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lundi 2 mai 2022

Flaubert, bien vu, bien raconté

"Gustave Flaubert. Le romantique enragé", Le Monde, Hors série, décembre 2021, 124 p., 8.9€

Le numéro que Le Monde a consacré à Flaubert commence par une biographie en images et se termine par la publication, quelques mois après sa mort, de Bouvard et Pécuchet et par une photographie de sa tombe au cimetière de Rouen.
De Madame Bovary dont le sous-titre évoquait Balzac ("Moeurs de province" pour Flaubert, tandis que Balzac sous-titrait Eugénie Grandet "Scènes de la vie de province"), on arrive ainsi à Bouvard et Pécuchet, "l'encyclopédie critique en farce". 

"Flaubert est un homme siècle", conclut Gisèle Séginger, normalienne, spécialiste de Flaubert, sur qui elle a fait sa thèse. Ni réaliste, comme le voulait Sainte-Beuve, ni naturaliste comme le voyait Zola, Gustave Flaubert, s'il admire Victor Hugo et Jules Michelet, rejette Lamartine et Musset, et finira en "très mince républicain". Gisèle Séginger dépeint Flaubert en "excessif" : "Flaubert, écrit-elle, n'aime pas son époque, ce XIXe siècle, où l'industrie et les bourgeois en habit noir triomphent. Il rêve d'Orient, selon lui, la patrie symbolique du beau...". Bel entretien avec Yann Plougastel au coeur du numéro.

La partie "Débats" commence avec les plaidoyers des avocats au procès de  Madame Bovary : à Ernest Pinards, procureur impérial, répond l'avocat de la défense, Jules Senard ; le jugement du 7 février 1857 qui prononce l'acquittement. Puis vient la querelle de Salammbô, et Flaubert répond à Sainte-Beuve. Barbey d'Aurevilly, à propos de L'éducation sentimentale, accuse son auteur de faire des inventaires et de n'être "qu'un faiseur de bric-à-brac". Ensuite, nous avons Proust évoquant le style de Flaubert, et Sartre qui déclare ses intentions au Monde en 1971 : "Mon but est de montrer une méthode et de montrer un homme". Enfin viennent les hommages de Théophile Gautier, de Georges Sand, d'Emile Zola ("Il (Flaubert) était très doux devant la langue, ne jurait pas, attendait des heures qu'elle voulût bien se montrer commode. Il disait avoir cherché des mots pendant des mois". 

Tout cela se termine par des "Références" et un "Lexique" établi par Virginie François ; elle montre un Flaubert hostile à la Commune, à ce qu'il appelle la "bêtise démocratique" et au suffrage universel. Elle montre aussi Flaubert en surpoids, atteint de la syphilis (comme Baudelaire, Daudet, Goncourt, Maupassant...). On pourra regretter qu'elle n'évoque pas également Pierre Bourdieu ("L'invention de la vie d'artiste", Actes de la recherche en sciences sociales, 1975, Numéro 1. 2, pp. 67-93) ou Marcel Proust ("À propos du style de Flaubert", La NRF, n° 76, 1er janvier 1920, pages 72-90 ).

L'ensemble constitue une excellente introduction à l'oeuvre de Flaubert et donnera envie de le (re)lire.

dimanche 5 juillet 2020

Le déconfinement de la presse française : premier bilan


La presse française repart
Après le confinement, les marchands de journaux mettent les unes en avant pour de nouveaux titres, principalement des hors-séries (nous n'avons compté que 9 nouveaux titres pour 308 titres hors-série). Sur neuf semaines, c'est une très bonne moyenne, surtout pour le début du mois de juillet ; on compte donc plus de 30 nouveaux titres par semaines.

Ce sont les titres touchant à l'histoire, au sens large, histoire contemporaine ou plus ancienne, qui dominent l'innovation : "50 ans d'amour à l'anglaise" (sur l'automobile), "Vauban", les "Vikings : de la Scandinavie à la Normandie", Emile Zola, "30 femmes d'exception", "1870 : la disparition d'un monde", le tracteur Renault, "L'Egypte antique", "Les Trente Glorieuses" par Spirou (!), "le Mirage 3", "Gainsbourg" et les femmes de sa vie, "Pompéi, etc. L'histoire est très diversifiée.

La presse pour enfants suit, puis viennent la santé et la vulgarisation scientifique. Que dira le mois de juillet, à peine commencé ? Nous verrons... en mettant cette statistique à jour régulièrement. Toutefois, il ne s'agit que de l'offre : comment ira la demande ?



mercredi 15 mai 2019

La presse cuisine, on en n'a pas soupé !


