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dimanche 20 janvier 2013

It's complicated ? C'est la faute au smartphone!

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Le New York Times de dimanche dernier titre sa section "SundayStyles" d'un constat nostalgique : "The End Of Courtship", on ne fait plus la cour. Le dating, c'est (c'était ?) une sorte de rendez-vous difficile à mettre en place, il y avait de la romance dans l'air, un dîner, un cinéma, etc. Il y avait de la lenteur, de la timidité, de la patience aussi. Rituel aboli.
Aujourd'hui, estime le journaliste, on ne fait plus la cour, même un brin. La Carte de Tendre est réduite à quelques étapes, vite franchies, raccourcis difficiles à interpréter et dont on cherche même à optimiser l'investissement (ROI !).

L'explication avancée dans l'article pour un tel changement social n'est pas inattendue : ce sont les médias numériques immédiats, le smartphone et les textos, Facebook aussi, bien sûr, qui l'ont provoqué et propagé. Sur l'illustration, tous les échangent s'effectuent par textos, en peu de mots ; aucun face à face.
Cette évolution des modes de socialisation s'apparente à un refus des engagements dans les relations (commitment-free) ; elle surdétermine des évolutions démographiques déjà observables : âge du mariage retardé, parents plus âgés à la naissance du premier enfant, etc. L'article évoque à peine la question économique ; pourtant, on pourrait peut-être rapprocher ce changement culturel de la situation socio-économique des étudiant(e)s américain(e)s endetté(e)s pour longtemps à la fin de leurs études, confronté(e)s à un marché de l'emploi féroce, et redoutant une entrée dans la vie socio-professionnelle sans sécurité ?
"C'est compliqué !", dit-on sur Facebook pour désigner des situations qui n'épousent plus les catégories traditionnelles, normées, des relations amoureuses (que ne semblent pas encore savoir prendre en compte les questionnaires d'enquête). Cette complication concerne surtout une période intermédiaire qui dure de plus en plus longtemps, sorte d'adolescence prolongée ("20-something"). C'est "le vague des passions" à l'ère numérique (le texte de Chateaubriand est étonnamment moderne).

 Le vocabulaire de ces relations n'est pas stabilisé. On parle de "Hookup culture" (to hookup with someone) et de "main hang" (moins que boy/girl friend ; autrefois, on disait "main squeeze" !), etc. C'est compliqué ! "Girls" sur HBO (en France, sur OCS max) est la série qui correspond à ces situations (la deuxième saison vient de commencer et elle est renouvelée pour une troisième). Car la télévision s'est emparée du thème et le met en scène et en répliques (""Girls" lingo") à travers les aventures à New York de quatre jeunes femmes sorties récemment de l'université. On pense naturellement à "Sex and the City" (HBO déjà).
L'article du New York Times ne pose pas la question de la validité de toutes ces affirmations. Comment pourrait-on savoir ? Est-ce si nouveau ? Est-ce une situation universelle ? Quelles enquêtes permettraient de répondre à ces questions ? Des analyses des données Facebook ?

The New York Times, January 13, 2013. Article de Alex Williams, illustration de Peter Arkle.

lundi 16 juillet 2012

Orthographe : de la dictée au moteur de recherche, du magazine au scrabble

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Timbrés de l'orthographe, (sous-titre : A lire sans faute). Trimestriel, 100 pages, tiré à 25 000 exemplaires, 4,9 €

Les Editions de l'Opportun, éditrices de ce magazine, ont mis en place un concours national de dictée (25 000 participants déclarés, avec finale dans un amphi de la Sorbonne) ; le magazine en publie corrigés et palmarès. Institution, le concours est parrainé par La Poste, défenseur des lettres et du courrier, d'où le titre du magazine ; il a le soutien du ministère de l'éducation, du Figaro littéraire...
Les Editions de l'Opportun commercialisent une gamme de produits orthographiques dérivés (guides pratiques, jeux), dont le magazine fait la promotion. Aucune autre publicité n'y est présente.
Le contenu du magazine est en grande partie didactique : exercices à trous, dictées préparées avec les "difficultés expliquées", comme à l'école. Il s'agit d'entraîner des lecteurs aux compétitions d'orthographe. Le magazine s'intéresse aussi, de manière plus désintéressée, à la langue française et publie des rubriques sur le secret oublié des expressions, l'évolution des mots, les publications récentes sur le thème.

