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vendredi 23 mars 2018

Netflix : modèle économique. A propos d'une série coréenne sur les présidentielles


"Président" est une série coréenne qui traite des élections présidentielles, des primaires surtout. Deux classes de personnages sont suivis et mêlés par l'intrigue, l'entourage politique devant partager son pouvoir avec l'entourage familial du candidat. L'entourage familial du candidat est compliqué, bien sûr, série oblige (enfants adoptés, fils non reconnu). Le candidat est un père, sévère bien sûr, celui qui manque et celui qui décide, pater familias. La relation père / fils est au centre de l'intrigue, teintée de culture confucéenne. Quelle place pour l'épouse ; elle est Professeur d'université, née d'une famille riche, et ambitieuse... Conseillère du futur président, "première dame" ?
Les entourage politiques partisans sont dévoués et roués, carriéristes et un peu pourris si nécessaire : ne faut-il pas gagner à tout prix ? La réflexion morale rôde : peut-on faire de la politique sans avoir "les mains sales" ? Les partis politiques n'en sortent pas grandis.
En arrière-plan, dramatique, omniprésente, on perçoit l'histoire récente de la Corée depuis l'occupation japonaise : les dictature successives (Park Chung-hee, etc.), la tout-puissance économique et politique des conglomérats industriels (chaebols), les classes laborieuses surexploitées, les manifestations et insurrections étudiantes, leurs violentes répressions, les camps de travail, etc.). Dans les discours électoraux et professions de foi, le téléspectateur coréen saisit certainement beaucoup d'allusions politiques qui échappent aux téléspectateurs étrangers qu'apporte la couverture internationale de Netflix.
La série, reprise par Netflix, compte 17 épisodes ; elle a été diffusée en 2010-2011 sur la chaîne KBS - TV2. Le hasard (?) a voulu qu'en même temps soit programmée par une chaîne concurrente une série portant également sur l'élection d'une présidente ("Dae Mul", sur SBS).
L'importance des séries étrangères et notamment asiatiques (K-dramas) et hispaniques ne doit pas être sous-estimée : Warner Bros. a lancé DramaFever dès 2009, service de VOD consacré aux séries étrangères ("international televised content") qui aurait compté plus de 3 millions de téléspectateurs par mois... mais qui a été fermé en octobre 2018 par AT&T (après son rachat de Time Warner).
"Président" fait partie des séries conçues pour un  marché national auxquelles Netflix donne une nouvelle chance sous la forme d'un exposition internationale non anticipée (nous avons déjà rendu compte de telles séries : Rita, Argon, Misaeng, "When Calls the Heart, "Cheasapeake Shores", IRIS, White Nights, Midnight Dineretc.).

Quelles caractéristiques distinguent sur ce point Netflix des opérateurs traditionnels ?
  • Netflix s'avère de plus en plus pourvoyeur de fiction internationale, plurilingue (80 langues). Ainsi, Netflix occupe une position originale sur le marché de la fiction et du cinéma, c'est une sorte de monopole international. Exemple : en  Grande-Bretagne, les 16-24 ans regardent davantage Netflix que l'ensemble des supports de la BBC (cf. The Guardian).
  • Par-delà de publics nationaux monolingues qui ne supporteraient que la télévision nationale, Netflix s'adresse à une population non américaine, jeune, qui a pu bénéficier d'une éducation internationale (apprentissage de langues étrangères, stages à l'étranger, tourisme, etc.) et ce d'autant plus qu'elle a bénéficié d'une formation post-secondaire européenne (Erasmus, etc.). L'étranger ne la déroute pas, au contraire, et l'ouverture d'esprit international s'impose dans les formations et les recrutements. Les frontières culturelles s'estompent.
  • Au-delà de l'achat de l'acquisition de séries existantes, dont certaines ont parfois échoué lors de leur diffusion nationale, les productions nouvelles, exclusive, conçues par Netflix s'amortissent sur un marché de plus en plus large. L'idée qu'il faille adapter au public national les fictions étrangères en les tournant à nouveau s'avère, en comparaison, une solution fort onéreuse et ne vaut guère que pour le marché américain ("Homeland", sur Showtime, reprenant une série israélienne, "The Good Doctor" sur ABC, reprenant une série coréenne, "Jane the Virgin", The CW, s'inspirant d'une telenovela vénézuélienne,  etc.). A terme, Netflix finira par dissoudre les marchés nationaux dans un vaste marché international. Il ne restera aux acteurs strictement nationaux que la ligne Maginot des réglementations.
  • Les séries étrangères reprises par Netflix ont été conçues en visant une audience nationale, elles ne sont pas (encore) dépouillées des traits nationaux, gardant ainsi le bénéfice de leur étrangeté, pour les téléspectateurs. En revanche, les fictions financées dès l'origine par Netflix anticipent déjà des cibles supra-nationales. 
  • Le sous-titrage donne accès à un nouveau type de consommation, requérant un type différent d'attention visuelle que ne peuvent compenser des dialogues son incompréhensibles. Nouveau mix de perception audio-visuelle. Par conséquent, la question des langues devient essentielle pour Netflix qui connaît un besoin considérable de sous-titrage (des milliers de combinaisons de langues). Le sous-titrage est plus qu'une traduction, c'est aussi une adaptation : rendre compréhensible une série étrangère à une cible imaginée. Le sous-titrage doit emprunter aux techniques développées pour les sourds et mal-entendants. Traductions à mi-chemin entre ciblistes et sourciers.

lundi 27 mars 2017

Netflix et les 1300 clusters


"De gustibus non est disputandum", apprend-t-on à l'école : ne pas discuter des goûts. Maxime que pourrait adopter Netflix. Inutile de discuter ou critiquer les goûts, mieux vaut les admettre, les respecter, les suivre.
Finalament, Netflix considère que ce qui distingue les téléspectateurs, c'est moins leur appartenance socio-démographico-économique que leurs consommations télévisuelles. La sociologie relie en corrélations les consommations et les appartenances socio-démographiques, les unes et les autres déclarées, les unes expliquant les autres. Netflix n'explique pas mais se contente de prédire des consommations futures à partir de l'analyse des consommations passées, observées, récentes, d'où se déduisent des recommandations. Markovien.

