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lundi 26 mai 2014

Audiences TV et temps libre


Comment expliquer les variations globales d'audiences de la télévision ?
Le mois de mars 2014 a vu les audiences de la télévision en France baisser significativement par rapport à mars 2013 : 14 mn de moins pour les plus de 4 ans, 17 mn de moins pour les fameuses "ménagères de moins de 50 ans" (Source : Médiamétrie). Explication donnée communément : la météo, mars 2014 fut un mois d'hiver doux, donc défavorable à la fréquentation de la télévision.

La météo ? L'environnement concurrentiel de la télévision, c'est le vrai monde, l'ailleurs, le temps qu'il fait. "Parlez moi de la pluie et non pas du beau temps, le beau temps me dégoute et m'fait grincer les dents, le bel azur me met en rage", chantait George Brassens (1960). La télé approuverait.
S'il fait beau, les téléspectateurs prennent l'air, ils sortent. Ils se dé-programment. Car leur vie est très programmée. Par les horaires de travail, les horaires scolaires, les horaires des magasins et les rendez-vous divers ; il en pleut des rendez-vous : pédiatre, coiffeur, parents d'élèves, garagiste, co-propriété, etc. Et puis les fêtes et célébrations de toutes sortes...
La société des loisirs n'est pas une société du temps libre, au contraire. La liberté de l'emploi du temps y a été limitée, aliénée.

La télévision cherche à programmer ce qui reste de liberté, à s'intégrer dans les emplois du temps, à s'y faire une place, régulière : il y a des applis et encore des magazines pour cela. Avec ses grilles et ses chaînes, la télévision traditionnelle se nourrit de la liberté du téléspectateur ; celui-ci s'acharne à reconquérir sa liberté avec le numérique : délinéarisation, VOD, streaming, enregistrement pour différer la consommation, binge viewing...
Une météo clémente libère le téléspectateurs des chaînes et des grilles de la télé. Quelques degrés... de liberté de plus.

lundi 7 octobre 2013

Lire la presse, c'est [pour ] faire : loisirs créatifs, déco, bricolage, cuisine, achat

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La presse constitue une catégorie générale confuse : catégorie juridique et fiscale aux contours précis, certes, catégorie matérielle assortie d'un modèle économique spécifique, certes, mais ce sont là des catégories ignorant l'usage. "Lire", "consulter", "feuilleter", disent les études pour définir audience et lectorat. Faudrait-il rajouter "faire", le terme "faire" permettant de ne pas avoir à distinguer entre travail et loisir, à démêler les constituants de ce "travail à-côté" (s'agit-il d'économie non marchande, d'auto-consommation) ?
Car que font les lecteurs avec les magazines qu'ils achètent ? A quoi leur servent-ils ?
Ne pourrait-on catégoriser les titres de presse selon les usages qu'ils suscitent, guident et accompagnent, selon l'activité à laquelle ils contribuent (les lecteurs sont des "actifs") ? On pourrait ainsi tenir compte de l'engagement pratique des lecteurs - en est-il d'autres ?

A parcourir les statistiques de la presse grand public publiées au cours des dix dernières années, une catégorie d'usages émerge : la catégorie pratique, celle des titres utiles pour faire et pour acheter. Il s'agit essentiellement de magazines, de publications qui font passer à l’acte (faire), et à l'acte d'achat.
Quel actes ? Bricoler, tisser, coudre, cuisiner, recycler, tricoter, encadrer, décorer, réparer, photographier, restaurer, crocheter, aménager, récupérer (upcycling), collectionner, configurer, échanger, jardiner, broder, ranger... et, toujours, créer. Ce sont, tout à la fois, des travaux domestiques et des loisirs (semi-loisirs ?), la plupart ont lieu à la maison et, souvent, pour la maison, pour la famille, les fêtes traditionnelles, les enfants...