"Science des ânes" ? "Politesse de la langue" ? Maladie ? Car on a médicalisé la faute d'orthographe : disorthographie ! Tout Français a vécu une partie de son enfance ballotté entre 0 et 5 fautes d'orthographes. Ce souci de l'orthographe et de ses pièges le poursuit : toute sa vie, il / elle sera jugé(e) sur son orthographe (stigmate) ; tout au long de sa vie, il jugera ses collègues et ses petits chefs, ses correspondants sur l'orthographe. Orthographe dans les copies de concours et d'examens, dans les CV et dans les courriers, dans les lettres d'amour même. L'orthographe a encore cours sur le marché de l'emploi et sur le marché matrimonial (cf. la chanson de Serge Gainsbourg, "En relisant ta lettre"). L'indignation orthographique a de l'avenir : l'orthographe est un filon éditorial riche d'autant que le Web y ajoute les fautes de frappe (typos, indissociables des claviers et de leur ergonomie), les corrections intempestives des logiciels de correction orthographique / typographique et des moteurs de prédiction (T9), le mélange avec les langues proches, les abréviations qui se propagent au-delà des textos... Orthographe et scrabble aussi (cf. infra, le hors série de Timbrés de l'orthographe, décembre 2016). D'ailleurs l'orthographe est associé aux jeux (cf. Scrabble magazine).
Pourquoi l'orthographe est-elle si importante ? On peut y déceler des explications sociologiques et politiques mais aussi, avec le numérique, des raisons techniques, donc économiques.
  • Explications sociologiques et historiques
L'orthographe a une valeur symbolique, Victor Hugo n'identifie-t-il pas que le mal à une "Faute d'othographe de Dieu" (1859) ? Héritée du certificat d'études primaires (CEP, 1866-1989), la dictée a été, avec l'écriture, le premier critère de réussite pour l'éducation scolaire obligatoire. Au CEP, 5 fautes à la dictée était éliminatoire. L'orthographe était avec l'écriture (que l'on évaluait à l'occasion de la dictée) le pilier de la culture scolaire, la faible distinction de ceux qui n'ont pas fréquenté longtemps l'école. La dictée reste déterminante au Brevet des collèges (cf. La dictée.fr). Aussi, réformer l'orthographe risque de dévaluer le capital culturel de ceux qui n'ont pour tout bagage et toute fierté scolaires que de l'avoir apprise et ne l'avoir pas oubliée.
D'obsession, de crainte, l'orthographe est devenue un divertissement, la dictée un jeu, de celle plutôt mondaine de Mérimée à celle télévisée de Pivot. Timbrés de l'orthographe en est l'illustration. Dans les pays anglophones, des concours existent également, Spelling Bees. La télévision s'est emparée très tôt de la passion orthographique : le premier des game shows, diffusé en 1938 sur la BBC, était consacré aux spelling bees. "Des Chiffres et des lettres", émission lancée en France en 1965, aujourd'hui sur France 3 et TV5, a une forte présence internationale, publie une appli, des jeux de société, etc. En novembre 2012, Mondadori lance un trimestriel "Des chiffres et des lettres magazine".
  • Explications politiques
Touchant à la langue officielle et à l'enseignement, l'orthographe et ses réformes sont affaire d'Etat(s) ; elles mettent en branle l'Académie française, les institutions de la francophonie internationale, les institutions éducatives, les médias... La question de sa réforme revient régulièrement, sous la pression des administrations scolaires, mobilisant des linguistes, des sociologues : diminuer la difficulté de l'orthographe pour améliorer la réussite scolaire, pour faciliter l'apprentissage de la langue française par les étrangers ? Produit de la tradition et de la convention, résultante de nombreuses couches d'arbitraire sédimentées depuis plusieurs centaines d'années, l'orthographe est même souvent perçue comme un patrimoine à conserver (cf. l'édito du magazine).
  • Orthographe et numérique
Les médias numériques donnent une dimension nouvelle à l'orthographe car elle affecte les performances des moteurs de recherche lexicaux (10% d'erreurs d'orthographie dans les requêtes, selon Google). Par voie de conséquence, l'orthographe concerne aussi le SEO, à travers l'orthographe des sites, des requêtes, des traductions automatique, imposant à l'exploitation des données lexicales une lemmatisation vigilante (cf. Orthographe. De la dictée au moteur de recherche). Des algorithmes de détection et de correction des fautes d'orthographe sont développés (cf. nécessité d'anticiper les typos et les fautes d'orthographe, ex. Keyword Typo Generator, etc.). La question globale de l'orthographe devra sans doute être repensée dans cette perspective.


Pour aller (un peu) plus loin
L'orthographe, plaisir des yeux. Compte-rendu du livre de Bernard Cerquiglini sur L'Histoire de l'orthographe française
Conseil Supérieur de la langue française, Les rectifications de l'orthographe, 1990
Spelling correction for Search engine Queries
Nuance, T9 The Global Standard for Mobile Text Input
et un film sur les concours d'orthographe aux Etats-Unis : Spellbound, 2002 (Jeffrey Blitz)

lundi 23 janvier 2012

Retours sur le MultiScreenTasking


Il faut distinguer deux sortes de MultiScreenTasking. 
Nous avons appelé MultisScreenTasking le fait, pour un téléspectateur, d’interagir au moyen d’un second écran (tablette, ordinateur, Smartphone) avec les programmes de télévision. Ce multiscreentasking d'interactivité est une relation positive à la télévision, certains y percevront la preuve de l’engagement des téléspectateurs et un enrichissement des programmes et de l’expérience télévisuelle.

Mais, le MultisScreenTasking peut aussi n’être que le comblement d’une expérience télévisuelle insatisfaisante. La télévision reçue est discontinue : messages publicitaires que l’on ne regarde plus après deux ou trois passages (fréquence trop élevée, gaspillage témoignant d'un médiaplanning inadéquat), prévisibilité des intrigues des séries, génériques sans fin, séparateurs, etc. Toutes figures de l'encombrement (clutter).
Pendant les moments faibles de la trame télévisuelle, si les téléspectateurs utilisent leur ordinateur, leur tablette ou leur Smartphone, ce n’est pas pour interagir avec les émissions mais tout simplement parce que ce qui se passe sur ces autres écrans (consultation du courrier, des messageries, des réseaux sociaux, etc.) est plus intéressant, plus "urgent" que ce qui passe sur l'écran du téléviseur. D'autant que cette consultation alternative des médias est désormais commode grâce au Wi-fi et à la dextérité des téléspectateurs formés au Web, entraînés à jongler avec écrans et claviers. Cette nouvelle sorte de zapping n’est même plus considérée comme impolie, tant que l'on ne téléphone pas.
  • Pour certains téléspectateurs (culture générationnelle ?), il n’est plus envisageable de regarder la télé sans, en même temps, faire autre chose. Sans activité alternative, complémentaire, la télévision serait insupportable, certains l'abandonneraient.
  • L’audimétrie traditionnelle n’y voit que du feu : le multiscreentasking n’affecte pas l’audience mesurée.
Pour la télévision, le MultiScreenTasking est donc toujours positif.

Quand une mesure synthétique de l’audience plurimédia saura prendre en compte le MultiScreenTasking, qu’est-ce qui changera ? La publicité sera ciblée plus précisément. Le capping épargnera aux téléspectateurs les répétitions publicitaires inutiles. Mais, d'une manière ou d'une autre, d'interactivité ou de complément, le MultiScreenTasking est l'avenir de la télévision.

