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lundi 17 octobre 2022

Le côté juif de Proust

 Antoine Compagnon, Proust du côté juif, Paris, Gallimard, 2022, 425 p., Bibliogr;, Index, Table des illustrations

Proust était juif, puisque sa mère l'était, et l'est restée jusqu'à sa mort. Mais comment Marcel Proust vivait-il avec sa religion ?
Antoine Compagnon a mis à profit la période du confinement pour mener une enquête, publiée chaque semaine sur le site du Collège de France, dans les détails, concernant la réception de l'oeuvre de Marcel Proust, à partir de sa mort en novembre 1922.
Sont passés en revue tous ceux qui ont pu connaître Marcel Proust et en parlent, écrivent sur lui, en bien et en mal.
Nous noterons que Montaigne, dont la mère serait juive également, est souvent évoqué : Antoinette de Louppes aurait été marrane. 
De son côté, Albert Cohen notera les coïncidences entre la phrase proustienne et la phrase talmudique tandis que d'autres voudront n'y voir qu'un héritage paternel : le diagnostic des passions et le diagnostic médical. L'auteur de Belle du seigneur soulignera, lui, de son côté "l'apport juif" de l'oeuvre de Marcel Proust à la philosophie française.

Le livre suit les revues qui successivement, après sa mort, accueillent des textes concernant Proust et le judaïsme. En fait, c'est toute l'ambiance intellectuelle de l'époque que dépeint et reconstitue ce livre. Le livre se termine mais l'enquête, elle, n'est pas terminée, il reste des questions, des doutes, des découvertes à faire, note l'auteur. 

Ce livre est d'une grande qualité, matérielle d'abord : les illustrations très nombreuses et toujours pertinentes qui s'ajoutent au texte, la qualité des informations méticuleusement rapportées par l'auteur, donnent à cet ouvrage une dimension rare où la qualité des démonstrations, modestes mais bien conduites, s'ajoute à la perfection matérielle d'un texte facile à consulter, à parcourir. Voici un livre qui retiendra l'intérêt des chercheurs, spécialistes de l'histoire sociale, mais aussi des amateurs curieux de l'oeuvre de Proust et de sa réception. Superbe travail.

samedi 10 septembre 2022

Un siècle de vies en Allemagne : une micro-histoire majeure

 Sonja-Maria Bauer, Ganz normale Leute. Eine Familie und ihr Traum vom sozialen Aufstieg (1850-1950),  Verlag Regiolakultur, Heidelberg, Stuttgart, Basel, Ubstadt-Weiher, 230 Seiten, Quellen (227-229), 19.90 € ("Des gens tout à fait normaux. Une famille et son rêve d'ascension sociale")

C'est l'histoire d'une famille normale, de gens tout à fait normaux, emportés lentement dans l'ascension sociale, l'industrialisation, les guerres, le nazisme, la paix retrouvée. Une famille allemande, européenne, examinée dans les détails de ses mouvements : démographie, mobilité et immobilité sociales, économie du travail.

L'auteur(e) a accompli un formidable travail de recueil et d'analyse de quantité de documents concernant sa propre  famille. L'analyse est plutôt simple, en apparence du moins, ce qui rend ce travail de lecture agréable. Beau travail d'auteur donc. Pas de charabia inutile : l'auteur donne à voir le monde sans les lunettes sociologiques ou historiques habituelles, pour que l'on puisse voir le monde tel qu'il est, tel qu'il est perçu par la population à laquelle il appartient. Le confort et la rigueur de la lecture sont accrus par la documentation photographique de grande qualité et aussi par les résumés généalogiques placés à la fin du livre, en annexes ("Anhang" : "Übersicht über die Generationen", p. 217-222).

On peut tirer de multiples conclusions de ce travail minutieux. Mais surtout, d'abord, on y perçoit parfaitement la situation des femmes, fatiguées par les naissances multiples et le travail domestique. La mortalité infantile est très élevée et celle des mères aussi qui souvent meurent bien jeunes. Dommage que l'on n'ait pas ou très peu d'informations sur les situations médicales de ces familles et sur leur encadrement médical et religieux vécu. Leur destin semble difficile et l'auteur souligne qu'il est souvent mal perçu par les historiens de la société de l'époque ("die Rolle, die das Schicksal der Frauen und Kinder für die Familien der Zuwanderer spielte"). Affirmation essentielle de l'historienne.

L'auteur a travaillé sur sa famille, certes ; ceci pourrait constituer une objection méthodologique mais le sérieux, le volume et la finesse des observations historiques compensent largement les déficits - nécessaires - de la micro-sociologie, ou micro-histoire ("Mikrohistorie") mises en oeuvre. Très vite apparaît d'ailleurs la constitution d'idéal-types dans l'immigration dans les villes, ce phénomène majeur.

