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dimanche 10 décembre 2023

Foucault : on présente ses restes philosophiques !

Michel Foucault, Le discours philosophique, Edition établie, sous la responsabilité de François Ewald, par Oracio Irrera et Daniele Lorenzini, Hautes Etudes / HESS, Gallimard, Seuil, 310 p.,  Index des notion, Index des noms

"Depuis quelque temps déjà - est-ce depuis Nietzsche, plus récemment encore ? - , la philosophie a reçu en partage une tâche qui ne lui était point jusqu'ici familière : celle de diagnostiquer. Reconnaître, à quelques marques sensibles, ce qui se passe. Détecter l'événement qui fait rage dans les rumeurs que nous n'entendons plus, tant nous y sommes habitués. Dire ce qui se donne à voir dans ce qu'on voit tous les jours. Mettre en lumière, soudain, cette heure grise où nous sommes. Prophétiser l'instant."

Voici le début de ce texte inédit de Michel Foucault, retrouvé dans ses archives déposées à la BNF. Le texte aurait été écrit en 1966, l'auteur avait alors quarante ans. 1966 est l'année où il publia Les Mots et les choses, qui sans doute précède ce texte, c'est aussi l'année où il participa avec Gilles Deleuze à l'édition en français des oeuvres complètes de Nietzsche chez Gallimard. On notera d'ailleurs les références nombreuses à Nietzsche dans le texte de Foucault (seul Descartes est cité plus souvent). Mais, prudence, car Michel Foucault n'a jamais publié ce texte pourtant presque terminé (il ne s'y trouve que peu de modifications, d'hésitations...). Pourquoi ? On ne le saura pas.

Quel est le rôle "actuel", tel que l'on pouvait le percevoir en 1966, de la philosophie ? Notons que l'ouvrage comporte deux types de notes, celles de l'auteur, bien sûr, mais aussi celles de nature historique, qui sont celles, modernes, de ses éditeurs (2023). Le discours philosophique doit être distingué du discours scientifique, note d'emblée Michel Foucault, et c'est cette irréductibilité du discours philosophique aux discours scientifiques qui l'oblige à parler du sujet. Cela étant admis ("A la différence des énoncés scientifiques, ceux de la philosophie ne sont donc pas séparables du maintenant de leur formulation"), il reste à démontrer la spécificité du discours philosophique, et sa différence avec le discours littéraire mais aussi avec le discours quotidien (le "bavardage" heideggerien ?). 

"Le rôle de la philosophie est de chasser du discours quotidien tout ce qu'il peut avoir de naïf, d'ignorant de ses propres conditions, par conséquent d'illusoire et d'inconscient". Le philosophe tient donc un discours "savant" mais pas un discours de savant, et l'épistémologie aurait sans doute beaucoup à redire à cette distinction. Le discours philosophique rompt avec le discours du quotidien, par conséquent avec le discours des médias. "Cette discipline de l'archive-discours, qui traite de l'archive comme forme des lois de l'inscription, de la conservation, de la circulation des discours, et qui traite des discours comme positions réciproques des énoncés dans l'espace de l'archive - cette discipline, on peut l'appeler archéologie".

Qu'est-ce qui fait que l'archive devient "discursivité" ? Michel Foucault en arrive à sa conclusion - provisoire  ? - qui déclare que "la discursivité, c'est la propriété de pouvoir être transformé en discours" (p. 249). Le livre s'arrête là, et les lecteurs n'en sauront pas d'avantage.