N.B. Notons que l'on ne peut prétendre que la télévision transforme la salle de séjour en salle de cinéma, comme le disent certains théoriciens ; dans les salles, le film reste une expérience continue, le multiscreentasking y est impossible.
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mercredi 27 avril 2011

Media Literacy among young teenagers in UK

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Every year since 2005 Ofcom (UK regulator for communication industries) has published the UK Children's Media Literacy Report. Let's look at some data concerning young teenagers and the net, taken from a survey conducted among a sample of 2071 children 5-15 and their parents (fieldwork took place in two waves, spring and fall 2010). Comparison with 2009 (publication : April 2011)
  • 70% of their parents admit to knowing less about the net than their children (by the way, in the U.S., according to Nielsen AC, 1/3 of the apps on parents phones are installed by their kids, around 9 years old)
  • 35% own a smartphone ( vs 13% of the 8-11s)
    • 23% use their smartphone to go on the net
    • number of calls made on the phone decreases (from 25 to 20 per week)
    • number of text messages increases (from 104 to 113)
  • 81% own a gaming device
    • 23% go online with a videogame console
  • 56% use the Internet alone, most of the time
    • 41% of them access the net from their bedroom (their own private space)
    • 38% of them watch video online in ther bedroom (66% for Youtube or the like)
    • 8% of them never use the net
    • weekly time spent on the net: 15.6 hours (vs 17.2 on TV)
  • The media they would miss the most would be their cell phone, and then TV and the net (24% each). TV was 32% in 2009.
Nothing too surpising but mostly confirmation for an age group that doesn't have much free time (school). The smartphone is becoming the first means of communication (calls, text, social networks) and an important way of accessing entertainment (video, videogames). 
TV would be less and less missed? Probably because the smartphone and the computer allow the younger people access to video. The TV set becomes less central as teenagers want to be by themselves. As usual, these results are biased by implicit definitions used to survey people, which are inadequate. While talking about TV, one should distinguish the TV set and the programs. Teenagers watch less on the TV set, and compensate online (computer, smartphones). TV nowadays equals TV sets + online video (YouTube, etc.).
What is the most striking is the growing importance of media that isolates teenagers from their family. Is that new? Probably not. Teenagers have always wanted to be left alone. Books, comic books, radio used to and still provide that isolation too.
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samedi 19 février 2011

Plus belle la vie (PBLV), média total

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Magazine lancé en janvier comme hors-série du guide de programmes TV Télé-Loisirs (Prisma / Bertelsmann). Prix facial : 4 €, pour 116 pages. La mise en place du premier numéro, déclarée par l'éditeur, est de 200 000 exemplaires. Distribution par Presstalis, placé en pile dans le linéaire "Télévision", à côté de Télé-Loisirs. Peu de promotion, juste un peu de PLV ; vendu comme "collector".

Le magazine est consacré à l'émission diffusée du lundi au vendredi sur FR3 où elle réunit en plein prime time (20H10), en face des journaux de Farnce 2 et TF1, plus de cinq millions de téléspectateurs qui regardent vivre les habitants du Mistral, quartier imaginaire de Marseille (où l'émission est tournée), avec sa prison, son commissariat, son bistro, son parc... L'émission co-produite par Telfrance et Rendez-vous Production, a été lancée en été 2004. Elle est diffusée aussi sur France 4 en access (17h05), en Belgique (ladeux), en Suisse (TSR 1) et en Tunisie (Nessma TV) ; l'émission est également accessible en VOD et en DVD. Au total, déjà plus de 1 800 épisodes.
L'émission est servie par de nombreux produits dérivés :
  • des livres (les romans du feuilleton, une BD, un livre de cuisine, un livre documentaire), 
  • un jeu de société, des jeux vidéo, des CD, une appli de jeux pour iPhone (0,79€) 
  • un mensuel (avec DVD) qui a cessé sa diffusion en décembre 2010 et que remplace ce nouveau magazine, 
  • un site officiel avec une boutique en ligne, et aussi un site "non officiel" de fans, un site pour les fans belges, une présence sur Facebook, sur Twitter, etc
  • des T-Shirts, des mugs, des casquettes, etc. et même un scooter aux couleurs de l'émission, MIO (Sym) ! 
Ce magazine est un exemple presque idéal-typique d'un média de médias. Le cinéma, la télévision sont grandes pourvoyeuses de contenus pour la presse, qui la reflète et dont elle profite, non sans hyprocrisie : sans télévision, pas de people ! Avec ce feuilleton, sorte de sitcom / soap opera (du genre "All in the Family"), les téléspectateurs regardent vivre des familles dans leur quotidien. On n'est jamais loin du roman-photo. Avec son audience régulière, ce format se prète bien à un prolongement magazine. Comme le site, le magazine fait voir le hors-champ sans trop céder à la tentation de la distanciation. Making-of, "stars des coulisses", etc.
La mise en page du magazine emprunte aux habitudes des réseaux sociaux (cf. "le mur Facebook du Mistral" où l'on s'exprime en termes de SMS). Un peu de déco, des pages cuisine, musique / cinéma, des tests prospectifs, mots flêchés et sudoku, horoscope. Rien ne manque, sauf la publicité. Ce premier numéro n'en comporte, et s'en tient à des promotions des titres du groupe Prisma.

Cet ensemble médiatique invite à reconsidérer les classifications des médias. Au centre, il y a une émission qui imite la vie, quotidienne, et attire des millions de téléspectateurs. Autour de ce média, circulent des médias ancillaires, multiplicateurs d'images et instigateurs d'usages, prolongeant et amplifiant l'émission par tous les sens (lecture, vidéo, musique, objets) et enfin, s'entretissant, les outils numériques redoublent l'ensemble, invitent à l'action (fans, personnalisation, achats). "Plus belle la vie" peut être qualifié de média total, pluridimensionel, en détournant, mais pas tant que cela, la notion de "fait social total" (Marcel Mauss : fait "où s'expriment à la fois et d'un coup toutes les institutions"). On gagnerait à l'appréhender dans sa totalité, tant au plan de la production que de la consommation et de ses usages publicitaires (médiaplanning, mesure d'efficacité).
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vendredi 22 octobre 2010

Tiens ! Un tract !

