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samedi 24 septembre 2022

La rhétorique a formé le monde romain

 J-E Lendon, That Tyrant Persuasion. How rhetoric shaped the Roman world, Princeton University Press, 302 p, Bibliogr., Index

Le livre commence par l'assassinat de Jules César : les assassins se vantaient alors de suivre une mise en scène bien calculée ; première partie prévisible car la connaissance de la tyrannie et donc le portrait du tyrannicide font partie de la formation de base des jeunes romains. Logique donc. L'auteur montre alors, ensuite, le rôle pratique de l'éducation rhétorique romaine, rôle que l'on retrouve dans divers domaines de la vie publique : l'architecture des monuments (les nymphea, les murs qui protègent les villes, les rues à colonnades), et les lois surtout. Voilà qui expliquerait "the strange world of education in the Roman empire" et l'ampleur des effets invisibles de la rhétorique sur la société romaine.
L'auteur emprunte beaucoup à Quintilien ("our best known teacher of Latin rhetoric").
L'ouvrage est abondamment documenté, près de la moitié du volume est constitué de notes, de bibliographie et d'index. Il est illustré également.
L'objet central du livre est l'éducation, mais une éducation difficile à mettre en évidence car cette éducation, c'est la rhétorique : "This book, then, is a study of the influence of rhetoric on real life, but also a study of the fences around the influence of rhetoric", prévient l'auteur en fin de sa préface. "It should be clear at the outset that the argument of this book is speculative. Education plays a large role in creating the world we consider normal and expected, and it is rarely given to mankind to peer behind that education to realize that much of what it teaches is arbitrary as well as untraceable". Le lecteur est donc prévenu dès avant de s'engager dans une lecture certes passionnante mais qui semble parfois tellement éloignée de ce que l'auteur prétend démontrer. 
Selon lui, toutefois, l'éducation viserait à rendre le monde acceptable, acceptabilité proche de l'idée d'habitus telle que la décrivent Pierre Bourdieu et les sociologues de sa tradition.

dimanche 31 juillet 2011

Google et toute la mémoire du monde

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Beau titre dans le quotidien espagnol El Pais : "Google ya es parte de tu memoria" (Google est déjà une partie de ta mémoire). Le quotidien part de la recension d'une recherche parue dans Science Magazine sur l'évolution de la mémoire (Betsy Sparrow, Jenn Liu, Danial M. Wegner, "Google Effects on Memory: Cognitive Consequence of Having Information at our Fingertips", July 14, 2011) pour approcher de manière plus générale l'effet des moteurs de recherche sur la mémoire des utilisateurs.
Que les appareils que nous utilisons quotidiennement tranforment la manière dont nous retenons les informations et dont nous accédons à leur mémorisation est probable. Retenir, en Grèce ancienne puis dans l'empire romain, reposait sur une mnémotechnique (repérage, classement des objets à mémoriser, association de ces objets à des lieux, etc.). Dans cette opération de mémorisation, l'organisation, la langue, le classement alphabétique, la versification jouent leur rôle ; la rhétorique, "ouvrière de persuasion", cultive la mémoire (cf. Ciceron, Quintilien, etc.). Quant aux appareils externes pour enrichir la mémorisation, ils existent depuis longtemps, indispensables pour la comptabilité commerciale des entreprises et des banques, des Etats (fiscalité), pour la religion (prière, étude, calendriers etc.), indispensables aussi pour leur portabilité : tablettes, rouleaux, puis livres de toutes sortes. La recherche peut être alphabétique, on met bientôt en place des index puis des systèmes de renvois anticipant les liens hypertexte (cf. L'Encyclopédie de Diderot et D'Alembert).

Google, les logiciels de contacts, de fiches organisant le savoir pour apprendre et retrouver, de listes (de courses, de choses à faire, etc.), ne font qu'enrichir cet outillage. Avec le numérique, les tablettes ont accru leur capacité mémoire et amélioré leurs ergonomies. De la tablette qu'utilise Don Quichote ("un librillo de memoria") à l'iPhone et ses applis, les mécanismes de la mémorisation et des accès à la mémoire exploitent les évolutions technologiques. En revanche, les principes de ces outils sont constants : améliorer la rentabilité du travail intellectuel (productivity) et des opérations de gestion. Les travaux, les réflexions sur ce sujet et leur application aux médias sont anciens. De Marshall McLuhan à Jack Goody, par exemple.

Les résultats des expériences évoquées par Science démontrent que nous gérons au mieux notre espace mémoire. L'ordinateur, la tablette, le smartphone, chaque appareil nous permeet de l'exploiter différemment notre capacité mémoire au mieux (optimisation).
Deux conclusions majeures de cet article :
  • Avec la fréqentation continue et approfondie des outils de recherche s'élaborent de nouveaux habitus cognitifs et une dépendance envers la connection  ("We must remain plugged in to know what Google knows"). En ce sens, Google est une entreprise radicalement différente de Facebook qui s'apparente plus, pour l'instant, à un gadget. Google comme Bing gèrent l'accès à des outillages pour connaître. En cela, ils sont différents. On peut encore vivre sans réseau social, on ne peut plus travailler sans moteur de recherche. Le savoir n'existe que si, et seulement si, on peut le mobiliser, s'il a été organisé. Etre, c'est être en ligne.
  • "We are becoming symbiotic with our computer tools". Dans son principe, cela aurait pu être affirmé d'outils de savoir tels que les encyclopédies, les outils pour écrire (stylets et pinceaux, crayons, papier, etc.) ou pour calculer (boulier, planches anatomiques, tables diverses, etc.). Microsoft et Apple orchestrent cette nouvelle symbiose, et Google aussi (Android).
De même qu'il a été fondamental pour l'industrialisation de populariser l'éducation aux outils de travail intellectuel (lire, écrire, compter, mesurer), il devient tout aussi fondamental de populariser la bureautique aujourd'hui. De même que la République fit construire des écoles primaires dans chaque commune, il faut aujourd'hui construire partout des infrastructures de connection. Sans perdre de vue que, à la base de tout cela, se trouve la maîtrise de la première des technologies, celle qui préside à la compréhension et à la production langagières : la langue maternelle ("No se debe perder el valor de la palabra", souligne Beatrix Azagra dans El Pais). Ecole et web : même combat.


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