On dénombre ainsi 1 100 titres centrés sur les loisirs créatifs, 350 sur le jardinage, 170 sur le bricolage, 800 sur la cuisine, 900 sur la décoration (maison), entre autres ; il faut encore y ajouter le maquettisme, les loisirs numériques, informatique, photo, etc. Cette presse montre comment "faire soi-même" ("do-it-yourself") ; didactique, elle énonce, pas à pas, un mode d'emploi, des recettes, des conseils, indiquant quel produit acheter, quel appareil utiliser, à quelle astuce recourir ("Système D", truc de grand-mère ou secret de professionnel), fournissant un patron, des fiches, des plans. Elle montre, décrit, illustre, explique des gestes ("500 gestes de jardinage", par Rustica). "Savoir tout faire" : en photographie, en plomberie, en électricité, en retouche beauté, avec tel ou tel logiciel... Le contrat de lecture de ces titres est sans ambiguité : il s'agit de "vie pratique" ("Déco à vivre")  et de création ("Noël Créatif", "Tricots créatifs") ; la publicité est partie prenante de la promesse.
De la lecture à l'achat, la distance est souvent franchie : ces magazines comportent presque toujours des guides d'achat (1 300 titres) : il faut acheter pour faire, et acheter le mieux possible. "Une question brico ? Une réponse produit", titre le hors série de "Bricoler du côté de la maison" (hors série du 28 mars 2014).
  • Loisirs créatifs et bricolage sont a priori le refuge de la valeur d'usage, du plaisir, de "l'artisanat facile" (Feutrine) ; le métier, c'est la valeur d'échange, le gagne-pain. Toutefois, la dimension valeur d'échange n'est jamais absente de ces pratiques qui permettent de faire des "économies". Parfois, cela peut aller jusqu'à Etsy ou Amazon Handmade...
  • La sociologie de ces pratiques permettrait une analyse plus fine des budgets-temps dans les familles (cf. Ménage, ménagère, manager) et permettrait de requalifier de nombreux titres classés dans la presse dite "féminine", catégorie faible qui mélange tout.
  • Cette presse des pratiques recourt à un large lexique technique et, par conséquent, à des actes de langage qui peuvent faciliter un ciblage en ligne précis, discriminant (souvent les termes technique sont expliqués (cf. "Debuter en couture", HS de Home Solutions de Oracom SA, mai 2014). 
  • La presse renoue avec son histoire : en 1831, aux débuts de la presse grand public, Émile de Girardin lançait le Journal des connaissances utiles (sous-titré Recueil encyclopédique de la famille). Petites choses (Little Things), dira-t-on plus tard  ! "Life's about the little things" proclame le site DIY lancé en septembre 2014, à New York.
  • Attention : la vidéo est un média concurrent, notamment avec YouTube (Google). Le how-to représente une partie importante et croissante de ses contenus (dont certains produits par des marques). Cf. "I want-to-do moments: from home to beauty". La presse doit apporter cette dimension éditoriale et publicitaire sur ses sites.
Source
Base MM (40 700 titres en novrembre 2018)
Ont été pris en compte pour cette analyse : les nouveaux titres et hors-séries publiés de 2003 à mars 2015 (plus de 15 000 titres grand public). N.B. A un même titre, peuvent être affectées plusieurs catégories, jusqu'à 4 ; par exemple : bricolage, décoration, guide d'achat.

Références

  • Florence Weber, Le travail à-côté. Une ethnographie des perceptions, éditions EHESS, 1989, 2009.
  • Philippe Coulangeon, Pierre-Michel Menger, Ionela Roharik, "Les loisirs des actifs : un reflet de la stratification sociale", Economie et statistique, N° 352-353, 2002). Voir, notamment, la notion de "semi-loisir".
  • mercredi 7 août 2013

    Socio-démo : ménage, ménagère, manager

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    Un ménage peut être défini comme un ensemble d'unités de consommation (UC) : dans cettte évaluation, un adulte compte pour 1, les autres personnes de plus de 14 ans pour 0,5, les personnes de moins de 14 ans pour 0,3. Par exemple, un foyer composé de deux adultes et deux enfants de moins de 8 et 11 ans compte 1 + 0,5 + 0,3 + 0,3 = 2,1 UC (échelle OCDE, recommandée par l'INSEE) ; cette échelle, qui succède à l'échelle dite d'Oxford, est critiquée pour sous-estimer le coût des enfants.

    Selon l'INSEE, un ménage est composé des personnes vivant dans la même résidence principale. La notion de ménage est indifférente aux liens de parenté ; le ménage peut ne compter qu'une personne. Pour appartenir à un ménage, les membres doivent faire "bourse commune" (contribution et partage).