Les questions qu'aborde Michel Foucault ont aujourd'hui plus de soixante ans et il ne les a pas publiées : que comptait-il en faire ? Qu'en est-il aujourd'hui de cette archive-discours ? Son ampleur, son volume, sa variété se sont accrus, se sont même incroyablement multipliés. Internet lui donne chaque jour une dimension nouvelle : les moyens de la stocker (ChatGPT, Google Gemini, etc.) et d'y accéder évoluent considérablement. Alors, que reste-t-il, maintenant, des intuitions de Foucault ? Qu'en restera-t-il demain ? Je n'ai pas trouvé de réponse venant des philosophes en place qui ont peu commenté ce texte...


vendredi 20 janvier 2017

La presse automobile entre dans l'histoire par la nostalgie



En septembre 2010, le magazine L'Histoire publiait, avec Les Echos, un hors-série intitulé Le Siècle de l'automobile, qui, d'emblée, déclarait : "on croit fabriquer des automobiles, on fabrique une société". Ajoutons que l'on fabrique aussi une nostalgie. Marshall McLuhan, théoricien de la culture publicitaire, écrira que l'automobile est "l'épouse mécanique" de l'homme industriel (cfThe Mechanical Bride, 1951). "Belle oubliée", "Reine", Déesse"... Que de passion et de tendresse aussi dans la champ sémantique de l'automobile ancienne...
Voiture électrique, voiture sans chauffeur. On est loin aujourd'hui de la mécanique, de la manivelle, de l'euphorie de la Nationale 7 (Charles Trénet, 1955)... Plus la technologie se modernise, plus s'accroît la nostalgie. Effet de générations aussi : à chaque génération ses nostalgies et ses souvenirs automobiles...
La nostalgie demande un recours croissant aux archives de la presse et des marques, à leur monétisation (photographies). L'automobile est toujours objet d'émerveillement et de passion, de luxe et de collection, de bricolage aussi. Tesla, déjà dix ans, nostalgie de l'avenir ?

L'histoire d'une marque appartient à l'image présente d'une marque, à son branding. Des marques automobiles sont devenues légendaires : la DS (décapotable dans The Mentalist), la 2CV (La Deuche a 70 ans rappelle Auto Plus Classiques en novembre 2018), la 4CV et leurs chevaux-vapeur, la 4L... cette dimension est présente dans de nombreux titres où l'on valorise la filiation des modèles nouveaux avec les modèles prestigieux ou légendaires anciens. L'automobile permet la datation d'une époque : "années DS", "années 2CV", titrent les magazines. Une automobile peut donner naissance à un mythe : la DS -déesse - (Citroën,1955), où Roland Barthes voit l'équivalent moderne des cathédrales (Mythologie, 1957). Même la Trabant (Allemagne de l'Est, 1958) a pu devenir voiture culte (trabbi) !

Logiquement, conjuguant culte et nostalgie, la presse magazine a lancé de nombreux titres et hors série consacrés à la célébration de l'histoire des automobiles et des marques : voitures de légende, voitures de collection, voitures fabuleuses... Acheter une marque (un nom), c'est aussi s'offrir une histoire, un patrimoine, une communauté : d'où l'importance pour une marque d'entretenir ce patrimoine (cf. Renault ClassicRenault Classic Car Club).
Nous distinguerons, arbitrairement, les magazines consacrés à une marque et ceux consacrés à un modèle plus ou moins ancien.

Approche par la marque
  • Marques de prestige : Porsche, Ferrari d'abord. La Vie de l'auto célèbre "70 ans de Ferrari"(janvier 2017) puis "EVO Ferrari 70 ans de V12" (juillet 2017), L'Automobile magazine, "La magie Ferrari"(HS de novembre 2010). Citons encore "Porsche, la fabuleuse histoire", HS de FLAT 6 Magazine, 9,9€, octobre 2015 ; "La Porsche éternelle", HS de L'Automobile magazine , mai 2012. RétroViseur, mensuel, 5,8 € HS "La saga Porsche", Porsche 911 - De 1963 à nos jours, HS de German Cars Magazine, août 2015. "Les 100 Porsche qui ont fait l'histoire" (HS de German Cars Magazine, décembre 2016, 6,5€). Evoquons aussi British Motors : "le magazine français des belles mécaniques anglaises"... Etoiles Passion. Les Mercedes-Benz d'hier et d'aujourd'hui, 6,5€, avril 2008 ; "Lamborghini Urraco P111, La belle oubliée", Rétro Passion, "Ferrari : 70 ans de course automobile", Sport Auto, 14,9€, mars 2017. "Jaguar, les modèles les plus emblématiques" (Sport Auto, février 2018, 14,9€.
  • Ou marques populaire, grand public : Chevronnés, le magazine des passionnés de Citroën, bimestriel, 5,9€), lancé fin 2013, avec la Traction, "reine éternelle", à la une en janvier 2017 ; Citroscopie Magazine. 100% Citroën-Panhard, 5,9€, bimestriel). RClassic ("le mag du losange sportif et collector", lancé en 2015, trimestriel, 5,95€), 4L magazine, "l'univers Renault 4", 4X4 Story, "le magazine de la Jeep" lancé en octobre 2011 (6,9€). "Spécial années 70", VW Power, HS Mai 2017. Le luxe et le prix n'expliquent pas tout de cette consommation certes ostentatoire mais aussi intime, miroir de la relation à l'automobile ! "100 ans de Citroën", hors série de La Vie de l'auto" (février 2019).
Approche par les modèles