Au-delà du jugement de goût : les mythèmes médiatiques
Prédire ou expliquer, ce n'est pas la même chose, soulignait le mathmaticien René Thom. Prédire a une visée opérationelle dont la validité est vérifiable à terme, expliquer a une visée spéculative, rarement vérifiable.
Pour effectuer ses anticipations, Netflix dispose des données provenant des choix et préférences de programmes effectués par ses millions d'abonnés, dans quelques dizaines de pays, pendant des années (dataset).
Netflix regroupe ces comportements en clusters de goûts ("taste communities"), plus de 1300, construits, découverts par des opérations de machine learning. Ces clusters sont rebelles à l'intuition première, spontanée (donc à la déclaration). Bien sûr, chaque abonné peut appartenir à plusieurs clusters : avoir regardé des westerns classiques et des soaps coréens (K-pop), des films avec Depardieu, d'autres avec Meryl Streep ou Jane Fonda, des séries où l'on cuisine...
Le machine learning déconstruit les productions télévisuelles et cinématographiques un peu à la manière dont Claude Lévi-Strauss déstructurait les mythes pour en découvrir les "grosses unités constitutives ou mythèmes" et la combinatoire. Chaque unité constitutive, dit Lévi-Strauss, "a la nature d'une relation", de "paquets de relations"...

La langue de Netflix, c'est la traduction
La personnalisation et la recommandation sont au bout de ces clusters, avec la langue des sous-titres et la localisation technique, dont la gestion du cache qui varie selon les ISP, les téléviseurs... Les combinaisons de langues peuvent demander jusqu'à 200 traducteurs pour traiter 45 langues d'une émission (le catalogue lui-même est publié en 25 langues). Pour paraphaser Umberto Eco, on dira que la langue de Netflix est la traduction, et ce sera de moins en moins l'anglais des native speakers.

Pour répondre aux besoins de sa programmation internationale, Netflix a été amené à développer une plateforme de traduction ("translator testing platform"). Netflix a donc son propre test de recrutement de traducteurs (Hermes) avec des questions à choix multiples pour calculer un score aisément. Les tests concernent la compétence langagière (notamment les tournures idiomatiques) mais aussi la maîtrise des aspects techniques du sous-titrage (timing, ponctuation, césure, etc.). Ainsi, Netflix, sans que l‘on n'y ait pris garde, est-il devenu l'une des plus importantes entreprises de l'industrie de la traduction dans le monde. Sans doute pourrait-elle un jour commercialiser ses services de traduction (à des MVPD, des éditeurs, des réseaux sociaux, des studios, etc.). Elle fait se rencontrer, sur sa place de marché, des traducteurs / sous-titreurs, d'une part, et des documents à sous-titrer (émissions, films), d'autre part. Alors que les vidéo regardées sur le web le sont souvent sans le son, le sous-titrage a un bel avenir, sous-titrage enrichi de notations culturelles adaptées à langue / culture cible et à la langue /cible /origine. Car ce que l'on ne comprend pas dans une émission étrangère, ce n'est pas seulement la langue mais aussi les allusions, les sous-entendus, les comportements et gestes symboliques...

Cette plateformisation donne à Netflix des airs d'Amazon qui commercialise sa plateforme logistique, son cloud computing ou Mechanical Turk, d'abord développés pour son propre usage... Netflix commercialiserait également sa technologie de streaming aux compagnies aériennes. Ainsi fait aussi The Washington Post (racheté par Amazon) qui vend les plateformes d'édition et de publicité qu'il a développées pour répondre à ses propres besoins.
Sommes-nous en train d'assister à une uberisation de la traduction ? Reste à Netflix à produire pour ses traducteurs des outils d'aide ou d'automatisation partielle à la traduction et au sous-titrage, tout comme les chauffeurs d'Uber utilisent son logiciel de facturation, sa cartographie...
Notons que YouTube a choisi une autre voie pour la traduction, celle du crowd-sourcing avec "Contribute translated content". On peut évoquer aussi une plateforme de recrutement (ressources humaines) comme celle de EasyRecrue...


Références

Pierre Bourdieu, Monique de Saint-Martin, "l'anatomie du goût" in Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 2, n°5, octobre 1976. Anatomie du goût, cf. Persée
Pierre Bourdieu, La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Editions de Minuit, 1979, 
Claude Lévi-Strauss, Librairie Plon, 1958, (Chapitre XI, "La structure des mythes")
René Thom, Prédire n'est pas expliquer, Paris, 1991

Cf. Variety, September 25, 2017


vendredi 10 juin 2016

Coupe d'Europe, Copa America : le foot s'invente une presse internationale



98 est en France un trimestriel de 116 pages, publié par le groupe Michel Hommel. Le magazine est cher : 9,9 € (16$ le numéro à New York). Mais, pour les fans, le football n'a pas de prix ! L'abonnement annuel français est vendu 29,9 €. Une version numérique est disponible au même tarif.
Le groupe Michel Hommel est surtout connu pour ses titres dans l'automobile et, dans une moindre mesure, dans l'histoire. 98 est sa première incursion dans la presse du football (le groupe publie déjà plusieurs titres de cyclisme).
98 est le parent français du magazine américain (Eight by Eight), nombres qui évoquent pour les Américains les dimensions du but (goal) sur un terrain de football : 8 pieds de hauteur. 8 yards de longueur.
"So, what’s with our name? The goalposts are silent witnesses to the most dramatic moments in the game"They stand 8 feet high by 8 yards long. Eight by Eight." En français, ce jeu de mots est intraduisible, alors on lui a préféré la référence à l'année 1998 : la Coupe du Monde qui se déroulait en France vit la victoire de l'équipe de France, battant l'équipe du Brésil en finale, 3 buts à zéro. 1998 fut une année Zizou (deux buts en finale). Le temps d'une Coupe, beaucoup de Français regardèrent le monde "les yeux dans les Bleus". Formidables audiences télévisuelles, de plus en plus féminines. "Le chiffre 98 est aujourd'hui devenu un symbole de réussite, de joie, de mélange des genres et de cultures, tout simplement d'unité". Heureux irénisme, notalgique !