    En 1982, l'INSEE est passé de la notion de "chef de ménage" à celle de "personne de référence du ménage", ainsi définie :
    "La personne de référence du ménage est déterminée à partir des seules 3 personnes les plus âgées du ménage. S'il y a un couple parmi elles, la personne de référence est systématiquement l'homme du couple. Si le ménage ne comporte aucun couple, la personne de référence est l'actif le plus âgé (homme ou femme), et à défaut d'actif, la personne la plus âgée".
    Même modernisée, cette définition rend mal compte de la réalité économique et culturelle, de l'économie domestique.

    Une journée moyenne en métropole, en 2010.  Source : INSEE, Layla Ricroch et Benoît Roumier, o.c.
    Quelle est la réalité de la vie des ménages ?
    On peut l'approcher par le budget-temps des membres d'un ménage. C'est l'objet du travail de recherche effectué par Layla Ricroch et Benoît Roumier (cf. "Depuis 11 ans, moins de tâches ménagères, plus d’Internet", INSEE Première, N°1377, novembre 2011). Comment évolue la répartition des tâches domestiques dans les ménages ? Le temps passé à la cuisine diminue, comme celui passé au ménage et aux courses. Les hommes bricolent moins et s'occupent davantage des enfants. Mais, surtout, principal résultat de cette enquête, les femmes assurent toujours la plus grande partie des tâches domestiques. Elles y consacrent moins de temps qu'avant, mais toujours beaucoup plus que les hommes (une heure et demie de plus). Notons toutefois, "l'invisibilité du travail domestique masculin" (cf. Florence Weber, Le travail à-côté. Une ethnographie des perceptions, Paris, editions HESS, 1989, 2009) et la notion, délibérément imprécise, de semi-loisir, rebelle au calcul (cf. Philippe Coulangeon, Pierre-Michel Menger, Ionela Roharik, "Les loisirs des actifs : un reflet de la stratification sociale", Economie et statistique, N° 352-353, 2002).

    Qui décide de quoi dans un ménage, de quels achats ? Qui est "Principal-e Responsable des Achats" (RDA, PRA) alors que le nombre de ménages comptant deux actifs devient la norme et que les femmes sont plus diplômées que les hommes (cf. INSEE, Diplôme le plus élevé obtenu en 2011, selon l'âge et le sexe) ? Quel achat fait l'objet d'une décision collective, négociée, "familiale" (problème d'attribution) ? 
    Pour l'essentiel, les femmes sont majoritairement responsables des achats domestiques ("main shopper") dont elles sont les principales prescriptrices et utilisatrices (FMCG, alimentation, etc.). D'après Kantar (Worldpanel, "Le shopper version homme"), dans 15% des cas, les hommes sont responsables des achats. Dès lors, en toute logique, les femmes ne sont-elles pas par défaut personnes de référence ? Si dans un ménage il y a des femmes, la plus âgée devrait être "personne de référence du ménage"... Pour le reste, la définition usuelle de l'INSEE s'applique (le plus âgé, etc.). Plutôt que de ménagère, ne vaudrait-il pas mieux parler de managers du ménage, voire même d'auto-entrepreneur, entrepreneur de soi-même (Michel Foucault) ? Ne parle-t-on pas parfois aux Etats-Unis des femmes comme "household CEOs", PDG du ménage ?

    En attendant que la terminologie épouse l'évolution des moeurs, et que l'appliquent les questionnaires de recrutement des panels et les enquêtes de cadrage, la télévision continue de vendre des cibles "ménagères". Désormais, on parle même de "ménagères numériques" : moins de 50 ans, responsables des achats et qui se connectent à Internet au moins une fois par semaine, selon Media in Life. Pourquoi moins de 50 ans, alors qu'un nombre croissant de femmes accouche après 35 ans (cf. INSEE) ? Pour l'étude de référence de la presse, One / Audipresse, est ménagère "la femme qui dans le foyer se définit comme telle" : mais quelle femme aujourd'hui se définit comme ménagère ? Prudente, l'étude donne des statistiques pour chacune des trois catégories : ménagère, personne de référence, responsable des achats... 