"Ford mustang : 50 ans de Pony Car", HS de Sport Auto, (14,9€, janvier 2017)Deuches et méhari (le magazine de TOUS les passionnés de 2CV et dérivés), Planète 2CV (1998, relancé en 2003, 5,5€) et 2CV Xpert ("le satellite technique de Planète CV"), 6€, la DS (L'Auto Journal : "les années DS") en avril 2013, Echappement Classic, "DS Compétition & Route. 60 ans spécial anniversaire", les Dauphine Gordini, la Chevrolet Corvette (Big Block, juillet 2013), la Ford Mustang (Big Block, novembre 2012), Torque American Cars Magazine : HS "Spécial Camaro 1967-2017"(janvier -mars 2017, cf. supra), 6,5 € "la fabuleuse histoire". 100% Range Rover, "La Bible du passionné 1970-2015", 5,9 €, février 2015, "1948-2018 70 ans de passion Land Rover" (HS, Land mag supercharged, janvier 2018, 8 €), "Voitures cultes des années 70-90" (Youngtimers, lancé en juillet 2014), "Alpine. Le sang bleu 1955-2018" (HS, L'aventure automobile, mars 2018, 12 €), "Alpine. La fabuleuse histoire" (HS Auto Plus, septembre 2018, 14,9€), la Simca 1100 (HS,  L'Aventure automobile (octobre 2018, 14 €)...

