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dimanche 18 juin 2023

La publicité passe au numérique : et l'IREP promet le passage

 IREP, Le marché publicitaire français en 2022, avril 2023, 122 p.

Que nous le voulions ou non, le marché publicitaire mondial, et français aussi, passe au numérique. Et si le marché publicitaire français se porte à peu près bien, c'est essentiellement le fait du numérique tandis que les anciens médias voient leurs revenus provenant de la publicité décliner. Telle est la conclusion évidente des travaux de l'IREP. 

Le document annuel qui décrit l'évolution des recettes publicitaires Nettes en France est d'excellente qualité : on y trouvera toutes les données générales que l'on souhaite, et aussi bien sûr,  celles que l'on ne souhaiterait pas. Bravo à l'IREP et à sa direction, Christine Robert, pour cette synthèse expérimentée et prudente. 

Bien sûr, on peut lire ce volume de données publicitaires de différentes manières, et chacun, chaque média y trouvera des sources de satisfaction et même d'espoir voire aussi de désespérance : c'est ça la statistique ! Par exemple, pour l'année 2022, le total presse est de 1 816 millions (€) tandis que le total internet (search, social, display, etc.) atteint  8 493 millions. Et encore, le total presse inclut aussi 348 millions pour le digital que l'on pourrait aussi mettre dans le total internet. 

Le total marché étant de 16 736 millions (je commente le tableau 1, page 9), Internet dépasse donc désormais la moitié des investissements publicitaires en France. Notons que le poids total des investissements dans une dizaine de titres de presse quotidienne nationale n'atteint que 143 millions en 2022 pour combien de titres, deux ou trois ? Et une démonstration semblable peut être conduite pour la presse magazine ou pour la presse hebdomadaire régionale.

La situation allemande n'est pas différente : internet représente dans la première économie européenne 54,3% des investissements publicitaires. Et aux Etats-Unis ? Presse : 2,5%, internet : 69,7 %. La bataille publicitaire est jouée et gagnée pour quelque temps par Internet. Oui, mais quoi dans Internet ? C'est peut-être là qu'il faut investir, maintenant, et produire de nouveaux outils d'observation du marché, outils que le marché attend, et redoute aussi. Mais qu'est-ce que le marché sinon le produit de ce travail d'observation ?


lundi 18 juillet 2022

La publicité en France selon l'IREP en 2021

 Le marché publicitaire français en 2021, 116 p., juin 2022

Cette année, c'est un volume de 116 pages 21x29,7 que l'IREP consacre à l'évolution du marché publicitaire en France. Ce portrait annuel se termine avec l'année 2021 ; il a été commencé en 1959, voilà plus de soixante ans. Voici donc la dernière situation connue.

Le premier tableau donne les évolutions du marché publicitaire pour chaque média. Le bilan peut être vite tiré : Internet gagne environ 40% (pour l'internet social), 31% pour la recherche ("le search") et 15% (pour l'affiliation et le emailing). C'est donc Internet qui domine le marché : plus de 7689 millions d'Euros soit plus du double de la télévision (3549 millions) en 2021.
Ensuite, on peut - il faut - compter les cadavres : le cinéma (42 millions), la presse quotidienne nationale (PQN : 200 millions), la presse quotidienne régionale (541 millions), la presse hebdomadaire régionale (PQR : 94 millions), le total pour toute la presse atteignant à peine 1500 millions). Et je ne cite pas les chiffres autres (publicité extérieure, etc.)... Mais ces médias, plus ou moins naufragés, combien retirent-ils de différentes formes de subvention ?

Que faut-il penser de ce diagnostic ? Internet domine le marché publicitaire. C'est un fait désormais indéniable. Que confirment les statistiques des pays étudiés ; aux Etats-Unis, Internet représente 67,8% du marché (cf. p. 75). Alors ? Il faut que l'IREP tienne compte de cette nouvelle répartition, invente de nouvelles catégories d'observation de l'Internet, catégories qui permettront aux annonceurs de mieux gérer leurs investissements, d'anticiper, aux politiques de comprendre (ceux qui le veulent, du moins). Mais tout le monde, dans la profession, n'a pas intérêt à un calcul précis, sérieux ; alors on cache, on dissimule...
En attendant, il faut saluer ce travail mené par l'IREP. Sans cela, nous ne saurions pas comprendre le marché publicitaire français.

mercredi 5 avril 2017

L'Amérique à lire dans un mook trimestriel innovant.