Le numéro 1 de 98 se trouve juste à temps dans les kiosques pour le démarrage de la Coupe d'Europe de football et de la Copa. Le visuel est le même pour les deux éditions, France et Etats-Unis. L'événement fait le média.
Le magazine met au programme Paul Pogba, en qui il invite à voir le futur meilleur joueur du monde et l'avenir du football français ("l'avenir des Bleus" / "the future of France"). Le design du magazine tranche avec les habitudes de la presse sportive. Une ambition esthétisante est affichée que traduisent illustrations et charte graphique : dans son éditorial, Julien Bée, le rédacteur en chef pour la France, demande de mettre "l'illustration au service du reportage". L'ambiance visuelle du magazine est réussie, très BD, graffitti, tatouage. Le carcan de la page imprimée est souvent déstructuré, invitant l'œil à errer et mieux penser. Des graphiques de styles divers aident à voir et anticiper le Coupe : camps de base, villes hôtes, galeries de stars... La narration, l'écriture, en revanche, restent traditionnelles. Le foot peut-il enfin imaginer une écriture originale, à la fois technique et passionnée, adaptée à l'enthousiame qu'il suscite, écriture qui rompe avec les commentaires affligeants du type humour télévisuel et style exclamatif. Peut-être faut-il relire Antoine Blondin, journaliste sportif, héraut de tant de Tours de France. De vagues jeux de mots ne suffisent pas au plaisir des lecteurs de foot. Défi lancinant du journalisme sportif.
Si 98 propose des portraits de personnages (joueurs, entraîneurs, équipes), du people (l'affaire Benzema), il aborde aussi l'examen de l'architecture d'un stade (le Parc Olympique Lyonnais), parfaitement illustré. Et, pour la réflexion politique, il y a le superbe dessin de Sue Coe en fin de magazine, consacré à la Coupe du monde au Qatar (2022) : "plus de 20 ouvriers seront morts pour chaque match joué". Mais que diable, qu'est allé faire le football dans cette galère ? 
Ce magazine new-yorkais, lancé en 2013, a pour ambition déclarée de couvrir des clubs sportifs américains et européens, leurs joueurs, leurs entraîneurs. Volonté d'internationalisation servie par une double actualité : en même temps que la Coupe d'Europe, se déroule la Copa America qui célèbre son centième anniversaire. La Copa se joue aux Etats-Unis dont l'équipe est sélectionnée avec quinze autres d'Amérique latine ; pour la première fois, la Copa a lieu hors d'Amérique du Sud, rappelant que les Etats-Unis sont un pays hispanophone et que, à ce titre, le football (soccer) y est chez lui. 98 présente les étoiles de la Copa : Lionel Messi (Argentine) d'abord, puis Fabian Johnson (Etats-Unis). De plus, ESPN consacre plus de 300 heures à l'Euro UEFA. N'oublions pas non plus que le football féminin américain contribue beaucoup à la notoriété de ce sport aux Etats-Unis, l'équipe nationale étant championne du monde.

A quoi sert le football ? Les clubs sont désormais un enjeu majeur de l'économie internationale des médias et des loisirs, au titre du soft power. Faut-il en appeler au football et à la Coupe pour distraire, distraire d'une situation présente préoccupante pour de nombreux Français : crainte d'attentats, grêve revendicative, inondations : le football a-t-il  pour premier objectif d'être un opium pour le peuple ? Cette question mériterait de plus larges développements.
L'internationalisation de ce titre est l'une des premières d'une telle qualité. Prochaine étape, une édition chinoise ?


Sur le foot et les médias dans ce blogici

lundi 21 septembre 2015

La Chine est proche : magazine en chinois et en français


La Chine n'est guère visible encore en France. Pourtant, on nous avait prévenus, il y a longtemps : "Quand la Chine s'éveillera..." , prémonition attribuée à Napoléon, en 1816 ! Elle s'est éveillée. La France numérique a les yeux fixés sur la Silicon Valley et sur Apple, Google, amazon, Microsoft, Facebook... tandis que ces entreprises, elles, n'ont d'yeux que pour la Chine... Tout comme les studios de cinéma américains qui se mettent à produire en chinois (Warner Bros., par exemple).

Voici un magazine publié par l'Institut Confucius en France (孔子学院). Présent dans de nombreuses villes universitaires et régions françaises (Alsace, Bretagne, La Rochelle, Montpellier, Pays de la Loire, Nice, Paris, Poitiers, etc.), l'Institut, ouvert en 2004, a pour vocation l'enseignement de la langue chinoise et la diffusion des cultures chinoises à l'étranger, à la manière du Goethe Institut, de l'Institut Cervantès, du British Council ou de l'Alliance française... Le site de l'Institut, en 7 langues dont le français, se consacre à l'enseignement du chinois.

Comme ces instituts dépendent d'un organisme gouvernemental chinois (Hanban), on y a vu parfois des instruments de propagande du gouvernement chinois (cf.  Pierre Bonnard, "Soft power chinois : faut-il fermer les Instituts Confucius ?", Rue 89, 4 novembre 2014). Un universitaire américain, Marshall Sahlins, y a même dénoncé un danger pour l'université ("Academic Malware") !

Institut Confucius. Magazine en chinois et en français, trimestriel, 5,99 €, 82 p, dos carré.

Ce magazine luxueux dédié à la langue et à la culture chinoises est bilingue. Le numéro en cours, propose des articles sur l'architecture, l'urbanisme, les villages, la peinture, la langue (un idéogramme expliqué : dans ce N°4, 家 qui signifie famille, chez soi, valeur fondamentale du confucianisme), la préparation aux examens de chinois (HSK), etc. Pas de publicité mais un peu d'autopromotion.
Une application a été développée qui, pour l'instant, reste rudimentaire, se contentant de publier les numéros du magazine en anglais (PDF).

Alors qu'il existe une presse à finalité didactique pour les langues (allemand, anglais ou espagnol), une place prometteuse est certainement à prendre pour le chinois. Plusieurs publication se positionnent déjà sur ce marché : Magazine Chine (Chine informations) lancé en janvier 2014 est consacré à l'actualité et au tourisme. Planète chinois, publication adaptée depuis 2009 par le CNDP de The World of Chinese se positionne comme la "revue de tous ceux qui étudient le chinois". Signalons encore Chine sur Seine, revue publiée par le Centre culturel de Chine à Paris ou Prespectives chinoises, revue académique du CECF (depuis 1992).