Le cinéma participe à la célébration des automobiles, créant la légende et la notoriété de "belles américaines" (Robert Dhéry, 1961). L'automobile est un personnage (cf. le Ford Mustang dans "Un homme et une femme", Claude Lelouch, 1966, ou encore la Ford Torino, celle de la série Starsky & Hutch et de la NASCAR)...
Contribuent aussi à l'édifice de célébration, à l'hégémonie de la culture automobile, la couverture des rallyes, des courses et de leur historique (Monte-Carlo, 24 heures du Mans, courses de côte, cf. les HS "Le Mans" de Ouest France (mai 2015, 6,9 €), "Les instantanés de Monthléry1963-1970" par Echappement (avril 2015). Mentionnons encore la réactualisation : Rétro Course. L'actualité des courses de voitures historiques, "le premier magazine 100% véhicules historiques" (mensuel, 6,9€). La nostalgie s'alimente de collection : "4000 voitures de collections de 1900 à 1984" (HS de La Vie de l'Auto, juin 2015, 6,1€), voir "La traversée de Paris. Le musée à ciel ouvert" (janvier 2017, La Vie de l'Auto), qui s'affirme"le numéro 1 de la presse auto de collection". Voir aussi Rétro Passion Automobiles, "La voiture ancienne autrement". Classic & Sports Car, "Le N° 1 mondial des magazines de voitures anciennes" (5,95€, 2008), Gazoline : "vivre au quotidien la voiture ancienne" (1995), mensuel, 4,2 € ; carbu, " Le premier magazine 100% technique et restauration de l'automobile ancienne", lancé en mars 2009. Nitro, "L'univers de l'américaine depuis 1981", bimestriel, 5,8€ ; Auto Collector & Classic, Autoretro, mensuel, 5,6 € (sous-titre  : "Soyez moderne, roulez en ancienne !"), "Le n°1 de l'automobile de légende depuis 1980", Auto Plus ClassiquesMaxi Austin Le magazine des anciennes Mini (trimestriel, 6,9€) qui a publié un hors série Spécial 50 ans Mini (1964 - 2014), 9,9€, Mustang & Shelby Magazine (2013, trimestriel, 5,95€)... L'Authentique, la revue de le fédération française des véhicules d'époque, trimestriel, février 2018, 7€...
Et enfin, Passion 43ème ("Tout l'univers de l'auto miniature", bimestriel,  6,5€), le monde ancien des Dinky Toys..., Auto modélisme, "le magazine de la miniature automobile", avril 1995, 6,5€.
Cette accumulation, volontairement en vrac, de titres et de hors série, loin d'être exhaustive, témoigne du foisonnement et de l'actualité de l'histoire de l'automobile. Un marché de l'automobile ancienne s'est structuré, un champ ou un écosystème, avec ses guides d'achat, ses collectionneurs, ses manifestations, ses clubs, ses associations, etc.), ses fascicules, ses petites annonces, ses conseils de bricolage, ses musées, ses salons. Et surtout, sa presse segmentant des passionnés par milliers... La presse automobile, lie et mélange du passé plaisir et du présent utile. Elle rentre dans l'histoire en passant par la nostalgie. Les dernier nés : en juillet 2017, Auto Souvenir (5,95 €) met la DS21 Pallas en couverture, puis L'aventure automobile. L'histoire automobile du XXème siècle, (novembre 2017, 12 €), Automobile Verte (janvier 2018)...

Terminons cet inventaire désordonné avec "la petite auto", poème visionnaire de Guillaume Apollinaire, inaugurant, il y a un siècle, une "époque nouvelle" et une re-naissance Calligrammes, 1918 (Gallimard, 1965) :

    "Nous comprîmes mon camarade et moi
    Que la petite auto nous avait conduits dans une époque
    Nouvelle
    Et bien qu’étant déjà tous deux des hommes mûrs
    Nous venions cependant de naître"

Avec la voiture électrique, "verte", silencieuse, numérisée et sans chauffeur, les automobiles à essence ou diésel vont prendre un grand coup de vieux et devenir plus que jamais objets de collection et de nostalgie avec leur mécanique surannée (levier de vitesse, volant ramenés au rang de la manivelle qui lançait le moteur...). La nostalgie va prendre de la vitesse et Capital peut titrer sur "la voiture de demain" (HS, septembre 2018, 5,9 €), connectée, intelligente, propre... enfin !


*Mentionnons l'histoire refoulée de la Volkswagen, hitlérienne : issue du dessin d'un ingénieur juif dépossédé, attribuée à Ferdinand Porsche et Adolf Hitler, devenue Käfer, Beetle ou Coccinelle et inspirant la 4CV de Renault... Renault dont la collaboration avec l'Allemagne hitlérienne fut un moment peu glorieux de l'histoire automobile française (cf. le dossier de cette collaboration par Annie Lacroix-Riz).

mardi 27 septembre 2016

La presse et son droit voisin


Laurence Franceschini, assistée de Samuel Bonnaud-Le Roux, Rapport de la mission de réflexion sur la création d’un droit voisin pour les éditeurs de presse, Ministère de la culture et de la communication, Conseil supérieur de la propriété littéraire et artistique, Paris, 2016, 41 p.

