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samedi 25 décembre 2021

La sociologie : plaidoyer brillant pour une remise en questions

 Jean-Louis Fabiani, La Sociologie. Histoire, idées et courants, 223 p., Lexique

Voici un excellent manuel de sociologie ; il a été produit par Jean-Louis Fabiani. C'est un manuel pour les débutants mais aussi pour les plus vieux, anciens débutants, qui peuvent y trouver de quoi remettre en chantier leurs outils de travail, les plus courants et les plus subtiles, et abandonner leurs idées un peu vieillies voire, pour certaines, complètement obsolètes.
Le plan de l'ouvrage est clair : d'abord l'histoire et déjà pointe le trio que l'on retrouvera à maintes occasions dans cet ouvrage avec Marx, Durkheim et Weber. Et, d'emblée aussi se trouve posée la question de la cumulativité des savoirs sociologiques : Jean-Claude Passeron refuse cette idée (c'est comme l'agriculture sur brûlis, dira-t-il) que l'auteur défend avec Randall Collins qui préfère la métaphore du "conservatoire botanique où l'on s'attache à maintenir en vie de très anciennes espèces tout en en créant, pas très souvent, de nouvelles".
Le chapitre 7 évoque la vigueur de la révolution numérique accélérée par la téléphonie, témoignage de l'incroyable résilience du capitalisme (la destruction créatrice de Joseph Schumpeter !).
Jean-Louis Fabiani accorde par ailleurs une grande importance aux "studies" de toutes sortes, provocantes, qui ont marqué l'histoire récente de la sociologie, la rectifiant même parfois ; et de citer, par exemple, Dipesh Chakrabarty qui souligne l'erreur de "l'évolutionnisme qui veut que toutes les sociétés passent par les mêmes étapes d'un itinéraire identique" : en fait, études noires (Black Studies), études du genre (le rôle de Margaret Mead et de Simone de Beauvoir) réveillent la sociologie de son sommeil dogmatique. Et Jean-Louis Fabiani rappelle modestement qu'"Il existe dans notre travail une bonne part de bricolage qu'on ne pourra jamais éliminer parce que nos objets sont immergés dans un flux temporel qui nous laisse rarement le temps de les construire avec la rigueur épistémologique qui s'imposerait". D'où la proximité avec le journalisme, ses succès et ses erreurs.

Le chapitre 10 ferme le livre avec l'enquête et "les outils pour analyser et comprendre". D'abord, il peut sembler qu'il n'y ait pas d'outils sociologiques a priori, que tout peut le devenir. Ensuite, l'enquête et les différents outils traditionnels de la sociologie sont évoqués, mettant en évidence leur rendement mais aussi leur progressive obsolescence, trop souvent oubliée. Cette partie est le plus riche mais aussi la plus désespérante pour la sociologie car les méthodes ont mal vieilli. Sans doute peut-on attendre des outils et méthodologies numériques, entre autres, des renouvellements radicaux.

Le livre est on ne peut plus sérieux, richement documenté, les références récentes complétant les développements plus classiques. Et, l'auteur ne manque pas d'humour dont il pigmente ses propos, discrètement. Ainsi parle-t-il de simple garniture idéologique pour distinguer les thèses de Pierre Bourdieu et de Talcott  Parsons (p. 41) et pour souligner leur "évidente parenté". Et de l'ouvrage de Bruno Latour (Changer de société, refaire de la sociologie) son commentaire est sec : " refaire de la sociologie n'est pas vraiment son objectif ; il s'agit plutôt d'en faire, enfin, pour la première fois".... Et l'auteur se moque aussi de ceux qui criaient "CRS! SS!" en 1968, si peu historiens, si piètres sociologues, mais tellement à la mode.

Le chapitre, en annexe, intitulé "Quelques mots de la sociologie" pourrait bien évidemment être beaucoup plus développé ; des concepts manquent mais l'essentiel est présent, et qui aidera bien des lecteurs à remettre leurs idées en place. Jean-Louis Fabiani fait le ménage et revient, en actes, sur la conclusion de son ouvrage. J'en retiens "l'impératif de description" (p. 211) qui remet en questions tous les grands concepts de la sociologie et de "ce que nous appelons, plutôt vaguement, le monde social" ; encore une fois l'ironie de Jean-Louis Fabiani qui revendique finalement "de contribuer à l'expansion dans la société d'une sorte de distance critique à l'égard des affirmations les plus péremptoires qui y circulent, et de ne jamais renoncer à chercher à comprendre". Heureux projet. Les théories, les notions de la sociologie, oui, mais jamais sans l'ironie qui en est une hygiène constante.

samedi 3 octobre 2020

Durkheim et l'avenir de la sociologie scientifique


Wictor Stoczkowski, La conscience sociale comme vision du monde. Emile Durkheim et le mirage du salut, Paris, Gallimard, 2019, 629 p., Références citées, Index nominum

Wictor Stoczkowski, Anthropologies rédemptrices. Le monde selon Lévi-Strauss, Hermann, 2008, Bibliogr.)

La doctrine du salut, le prophétisme de Durkheim et de durkheimiens célèbres et récents (Pierre Bourdieu, Claude Lévi-Strauss notamment) sont passés au crible par ce gros ouvrages pour y déceler leurs défauts majeurs. L'auteur, "en décortiquant une oeuvre fondatrice des sciences sociales" pointe d'emblée les déficits de la science sociale chez ses "grands auteurs". A ces défauts, le chercheur oppose ses propres enquêtes dont "le but n'est pas de décrire telle ou telle théorie, mais de mettre au jour les mécanisme sociaux et intellectuels dont l'action fait en sorte que des savants puissent créer des mondes chimériques capables de captiver notre imagination et d'anesthésier notre esprit critique." Vaste programme !