Le marché des langues (traduction automatique, assistée par ordinateur - TAO, entre autres) devrait prendre de l'importance, suivant la mondialisation des échanges commerciaux, universitaires, scientifiques, touristiques. L'école préparant mal à cette mondialisation, l'autodidaxie doit y pourvoir. Les supports numériques mobiles sont sans doute des moyens essentiels pour cet apprentissage continu, tout au long de la vie. Quelle sera la place du magazine dans ce monde plurimédia ? Quelles synergies entre ces divers supports tant il semble que les supports numériques ne condamnent pas le papier (cf. Deutsch perfekt, magazine du Goethe Institut).

vendredi 20 février 2015

flow magazine ou le triomphe du papier


flow, pour l'amour du papier. Prisma Media (groupe Bertelsmann) a lancé en février 2015 un nouveau magazine sur le marché français. Vendu 6,95 €, bimestriel, il a été tiré à 160 000 exemplaires et compte 140 pages. Abonnement annnuel : 38 € (6€15 le numéro). En juin 2015, Prisma annonce 80 000 exemplaires vendus pour les 2 premiers numéros, dont 4 500 abonnements.

flow est déclaré "féminin" par l'éditeur. Il vise "les femmes de 35 à 50 ans, ouvertes d’esprit, positives, qui aiment la papeterie et la beauté des choses", selon les indications données à la distribution (Presstalis). Ciblage plutôt flou et c'est bien (l'analyse data dira l'écart entre le lectorat imaginé et le lectorat atteint). Le titre relève également, selon les taxonomies en cours dans la presse, de la catégorie des "loisirs créatifs".
  • Le modèle économique renvoie à une économie internationale de la presse : conception et recherche marketing (coûts fixes) sont amorties sur plusieurs marchés : Pays-Bas, France, Allemagne. Le concept a été mis au point aux Pays-Bas (groupe Sanoma). Une édition internationale est publiée en langue anglaise. Aux coûts fixes par numéro s'ajoutent des coûts de traduction (coûts variables). 
  • Publicité ? Un peu : Guerlain, Nuxe, Lancôme (4 de couverture). Promotion : des livres et un magazine des Editions Pisma. Et le shopping, format petites annonces avec adresse, photo ; carnet d'adresses en fin de magazine.
  • Le magazine comporte une forte présence numérique : tablettes, Web, Instagram, Facebook, Pinterest, Twitter.
  • La catégorie "loisirs créatifs" est féconde : en France, elle s'accroît d'une centaine de titres chaque année (nouveaux titres + hors séries) depuis 2005 (cf. infra, Base MM).
flow, c'est le triomphe du papier, des "amoureux du papier"

Le déclin du papier et de la papeterie s'accompagne d'un repositionnement. Bien sûr, les magazines ont une affinité naturelle avec les activités recourant au papier (patrons, carterie, décoration, cahiers, origami, coloriage). Si la modernité numérique lui substitue des écrans, cette modernité fait aussi de la papeterie un objet de luxe et de distinction, d'inutile beauté ; un même phénomène s'observe déjà avec la calligraphie et les outils d'écriture, porte-mine ou stylo à plume (cf. Le Stylographe, qui se veut "magazine de haute-écriture", lancé en 2002).
Par son aspect papier, flow se rapproche du scrapbooking : d'ailleurs, par exemple, le numéro de février de Passion Scrapbooking offre en cadeau "16 pages de papiers et étiquettes scrap". Voir aussi Passion Cartes Créatives (cf. le hors série de mars 2015 consacré au faire-part).

Nombre de titres nouveaux et de hors-série dans la catégorie "Loisirs créatifs"
2004-2014.  Source : Base MM (février 2015)
La partie éditoriale met l'accent sur une créativité personnelle d'apparence modeste, mise en œuvre à la maison, sans prétention ni frime, qu'il s'agisse de cuisine, de bricolage ou de crochet. Positionnement européen original que l'on peut rapprocher de Landlust en Allemagne.
flow connaît en Allemagne un grand succès que souligne et analyse l'hebdomadaire allemand Der Spiegel : "Magazin-Erfolg Flow".
La tonalité du magazine, son esthétique vont délibérément à contre-tendance. ("Flow wirkt wie ein Gegenentwurf zu modernen Medien", écrit Sebastian Hammelehle dans Der Spiegel). Le côté "loisirs créatifs" est parcouru comme un fil rouge par une interrogation lucide sur notre relation à la communication et aux technologies numériques : débrancher ? multitasking ? vitesse ? Les articles questionnent avec scepticisme les styles de consommations numériques : "L'instant plutôt que l'instantané", "Une chose après l'autre, SVP". On n'attend pas ces pages de philosophie, écrites à la manière d'Alain ("Les idées et les âges"), de H. D. Thoreau (Walden) ou de Tom Hodgkinson (cf. "Vivre autrement ? Quelle place pour le numérique ?").

flow pose de manière nouvelle - et implicite - la question de l'avenir de la presse. Si cet avenir semble presque exclusivement numérique pour l'information, il appartient certainement au papier pour les magazines de loisirs créatifs (cf. "Lire la presse, c'est faire : loisirs créatifs, déco, bricolage, cuisine",  "Loisirs créatifs : La Maison Victor, magazine professionalisant"). Ne perdons pas de vue que cette catégorie de titres représente près d'un cinquième de la nouveauté presse depuis dix ans, près de la moité si l'on y adjoint les magazines pour "faire" - et non seulement pour lire -consacrés à la cuisine, à la décoration, au jardinage et au bricolage.

samedi 23 novembre 2013

fricote, cuisine de la table au portable

La une du numéro 13 (novembre 2013)
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Beau magazine autour de la gastronomie.
Trimestriel, 132 p, dos carré
4,5 € ; 18 € l'abonnement annuel
Lancé à 50 000 exemplaires, en novembre 2010
Distribution Presstalis

"Fricot" est un bon vieux mot français (breton ?) qui désigne une viande en ragoût, un plat fricassé. Quant au verbe "fricoter", qui signifie d'abord cuisiner à feu vif, il peut connoter aussi des activités louches, parfois galantes.
Beau titre, à prendre au second degré, en contrepoint du sous-titre, L'Epicurien Urbain, que glose, au bas de la une : "food - design - photo - graphisme et bouche à oreille". Tout est dit si l'on observe que fricote, le titre, est manuscrit sans majuscule, tandis que le sous-titre, immédiatement au-dessous, est en capitales.
Positionnement rédactionnel intriguant, quand même. Epicure, philosophe végétarien et sobre, vantait l'ataraxie et une gestion prudente des désirs. Depuis Rabelais (je crois), on l'associe souvent aux plaisirs de la table ; il est vrai qu'il appréciait le bon vin. Déjà, il a donné son nom à un cigare cubain. En fait, le mot "épicurien" ne connote plus Epicure : l'épicurien d'aujourd'hui serait plutôt hédoniste. A chacun son snobisme : qui lit encore Epicure ou Lucrèce ? Quant à "urbain" : le lectorat escompté par ce magazine vit, mange et fricote dans les grandes villes : même countrytoute culture nouvelle vient des villes (il existe aux Etats-Unis un format de radio et un style "urban country").

