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jeudi 13 septembre 2018

Femmes en colère, journalistes révoltées

"Good Girls Revolt", Amazon Prime Video, octobre 2016, 10 épisodes de 55 minutes

Le statut des femmes dans les entreprises de médias fait la une des médias américains, depuis quelque temps (cf. Fox News et, dernièrement, CBS). Ce contexte (#metoo Movement) conditionne la réception de la série, renouvelle son "horizon d'attente", lui donnant une pertinence accrue. Harcellement sexuel ? Il en est aussi question dans la série, mais ce n'est pas l'essentiel. L'intrigue est d'abord de nature socio-économique : salaires (equal pay), carrières.
"Good Girls Revolt" met en série l'histoire de la révolte des femmes journalistes ; elles sont reléguées dans des rôles subalternes d'assistantes (research assistant, etc.) de leurs confrères masculins qui, eux seuls, même moins talentueux, peuvent accéder au titre de reporter ou de writer. Les femmes de la rédaction n'ont ni le titre, ni le poste, ni la rémunération, mais assurent la fonction.
Nous sommes en 1970, la révolte gronde dans la rédaction d'un prestigieux hebdomadaire d'information américain, concurrent de Time Magazine. La série se situe dans un cadre historique précis qui affecte les intrigues secondaires : présidence Nixon, Black Panthers, grève nationale de la poste (postal workers strike), départ d'appelés pour le Viet-Nam... Women's Liberation Movement dont les revendications émaillent la narration (colère de femmes dites "good girls").
Tout dans la série donne à voir la hiérarchie des pouvoirs dans l'entreprise de presse et notamment la séméiologie de l'espace (la répartition des personnels étages, l'ensemble étant organisé comme un panopticon), les gestes, le langage, la condescendance (ce qu'évoque le titre "good girl", on dit à un enfant "sois sage" : "be a good boy", "be a good girl") : tout ce qui est "workplace culture". La révolte se répand parmi les femmes, elles s'organisent, prennent une avocat et, enfin, la révolte, spontanée d'abord, aboutit à une action juridique contre la direction du journal (gender discrimination). L'histoire reprend l'ouvrage de Lyn Povich (Good Girls Revolt. How the Women of Newsweek Sued their Bosses and changed the Workplace, 2013) ; l'auteur fit elle-même partie des 46 révoltées de Newsweek en 1970.

Les femmes n'étaient pas mieux loties dans l'agence de publicité, si l'on en croit Mad Men. "Good Girls Revolt" contribue à l'histoire des batailles féminines et à l'histoire du journalisme américain. C'était l'époque des machines à écrire, du téléphone fixe et des notes prises sur un carnet. C'était aussi celle de l'accès difficile à la contraception, à l'avortement. Aujourd'hui la numérisation des salles de rédaction s'achève et le smartphone, les réseaux sociaux sont omniprésents. Pour le reste, c'est une autre histoire : la modernisation technique n'avance pas du même pas que les libertés !
La série invite à penser à ce qu'est le cœur du métier de journaliste, comment il change avec la distribution numérique, l'exploitation de données des lecteurs, l'intelligence artificielle, la vidéo, l'ampleur des fake news ? Quid de la place de la régie publicitaire dans l'entreprise de presse ? Une rédaction progressiste peut-elle accompagner une gestion conservatrice de l'entreprise ?
La série a été annulée (cancellation) par Amazon et l'on y a vu un effet de propagation de l'affaire Weinstein de harcellement (Amazon Studios ayant été touché à son tour). Peut-être, mais que restait-il à dire, à délayer ? La concision d'une série est une qualité.


Références
Pierre Bourdieu, Luc Boltanski, "Le titre et le poste : rapports entre le système de production et le système de reproduction", Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1975, N°2, 1975, pp. 95-107.

Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception, Paris, Gallimard, 1978, 335p. Index

mardi 6 mars 2012

TV américaine. N°13. Lancement d'une série. De Glee à Smash

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Production des studios Universal (Comcast NBC) et de DreamWorks (Steven Spielberg), la série "Smash" (43 mn sans les messages publicitaires) est diffusée par le network NBC, en fin de prime time, le lundi à 22 H (ET). C'est l'une des nouvelles séries phares de la saison 2011-2012. L'audience du pilote était considérée comme excellente (11,5 millions de téléspectateurs, 3,8% de taux d'audience, 10% de part d'audience), les diffusions suivantes obtinrent des audience moins nombreuses ; en revanche, la dernière en date (cinquième épisode), est en hausse (7,9 millions de téléspectateurs), bien emmenée par "The Voice" (16,7 millions de téléspectateurs). La chute d'une émission à l'autre est toutefois bien forte.

Lundi musical
NBC recourt à une stratégie de programmation classique pour un lancement en cours de saison. Dans la grille du network, "Smash" a été placée dans le sillage de "The Voice" (lead-in, diffusée à 20H, ET), les deux émissions visant la même cible primaire : 18-49 ans. "The Voice" devrait accumuler de l'audience pour "Smash" (piggyback) qui, dans la grille, précède les informations locales ; de son succès d'audience dépend en grande partie l'audience locale des stations du network.
Avant son passage à l'antenne, l'émission a été diffusée sur certaines lignes d'American Airlines puis, gratuitement, en VOD sur iTunes, Vudu (Walmart), Amazon et, bien sûr, sur Hulu et NBC.com. Lancée début février 2012, 15 épisodes sont prévus avant l'été.
La chaîne a mis en place nombre de compléments numériques à partager par les fans de l'émission sur son site officiel NBC.com.

"Smash" se déroule dans le monde du show-business, le titre connotant la réussite exceptionnelle d'une pièce. L'intrigue tourne autour de la mise en oeuvre (financement, casting, etc.), pour un théâtre de Broadway, d'un spectacle consacré à la vie de Marilyn Monroe, de DiMaggio (base-ball) à Kennedy (politique).
L'émission exploite le filon télévisuel des crochets et concours "musicaux", terrain défriché par "American Idol" (Fox, 2002) et "The Voice" (version sans script, unscripted), par "Glee" (version scénarisée). Les chansons en constituent des temps forts et significatifs, tout comme dans "Glee". Elles donnent le ton et contribuent au portrait des personnages. Elles assurent une fonction descriptive.

L'Amérique au miroir de Broadway
Broadway représente un pan essentiel de la scène théâtrale et musicale américaine : plus de 12 millions de spectateurs en 2011 à New York pour une quarantaine de théâtres, à quoi s'ajoutent les tournées, les plus petits théâtres dits Off-Broadway. Plusieurs acteurs clés de "Glee" viennent de Broadway (Darren Criss, Lea Michele, Matthew Morrison, Jonathan Groff). A propos de Broadway : on pourra écouter l'émission de Laurent Valière, "42e Rue", sur France Musique, le dimanche matin).



Au-delà de ses apparences d'universalité, la série, cherchant la complicité du public américain, mobilise sans cesse des références et allusions à la culture américaine la plus quotidienne et la plus traditionnelle. Exemple (4e épisode) : Karen, "midwestern beauty", personnage central de la série, "montée" à New York pour faire carrière, retourne au pays chez ses parents le temps d'un week-end pour assister à une fête amicale ("Baby shower") ; elle interprète pour ses amies d'enfance une chanson country, hymne à la vie en province, qui en revendique tous les traits ("Redneck Woman" de Gretchen Wilson) aux antipodes de la vie à New York (les paroles opposent Victoria's Secret à Walmart, le Champagne - taste - à la bière -budget -, etc.). Trahison de la middle class d'origine (country girl ; on peut penser à Sheila, "petite fille de français moyen", tube de l'été 1968) ? Rêve de mobilité sociale par le show biz ou le sport, comme dans "Glee". N.B. L'actrice qui joue ce rôle, Katharine McPhee, elle-même passée par "American Idol" est un produit de cette mobilité. Dans l'émission, seule l'intrigue, d'ailleurs fort simple, est universelle ; en revanche, les descriptions sont méticuleusement américaines.
Quelle pourra être la réception par le grand public français de cette émission tellement américaine (diffusion par Orange et TF1 en VOD) ?