Dans ce programme, bien avant Emile Durkheim, Wictor Stoczkowski s'est d'abord attaqué, il y a dix ans, à l'oeuvre de Claude Lévy-Strauss (Anthropologies rédemptrices. Le monde selon Lévi-Strauss, Hermann, 2008). Dans cet ouvrage, l'auteur s'interroge sur la confrontation de deux textes écrits par Claude Lévy- Strauss, le premier en 1962, le second en 1971, tous les deux portant sur les races humaines. Pour ce travail, l'auteur a bénéficié d'entretiens avec Claude Lévi-Strauss. Le résultat est captivant.

Le voici maintenant aux prises avec l'oeuvre de Emile Durkheim et il démolit l'oeuvre du fondateur de la sociologie moderne dans laquelle il dénonce une sotériologie, visant le salut. Pour l'auteur donc, Emile Durkheim n'est pas si original que l'on prétend : il ne fait que réduire les problèmes qu'il aborde, problèmes d'ailleurs classiques, aux catégories de la dissertation normalienne courante ("Les formes élémentaires de la pensée normalienne"), notamment dans son étude sur Le suicide et dans celle portant sur Les Formes élémentaires de la vie religieuse. Les prétentions scientifiques de Emile Durkheim résistent mal à cette critique en règle.

Sociologie de la sociologie ? En quelque sorte, oui. L'auteur montre, entre autres, que l'usage des statistiques par Durkheim est pour le moins simplificateur et que sa prétention à une neutralité scientifique est pour le moins discutable. "En réalité, Durkheim était un penseur moins original qu'on ne dit" n'hésite pas à affirmer Wictor Stoczkowski. Le Suicide, selon lui, n'est pas un travail si exemplaire ; Emile Durkheim n'utilise pas ses sources rigoureusement, évacuant les exceptions lorsqu'elles gênent sa démonstration (ainsi pour la statistique des suicides  chez les Juifs, cf. p. 177). Et l'auteur de se référer à la méthode de Claude Bernard, auquel se réfère pourtant notre auteur, Claude Bernard qui se méfiait tellement des mauvaises observations. 
Wictor Stoczkowski dresse aussi le procès de la "formation normalienne" et de "l'habitus dialectique" ("l'habitus cognitif normalien") allant jusqu'à écrire "qu'il ne serait pas excessif d'envisager la sociologie durkheimienne comme une discipline auxiliaire de la philosophie pour écoles secondaires" (p. 347). 
Et l'auteur de terminer ainsi son livre : "La fondation des sciences sociales n'est pas derrière nous : elle et devant nous".

mercredi 5 février 2020

L'internet des choses de la vie


Des millions ou plutôt des milliards d'appareils connectés selon diverses modalités : entre eux, entre eux et des utilisateurs (via des applis et des smartphones), entre eux et des entreprises mères (installation, surveillance, maintenance), etc. Et bien sûr, il y a l'internet des choses industrielles. Des milliards de chiffre d'affaires à l'horizon ?
Mais il y a aussi l'internet des choses de la vie, de la vie quotidienne, consumer IoT : le chauffage (thermostats), l'éclairage, la serrure, les rideaux, le détecteur de fumée, les objets que l'on perd souvent (les clefs : pour les retrouver : Tile), l'aspirateur, les caméras de surveillance que vendent aussi les compagnies d'assurance, la santé, toute la smart home... c'est un monde de capteurs (sensors) et d'algorithmes que nous habitons, et habiterons de plus en plus. Capteurs de sons, d'humidité, de température, de lumière, de vitesse. Et l'automobile qui se conduira bientôt toute seule (LIDAR, etc.). Et, ici, il n'y a pas de fake news : des choses parlent aux choses dans leur "folie de machine" (Guillaume Apollinaire : "Les tramways feux verts sur l'échine // Musiquent au long des portées // De rails leur folie de machines"...).

Donc, prendre toutes les choses comme des faits sociaux, en inversant la règle célèbre d'Emile Durkheim ou en reprenant celle de Wittgenstein "Die Welt ist alles, was der Fall ist" (comme il l'énoncera à son tour : "le monde est tout ce qui arrive", traduira Pierre Klossovski). Les médias comme prolongements, la ville, le marché, le centre commercial, les transports, etc.
Quelles données ? Toutes : celles des observations armées par des capteurs, données composées et organisées en amont, pré-construites (cf. Bachelard). "Machines talk, we listen", déclare Augury. L'importance primordiale du Wifi, de sa qualité et de sa fiabilité : en cas de panne, que se passe t-il pour la température des pièces, les alertes de sécurité, etc.
Quid de la sécurité des objets gérant la sécurité ? Question de maintenance prédictive, de la mesure des consommations pour la maison intelligente ? Pour Minim, "To the smart home, the broadband quality is only as good as the WiFi signal". On pense au "Texte sur l'électricité" de Francis Ponge qui convainc que "l'électricité existe, que les appareils d'application existent, qu'il s'en trouve ou va s'en trouver (de plus en plus nombreux) dans chaque bâtiment, dans chaque demeure..." ou à la domotique, dont nous pouvons dire de même que veulent s'emparer les câblo-opérateurs (Comcast, etc.) ou Google avec Nest, Amazon, Apple...

Les problèmes spécifiques posés par ces choses connectées : la sécurité, le diagnostic à distance, la détection des anomalies, fingerprinting, identification du lieu, de l'appareil, du consommateur, les tests, les gestes... sont aujourd'hui les problèmes essentiels d'Internet. Notre vie est chaque jour davantage organisée et veillée par Internet.