Le magazine est "branché food". Food, comme fooding, street food, food douche, slow food, junk food, foodgasm, foodie... Il publie même un questionnaire d'auto-évaluation : "food attitude". fricote aborde la gastronomie et la cuisine sous un angle esthétique, en connivence constante avec la culture Web, c'est cela, sans doute, son côté urbain : la cuisine de l'époque numérique.
Le magazine est publié en deux langues ; la colonne de gauche, écrite en français, est traduite en anglais dans la colonne de droite. Bizarre. Quelle peut être la cible de ce bilinguisme, ni les francophones, ni les anglophones à qui une seule des deux langues suffit ? Extension à des lectorats peu francophones, touristes ? Didactisme ? Pourquoi traduire plutôt qu'écrire en anglais directement, improviser en anglais sur le même thème plutôt que transposer ?

A la une du numéro 13 (novembre 2013), le smartphone.
  • Cuisine mobile. Le smartphone, omniprésent à table, posé ostensiblement à droite de l'assiette, consulté à tout bout de champ. "Photo call", "Food art via instagram" : le magazine traite de l'habitude de partager un plat en ligne, d'une photo, Snapchat ou Instagram. Food snapping rituel, les réseaux sociaux, Facebook, Pinterest, Tumblr, notamment, relayent et prolongent le plaisir de la cuisine et du repas. Ce qui pose parfois des problèmes de droit d'auteur : dans certains restaurants, comme au musée, il est interdit de photographier. Mais le marketing reprend vite ses droits : une citation sur Instagram ou Pinterest, un snap peuvent amener des clients. Nouvelle urbanité.
  • Faire voir la cuisine. La photographie des assiettes (double cadre et marie-louise), celle des ingrédients et de la vaisselle mis en scène comme des natures mortes inspirent une esthétique gastronomique nouvelle (Fubiz.net a sa rubrique), esthétique que le magazine semble illustrer lorsqu'il montre des recettes en cours de réalisation, recommande des tables... Manet, Chardin à l'époque de la sensibilité et de la reproduction numériques : la photo avec le mobile fait "voir le voir"...
Signalons encore, dans ce numéro, "Deux mains à la une", interview de Jean Jullien (news of the times) avec d'incisives illustrations par l'interviewé. Et encore, une analyse des scènes de cuisine dans la série "Friends"...

lundi 23 septembre 2013

La langue française, avenir des médias français ?

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La langue française peut-elle constituer une "opportunité de marché", un avantage compétitif pour les entreprises françaises de média ? Certainement, écrit un analyste financier...

Le marché intérieur français de l'anglais
Les générations récentes et prochaines auront toutes été formées à l'anglais, plus ou moins bien, généralement depuis l'enseignement primaire, soit durant une dizaine d'années, au moins. Lorsqu'il s'agit de domaines professionnels et techniques (sciences, finance, médecine, technologie, etc.), l'essentiel de l'information des cadres et techniciens est déjà en anglais et leur compétence en anglais est souvent suffisante pour y accéder (compréhension écrite, passive).
Les universités, se pliant aux demandes du marché, proposent de plus en plus de cours en anglais. Phénomène accentué par les offres des universités en ligne (comme Coursera, qui, d'ailleurs, est en cours de traduction en chinois par Guokr -  果壳...). Sur le marché de l'emploi en France, nombre de profils de postes demandent désormais un "anglais courant".
L'anglais devient langue "professionnelle" sur des marchés où se rencontrent, en un dialogue - inégal -, des anglophones (native speakers) et des locuteurs qui n'ont d'anglais que scolaire. Ainsi, par exemple, Rakuten, entreprise japonaise, en s'internationalisant, est amenée à faire de l'anglais la langue de l'entreprise.
Pour le français, la bataille de la langue professionnelle internationale semble perdue.
Cette tendance globale affecte également la consommation de divertissement. Beaucoup, parmi les nouvelles générations, téléchargent et regardent des films et des séries en anglais, joignant l'utile à l'agréable, l'amélioration de la compréhension orale et le plaisir du média. Par voie de conséquence, la compétence générale de consommation média des nouvelles générations (compréhension orale, bilinguisme passif) est de plus en plus tournée vers l'anglais. Le "français langue des pauvres", fulmine Miche Serres qui appelle à la grêve de l'anglais.
En même temps, les autres langues européennes souffrent d'une sérieuse désaffection scolaire, même si elles acquièrent des bénéfices de rareté et de distinction (allemand, russe, notamment) que n'accorde plus l'anglais. Notons qu'en Chine, on réduit la part de l'anglais et retarde le début de son enseignement.

Industrie linguistique / ingénierie linguistique
Le Web est devenu une industrie linguistique. Les moteurs de recherche, le ciblage commercial reposent essentiellement sur l'analyse du lexique, la sociologie des mots l'emportant de plus en plus sur les socio-démos, ces dernières étant reconstituées à l'aide d'analyses linguistiques reposant davantage sur des statistiques lexicales que sur des études socio-linguistiques ou sémantiques.
Le ciblage fait appel au traitement automatique des langues naturelles (Natural Language Processing), la traduction automatique aussi (AI-complete problem) : parti du test de Turing, on arrive au "deep learning" que pratiquent Google, Facebook, Baidu et Microsoft. Indispensables à l'analyse des contenus des pages Web, des réseaux sociaux ("sentiment analysis"), ces techniques d'intelligence artificielle sont essentielles. A terme, l'abaissement des barrières langagières est probable sous le coup des entreprises qui ont fait de la traduction automatique une priorité. L'avenir du français se joue-il en Chine, aux Etats-Unis ? En Europe, seule la langue russe semble résister à l'hégémonie américaine, avec, par exemple, Yandex (moteur de recherche) et vKontakt (réseau social).

La francophonie est-elle un marché d'avenir ?
Autrement dit, verra-t-on, comme l'imagine l'étude Natixis (o.c. infra), se substituer les marchés linguistiques aux marchés territoriaux ?
On compterait 220 millions de francophones dans le monde (selon l'Organisation Internationale de la Francophonie qui définit comme francophone toute personne "sachant lire et écrire en français"). Les groupes média produisant des contenus en français pourraient en tirer profit : contenus de divertissement, d'éducation, entre autres, dès lors que ces médias se numérisent. Canal Plus, Lagardère, Vivendi, notamment, sont évoqués. On pourrait ajouter Dailymotion aussi, Orange... On mentionne la croissance d'une francophonie africaine, mais quid de la présence chinoise en Afrique ?
Un anglais appauvri, devenu une sorte de koiné, souvent à base de créolisations (spanglish, chinglish, 中式英语, singlish, denglish, franglais), peut-il fonder une consommation média mondialisée ? Manifestement, oui. En tout cas, le doublage y suffit (où l'on retrouve l'ingénierie linguistique). En revanche, le français comme l'allemand et le russe gardent des atouts dans le cadre de modèles médiatiques alternatifs au modèle hollywoodien. Mais ne s'agit-il pas surtout de marchés de distinction, plutôt que de marchés de masse ? Enfin, quel sera dans vingt ans le statut du chinois et des médias numériques chinois ?