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En ces temps de grêves, la communication politique et syndicale fait feu de tous ses moyens. Et s'il est question des médias modernes de la communication numérique (Internet, Facebook, Twitter, textos), les moyens traditionnels n'ont pas pour autant disparu du mix média : tracts, affiches, discours. Le tract ci-joint émanant d'un parti politique m'a été tendu dans le métro parisien, sur la Ligne 9. Les militants qui le distribuent en profitent pour lancer la discussion avec leurs partisans, affronter leurs opposants. Interactivité face à face.
Le tract intègre aussi, en bon emplacement, un message publicitaire pour un ouvrage politique et son éditeur. Parrainage ? Le tract de propagande est devenu méta-support de publicité.

mercredi 24 février 2010

Multi-tasking et enquête : les médias de la Ligne 9

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Jeudi 18 février. 9 heures et demie, ligne 9 du métro parisien, entre Exelmans et République. "Suite à un incident technique, le trafic est légèrement perturbé". Le wagon est plein d'actifs moroses, mais assis, presque tous. Les interactions entre les passagers réduites aux gestes polis et nécessaires pour laisser passer ou esquiver un passager qui frôle le territoire d'un autre passager. Regards fuyants, posés dans le vague au-delà des voisins-voisines, traversant les affiches déprimantes du wagon. Chacun se tient fermé au monde, terré dans sa monade, enfermé avec son téléphone, un journal à la main, une rêverie inachevée...
A cette heure-ci, le wagon n'est pas bondé ; de plus, les arrêts durent plus longtemps du fait de "l'incident". Le moment semble propice à une pré-enquête sur la consommation de médias dans les transports.
La première leçon de cette observation ethnographique d'une quinzaine de minutes est d'abord qu'une telle observation est délicate à mener. Il faut se déplacer dans le wagon, observer discrètement (les notes sont prises sur un iPhone ce qui donne l'air d'envoyer un texto, comme tout le monde). Comment, sans regard intrusif, distinguer les appareils qui sont au bout des écouteurs, enregistrer les activités successives des passagers, identifier les titres lus ? De plus, il faut noter le statut des passagers avant qu'ils quittent le wagon (on ne sait pas pour combien de stations ils sont là), repérer les nouveaux arrivants à chaque station. Une telle enquête est impensable à l'heure de pointe.

56 passagers ont été observés au cours de ce petit quart d'heure. 66 "activités"ont été notées : 12 passagers ne font rien (en dehors d'être transportés), 34 activités uniques, 20 double activités.
Répartition des 66 observations :
Gratuits sur un siège de métro
  • 19 lisent la presse : 10 pour 20 mn ou Métro (difficile de distinguer avec certitude), 5 pour Direct Matin, 1 Figaro, 1 Monde, 2 magazines non identifiés. A cette heure, dans le métro que la presse traditionnelle n'a pas su investir, les quotidiens gratuits dominent la consommation de presse.
  • 14 téléphones portables à la main, la plupart avec écouteurs : voix, texte et sans doute musique. Dont 6 iPhones.
  • 8 passagers au moins, écoutent de la musique (présence d'écouteurs)
  • 4 lisent des livres
  • 12 passagers ne font rien (4 somnolent)
  • 2 passagers travaillent (dossier, calculette)
  • 2 mangent et boivent (l'un est venu avec son café)
  • 5 discutent (un groupe de 3 et un de 2 ; ils sont arrivés ensemble)
Quelques notes en marge de ce bref travail exploratoire sur les activités multi-tâches dans le métro :
  •  La notion d'activité, de tâche est confuse ; l'activité principale et l'activité secondaire n'ont pas le même statut. Il faut une typologie de description précise avant de continuer : exploiter les outils de Erwin Goffman sur les interactions, les travaux du CESP sur le budget-temps. Concevoir des échelles de comportement multi-tâche ? Multitask est devenu un verbe, en français comme en anglais.
  • La notion de simulténéité des actions est difficile à décrire et à exploiter (concomitance) : certaines actions sont continues (la lecture, par exemple) ; d'autres, discontinues, interrompent cette continuité (répondre à un appel téléphonique, par exemple). Comment ne pas confondre formes et fond (gestalt) ? Quel est le degré zéro de l'activité ? Quel statut a l'activité principale, le transport, n'est-elle pas seconde ? 
  • La tranche horaire définit les conditions de possibilité de telles observations ; elle engage : 
    • Le taux d'occupation du wagon, la proportion de voyageurs assis. A certaines heures, sur certaines lignes, se maintenir debout est l'activité primordiale. Enquête impensable à l'heure de pointe.
    • La présence ou l'absence d'adolescents, virtuoses supposés des activités multi-tâches et qui peut-être définissent une valeur extrême de l'échelle des comportements multi-tâche.
  • Les limites de l'observation et de la description - inséparables - de ce type de situations (limites conceptuelles et pratiques), et, par conséquent, de notre savoir sur les situations multi-tâche, sont flagrantes. Pour de telles pratiques sociales, l'auto-observation et la déclaration (journal d'activité sur le mode introspectif du journal ou carnet d'écoute ?) sont-elles pensables, indispensables ? "L'observable, c'est du filmable" affirme Jean-Pierre Olivier de Sardan (cf. Pratiques de la description, Edition HESS, 2003) : comment filmer sans intrusion, sans biais, et en conformité avec la législation sur la vie privée (CNIL) ? L'opt-in impose l'intrusion.
  • Il faudrait mettre en chantier "un guide d'études directe des comportements" de consommation des médias, à la manière du "Guide" de Marcel Maget. N'est-il pas révélateur qu'après un demi-siècle d'études et recherches média, un tel outil n'existe pas (l'IREP, par exemple, date de 1957) ? Connaissez-vous un outil qui s'en rapproche ?
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vendredi 5 février 2010

SMS : a penny for your thoughts!