La Grenouille à Grande Bouche. La société à travers ce que l'on mange, 116 p, 13€

Derrière (sous) ce titre étrange, se trouve un fort beau magazine qui intéressera ceux qui s'intéressent à l'histoire sociale et/ou ceux qui aiment cuisiner. Les auteurs sont d'origines, d'âges et de compétences diverses (crowd sourcing oblige) ; la publicité est absente : le lecteur est le payeur, pas la marchandise. Une seule page, quand même pour des cafés et chocolats acheminés et fabriqués à Morlaix (Grain de Sail) selon des normes respectueuses de l'environnement. La soupe, c'est d'abord loin de la frime et de la gastronomie pédante, la maison maternelle, le chez soi, la famille.

Chaque numéro est thématique. Le premier numéro est consacré à la soupe ; le suivant sera consacré au lait. La ligne éditoriale est déclarée par le sous-titre : sciences sociales et alimentation, on est ce que l'on mange, dit-on aussi. L'alimentation est traitée par les auteurs comme un analyseur des sociétés. Alors, que dit, que révèle la soupe à propos des sociétés, de leur organisation, de leurs contradictions, de leurs illusions aussi.

Cela commence par une histoire des soupes industrielles conçues pour nourrir à bon marché la population ouvrière et maintenir la force de travail en état de produire : Liebig et Royco, Knorr, le bouillon KUB. Bel éclairage, une lumineuse leçon d'économie sur le capital humain. Avec des avis sans concessions de l'UFC-Que Choisir et de Foodwatch.
La dominante régionale du titre est bretonne mais on trouve aussi des éléments concernant le Nord ("la Louche d'or") et la Champagne troyenne  ("Kantinetik"). Un article évoque la tradition de la soupe au lait pour célébrer les mariages en Bretagne. Non loin du folklore, on trouve quelques pages de Germinal (Emile Zola) pour se rappeler la qualité des portraits du romancier et la vie ouvrière dans le Nord en pays minier où la soupe occupait une place essentielle dans l'alimentation.
Beaucoup d'idées de lecture (la soupe aux livres) y compris de livres dits "d'enfants". Une playliste pour des soupes à écouter !

Beaucoup de recettes, d'origines diverses, sont expliquées, commentées. Un gros plan sur les soupes de poisson avec l'interview d'un poissonnier de Rennes (qu'en dirait un poissonnier de Toulon ?), un article sur la soupe miso (Japon) et des recettes de soupes "anti gueule de bois".
Bien sûr, chaque lectrice regrettera l'absence de certaines soupes qui lui sont proches : celle de la garbure (du Béarn), celle de la chorba des dîners de Ramadan (ah! la chorba blanche algéroise !), celle des gaudes avec son lait froid (Bresse), "the chicken soup" (pas celles de Campbell qu'a peintes Andy Wharol (1968) et auxquelles allude la une du magazine mais celle, traditionnelle, que recommandait Maïmonide, dite parfois "Jewish penicillin", soupe qui requinque. Manque aussi "l'alphabet soup" qui permet aux enfants d'écrire leur nom sur le bord de l'assiette mais qui désigne aussi la surabondance d'acronymes rencontrés dans les médias, le web et la publicité. Et la soupe à la queue de boeuf (Ochsenschanzsuppe ou Oxtail soup)... La grenouille a de quoi publier un second numéro consacré aux soupe.

Il y a des tests produits, appétissants (il y a des enfants testeurs, bien vu). Il y a un point lexical sur la soupe, clair et  bien utile (vous saurez enfin la différence entre soupe et potage, consommé et bouillon, etc.) ; il y a des rubriques santé et des tests de trois lieux d'achat ("le panier de la grenouille"), des faits divers, les épices, les herbes : en fait, il y a de tout chez cette grenouille, sauf l'explication du titre (je ne l'ai pas trouvée : a-t-il été tiré au hasard dans la dictionnaire, comme Bourbaki ?). Une géographie de la France des soupes serait bienvenue.

La revue se veut "participative", elle est parrainée par un animateur de France Inter ("on va déguster"). Lisez l'édito (ci-contre) : tout y est (bien) dit. Richement illustré, la diversité de ce magazine en fait un véritable "lieu de savoir" culinaire.
Notons la créativité continue des magazines de presse cuisine française : cf. le trimestriel 180°C . Des recettes et des hommes.