Références
Organisation Internationale de la Francophonie, La langue française dans le monde, Paris, Editions Nathan, 2010, 384 p. Bibliogr, Index.
Natixis, "La francophonie, une opportunité de marché majeure", 11 septembre 2013.
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lundi 28 février 2011

Diplomatie par temps numériques

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Internet transforme la communication. A force d'être obnubilés par les médias traditionnels, qui, en comparaison, ne vont pas si mal, on en oublierait de regarder là où le numérique fait mal, radicalement, définitivement : l'organisation et la gestion politiques, l'éducation, l'administration, entre autres. Par exemple, la diplomatie.

Après les révélations de Wikileaks, les transformations politiques en cours dans le Maghreb et le Moyen-Orient offrent le spectacle navrant, honteux parfois, de l'inefficacité et des errements des activités diplomatiques. Faillite lisible ces jours-ci dans la plupart des médias.

Faut-il encore entretenir des représentations politiques croisées en des centaines de pays, y compris les pays européens ? Faut-il y maintenir les complicités et les connivences que cela implique nécessairement avec des dictatures, pourrissantes ou triomphantes ? Ce système régalien, avec ses protocoles archaïques et son théâtre, est cher, contre-productif et compromettant.
Internet, Web et télécoms autorisent une communication politique directe, complète, continue, multimédia, agile et transparente. Partage de documents, collaboration en ligne, assistance langagière (interprétation et traduction), archivage, classement : dans les entreprises, ceux qui gèrent des activités internationales savent travailler avec ces moyens.

L'influence de la France dans le monde n'est pas celle de ses ambassades : c'est celle de ces laboratoires, de ses entreprises, de ses produits, de ses armées, de ses lois ("des arts, des armes et des lois" !).
Quels outils de travail pour "l'action extérieure de l'Etat" à l'époque d'Internet ? Avec la mondialisation, est-il encore une action politique, économique qui ne soit extérieure, et, à tout le moins, européenne ?
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mercredi 3 mars 2010

Google, marque ombrelle grand public

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Le marketing de Google a quitté le terrain des spécialistes, des "geeks" pour devenir marque très grand public, traduisant l'évolution de la place d'Internet dans la vie quotidienne. Premier symptôme : Google est depuis peu rentré comme annonceur dans la publicité grand public (au Superbowl en télévision aux Etats-Unis, dans le métro en France, etc.).
Ajoutons deux symptômes, parmi d'autres, de ce virage.
  • Selon un sondage, Google serait avec Pampers (couches pour bébés, de Procter and Gamble) et Soupline (assouplissant pour machines à laver, de Colgate) en tête du classement des marques établis par Milward Brown en termes de confiance et de recommandation, classement qui vise à évaluer l'attachement aux marques. Position enviable entre deux grandes marques FMCG.
  • En même temps, chez les diffuseurs, cette semaine, un numéro spécial du magazine Dossiers de Micro revue (Lafont presse) est mis en vente (5,9 €, 132 pages). La revue fait sa une sur la gratuité, sur l'ampleur et la variété de l'offre Google ("des millions de services gratuits", "une mine de possibilités", "une foule de services" p. 18). Tous les produits Google grand public sont évoqués dans ce numéro : un éloge exhaustif sous forme de modes d'emploi. 
Google change de statut. Le moteur de recherche n'est plus sa seule référence. Google devient marque ombrelle abritant divers outils de communication courante (plans et cartographie, téléphonie, navigateur, diffusion vidéo, album photo, bureautique, librairie, courrier, traduction, etc.).
Quelles sont les conséquences prévisibles de cette manifeste stratégie de marque grand public ? Un tel changement n'advient pas sans calcul...
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dimanche 15 novembre 2009

Appauvrir ou enrichir ? Paradoxes de la traduction

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Google, et bien d'autres, proposent sur Internet divers outils de traduction instantanée. Gratuits. Tous simplificateurs et pour l'instant encore peu performants. Quels sont les effets d'une traduction probablement faible sur la gestation du texte d'orgine, à traduire, éventuellement, dans n'importe quelle langue (51 langues pour Google Translate, incorporé dans Google Docs) ?

Pour espérer une traduction la moins fausse possible, s'il ne peut recourir à un travail de traduction de qualité, l'auteur doit écrire son texte avec des mots simples (peu de syllabes), ayant une fréquence d'usage élevée ; il doit recourir à une syntaxe restreinte, à des phrases courtes, sans subordonnées, sans tournures idiomatiques... Ce sont là, en moins strictes, des consignes que donnent les entreprises de traduction à leurs clients... Ces consignes sont proches de celles données aux journalistes pour les médias internationaux (Special English de "Voice Of America", français facile de Radio France International) et parfois aux journaux grand public pour les médias en langue nationale.
Ainsi, la probabilité d'une traduction faible - comme d'une lecture par de piètres lecteurs - exerce un effet de simplification par anticipation, conformément à la "causalité du probable" observée en sociologie de l'éducation.
L'internationalisation que propagent les outils de traduction automatique est facteur d'érosion culturelle, de simplification. Elle est à l'opposé de la traduction qui donne à comprendre un texte en assimilant sa culture d'origine. Une traduction enrichit le texte traduit, observait Walter Benjamin (qui traduisit Proust, Baudelaire, etc. en allemand. Cf. Die Aufgabe des Übersetzers). Une traduction automatique l'appauvrit. 

Pour un moteur de recherche, la traduction est fondamentale puisque le moteur doit fournir des résultats indifférents à la langue ("any language", par défaut dans Google à moins que l'utilisateur ne le modifie dans "advanced search").
Paradoxalement, les traductions simplifiées de discours stéréotypés en vue de la traduction, en faussant la statistique des tournures, des néologismes, altèrent et appauvrissent la traduction automatique (via "machine learning", "pattern matching", selon Google), à laquelle elles enseignent de médiocres modèles (pattern), tandis que les traductions riches enrichissent l'apprentissage des machines. Ici affleure le débat entre la traduction massive par machines apprenantes (machine learning) et les approches sémantiques, artisanales jusqu'à présent. Ceci plaide pour des solutions mixtes (computer assisted translation, CAT) ?
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dimanche 21 juin 2009

Not a home run


"Maybe you could say we are safe on third right now, [...] Third base I think is the process we are going thorough this weekend, which I think is proving by and large about what we expected it to be."