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Nielsen analyse l'usage du SMS par les adolescents et jeunes adultes américains (catégorie hétérogène regroupant des filles et des garçons de 13 ans et des adultes de 19, dits teenagers. Qu'y a-t-il de commun entre une jeune fille de 19 ans et un garçon de 13 ?). L'analyse est effectuée à partir des factures fournies par les abonnés. Selon cette analyse, les dits teenagers envoient plus de 3 000 textos par mois (soit près d'une dizaine par heure), 6 fois plus que la moyenne de l'ensemble des abonnés à la téléphonie portable. 
Le coût moyen du SMS est de 1 cent (one penny). La première variable à prendre en compte pour comprendre le succès des SMS est la politique des prix pratiquée par les opérateurs (forfaits illimités pour les SMS) : le tarif détermine la pratique, surtout pour ces âges qui ont en commun la dépendance budgétaire (parents). Le SMS est moins cher que la voix, et plus maîtrisable. L'engouement pour le SMS semble se propager aux plus jeunes qui suivent naturellement leur groupe de référence.
  • Champ-contrechamp muet, sans regard, le SMS se situe à un degré très bas de la communication, d'autant plus bas qu'il recourt aux clichés (formules), aux abréviations et aux symboles (smileys). Aux yeux des philosophes qui, au nom de la morale, ont réclamé le face à face et la dialectique des regards comme principes de la communication, c'est un désastre.
  • Cet usage peut freiner chez les jeunes texteurs le développement d'une compétence orale et surtout d'une compétence d'argumentation. Le texto ignore les verbes, conjugue rarement, n'argumente guère et ne nuance pas. 
  • Appauvrissement de la communication qui atteindrait même les discours amoureux (recours aux photos, dit  sexting) ! La déclaration d'amour romantique, timide et osée, a-t-elle un avenir ? Bientôt la Saint-Valentin, SMS ?
  • Interprétons ces analyses prudemment : si le SMS n'est qu'un élément de plus dans la panoplie de la communication interpersonnelle, il est enrichissement ; en revanche, là où il prend toute la place, rogne sur la voix et la rencontre face à face, on peut craindre l'appauvrissement. Polyculture ou monoculture de communication : la statistique des usages du SMS, dégagée du fait social communicationnel total où elle s'insère (cf. M. Mauss), ne dit pas grand chose.
En France, l'usage des SMS s'accroît (23% d'augmentation au trimestre passé) ; il atteint 110 SMS par mois par client actif selon l'ARCEP, en décembre 2009 (70 en décembre 2008).  Ce serait 5 fois moins qu'aux Etats-Unis ? Bizarre : il faudrait examiner et confronter les méthodologies de comptage.
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mercredi 3 février 2010

Temps de travail et durée média

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L'INSEE évalue la durée annuelle moyenne du travail dans les pays développés ("Soixante ans de réduction du temps de travail dans le monde" (Gérard Bouvier, Fatoumata Dial, janvier 2010). Cette durée baisse sous l'effet des revendications et de leur traduction législative et réglementaire ; mais elle est d'abord l'effet du développement du salariat : entre 1950 et 2007, la durée du travail est passée en France de 2 230 à 1 559 heures, avec 17% de la population active à temps partiel et 91% de salariés.

Alors, plus de temps pour les médias ?
Pas si simple. Pour les médias de grande consommation, l'évolution du temps libre est plus significative que la durée travaillée. Car, plutôt que le temps de travail (qui est aussi le temps payé), importe le temps contraint. En effet, si le temps de travail légal baisse, le temps lié au travail, ou comme le formulèrent les économistes au 19ème siècle, le temps nécessaire à la reproduction de la force de travail, ne tend pas du tout à diminuer.
  • Le temps de transport (cf. l'étude de l'INSEE de juillet 2009 sur "la mobilité quotidienne des habitants" par Jean-Paul Hubert) augmente hors des centres villes : effet d'un urbanisme qui entraîne l'éloignement du lieu de travail, des commerces courants, des services (santé, administration). 
    • S'y ajoute le temps des transports scolaires (particulièrement importants à la campagne. Cf. Chantal Brutel, L'attractivité des villes étudiantes et des pôles d'activité, INSEE, janvier 2010). Transporter les enfants d'un lieu à un autre : plus les parents travaillent, plus ils doivent gérer la "garde" d'enfants (centres de loisirs, crêches, activités péri-scolaires, etc.). Ceci accroît la tension sur le temps "libre". 
    • La domination sociale se paie en distance spaciale. En réaction, les salariés développent une sorte de remembrement des temps de leur journée, réduire la durée des déplacements en diminuant leur nombre, journée continue, déjeuner au bureau, etc.
  • Aux transports s'ajoute le travail au domicile, qui n'est pas toujours appelé "travail", ni perçu comme tel : soin des enfants, bricolage, loisirs créatifs, gestion du foyer. Souvent, il occupe le temps gagné avec le "temps partiel", les 35 heures, etc.
Du point de vue des consommations média, comment estimer les conséquences de cette évolution du temps contraint ?
  • Le temps de transport est souvent un temps qu'accompagnent des médias traditionnels : affichage, radio, presse gratuite. Le temps de transport profite de plus en plus aux nouveaux équipements numériques, personnels et portables (iPod, iPhone, consoles de jeux portables, téléphonie, Internet mobile, etc.), collectifs (écrans du digital signage). 
  • Travailler prend de plus en plus de temps. En conséquence, l'augmentation du temps disponible pour les médias provient surtout de consommations média secondaires, activités d'accompagnement, parfois non choisies. L'allongement global des consommations média est lié à une densification du temps d'activité, à une culture intensive du temps :
    • aux médias multi-tâches : téléphoner, jouer, regarder un film, médias de la mobilité
    • à l'environnement publicitaire des déplacements, métro, bus, trains, ascenseurs, aéroports : affichages, radio, digital signage
    • aux médias consommés sur le lieu de travail : réseaux sociaux, shopping en ligne, musique
    • aux lieux d'attente (wait marketing) : médecins, coiffeurs, bureaux de poste, banques, caisse d'hypermarché, de pharmacies
    • à l'environnement publicitaire des lieux commerciaux : digital signage, in-store media, etc.
    • aux activités média simultanées : regarder la télé en lisant le magazine ou le guide de programmes (IPG) en faisant son courrier électronique ou en téléphonant (en altérant l'un des médias : plus de son, etc.)
    • aux activités multitâche pendant le travail domestique : baladeur, pendant le ménage, radio, télévision à la cuisine, etc.
    • à l'accompagnement des activités scolaires : radio, MSN, SMS, Facebook, iTunes...
En conclusion, si le temps média global augmente, le temps média pur, choisi, 100% passion, n'évolue sans doute pas selon un même rythme. La distribution de l'attention change, ramenant la durée sur le devant de la scène plutôt que le temps, trop souvent réduit à de l'espace (cf. Henri Bergson).
Mais ce sont là qu'intuitions, difficiles à estimer. La vie quotidienne ne se résout pas en feuille de temps, il y manque des observations ethnographiques (la consommation de médias dans les transports en commun, par exemple), des démarches de type introspectif aussi (pour saisir le temps vécu, la "conscience interne du temps" et non seulement celle, externe, des agendas ; pour saisir les préoccupations, et non seulement les occupations). Tout cela serait à combiner avec des observations passives, rigoureuses.
Passer du temps des horloges aux durées vécues réclame des approches nouvelles, les appareils numériques peuvent y contribuer.
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lundi 16 février 2009