    vendredi 27 février 2009

    Médias en miettes : la semaine des conjoints actifs


    On lit couramment que "les médias rythment la vie des Français". Inversons plutôt les termes de ce postulat qu'aiment à répéter les médias. La consommation des médias est règlée par les contraintes de la vie professionnelle et domestique, donc par le budget-temps des ménages.
    Pour s'y retrouver, voici une étude originale consacrée au budget temps des actifs analysé dans le cadre de l'unité familiale : "Organisation du travail dans la semaine des individus et des couples actifs : le poids des déterminants économiques et sociaux" (publiée par la revue Economie et Satistique, N° 414, 2008). Recherche effectuée, à partir de données INSEE, par Laurent Lesnard et Thibaut de Saint Pol. Les données (séquences d'activité) ont été collectées au moyen d'un semainier auto-administré dans le cadre de l'enquête Emploi du temps de 1999 (l'enquête a lieu tous les 10 ans, la prochaine aura lieu en 2009-2010).

    Objectif de l'étude
    Analyser la synchronisation et la désynchronisation des emplois du temps des couples. 

    Synthèse des résultats (du point de vue de l'analyse des médias)
    Résumée en quelques mots, la conclusion établit que la fragmentation des emplois du temps s'accroît comme la domination sociale. Les moins qualifiés cumulent et enchaînent les désavantages : fragmentation de la durée de travail, désynchronisation des horaires, faible contrôle de leur emploi du temps. Habituelle surdétermination des handicaps.
    De plus, l'organisation de la semaine, et sans doute de l'année de travail, déterminent les usages du temps libre. La progression de la bi-activité dans les ménages augmente la complexité globale de la vie familiale, de sa gestion. 
    Vies conjugales, vies conjuguées à l'imparfait des emplois du temps : horaires désaccordés et sociabilité partielle sont corrélés. Avec l'élargissment des plages d'activité et la dérégulation du temps de travail, les horaires atypiques se multiplient, surtout dans les services à faible valeur ajoutée. Comme l'organisation économique repose de plus en plus sur les services, donc sur le travail effectué au service de ceux qui ne sont pas au travail ("loisirs", commerces, etc.), les conclusions de cette étude sont actuelles pour longtemps. En filigrane, qu'est qu'un foyer média ?
    La durée de travail apparaît comme une variable insuffisante si elle n'est pas redressée par la structure des horaires conjoints. La "famille désarticulée", ou écartelée (selon le titre d'un ouvrage de Laurent Lesnard) a des horaires disjoints. Les conséquences sur la socialisation (sous-traitance de la "garde" d'enfants, divorcialité, etc.), sur la transmission et la formation du capital culturel s'en déduisent. 
    Les médias trouvent dans ces dysharmonies des occasions de se faufiler et d'occuper les moments vides, d'attente. Ils comblent les trous creusés par la dé-socialisation : médias bouche-trou, mobiles (portables, radio) ou immobiles (TV). L'enquête ignore le travail domestique : gageons que les observations quant à la désynchronisation s'en trouvent accentuées, les inégalités accrues.

    Du point de vue de l'analyse média, cette étude invite à ne pas s'en tenir à la durée comme seule variable pour le évaluer le temps de travail ; elle suggère de prendre également en compte la flexibilité, l'autonomie des emplois du temps (et donc, la double autonomie pour les couples bi-actifs, effet de l'homogamie) et l'évolution du temps conjoint (donc de l'audience du même nom). Travail et emploi du temps en miettes, médias en miettes ?

    Méthodologie 
    Elle pourrait inspirer certaines études média : sur les audiences conjointes d'un même média, ou de plusieurs médias,  sur les itinéraires dans la ville, les lieux de vie ou les points de vente. 
    • L'enquête est menée tout au long de l'année pour saisir la saisonnalité. 
    • Tirage aléatoire des foyers à partir du recensement. 
    • 6 396 semainiers (grilles). Taux de retour des semainiers auto-administrés : 80%. Pas d'écart observé entre répondants et non répondants. 
    • Recours à la méthode d'appariement optimal (Optimal Matching Analysis, OMA) pour confronter les rythmes de travail  des conjoints (en termes de séquences, comme l'ADN). Les auteurs ont publié en 2006 un article sur cette méthodologie empruntée à la biologie (article en ligne en avril 2009).  Cette méthodologie (séquences d'activité, OMA) est aussi mobilisée pour une étude sur "Le dîner des Français : un synchronisme alimentaire qui se maintient" (2006).