De quoi parle-t-on ? De baseball, de softball ?
Non. Ces phrases sont extraites d'une déclaration du Président de la FCC, à propos de la transition numérique de la télévision terrestre américaine (notre post du 13 juin 2009, "Kiss analog goodbye") : le Président explique que l'opération n'est pas, et ne saurait encore être déclarée un "home run". Seuls les trois quarts du chemin ont été parcourus.

Comment un moteur de recherche lexical traite-t-il un tel énoncé ?
Il s'agit de baseball ou de softball : on y reconnaît le vocabulaire de base(s) du passe-temps américain de l'été. On y retrouve aussi une métaphore d'adolescents américains pour décrire leur expérience amoureuse. Il s'agit d'une métaphore pour indiquer la progression, la réussite d'une opération. La partie de baseball se joue sur quatre bases, la quatrième étant appelée home base. Le home run désigne une réussite parfaite, acquise du premier coup. Culture de base donc, populaire s'il en est.

Or, il s'agit de télévision et de la diffusion numérique.
Le moteur de recherche, encore lexical, prend les mots au pied de la lettre. Tout comme la traduction automatique. Les automates y trouveront donc le lexique du baseball. La culture leur échappe, trop subtile. Et si l'on se met à écrire pour de tels outils de recherche ou de traduction, comme il est recommandé aux journalistes dans certaines rédactions (il faut écrire pour être trouvé par le moteur de recherche, etc.), la pauvreté langagière menace. Plus de métaphores, plus d'allusions...

Essayez "Third base" dans Google... qui place Wikipedia en tête, ou encore : dans Urban Dictionary, dictionnaire d'argot américain contemporain.

vendredi 22 mai 2009

Gran Torino makes our day


Il s'agit du film Gran Torino (sorti en décembre 2008 aux Etats-Unis, fin février 2009 en France), tourné à Detroit, au coeur de l'industrie automobile américaine (l'Etat de Michigan a mis en place des incitations fiscales pour les tournages).
Que voit l'Amérique d'aujourd'hui dans ce film qui parle de celle d'hier, de son Histoire. Que voient les spectateurs français ? Un film réduit à une histoire ? Un film n'est que ce l'on "reçoit". Tout ici invite l'étranger au contre-sens. La banlieue américaine n'est pas la "banlieue" française, etc. Ce film est tellement américain que la plupart des Français ont dû voir (et aimer) un autre film. Lequel ? Quel film ont-ils construit à partir de leur propre expérience, de leur propre Histoire ?
  • La fin d'un monde. Le personnage principal est un ouvrier, d'origine polonaise, ancien combattant de la guere de Corée, retraité de l'industrie automobile américaine (Ford). Américain du Midwest, de ceux qui ont "fait" les Etats-Unis (les guerres plus ou moins coloniales, les "belles américaines", etc.) et que l'Amérique a faits (patriotisme commercial -"Buy American Act" - christianisme, petite maison de banlieue avec pelouse, pick-up, etc.). Ses rituels mis en scène : la bière sur le porch, le cooler où l'on puise, la pelouse que tond son propriétaire, la rhétorique ritelle d'agression jouée, politiquement très incorrecte, forme euphémisée, acceptable, de l'acceptation du melting pot. Du sport à la télé. Lecture désabusée et sceptique du quotidien, partagée avec son chien. Téléphone qui sépare.
  • Tout métier fait un homme et ses vertus. L'usine et la société de services ne font pas les mêmes hommes. Habileté manuelle d'un côté, carnet d'adresses et téléphone de l'autre. Un fossé culturel sépare ces générations en conflit. Les nouvelles générations de la famille sont intéressées, sans intérêt pour lui, à la recherche d'un avantage pécuniaire. Le personnage négatif est une adolescente, téléphone portable greffé aux doigts, mâchonnante, toute à sa suffisance entretenue par les parents.
  • A la fin de sa vie, la grâce touche ce retraité sous la forme de voisins venus d'Asie. Cette famille traditionnelle "étrangère" vit selon les vertus américaines d'autrefois, neighborliness. Voisin à qui il peut fièrement transmettre ses outils et ses tours de main. Son héritage, son capital (humain). C'est à eux que reviendra l'automobile, la Gran Torino Sport (sortie en 1972), exposée et astiquée sur le driveway, chef d'oeuvre de sa carrière mécanique. La Ford Torino, muscle car, qui donne son titre au film a été beaucoup vue aux compétitions automobiles NASCAR mais aussi dans la série Starsky & Hutch. C'est un véhicule populaire, une légende américaine aussi. Inconnue en France.
  • Ce film monte et montre en 116 minutes les éléments d'une ethnographie du changement social. Film du déclin de l'industrie automobile américaine, de la fin de la culture ouvrière. Suite de clichés, révélateurs d'un environnement culturel qui se défait (Cf. M. McLuhan, From Cliché to Archetype). Le film montre aussi, de manière juste, le réseau des interactions entre voisins et le réglage progressif de l'économie non marchande qui s'institue entre eux (don, contre-don).
  • Pour se convaincre de l'irréductible américanité de ces images, essayez de traduire en français : "Sitting on his porch, he pulls a beer out of the cooler".

mardi 17 mars 2009

Les maîtres des mots en Chine


Revenons sur l'affrontement entre les deux principaux moteurs de recherche mondiaux, Google et Baidu, sur le marché chinois (cf. notre post du 19 juillet 2008 sur Baidu et l'exception culturelle). C'est la bataille culturelle de ce début de siècle : elle concerne la partie la plus sensible et la plus universelle de la culture vivante : la langue et les mots.

Quelle est la situation ? En Chine, premier pays du monde pour le nombre d'internautes, Google a capté une part des recherches supérieure à 25%, loin derrière Baidu, un moteur chinois qui en détient 65% (sources : Analysys, China IntelliConsulting, iResearch) ; un duopole s'est constitué, ne laissant que des miettes à Sohu (搜狐) et Yahoo! (dont la part était pourtant de 21% en 2005).