Voici donc un très beau livre d'histoire (et d'histoires !) dont la lecture approfondira les connaissances que nous avons de l'Allemagne de ce siècle (1850-1950). 

Bien sûr, on voudrait parfois en savoir plus : sur l'exécution de la population juive, à parti de 1933, par exemple. Quelles furent alors les réactions de la population ? Que pouvait-elle faire ? Qu'aurait-elle voulu faire ? Mais le saura-t-on jamais ? Et comment le savoir ? Histoire sociale impossible qui rend le secret bien gardé ! Et de connaître l'effet des bombardements de la ville de Stuttgart ne compense pas ! Mais tout cela fut la vie des Allemand-e-s de cette époque, de tous ces gens tellement normaux.

dimanche 31 octobre 2021

Archéologie du judaïsme en France, une histoire encore bien maltraitée

Paul Salmona, Archéologie du judaïsme en France, INRAP, Editions La Découverte, 2021, Bibliogr., Index, 176 p., 23 €

C'est, en fait, le livre d'un historien, Paul Salmona, qui dirige le musée d'art et d'histoire du judaïsme à Paris. L'archéologie du judaïsme en France remonte jusqu'à la Gaule romanisée. Son essor est dû aujourd'hui à "l'archéologie préventive" désormais menée en amont des travaux d'aménagement du territoire, soit environ 500 fouilles "préventives" chaque année. 
Qu'est-ce qui constitue le corpus étudié, accessible actuellement ? Car, d'abord, n'oublions pas : l'archéologie s'empare de ce qui reste d'une culture, d'une société mais elle oublie, omet forcément ce qui en a disparu, peut-être définitivement, mais peut-être pas... Qu'est-ce qui est fouillé en ce moment ? Des cimetières, des dépotoirs, des latrines, des bains rituels, des habitations, des synagogues...
 
Les juifs étaient répandus en Gaule romaine et le livre dresse un bilan de ce que l'on trouve et qui renvoie à la présence juive durant l'Antiquité et le Moyen Âge, notamment dans le sud  (Provence, Languedoc et Aquitaine). On trouve donc des éléments de culture juive à Lyon (Lugdunum), Narbonne, Arles, Auch. Les quartiers réservés à la population de religion juive sont présents en Alsace (Judengasse), à Perpignan, à Paris (synagogue), à Angoulême, à Rouen, à Lagny-sur-Marne, à Orléans, à Rouen (sous la cour du palais de justice), à Strasbourg ; on les trouve aussi à Montpellier (tout un quartier), à Mâcon, à Provins, à Châteauroux (cimetière), à Châlons-en Champagne, à Ennezat (Puy-de-Dôme)...
Comment expliquer que le judaïsme soit encore si peu abordé par l'institution scolaire ? L'auteur fait une comparaison avec le protestantisme et la révocation de l'édit de Nantes (1685), présente partout. Le constat est clair : l'enseignement est "bancal".  Le judaïsme est oublié par les grandes synthèses de Jules Michelet, Jacques Le Goff ou Marc Bloch (pourtant juif) ; le patrimoine juif est ignoré ou mal traité, les expositions rares : mais s'agit-il seulement d'une "forme de cécité" ?

Ce petit livre dresse le bilan d'un manque, d'un trou, dans l'histoire de la France. Ce déficit est à combler, assurément. Il y a du travail à effectuer, certes mais d'abord une révolution dans la pensée à effectuer.

mardi 14 janvier 2020

Les Polonais et la Shoah : une histoire sans fin ?


Sous la direction de Audrey Kichelewski, Judith Lyon-Caen, Jean-Charles Szurek, Annette Wierviorka, Les Polonais et la Shoah. Une nouvelle école historique, Paris, 2019, CNRS Editions, 319 p.

C'est l'histoire des personnes polonaises de religion juive, pendant la seconde guerre mondiale mais aussi après ce conflit.
Cet ouvrage fait suite à un colloque qui s'est tenu les 21 et 22 février, à Paris, à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) où ont manifesté, de manière hostile, des militants polonais catholiques et antisémites ; leurs propos ont été repris et amplifiés par divers médias antisémites polonais dont les hebdomadaires Gazeta Polska, Sieci et Tylko Polska ainsi qu'une chaîne YouTube, suwerenny.pl.
Ceci constitue l'introduction du livre et annonce l'ambiance.