Faut-il, pour la presse, mettre en place un droit voisin du droit d'auteur épousant l'évolution technologique comme cela a été fait pour la musique et l'audiovisuel (cf. La protection par les droits voisins, Code de la Propriété Intellectuelle) ? Fin 2015, la question est posée par la Commission Européenne qui demande aux pays membres d'examiner "la possibilité offerte aux titulaires de droits de délivrer des licences et d’être rémunérés pour l’utilisation de leurs contenus, y compris les contenus diffusés en ligne". Le travail de Laurence Franceschini et de Samuel Bonnaud-Le Roux contribue à la réflexion pour une réponse française en examinant le contexte juridique dans lequel ce droit peut s'inscrire. Laurence Franceschini est Conseillère d'Etat, elle a été nommée médiatrice du cinéma en novembre 2015.

Pourquoi des droits voisins ?
Laurence Franceschini justifie ainsi la nécessité de mettre en place des droits voisins pour les entreprises de presse : "Les droits voisins trouvant leur raison d’être dans l’investissement que les entreprises effectuent, la question de leur instauration au bénéfice des éditeurs de presse se pose compte tenu des investissements qu’ils réalisent et de l’utilisation du contenu de la presse liée au numérique."
Deux constats fondent cette réflexion :
  • D'une part, les entreprises de presse investissent pour la création de contenus originaux : rémunération des journalistes, salaires chargés, frais de mission, marketing (dont sites, applications, mesure, etc.). Le montant de cet investissement est aisément calculable ; il faut y ajouter l'évaluation de la prise de risque de l'éditeur. L'ensemble constitue un investissement à protéger.
  • D'autre part, ces contenus sont utilisables, et utilisés en partie par des entreprises du numérique qui en retirent divers profits, publicitaires notamment, sans compter la notoriété, l'image, la fidélisation, etc.
Les éditeurs de presse sont en droit de réclamer une rémunération pour l'utilisation de leurs contenus. Sont visés les agrégateurs, les plateformes numériques ainsi que les robots d'indexation (web crawlers) producteurs de panoramas de presse (dont le principe existe depuis très longtemps. (Cf. Naissance d'une presse européenne d'information politique).
Ce que changent la publication de la presse sur le Web et les outils numériques de collecte automatique, c'est la facilité de réalisation de tels panoramas ainsi que l'échelle élargie de leur diffusion (en extension, profondeur et complexité de ciblage). Il y a un indiscutable risque de destruction de valeur (destruction créatrice ?).

Le droit doit donc être adapté pour permettre à l'éditeur d'être rémunéré au titre d'une œuvre collective, au-delà du droit d'auteur. Quel est le métier de l'éditeur ? "Le métier d’éditeur consiste à créer une marque éditoriale", affirme le rapport de Laurence Franceschini. De cette définition, elle conclut qu'il manque un droit protégeant sans ambiguïté les investissements de l'éditeur et lui donnant du pouvoir pour agir, équilibrer les partenariats (vendre, négocier, percevoir une compensation, se défendre devant les tribunaux, etc.).
"Au regard de l’importance des investissements effectués par les éditeurs de presse, un droit voisin de l’éditeur, constitue la contrepartie de la reconnaissance de son rôle spécifique. Il serait logique qu’un tel droit fasse partie de l’actif immatériel de son fonds de commerce, puisse être valorisé, être l’objet de contrats et fonder plus efficacement une action en contrefaçon".

Résumons. Un éditeur investit pour créer une marque éditoriale. La protection de cet investissement demande l'établissement d'un droit voisin pour défendre cette marque. Intérêt économique et nécessité juridique se confondent.

L'objectif est-il d'unifier les droits voisins des médias, presse, télévision, musique ? Ce ne serait pas déraisonnable puisque l'économie et les technologies numériques tendent vers l'indifférenciation des médias : qu'il s'agisse d'information ou de divertissement, l'entreprise de presse produit de plus en plus de vidéo. Toute entreprise média consiste à créer une marque média : TF1, Le Monde, NRJ sont des marques média. On pourrait aussi parler de plateforme media ("One Global" dit l'ACPM qui fusionne plusieurs études). Omnicanal : web, mobile, applications, PDF, papier, e-commerce.
La reconnaissance de droits voisins est d'autant plus urgente pour la presse que les contenus des médias sont de plus aisément désagrégeables, atomisables, dispersables et réagrégeables. La plupart de ces miettes de contenus sont désormais mesurables et participent de la puissance totale d'une marque média : il y a réagrégation par la mesure.