La part de marché de Google est certes plus élevée que sa part de recherches, mais, pour 90% des Chinois, Baidu reste le moteur de premier choix. La marque Baidu bénéficie d'une meilleure notoriété spontanée que Google (malgré une réputation altérée par diverses illégalités, corrigées). L'existence d'une concurrence semble profitable au consommateur chinois.
En Chine, les moteurs de recherche recourent aux médias traditionnels pour renforcer leur image, ne comptant pas seulement sur le bouche à oreilles : Baidu a lancé une grande campagne TV en fin d'année, qui s'est révélée efficace. Google, de son côté, a déjà recouru à une campagne dans le métro pour populariser sa nouvelle et ultracourte adresse : g.com.

L'histoire de Google en Chine témoigne de l'importance de la localisation. Symbolique, le nom chinois de Google : nom constitué selon les règles usuelles de sinisation, phonétique et sémantique (Gu - 谷 céréales - Ge 歌 chant, soit le "chant des moissons"). Soumission ostentatoire à la langue chinoise.
Pour survivre et obtenir une licence (juillet 2007), Google s'est plié aux lois locales, entre autres sur le filtrage de certains mots, pour des raisons de politique intérieure chinoise.
Comme Baidu, Google a pris pied dans les contenus, au moyen d'acquisitions et partenariats : Tianya Wenda (天涯问答, sorte de "comment ça marche"), Kingsoft Ciba (词霸"le maître des mots", logiciel de traduction automatique anglais vers le chinois simplifié), Top100.cn (巨鲸音乐网, téléchargement musical), Chunyun ditu (春运 地图, itinéraires avec Google Maps pour les déplacements au moment de la Fête du printemps, mais aussi lors des tempêtes de neige et tremblements de terre), etc. Partenariat avec Sina aussi. Comme ses concurrents, Google a développé une méthode de saisie du chinois en pinyin (IME,Input Method Editor, 谷歌拼音输入法), pour laquelle on l'a accusé de plagier Sohu, plagiat reconnu par Google qui s'est excusé. 
Google réussit d'autant mieux en Chine qu'il est moins américain, qu'il se sinise, colle au plus près de la vie quotidienne chinoise. La Chine a dompté Google et Google a sans doute beaucoup appris dans cette mutation. Que l'on se souvienne des Jésuites envoyés convertir la Chine au XVIème siècle, le pape les rappela : ils devenaient confucéens !

Pour s'en sortir et se siniser, Google.cn a dû s'émanciper un peu de sa tutelle californienne. Comment gérer depuis la Californie une entreprise qui s'établit en Chine ! On dit que ce type de rigidité expliquerait aussi l'échec en Chine de Yahoo!, eBay, MySpace, Facebook et d'autres. Etre global et local ? Pas si simple. Le pragmatisme nécessaire au front s'accomode mal des grands principes concoctés à l'arrière.
Pourquoi n'a-t-on pu suivre cette voie en Europe, et en France surtout où l'on parle tant de défense de la langue française, de la francophonie, d'exception culturelle. All talk, no action.

谢谢, 岚

samedi 19 juillet 2008

Baidu : l’exception culturelle 百度更懂中文

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Baidu est le premier moteur de recherche de l’Internet chinois : 60 % des recherches en Chine sont effectuées avec Baidu. La Chine est le premier pays au monde pour Internet, devant les Etats-Unis.
Comment Baidu a-t-il résisté à Google alors qu’en France, par exemple, Google détient plus de 90% de part de marché, ne laissant que des miettes aux moteurs issus de cultures européennes ?
Pour expliquer cette réussite, la direction de Baidu rappelle l’origine de la marque "Baidu" : mot à mot, Baidu signifie « très nombreuses fois », (百度 évoque un poème classique de la dynastie Song ("青玉案·元夕", 960-1279), écrit par 辛弃疾 (Xin qiji). Le poème décrit la recherche de l’âme sœur par un jeune homme, qui finit par la retrouver, après de nombreuses recherches, dans le chaos de la vie et de la ville. Imaginons un moteur de recherche européen qui devrait son nom à Du Bellay ou Pétrarque...

百度更懂中文 : "Baidu sait mieux le chinois" 


Baidu sait mieux le chinois que les Américains : c’est le thème d’un message publicitaire de Baidu diffusé à la télévision chinoise et sur Internet. Ce message illustre un tournant symbolique dans les rapports de forces culturels. 
Dans ce message, un jeune lettré du XVème siècle (Tang Bohu, (唐伯虎 de la dynastie Ming) s’oppose à un Américain. Le duel littéraire consiste à ponctuer un texte en vue d’une récompense. Ce duel de lecteurs suppose une maîtrise parfaite de la segmentation. Google et Baidu se sont affronté sur la question du segmenteur.
L’Américain, tout droit sorti d’un western, propose une lecture simpliste ; le jeune lettré entre en scène, s’esclaffe et administre, pinceau à la main, une leçon de segmentation : la segmentation est un problème clé pour un moteur de recherche en chinois où le même espacement sépare les "mots" et les caractères qui composent les mots (中文分词技术). Le texte affiché juxtapose trois fois en quatre colonnes les expressions "Je sais / Tu ne sais pas" (我知道你不知道). Avec ces caractères, sans changer leur disposition, on peut former nombre d'énoncés différents, selon la segmentation : "Moi, je sais ; toi tu ne sais pas. Je sais que tu ne sais pas, etc."
Baidu revendique la tradition culturelle au service du numérique, la culture particulière plutôt qu'une méthode universelle. Résistance culturelle et positionnement marketing vont de pair.

Universalité et uniformité
Comme l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert fondait les Lumières, les moteurs de recherche, outils de classement et d’exposition (indexation), universalisent l’accès aux cultures. Mais une culture ne peut être séparée ni de son organisation ni de sa langue. Un moteur de recherche ne peut se penser hors d'une langue et d'une culture, culture qui ne peut sans dommage être réduite à un stock lexical, tout comme le font également les outils de traduction automatique associés aux moteurs de recherche.

La solution : multiplier les moteurs au service de la diversité langagière. Dans ce domaine, comme l'établit François Jullien : "le châtiment de Babel, c'est la nécessité de traduire qui met au travail les cultures entre elles"(De l'universel, de l'uniforme, du commun et du dialogue entre les cultures, p. 248). Cette affirmation vaut pour les moteurs de recherche dont l'objectif n'est pas d'effacer les différences mais plutôt d'en rendre compte (de même que traduire doit faire valoir les différences et non les abolir).

La part de marché de Google dans les recherches effectuées par les internautes est un symptôme : un même moteur de recherches, hégémonique, applique à des langues différentes une seule et même méthode, issue d'une seule langue. Le châtiment de Babel s'avère ainsi une bénédiction, une opportunité. Il invite l'organisation sociale à construire la concertation des différences plutôt que l'uniformité.

谢谢,岚
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