N.B. Pour la presse cuisine dans ce blog, cliquer ici.

dimanche 28 janvier 2018

Au temps des Pentagon Papers et du papier roi : "The Post"


Titre original du film: "The Post" (en France, "Pentagon Papers", 1 heure et 55 minutes).
Nous n'évoquerons ni l'histoire que raconte Steven Spielberg, ni Meryl Streep dans le rôle de Katharine Graham, Présidente inattendue du quotidien de Washington, actrice aujourd'hui en guerre avec la Maison Blanche ; nous ne discuterons pas non plus la véracité, l'exhaustivité des faits... D'autres le font parfaitement.
Nous nous en tiendrons à ce que le film fait voir de l'histoire de la presse, au spectacle de la fabrication et de la distribution des journaux avant l'informatique, avant le smartphone, avant le web, avant Google. Notons encore que Katharine Graham fut l'une des premières femmes à diriger un journal, d'abord sous-estimée, bien sûr, et dont l'action s'avère décisive, ce que le film évoque, subtilement.

L'action du film se déroule en 1971. The Washington Post, bientôt centenaire (1877), entre en bourse (NYSE, juin 1971). 40 ans plus tard, il est racheté par l'actionnaire d'Amazon (2013) et, depuis, numérisé à marche forcée pour épouser son temps et sortir du rouge.
Retenons du film de Steven Spielberg les images documentaires de ce qu'était la presse avant le numérique.
  • Lourdeur de la fabrication : l'encre, les grands formats, les machines à écrire et les téléphones des salles de rédaction, le bruit des machines qui font tout trembler (lynotypes, rotatives). Labeur de l'imprimerie... Gutenberg n'était encore pas si loin.
  • Lourdeur de la distribution : les paquets de journaux que l'on ficelle avant de les charger dans des camions, de les placer dans les distributeurs (vending machines)...
  • Lourdeur de la documentation : "Paper" est à prendre au pied de la lettre car les "Pentagon Papers", ce sont 7000 pages dactylographiées, non numérotées, qu'il faut transporter dans des cartons (en première classe) et explorer, analyser à la main. Ce travail passerait aujourd'hui par des algorithmes de machine learning et de NLP, après lecture automatique (OCR).
En 1971, la TV américaine était encore au second plan des médias, malgré le célèbre "CBS News" de Walter Cronkite. C'est la presse qui décide de l'actualité (agenda setting function) ; elle constitue alors l'essentiel du quatrième pouvoir (cf. David Halberstam, The Powers that Be, 1979, livre de journaliste...). Bientôt ce sera Watergate (1972), apogée de la presse d'investigation...
Aujourd'hui, en revanche, la Une d'un quotidien ne fait plus la Une de l'actualité. Autres temps, autres médias. La presse n'"accuse" plus guère...
Le film traite aussi de la collusion entre les patrons de presse, les cadres des entreprises de presse, les journalistes et les gens du pouvoir (mondanités, amitiés, voyages, parties, dîners, etc.). Collusion dangereuse pour l'honnêteté de l'information, qui conduit à mettre sur un même plan l'actualité people (mariages, etc.) et une actualité politico-militaire, chaque jour plus dramatique.

mardi 26 septembre 2017

"When Calls the Heart" et "Chesapeake Shores" : deux séries dont on ne parle guère


On n'en parle guère, et pourtant... c'est aussi cela la télévision américaine.

De Hallmark Channel à Netflix
Pas de crimes, pas de drogues, pas de poursuites de voiture, pas de bande-son assourdissante, pas de scène "indécente" ou "obscène", pas de tatouages, pas de "gros mots"(profanity)... Des drames certes, séparations, divorces, maladies, accidents mais le cœur, la justice et la courtoisie triomphent. Pas d'Emmy Awards, bien sûr.  As American as apple pie : beaucoup de gâteaux, de pancakes et de cranberry muffins! Retours à la nature, mais à une nature domestiquée, urbanisée.
Séries reposantes. On dit "family friendly content". Reprises par Netflix.
Les deux séries ont été lancées par Hallmark Channel, la chaîne de Crown Media Family Network (propriété de Hallmark Cards Inc.). Hallmark Channel est diffusée par le câble et le satellite (par les MVPD donc) dans 89 millions de foyers américains (sur un total de 120 millions aux Etats-Unis).

