in-store media, etc.
    • aux activités média simultanées : regarder la télé en lisant le magazine ou le guide de programmes (IPG) en faisant son courrier électronique ou en téléphonant (en altérant l'un des médias : plus de son, etc.)
    • aux activités multitâche pendant le travail domestique : baladeur, pendant le ménage, radio, télévision à la cuisine, etc.
    • à l'accompagnement des activités scolaires : radio, MSN, SMS, Facebook, iTunes...
En conclusion, si le temps média global augmente, le temps média pur, choisi, 100% passion, n'évolue sans doute pas selon un même rythme. La distribution de l'attention change, ramenant la durée sur le devant de la scène plutôt que le temps, trop souvent réduit à de l'espace (cf. Henri Bergson).
Mais ce sont là qu'intuitions, difficiles à estimer. La vie quotidienne ne se résout pas en feuille de temps, il y manque des observations ethnographiques (la consommation de médias dans les transports en commun, par exemple), des démarches de type introspectif aussi (pour saisir le temps vécu, la "conscience interne du temps" et non seulement celle, externe, des agendas ; pour saisir les préoccupations, et non seulement les occupations). Tout cela serait à combiner avec des observations passives, rigoureuses.
Passer du temps des horloges aux durées vécues réclame des approches nouvelles, les appareils numériques peuvent y contribuer.
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