5 mn par jour "à la recherche du temps perdu"


DayLit détaille la littérature en toutes petites tranches, en miettes même. 1075 épisodes, 5 mn par jour durant trois ans pour La Recherche. Proust à dose homéopathique.
Le principe de DailyLit repose sur un syllogisme imparable : on lit ses emails, mais on ne lit pas de livre, ergo il faut publier les livres en emails (ou flux RSS) pour qu'ils soient lus.
Des romans japonais ne sont-ils pas déjà publiés sur téléphone, commentés par les lecteurs via SMS dont les textes sont intégrés dans la version papier. Ces sortes de soap operas deviennent des "best sellers". 
Et puis il y a aussi les livres audio (audio books) pour iPods et embouteillages. Et même des vidéos de 12 secondes sur iPhone (il y a une appli pour cela ! "Why only 12 seconds? Because anything longer is boring").

A cette distribution en miettes, il existe d'honorables précédents. Honoré de Balzac publia nombre de ses romans en feuilletons. Karl Marx accepta pour la traduction française (1872) de publier Le Capital en "livraisons périodiques" : "Sous cette forme l'ouvrage sera plus accessible à la classe ouvrière" ! Pour adresser ses lettres, Stéphane Mallarmé écrivait des "Récréations postales" (1892) en forme de quatrain. En 1948, France-Soir publia "Autant en emporte le vent" en feuilleton. Et Jauffret publie en 2008 un gros volume de 500 Microfictions d'une page et demie...

Modèle économique mixte pour ces cinq minutes de littérature quotidienne. Achat et Parrainage : une marque peut parrainer un livre. Répétition assurée puisque le parrain est présent chaque jour. Ciblage séduisant, affinité élective. Sans doute est-ce le parrain qui choisit le livre à publier. Certain titres sont vendus, d'autres gratuits. L'abonné peut choisir ses horaires de livraison, la police et la taille de caractère, notamment pour la lecture sur iPhone.
Plus d'un millier de livres disponibles, quelques uns en allemand, anglais, italien, espagnol.

Chaque média redécoupe les oeuvres, rythme les publications et façonne l'attention. Entrons-nous dans une ère de tout petits formats (RSS, clips, Twitter, SMS) ? Internet bouleverse la distribution et, par conséquent, le packaging aussi. Les légitimistes de la culture s'en émeuvent. Il en fut de même pour chaque mode de distribution précédent (tablettes, rouleaux, parchemins, papier, imprimerie).

samedi 27 décembre 2008

La vie contée en numérique (Gad Elmaleh)


Dans son spectacle publié en DVD ("Papa est en haut", novembre 2008), Gad Elmaleh donne une leçon magistrale de sociologie des médias numériques. 
Observateur malin (et participant), il montre l'entrée des objets numériques dans la vie de tous les jours de tout le monde. Non pas leur arrivée pour quelques uns, dits précurseurs ("early adopters" !), proclamée à l'appel des communiqués de presse mais le moment où l'on ne parle plus de ces objets parce qu'ils vont sans dire, parce qu'ils sont désormais la matière première de la langue quotidienne, des métaphores, des allusions et des références. Le moment où l'on parle ces objets. Quel plus juste indicateur de maturité des technologies que leur degré de banalisation langagière ?
Après Gad Elmaleh, on ne suivra plus son GPS comme avant ("Moi, j'aurais pas fait comme ça ... "). Pas plus que l'on n'abordera Facebook ou les textos comme avant. 
Fabuleux numéro sur les textos et le style de communication qu'ils engagent (les smileys, LOL et autres MDR) ; continuité du SMS, du faire-part de naissance à la mort dont la définition métaphorique est d'être à vie "sur messagerie". Métaphysique qui se nourrit d'imaginaire numérique. Le comédien enchaîne avec un numéro sur Facebook, simulé en face à face. Irrésistible : "Ajoute-moi !", "Tu veux être mon ami ?". 
Ressorts comiques et ressorts sociologiques se conjuguent : il suffit d'imaginer les interactions de la "vraie vie" sur le modèle de Facebook ou des textos, pour faire ressortir la connivence et l'arbitraire consensus qui les soutiennent. Ridicule de cette Préciosité numérique.

Les métaphores selon lesquelles Gad Elmaleh donne à voir nos vies empruntent à Internet, au jeu vidéo, mais surtout au téléphone portable (SMS, forfait et boîte vocale).
L'influence des technologies numériques se trahit dans les innovations sémantiques : "être en Wi-Fi avec" quelqu'un (pour dire la symbiose, la connivence), ne plus avoir de réseau (bafouiller), bugger (penser de façon incohérente) ; être en Bluetooth, c'est être ensemble, proches sans se toucher (cf. le "slow en Bluetooth", où l'on ne se tient pas). Sans compter ce qui tourne autour du forfait ("forfait voyelles" pour qui n'articule pas, "forfait sommeil" pour les SMS de nuit : "Tu dors ?"), etc.
Il y a du Montesquieu dans cette approche des Persans numériques, et des modes d'analyses qui font penser aux travaux d'Erwin Goffman ("theatrical frame", "social interaction", "frame analysis"). Quel travail d'analyse, en acte, que l'on entrevoit, mais trop peu, dans le DVD "bonus" !

La distanciation opère par l'humour (et l'on rit de bon coeur ... de nous-mêmes), elle s'élabore avec la reprise des réparties du public par le comédien, l'insertion de pseudos-apartés de spectateurs, par l'évocation répétée du rituel de la scène, la volonté de vendre la mêche. Tout ceci, dans une tonalité comique, rappelle au spectateur son métier de spectateur : il est au spectacle, embarqué et étranger, et le spectacle le lui montre sans cesse, à la Brecht (Kleines Organon für das Theater, 1948). Enchanté d'être sans cesse désenchanté. Pour mieux comprendre.