"When Calls the Heart" a été lancée en 2014. La série se déroule dans le cadre de la conquête de l'Ouest américain, dont on peut suivre l'histoire, d'épisode en épisode : on voit arriver le chemin de fer, l'automobile, le téléphone... De nombreux plans de coupe montrent les montagnes, des couchers de soleil, superbes cartes postales invitant au voyage. L'institutrice est amoureuse d'un officier de la police montée canadienne (RCPM, mounties), parfait dans son bel uniforme rouge, fier avec son chapeau Stetson. Romantique et familial. Quelques méchants, quelques brutes et truands, beaucoup de bons. Des veuves courageuses, "mères courage et leurs enfants", enfants sages et studieux. Ville de mineurs (mais Coal Valley deviendra Hope Valley). Ce n'est pas Germinal, mais on songe aux débuts de "Coal Miner's Daughter" quand même... et, à peine, effleurée, à "la lutte du capital et de travail" (Emile Zola).
Un féminisme de bon aloi court discrètement dans toute la série : l'institutrice doit sans cesse revendiquer son indépendance et soutenir celle de ses élèves filles. Elle soutient aussi les revendications des femmes de mineurs, propage avec enthousiasme la culture scientifique et littéraire, s'initie au bricolage domestique. Déterminée à inventer sa vie, elle résiste à son propre père, riche notable citadin ; elle résiste gentiment et fermement aux traditions conservatrices de sa famille. Le maire est une femme et elle négocie habilement et fermement avec la société de chemins de fer.
Une cinquième saison est annoncée pour 2018. L'institutrice et l'officier vont-ils se marier ?

"Chesapeake Shores" a été lancée en 2016. La série se déroule sur la côte Est des Etats-Unis, dans une petite ville riche. Le thème est sentimental encore, mais contemporain (smartphone, avion privé, etc.). Une famille décomposée de cinq enfants, se reconstitue petit à petit, remettant de l'ordre dans la "confusion des sentiments" qui les a dispersés. Ici encore triomphent l'appel du cœur, l'appel de la "terre natale" et le courage des femmes qui ramène tout le monde à la maison, source du bonheur perdu. La série est diffusée le dimanche, en prime-time.
A nouveau, de superbes paysages, cartes postales de décors naturels, paisibles. Milieu élégant, aisé, poli, indulgent. Une vaste et belle maison donnant sur l'océan, une cuisine claire et spacieuse où toute la famille se retrouve pour le petit déjeuner. Quatre générations sous le même toit ! Là, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe...

Séries reposantes tissées de vie quotidienne et de ses petits drames. Pas de risque de distanciation, au contraire : mieux vaut s'identifier aux héros, modestes, trop humains. Chaque épisode résoud un conflit, un problème, tandis que courent quelques intrigues à long terme. Qui épousera qui ? Loin, très loin de "Game of Thrones", de "OINTB" ou de "Ozark", plus près peut-être de l'esprit de "Family Ties" (sitcom de NBC, 1982-1989).
Hallmark Channel viserait, ou du moins toucherait, le Midwest et le Sud américains plutôt que la côte Est et la côte Ouest (plutôt donc que Los Angeles, San Francisco, d'une part et New York, Boston, d'autre part). Le Los Angeles Times parle à ce propos de "cultural divide", le journaliste corrélant intuitivement le succès de la série à la carte électorale. Sociologie politique simpliste et peu convaincante. Netflix, à la tête de toutes données recueillies, doit en savoir tellement plus long !
Hallmark lance Hallmark Drama pour les MVPD et une chaîne OTT, Hallmark Movies ($5.99 par mois) le début octobre 2017, sur Amazon Channels ; directement aux consommateurs.


Références

Sur Germinal : voir Henri Mitterrand, "Zola à Anzin. Les mineurs de Germinal", in Travailler, 2002, N°7, pp. 37-51.

FCC, "Obscene, Indecent and Profane Broadcasts"

Le Pays du sourire (The Land of Smiles) !

vendredi 15 mai 2015

"Mr Selfridge", histoires de la grande distribution


"Mr Selfridge" est une série de PBS (Masterpiece, 2013), une co-production de la station WGBH (DMA de Boston) et de la chaîne commerciale ITV (Grande-Bretagne). Elle compte 3 saisons et 30 épisodes (2013-2015).
Le personnage central de la série est Harry Gordon Selfridge qui ouvre un magasin à Londres en 1909. Américain du Middle West (Wisconsin), il a commencé sa vie professionnelle à Chicago dans les luxueux magasins Marshall Field's (ouvert en 1852). Les magasins Selfridges existent toujours.
La série parcourt l'histoire du début du siècle à travers la vie de ce grand magasin emblématique de la modernité. En effet, la seconde partie du XIXème siècle a vu le développement de grands magasins multi-spécialistes, organisés en départements (department stores). Ces magasins sont conçus comme des monuments, "cathédrales du commerce moderne", dira Emile Zola, "faites pour un peuple de clientes" : à Paris, ce seront Au Bon Marché (avec une architecture métallique de Gustave Eiffel, 1852), Le Bazar de l'Hôtel de Ville (1856), Le Printemps (1865), Les Galeries Lafayette (1894), les magasins A l'Innovation en Belgique... On se souvient que Joseph A. Schumpeter prend la distribution pour illustrer le concept de destruction créatrice (Capitalism, Socialism and Democracy, chap. 7).
Peu de temps avant "Mr Selfridge", il y eut une série intitulée "The Paradise", diffusée d'abord par la BBC (2012) puis par PBS aux Etats-Unis et finalmeent par Netflix ; la série, qui était inspirée du roman d'Emile Zola, Au bonheur des dames (1883), connut un moindre succès d'audience et dut s'arrêter après 2 saisons, souffrant de la concurrence de "Mr Selfridge".