Notons encore quatre points :
  • le droit voisin ne doit compromettre ni la liberté de l'information ni le droit de citation.
  • le droit du producteur de base de données (donc de DMP ?) n'est pas différent et relèverait de ce même droit voisin. 
  • la question des archives pose celle de la durée s'appliquant au droit voisin. 
  • ni la durée ni la périodicité ne constituent plus des caractéristiques distinctives des médias (cf. binge reading comme binge watching, consommation de la presse à l'article sur le principe de la VOD).
N.B. Le rapport évoque les exemples belge, allemand (Leitungsschutzrecht : le jugement du tribunal de Berlin est donné en annexe, en allemand) et espagnol de mise en place de dispositifs législatifs s'apparentant au droit voisin.

jeudi 8 septembre 2016

Il n'est d'audience que mesurable


La mesure fait l'audience : il n'est d'audience que mesurée ; c'est la mesure qui construit l'audience des médias, jouant ainsi un rôle primordial sur le marché des médias et de la publicité. 
La mesure fonctionne de facto comme un agrégateur. Loin d'être pure observation, elle est construction technique, statistique ; elle a ses outils : audimètre, questionnaire, taggage, cookies, PPM, panel, reconnaissance facialeetc. Consensuelle et certifiée (CESP, MRC), la mesure est fondatrice du contrat commercial liant acheteurs et vendeurs d'audience. Une audience non mesurée s'avère une contradiction dans les termes.

Un média dès lors qu'il est numérisé n'en finit pas de multiplier et étendre sans cesse le nombre de ses supports de distribution et de réception en autant d'occasions de lire, entendre, voir... Seule la mesure comme Total Audience Measurement peut accomplir la synthèse de ces audiences dispersées, corriger des duplications, seule elle est en mesure de réaliser les agrégats "audience de la radio", "audience de la presse", etc.
Omnichannel, l'audience est désormais "une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part". Il ne saurait y avoir de définition définitive de l'audience ; par construction, l'audience est non finie : la mesure n'en finit pas, au gré des changements technologiques, de créer et déplacer des audiences (TV Everywhere, par exemple). Or, pour travailler, il faut arbitrairement arrêter les limites de l'audience, et, c'est le mesurable qui établit sa limite opérationnelle puisque seule l'audience mesurable peut être commercialisée. Quelle serait l'audience, provisoirement, non mesurable ? Peut-être celle, indiscernable, qui est trop atomisée (cf. Micro-moments, etc...), celle des applis mobiles ou celle qui n'est pas identifiable, pas attribuable (par exemple, les citations anonymisées de la presse par des journalistes de radio ou de télévision, proches du plagiat). Droit voisin ?

Les restrictions mises en place à une délimitation de l'audience mesurable se retournent bientôt contre les médias. Voici quelques exemples de définitions restrictives, arbitraires, qui ont pu faire obstacle au développement des médias :
  • audience de la télévision réduite au foyer TV, à la réception en direct ; cette définition, aujourd'hui bousculée, a fait manquer aux régies l'immense audience hors du foyer, par exemple, ou encore l'audience différée : il fallut des années pour inclure le différé dans la mesure des audiences (C3 et C7 ratings aux Etats-Unis). La mesure a finalement été débordée par les pratiques généralisées de différé et de binge viewing, de consommations poursuivies d'un appareil à un autre (resume...).
  • audience de la presse réduite à la période de référence ; dernière semaine pour les hebdomadaires, dernier bimestre pour les bimestriels, veille pour les quotidiens, exclusion des semestriels, toutes ces définitions ont tiré vers le bas les audiences de la presse, les ont appauvries quantitativement et qualitativement. L'espérance de vie d'un titre est supérieure à sa périodicité ; pour les lecteurs, un titre ne chasse pas l'autre. La lecture est seulement différée (archives). Certains titres ne devraient-ils pas vendre, comme l'affichage, de la publicité longue durée ? Enfin, quid des reprises en main ? Tout se passe comme s'il y avait une volonté de sous-estimer la puissance réelle (i.e. somme des GRP) de la presse...
Nouvelle évolution des territoires de l'audience, voici les réseaux sociaux devenus vecteurs de news, textes et vidéo. Nouvelles formes d'agrégation ou de captation de l'audience des médias ? Le modèle économique-même des réseaux sociaux les pousse à s'emparer de l'audience des médias, presse et télévision d'abord (cf. le document d'entrée en bourse de Facebook en 2012) : ils n'augmentent l'audience d'un média que parce qu'ils la détournent d'abord. Sorte de prestidigitation ! A qui attribuer cette audience ? Dans quelle mesure en rendre compte, audience cumulée ou durée de contact ?