Mook est un mot valise pour désigner un objet média non clairement identifié. Vendu en libraire, plutôt épais, cher : c'est un livre. Son format, sa périodicité, trimestrielle, c'est un magazine. Donc un magalivre, ou un mook. Mot valise, portemanteau = mag + book (196 p., 19€). Le mook, vendu  en kiosques ou en librairies, reste plus longtemps présent sur les linéaires, il s'adresse à un public de lecteurs de livres, magazine de garde donc, comme on parle d'un vin de garde, il reste longtemps au domicile, on ne le jette pas, il compte donc de nombreuses reprises en main, il "circule" ; son format évoque les coffee table books....
Ce n'est pas le premier : on en compte au moins une vingtaine sur le marché (cf. Presse : les magalivres (mooks).

America s'annonce en sous-titre : "L'Amérique comme vous ne l'avez jamais lue". A la une : Toni Morrison, Moby Dick, F. Scott Fitzgerald... Il s'agit d'un magazine littéraire. Entretiens, reportages, enquêtes, photographies. Son site web est encore limité, quelques vidéos seulement. Pas de publicité sauf, en page 4 de couverture, pour une émission littéraire de télévision de France 5. Le magazine appartient au même groupe que l'hebdomadaire Le 1.

Le lancement d'America profite de la conjoncture politique américaine et de l'inquiétude qu'elle suscite : que deviennent les Etats-Unis avec l'élection de Donald Trump, la remise en question presque systématique des décisions essentielles des deux présidences de Barack Obama ? Protection de l'environnement, politique de santé, neutralité du net, etc. ? Dans ces conditions, que peut la littérature ? La question avait-été posée à Jean-Paul Sartre en 1964. Elle est à nouveau posée par le magazine à Barack Obama, à Toni Morrison. Leurs deux  réponses constituent le cœur du numéro.
D'abord, la reprise en français d'un entretien donné par Barack Obama au New York Times, publié en janvier 2017 ("on what books mean to him"). Barack Obama, lecteur et écrivain, qui déclare inchangée, depuis ses années étudiantes, son admiration pour Shakespeare ("I would say Shakespeare continues to be a touchstone").
Ensuite et surtout, Toni Morrison. Prix Nobel iconoclaste, provocatrice, claire, libre : elle ose penser et dire ce qu'elle pense (à quand, une édition bilingue, voire la vidéo sur le site, de cet entretien ?). En 22 pages, Toni Morrison fait flèche de tout bois. Dénonçant les slogans, même et surtout, dit-elle, "Black is beautiful", selon elle "identitaire et macho". Toni Morrison soulignant que sa mère, elle, "jugeait les gens un par un, jamais en termes de groupe comme on le fait aujourd'hui en parlant des Noirs, des Hongrois, des Italiens, des Coréens". De l'importance de "se situer au-delà des convictions raciales". Toni Morrison rappelant que l'esclavage fut, entre autres, une histoire grecque et romaine, et russe...
Toni Morrison, touchante, à propos de l'écriture : "lorsque j'étais petite, je ne voulais pas devenir écrivain mais lectrice". A 86 ans, elle écrit pour la première fois un livre avec un ordinateur. Et, subtile, évoque ce qu'avait pressenti Friedrich Nietzsche : "J'aime le contact de la main sur le papier, lorsqu'elle écrit. Et de la gomme. Et du crayon qui barre, qui rature. J'ai l'impression que c'est la main qui guide l'ensemble du roman. La main autant que l'esprit". Habitus manuscrit d'écrivain, avant l'écriture à la machine, avant l'ordinateur. De la main aux doigts du digital (digitus). Ecriture, travail manuel.