Quel talent d'explication, qui énonce pour dénoncer, sans cruauté ; on aimerait pouvoir enseigner comme cela, et à coup d'humour, laisser émerger les concepts. Sérieux !

jeudi 21 août 2008

Ego sum res googlans. Devoir de vacances

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Il n'est sérieuses vacances sans la corvée des devoirs de vacances. Suivant la règle, j'ai proposé à des futur(e)s apprenti(e)s philosophes de décrire, "à la manière de" Descartes, les modalités du penser de leur génération.
Au départ de l'exercice, une phrase de la Troisième des Méditations métaphysiques (1641) : "Je suis une chose qui pense [ego sum res cogitans], c'est à dire qui doute [id est dubitans], qui affirme, qui nie, qui connaît peu de choses, qui en ignore beaucoup, qui aime, qui hait, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent" (d'après l'édition de Florence Khodoss, aux PUF).

Voici un énoncé synthétique de ces nouvelles "méditations cartésiennes" :
"Je suis une chose qui googlise [ego sum res googlans], c'est-a-dire une chose qui smartphone, qui facebook, qui SMS et smyleys, qui achète peu de choses, qui en télécharge beaucoup, qui wii-fit, qui blogue, qui MSN, qui bluetooth, et qui vit in the clouds".

Comment "ça" pense, cette "chose qui pense" ? Qui pense, les doigts sur des claviers, comme le joueur de luth a sa mémoire en ses mains, observait Descartes, justement. Un ensemble de réflexes a été acquis (copier, coller, zipper, chercher, partager, envoyer, glisser, pincer, cliquer, télécharger, synchroniser, noter, etc. Cf. Doc. 1, infra), actes de pensée auxquels correspondent des états de l'ordinateur ("states", Alan Turing), du téléphone, de la console... que les utilisateurs organisent en algorithmes de vie quotidienne, des habitudes. "Nos sens sont autant de touches", résumait René Crevel (1932). Notion à façonner, à mettre en chantier.
Toute pensée de ce type, instrumentée, configure par les instruments le penser et son expression. Comme la machine à écrire changea le style de Nietzsche (cf. les analyses de Friedrich Kittler), comme l'oral détermina le style de Socrate ou de Confucius (ce qu'il en reste, une fois passés à la moulinette de l'écrit...). Nietzsche observa que la machine à écrire contribuait / travaillait à ses pensées ("Unser Schreibzeug arbeitet mit an unserem Gedanken", 1882).
Dans le Faust de Goethe, Mephistopheles, expert en lucidité, pour décrire la fabrique des pensées ("Gedankenfabrik") évoque le tissage (weben, tisser ! parent du mot Web), et tout ce qui du tissage est déclenché par un seul geste : fils invisibles, navettes... Descartes, encore, soulignait le rôle des "longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir, pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations" (Discours de la méthode). Le simple pour aller au complexe.

Cette fabrication de la pensée par les outils numériques, "simples et faciles", devrait faire l'objet d'une observation ethnographique : décrire la forme d'un acte de pensée sur iTunes, Facebook ou Snapchat, lors d'une recherche sur Google, de l'envoi d'un texto, d'un tweet, etc. Qu'en savons-nous ?
Au moins ceci, que cette "fabrique de pensée" rompt avec celle des médias analogiques, sans potentialité interactive immédiate (hors télécommande) ; s'en suivent, pour les annonceurs, toutes sortes d'hypothèses quant à l'"engagement" de l'internaute et du téléspectateur.
On notera enfin "la disette de mots" (Diderot) pour énoncer ce qui se fait avec ces nouveaux outils de pensée, d'où l'importante création lexicale, recourant à l'anglais, ou au latin ! Il faut accueillir plus vite les mots nouveaux pour dire aisément la fabrique de pensers numériques.

Pour illustrer, et appliquer, voici deux documents musicaux sur la culture et la technique.
Document 1 : Daft Punk, "Technologic"
Document 2 : Christophe Willem, "Safe text"

Références
Friedrich Kittler, Grammophon, Film, Typwriter, Berlin, 1986, Brinkmann & Bose, 430 p. , Bibliogr.
D'Alexandrie au RPA : que peut-on apprendre des lieux de savoir ?
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mercredi 20 août 2008

Livres et lectures numériques


Kindle est le support de livres numériques lancé par Amazon, depuis novembre 2007. D'après un "expert" de la Citibank, il s'en sera vendu près de 400 000 fin 2008 (pifométrie ?). Selon Amazon, l'offre d'ouvrages numérisés est d'environ 160 000. L'utilisateur du Kindle peut s'abonner à des quotidiens (dont Les Echos, Die Frankfurter Allgemeine, Le Monde pour la presse européenne (15$), la plupart des quotidiens des grandes agglomérations américaines pour 13 ou 14$ (cf. photo : la pub, en noir et blanc publiée en 4 de couv du supplément hebdomadaire TV, début août), The Wall Street Journal, Investor's Business Daily et The Financial Times pour la presse économique anglophone, ainsi que le Shanghai Daily (en anglais) ; il peut aussi s'abonner à des magazines (TIME, Atlantic Monthly, Forbes), à des blogs, etc.
Si le prix des livres électroniques est généralement moins élevé que celui des équivalents papier, la différence de prix est souvent décevante, quand elle n'est pas révoltante puisque parfois les prix sont plus élevés que pour le papier. Mais l'on peut aussi télécharger des classiques à des prix imbattables (tout Shakespeare pour 5 $, Faust pour 1$ ...).



