mercredi 2 septembre 2015

Presse locale ou nationale ? Vers un média de transition numérique


"Local-to-national". En juillet, le groupe américain Gannett a annoncé la création d'un network d'information, USA TODAY Media Network. Ce  network est constitué par l'association de titres locaux (numérique et papier) provenant de 92 communautés (110 marchés de taille moyenne et petite, surtout) avec le quotidien national, USA Today.
La création de ce network mixte fait suite à la coupure en deux de l'ancien groupe Gannett (spin-off), en juin 2015 ; deux entitiés ont été créées : Gannett, d'une part, qui conserve le nom et le symbole boursier (CGI au NYSE), contrôle les activités d'information écrite; et TEGNA, d'autre part, qui rassemble la télévision (46 stations, un tiers des foyers TV américains) et des activités numériques (Cars.com, CareerBuilder, G/O Digital). L'objectif déclaré de ce spin-off est d'isoler cette partie du déclin des activités presse que l'on a observé au cours des dernières années. Eviter la contagion ? La télévision va bientôt connnaître ce que la presse a vécu.

Ecran Apple Watch de l'appli 
Gannett dispose avec ce spin-off d'une force de frappe éditoriale de plus de 4 000 journalistes aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne où il détient le premier groupe de presse régionale, Newsquest. Gannett n'étant pas endetté ("virtually debt-free") envisage des acquisitions d'autres titres de presse locale dans des marchés importants (500 000 à 3 millions d'habitants) et disposant notamment d'une présence universitaire, gage de modernité et de dynamisme.
D'emblée, le nouveau groupe Gannett met l'accent sur sa pénétration numérique ; tandis qu'il réduit la diffusion d'exemplaires papier du quotidien national USA Today, il assure l'adaptation de son format publicitaire video, Gravity, au mobile. Le groupe vient de passer un accord avec Taboola pour intégrer une fonction de recommandation des contenus. La stratégie est claire et déterminée : tout vers le numérique et le mobile en s'appuyant sur la notoriété locale et la réputation des titres dans leurs communautés.

Mise à jour, 14 octobre 2015 : Gannett rachète Journal Media Group (15 journaux et 18 hebdomadaires)

Alors que la presse souffre partout dans le monde et peine à rentrer dans le numérique, cette opération permet d'observer la tentative de transition numérique d'un grand groupe de presse américain. Déjà, il y a trente ans, Gannett avait révolutionné la presse quotidienne, recourant au satellite, à la couleur. Aujourd'hui, il faut désenliser ce média d'un lectorat âgé et lui redonner son dynamisme : "media that drive action, not passive consumption".  Pour autant, Gannett veille sur l'historique et passe un accord avec Ancestry pour la numérisation des archives de plus de 80 titres.
Local is National. One network, many voices. The voice of the nation. Autant de slogans proclamés à la une du site pour dire les atouts irréfutables du groupe de presse (USP), la puissance nationale de l'union des différences locales. Aux lecteurs comme aux annonceurs, Gannett propose une présence locale et nationale dont la précision géographique et socio-culturelle est assurée par une DMP associant first-party data et "reputable" third-party data (développement et traitement par la société norvégienne cXense). La DMP se veut l'outil de reconquête de générations qui ont la presse au bout des doigts (at their fingertips).
Quant au débat rituel sur l'opposition numérique / papier, il n'est même plus évoqué : l'information locale est numérique, le papier n'est qu'un support parmi d'autres (cf. ci-dessous), un vestige bientôt. Il faut décidément changer de nom : la "presse", ce mot vieux de cinq siècles, ne dit plus rien aux lecteurs du XXIème siècle, de même que la fameuse "galaxie Gutenberg" maintenant à des années lumières de l'appli du smartphone et de la montre.