L'ensemble du magazine est riche, divers, utilement annoté en marge des articles, pour éclairer le lecteur. Discours parfois conformiste. La tonalité est globalement obamaphile.
Notons encore la belle nostalgie qu'expriment les photographies de Vincent Mercier. Saluons le dossier Moby Dick, avec texte original, traduction et présentation. Convaincant et didactique. On regrettera une reprise graphique de la composition "ethnique" de la population des Etats-Unis, sans la moindre précaution méthodologique, sans le moindre doute minimum quant aux sources et catégories mobilisées. Un reportage sur les Sioux de Standing Rock ("voir dans la nature plus qu'une source d'énergie"), sur Los Angeles...
America secoue beaucoup de nos doutes et de nos certitudes, donne envie de lire, d'aller plus avant. A propos, qu'en est-il, à l'issue de cette élection, de l'Amérique si triomphante des GAFA, de Google, Twitter, Amazon, de Facebook, Microsoft, Apple ? Rien dans ce numéro sur l'avenir de la culture numérique de "l'ère Obama". Comment comprendre le slogan "America first" ? Devant qui ? Assiste-t-on à un retour de quel refoulé ?
Et si ce que révélait l'Amérique de Donald Trump, née d'un désenchantement, valait aussi pour la France, pour l'Europe à venir ? Le reportage stimulant sur les "petits blancs" (de Sylvain Cipel) peut être lu comme une mise en garde. Est-il une France de Donald Trump, de Steve Bannon ? Avons-nous aussi notre "poor white trash" ?

Le magazine s'essaie à un nouveau genre de presse, croisant littérature et sociologie, bilingue et didactique, photographie et interviews. L'articulation avec le site est encore floue. Attendons le numéro suivant pour voir l'évolution de cette innovation. L'avenir de la presse est dans l'innovation... Pour le traditionnel, il y a le magazine American Legend, historique et descriptif (trimestriel, 7,8€).

Le thème de l'Amérique au temps de Donald Trump est repris par la revue mensuelle Esprit en mai 2017 : "L'Amérique en dissidence" (20€). Repris aussi par un nouveau magazine consacré à la musique et au "son du monde", M & C Musique et Culture (5,5€) : "Cauchemar américain", "les artistes contre Trump".

dimanche 20 décembre 2015

Presse française : une année hors-séries


L'année 2015 aura vu paraître plus de 1200 titres nouveaux. Parmi ces nouveaux titres de papier, on compte deux tiers de hors-séries. L'innovation continue de la presse est manifestement le fait des hors-séries, c'est un plébiscite en acte de la loi Bichet. Comme l'indique l'histogramme ci-dessous, alors que le nombre de lancements de nouveaux titres diminue régulièrement depuis 2004, les lancements de hors-séries sont de plus en plus nombreux depuis 2012, rejoignant le niveau de 2008.
Comment les hors-séries sont-ils pris en compte dans les statistiques, diffusion et lectorat, de la presse ? Le terme de hors-série n'a de justification que réglementaire (les messageries de presse en produisent une définition complète : périodicité, présentation, etc.) : le hors-série est plus spécialisé que les numéros de la série habituelle sans la rompre absolument. Il est généralement concentré sur un sujet, sur un genre, un événement. Toutefois, les hors-séries ne sont pas considérés comme des produits presse papier à part entière (cf. les définitions par Presstalis).

Les thématiques qui contribuent le plus à la publication de hors série sont principalement la cuisine, l'histoire, les loisirs créatifs dont la création et la décoration de la maison. Les genres dominants sont le guide, le mode d'emploi, la recette, le savoir-faire, la didactique et, plus encore, le guide d'achat. Par construction, ces genres sont proches du genre publicitaire : faire connaître un produit, un service, un outil, en exposer les intérêts, les comparer, apprendre à s'en servir, trouver où l'acheter... ce sont là des objectifs publicitaires.

Alors que la presse d'information politique occupe le devant de la scène - de sa scène - relayée par les radios et la télévision, la presse que les consommateurs achètent est une presse utile, utilisable, une presse associée à la vie quotidienne à la maison. Presse domestique donc, qui trône au milieu du foyer. Déjà, au tout début de l'histoire de la presse magazine, triomphait Le Journal des connaissances utiles qui se voulait le "recueil encyclopédique de la famille" (hebdomadaire lancé par Emile de Girardin en 1831, 50 000 exemplaires chaque samedi).

En 2015, le prix de vente moyen du hors-série fut de 7,7€ (9,2€ pour un hors-série Histoire et 5,4€ pour un hors-série Cuisine). Le hors-série est cher ; son prix d'achat témoigne de l'intérêt que lui accordent ses lecteurs. Comme dit Presstalis, "le prix n'est pas un frein à l'achat". L'économie des hors-séries signale, pour la presse magazine, un modèle économique moins dépendant de la publicité et des "aides" à la presse.
Source : Base presse MM (le comptage est arrêté au 1er décembre 2015). Cette statistique est issue d'un travail de recherche
dont les principaux résultats ont fait l'objet d'une communication au séminaire Média de l'IREP en décembre 2015.