L'ouvrage commence par une intervention de Jan T. Gross, Professeur de sciences politiques à NYU, auteur, en 2000, de l'ouvrage Les Voisins. 10 juillet 1941. Un massacre de Juifs en Pologne, ouvrage portant sur le meurtre de tous les Juifs de la bourgade de Jedwabne, à l'Est de la Pologne, par leurs concitoyens catholiques polonais (ouvrage publié en français par Les Belles Lettres, traduit et présenté par Emmanuel Dauzat, 2019, 214 p.).
Ensuite, vient un texte de Jean-Charles Szurek qui rappelle, entre autres, les dix années (1984-1994) du Carmel d'Auschwitz ou le progrom de Kielce (4 juillet 1946) : la responsabilité polonaise est claire même si le gouvernement polonais actuel tend à la diminuer voire à la nier. Car, comme le souligne le chapitre de Jacek Leociak sur la "naissance d'une école historiographique" qui veut établir la vérité : "l'extermination des Juifs s'est déroulée sur le sol polonais et en présence des Polonais". Les Polonais ne furent pas des témoins passifs des assassinats des Juifs polonais mais des acteurs aussi. Le livre se poursuit par la naissance de la "nouvelle école polonaise d'histoire de la Shoah" et le Centre de recherche sur l'extermination des Juifs créé en 2003, sa revue et ses recherches.
Ensuite, la seconde partie du livre traite des "Juifs dans la Pologne occupée". Première question : pourquoi si peu de Juifs ont survécu ?" Pour répondre à cette question, il est important de continuer à dénombrer les Juifs assassinés : "où, quand, comment, combien ?" L'inventaire des modalités d'assassinats est dressé, y compris l'assassinat par les "voisins". "Plus loin, c'est encore la nuit", affirme un travail publié en 2018 : la coresponsabilité polonaise est immense et, comme le conclut Jan Grabowski, elle est loin d'être encore correctement estimée. Le "choc narratif" est grand et, pour partie, à venir. D'autant que, ensuite, il faut bien prendre en compte l'extermination indirecte, la chasse aux Juifs ("Judenjagd")...
D'autres chapitres continuent. "Oswięcim avant Auschwitz" montre la préparation historique de la population juive comme population "allogène", la prédisposant au ressentiment de ses "voisins".
Un chapitre est également consacré à l'aide communiste au milieu juif, "du côté aryen" de Varsovie ; Juifs et communistes luttaient ensemble dans la clandestinité contre le nazisme et ses collaborateurs, et ce de manière plutôt laïque (contribution de Barbara Engelking).
Joanna Tokarska-Bakir propose un chapitre sur le progrom de Kielce qui a eu lieu, la guerre finie, le 4 juillet 1946, mené par les mêmes antisémites qui n'ont fait que changer de nom, dans la Pologne contrôlée par l'armée soviétique qui assiste, mais refuse d'intervenir.
Et après ? Le livre revisite le personnage de Irena Sendler une Juste polonaise qui sauva des enfants ou encore le personnage de Anna Langfus qui écrira trois romans sur son expérience de femme juive de Lublin (voir le livre de Jean-Yves Potel, Les disparitions d'Anna Langfus, Paris, 2014). Le débat se poursuit : les méthodologies sont comparées, et c'est là l'important bénéfice de cet ouvrage qui ne se clôt pas. L'évocation en fin de volume des "meutres de voisins au Rwanda et en Pologne" cherche à montrer un logique sociale semblable, à l'oeuvre en Afrique et en Europe.

L'ouvrage donne indiscutablement à comprendre mieux, plus complètement, la situation de la Pologne en proie depuis bien longtemps à l'antisémitisme. Depuis quand ? Les études mentionnées font percevoir une partie de cette histoire et son évolution et, qui aujourd'hui se traduit par la volonté politique du gouvernement actuel de les dissimuler.
Au plan scientifique, le livre indique des pistes de réflexion, analyse des résultats (les manuels scolaires publiés depuis la fin de la guerre, par exemple, sont examinés). Pourtant, que cela constitue "une nouvelle école historique", est bien sûr discutable car la méthodologie historique n'innove pas : les historiens examinent tous les faits, scientifiquement, c'est tout. Il n'y a rien de nouveau et c'est amplement suffisant et très convaincant.

Alors, la Pologne, le pire des pays en ce qui concerne l'antisémitisme, la chasse aux Juifs et leurs assassinats ? Pas si sûr : l'inventaire devrait être dressé pour toute l'Europe, et la France, par exemple, ne sortirait sans doute pas grandie des résultats de l'exercice. Le mystère reste quand même la persistance de comportements antisémites depuis des siècles : à qui la faute ?