Rappel : études de cas sur la télévision américaine 

N°1 Station contre network                                                         N°2 Fox change d'affiliée
N°3 Question de couverture                                                         N°4 Pour network, le local compte
N°5 Syndication : le talent d'Oprah, le poids du local                    N°6 Lancement d'une chaîne
N°7 Une émission, deux écrans                                                    N°8 Stratégie de syndication
N°9 Un network prend le taxi                                                      N°10 Réglementation : son de la pub TV
N°11 TV à la station service                                                         N°12 Networks hispanophones

Episodes de Smash à vendre sur iTunes

vendredi 22 mai 2009

Gran Torino makes our day


Il s'agit du film Gran Torino (sorti en décembre 2008 aux Etats-Unis, fin février 2009 en France), tourné à Detroit, au coeur de l'industrie automobile américaine (l'Etat de Michigan a mis en place des incitations fiscales pour les tournages).
Que voit l'Amérique d'aujourd'hui dans ce film qui parle de celle d'hier, de son Histoire. Que voient les spectateurs français ? Un film réduit à une histoire ? Un film n'est que ce l'on "reçoit". Tout ici invite l'étranger au contre-sens. La banlieue américaine n'est pas la "banlieue" française, etc. Ce film est tellement américain que la plupart des Français ont dû voir (et aimer) un autre film. Lequel ? Quel film ont-ils construit à partir de leur propre expérience, de leur propre Histoire ?
  • La fin d'un monde. Le personnage principal est un ouvrier, d'origine polonaise, ancien combattant de la guere de Corée, retraité de l'industrie automobile américaine (Ford). Américain du Midwest, de ceux qui ont "fait" les Etats-Unis (les guerres plus ou moins coloniales, les "belles américaines", etc.) et que l'Amérique a faits (patriotisme commercial -"Buy American Act" - christianisme, petite maison de banlieue avec pelouse, pick-up, etc.). Ses rituels mis en scène : la bière sur le porch, le cooler où l'on puise, la pelouse que tond son propriétaire, la rhétorique ritelle d'agression jouée, politiquement très incorrecte, forme euphémisée, acceptable, de l'acceptation du melting pot. Du sport à la télé. Lecture désabusée et sceptique du quotidien, partagée avec son chien. Téléphone qui sépare.
  • Tout métier fait un homme et ses vertus. L'usine et la société de services ne font pas les mêmes hommes. Habileté manuelle d'un côté, carnet d'adresses et téléphone de l'autre. Un fossé culturel sépare ces générations en conflit. Les nouvelles générations de la famille sont intéressées, sans intérêt pour lui, à la recherche d'un avantage pécuniaire. Le personnage négatif est une adolescente, téléphone portable greffé aux doigts, mâchonnante, toute à sa suffisance entretenue par les parents.
  • A la fin de sa vie, la grâce touche ce retraité sous la forme de voisins venus d'Asie. Cette famille traditionnelle "étrangère" vit selon les vertus américaines d'autrefois, neighborliness. Voisin à qui il peut fièrement transmettre ses outils et ses tours de main. Son héritage, son capital (humain). C'est à eux que reviendra l'automobile, la Gran Torino Sport (sortie en 1972), exposée et astiquée sur le driveway, chef d'oeuvre de sa carrière mécanique. La Ford Torino, muscle car, qui donne son titre au film a été beaucoup vue aux compétitions automobiles NASCAR mais aussi dans la série Starsky & Hutch. C'est un véhicule populaire, une légende américaine aussi. Inconnue en France.
  • Ce film monte et montre en 116 minutes les éléments d'une ethnographie du changement social. Film du déclin de l'industrie automobile américaine, de la fin de la culture ouvrière. Suite de clichés, révélateurs d'un environnement culturel qui se défait (Cf. M. McLuhan, From Cliché to Archetype). Le film montre aussi, de manière juste, le réseau des interactions entre voisins et le réglage progressif de l'économie non marchande qui s'institue entre eux (don, contre-don).
  • Pour se convaincre de l'irréductible américanité de ces images, essayez de traduire en français : "Sitting on his porch, he pulls a beer out of the cooler".