Formidable
  • Légéreté, portabilité (mais l'étui est ringard et le design pour le moins conservateur)
  • Achat facile en ligne à la librairie Amazon, une fois l'enregistrement des coordonnées effectué (carte de crédit, adresse de facturation, etc.)
  • Téléchargement immédiat
  • Pas d'installation : cela fonctionne sans délai (seul livre offert : le mode d'emploi !).
  • Excellente lisibilité par tout éclairage (e-Ink). On peut choisir la taille des caractères
  • Téléchargement d'extraits d'ouvrage pour les tester avant achat
  • Possibilité d'insérer des signets, consulter un dictionnaire, annnoter, effectuer des extraits
  • "Writing You Own Ratings and Reviews" : le lecteur peut rédiger une recension, noter un ouvrage (objectivation du travail de "prescription" entre pairs)
  • Possibilité de mettre un fond sonore (MP3) ou d'écouter des audio-livres (avec audible.com, racheté par Amazon, non testé)
  • Accès à Wikipedia
  • Possibilité de faire éditer ses propres documents (Word, etc.) par Amazon pour les lire sur le Kindle.
  • Hotline téléphonique sympa, attentive (selon mon expérience, heureusement limitée !)
Décevant
  • La comparaison avec les fonctionnalités et ergonomies de la lecture sur ordinateur. Par exemple : sélectionner un extrait de texte s'effectue par ligne, et non par division naturelle (paragraphe, phrase, mot) et à l'intérieur d'une seule page. Ainsi, pour chercher un mot dans le dictionnaire, vous sélectionnez une ligne et vous obtenez la définition de tous les mots de la ligne. Anachronique. Quant au clavier, il est peu commode.
  • Modèle économique inspiré d'Apple. Le consommateur est prisonnier d'un standard fermé (hérité de MobiPocket, racheté par Amazon), coincé sur un seul appareil, avec un seul fournisseur. Pas d'interopérabilité, pas de portabilité des contenus. Insupportable.
  • Trop cher le matériel (359 $), trop chers les livres. On attendrait aussi d'Amazon de la publicité ciblée, choisie par le lecteur, par exemple. Publicité utile au consommateur, aux éditeurs et qui abaisserait le seuil d'accès. Aucune innovation dans ce domaine : les éditeurs recourent de plus en plus à la PLV pour la promotion des livres alors que s'essouflent et disparaissent les suppléments littéraires de la presse quotidienne.
  • A l'époque, tant célébrée, de la mondialisation numérique, le produit reste terriblement national (carte de crédit américaine uniquement et, pire, le voyageur même américain ne peut acheter et télécharger un livre hors des Etats-Unis !). Insupportable.
Bilan
Une bonne idée, un bon produit, évidemment améliorables mais trahis par un marketing conservateur.
Des solutions concurrentes existent. Sony qui vend un Portable Reader (ci-dessous sur un présentoir dans une librairie Borders, et affiché dans les aéroports aux Etats-Unis) vient d'ouvrir son appareil aux autres librairies électroniques, soutenant ainsi le format EPUB de l'International Digital Publishing Forum regroupant Simon & Schuster, Penguin Group, HarperMedia, Hachette, HarperMedia et Harlequin. De même, il existe une appli pour acheter et lire des livres sur iPhone (cf. eReader), des dictionnaires qui s'installent sur les téléphones. Le eBook de Sony est vendu en grande distribution spécialisée (Best Buy, COMP USA, Borders, etc.). L'appli iPhone, gratuite, est d'installation immédiate. La lecture est agréable mais ne propose aucune fonctionnalité autre que la stricte lecture (cf. photo). Microsoft propose aussi depuis longtemps un logiciel de lecture et des ouvrages pour ordinateur et Pocket PC. SFR teste un eBook depuis juillet 2008.












La question clé sera celle des relations avec les éditeurs. Sur ce plan, Amazon bénéficie d'un avantage grâce à son immense librairie plurinationale en ligne. Economie de "longue traîne" (140 000 ouvrages) alors que la promotion continue de mettre l'accent sur les "top sellers".






La distribution des livres sur support électronique est inéluctable
  • Les eBooks ne peuvent ignorer les acquis de la lecture Internet et le statut particulier du livre, différent en de nombreux points des supports musicaux (CD).
  • Il faut laisser le lecteur choisir son format de lecture et ses libraires.
  • Que peut-on attendre de Google Book Search ? Un android pour livres ?
  • Il faudra imaginer les librairies, les métiers d'édition et le marketing qui correspondent à cette nouvelle distribution de l'écrit. La solution ne viendra pas de la réglementation mais de l'invention, en marche, sans doute en rupture avec des modèles mis en place il y a quelques siècles. Où l'on retrouve la question du droit des auteurs et du rôle des éditeurs, celle des bibliothèques et du prêt en général.
El iPod de las escuelas
  • Belle formule, prophétique, du quotidien El Pais, pour décrire l'avenir du livre électronique ! A terme, il peut être le support pour les manuels et les outils didactiques en général (calculatrices, dictionnaires, atlas). Un marché existe dès l'enseignement primaire. On pourrait enfin ne plus voir des enfants de 4ème promener des cartables de 10 kg ou des étudiant(e)s accumuler des manuels chers et rarement à jour. Bonne occasion de repenser le travail scolaire, la relation aux documents, le "par coeur", l'imitation : vaste programme !
Quel habitus de lecteur développerait l'ebook en comparaison avec le papier et avec Internet ?

La portabilité est accrue (plusieurs dizaines d'ouvrages en un seul support). Mais on n'a pas un livre "de poche".
Le feuilletage subsiste, dans les deux sens. Il est même plus fréquent car on ne voit qu'une page à la fois et les pages sont plus petites. La lecture reste donc linéaire, plus encore même qu'avec le papier car on ne peut sauter des pages aisément.
Pas de souris, pas d'hypertexte, pas de surf. Alors qu'il y a tant à inventer pour activer la lecture, savante ou distrayante, et la rendre plus riche, efficace et passionnante.
Qu'est-ce qu'un livre à l'âge de ce que Alain Chartier appelle "la textualité électronique" ? L'écrit a connu toutes sortes de supports, lattes de bambou, rouleaux, tablettes, etc. : le livre actuel (codex) n'est que l'un d'eux, l'écran numérique aussi. Le support inculque une manière de lire, et d'écrire, dès l'enfance : comment croire à un eBook ignorant de l'habitus de lecteurs travaillés par l'iPhone, le SMS, le jeu vidéo et Internet ?
Le livre électronique n'est pas un gadget, c'est un des piliers d'une nouvelle fondation de la culture et de sa transmission.