Copie de pages du média kit (Gannett advertising kit, septembre 2015)

dimanche 16 juin 2013

La data mobile, avenir de l'e-mail ?

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On avait prédit la fin inéluctable du mail, au profit du SMS, des messageries et des réseaux sociaux. Déjouant les prédictions, l'usage du courrier électronique (e-mail) continue de croître significativement (+11,6% au premier trimestre 2013). Manifestement, le mobile lui a donné un nouvel élan.
Selon Experian Marketing Services, le mail est à son tour une activité majoritairement mobile, tout comme les réseaux sociaux. On consulte, on ouvre, on classe, on répond, on archive, on recherche depuis un support mobile, tablette ou smartphone. L'archivage total est essentiel avec son classement, son accessibilité et son outil de recherche.
Le courrier est ainsi devenu l'écran le plus consulté (landing page, homescreen), le lieu où se mêlent courriers professionnels et personnels ; l'adresse mail est devenue un identifiant unique permettant de se connecter à un service. De plus, tout utilisateur de Facebook dispose désormais d'une adresse Facebook (du type cvbn@facebook.com). Selon une enquête de Toluna en Grande-Bretagne (1000 personnes, juin 2013), après la voix, l'activité (task) la plus fréquente sur un smartphone est le courrier, devant la photo et les réseaux sociaux, loin devant les jeux, la musique, l'information ou les achats...

Mis à jour le 4 juillet 2013
Les applis organisant la gestion du mail donnent lieu à des surenchères d'ergonomie. Mailbox (Orchestra) racheté en mars 2013 par Dropbox, en est la plus récente et la plus brillante illustration (cf. infra). L'enjeu est tel que Outlook (Microsoft), Gmail, Yahoo! Mail, Apple, chacun y va de sa réforme ergonomique. Yahoo! acquiert le gestionnaire de courrier et de contacts Xobni en juillet.
Reste le lancinant problème du spam : plus de la moitié du courrier reçu est non désiré, encombre, gêne, exige une gestion énervante, coûteuse. Reste aussi les usagers et maldroits et fatigants  : avec l'appli, respecter un savoir-vivre élémentaire, une étiquette est encore plus nécessaire et sensible qu'avec l'ordinateur (cf. l'étude de Sendmail et Myers-Briggs).

Mail payant ou gratuit avec publicité ? La gratuité triomphe, mais elle inquiète. Si le service est "gratuit", c'est parce que nombre de fournisseurs "lisent" les courriers afin de cibler les messages publicitaires qu'ils y affichent afin de collecter quantité de données privées. La demande de data accentue la pression en faveur de la gratuité. Certains rêveurs, toutefois, continuent d'imaginer un service public postal, universel et gratuit, lié à la boîte aux lettres (bal) traditionnelle et à son marketing (cf. le travail du GIE balmétrie : on peut certainement concevoir une mesure hybride du courrier publicitaire).

L'annonce de la mort du courrier était très exagérée. Toujours cette "tentation du prophétisme" qui conduit à raisonner en fonction de ce que l'on croit qui doit être et non de ce qui est observé et que l'on sait. Piège dans lequel s'enferre parfois le journalisme des médias dont le lecteur professionnel attend les oracles ; le cas Meeker semble relever du même piège, tellement séduisant.

L'appli Mailbox dans iTunes