Dans Mr Selfridge, le siècle voit émerger de nouvelles techniques de marketing. C'est d'abord la puissance continue des investissements publicitaires de la grande distribution et la pression qu'elle lui permet d'exercer sur la presse via l'achat d'espace. C'est la création d'événements artificiels pour promouvoir l'image du magasin qui fait ainsi son actualité : les photographes de presse sont omniprésents, couvrant chaque pseudo-event qu'il s'agisse de Louis Blériot, qui vient de traverser la Manche en avion et pose devant son monoplan, de Arthur Conan Doyle dédicaçant ses ouvragess ou de démonstration de télévision, dès 1925... Symbolique, l'heure de l'ouverture : on attend les trois coups, fébrile : comme au théâtre ou au NASDAQ, public et acteurs se tiennent prêts pour le lever du rideau.
C'est aussi l'époque des catalogues, des livraisons à domicile, des défilés de mode, des promotions ponctuelles (ventes flash), des vitrines spectaculaires, thématiques (Wimbledon), du parrainage (actrice, danseuse de l'opéra), de la marque distributeur, du "produit-star", de la logistique, déjà. A Selfridges, on montre les produits, on les exhibe ; le client est roi ("the customer is always right"), on lui laisse regarder les articles de près, les toucher, les essayer, les goûter. Le luxe est à portée de main (Guerlain, Yardley, Coty, Lanvin, Neuhaus...).

Le cœur du magasin, son esprit, c'est la mode, l'innovation de l'image. La clientèle est surtout féminine, de nouveaux rayons sont consacrés au maquillage, aux parfums, aux accessoires. "Give the lady what she wants" était déjà le slogan de Marshall Field's. Un salon de thé est ouvert à l'intérieur du magasin, comme à Marshall Field's. Le shopping est désormais promu comme un plaisir, une activité légitimes. On assiste aux débuts de la consommation de masse grâce à de fortes baisses de prix, au passage du sur mesure au prêt à porter...

Déclaration de guerre, mobilisation, syndicalisme, l'histoire de l'époque est aussi présente au travers de scansions technologiques, l'avion, la télévision, la bicyclette, l'automobile que l'on expose au centre du magasin, le cinéma (visite de Mack Sennett) ; comme dans Downton Abbey, ces innovations technologiques ponctuent la série. La série accorde une place importante au changement de statut social et économique des femmes : le mouvement des suffragettes revendique le droit de vote (National Union of Women's Suffrage Societies, 1897). Quant à la presse, sa fonction publicitaire dans la gestion des ventes est manifeste, le rôle du journalisme dans la fabrication et la manipulation de l'opinion publique est illustrée et dénoncée à de nombreuses reprises.
Après Zola, la télévision romance l'histoire, à sa manière. Bonne occasion de (re) lire le roman de Zola (Au bonheur des dames, 1883 la préface écairante de Jeanne Gaillard).

Mr Selfridge consulte sa montre : c'est l'heure de l'ouverture. Copie d'écran du site de Masterpiece (PBS). Mai 2015.

dimanche 25 mai 2014

Magazines : histoire et proximité du lointain



hier en FRANCE. une histoire de la vie quotidienne des Français au XXe siècle
bimestriel, 6,5 €, 68 p.

Encore un magazine qui exploite le filon historique. Au cours des dix années passées, ce sont près de 1 300 titres nouveaux et hors série qui ont choisi une thématique historique ; toute l'histoire est mise à contribution par la presse magazine, histoire ancienne ou contemporaine, histoire culturelle, histoire militaire, religieuse, histoire régionale, histoire du sport, de la musique, histoire de l'automobile, histoire de l'art... (Source : Base MM, 31 600 titres).

A l'évidence, la presse française est travaillée par l'histoire, et notamment par le passé proche, par le XXe siècle et ses guerres. Tout fait histoire, disait l'Ecole des Annales. Histoire vivante, multiple, Hier en France, pour son premier numéro juxtapose et isole six faits d'histoire banale : la tuée du cochon, Saint-Germain des Près à la Libération, le cyclisme entre les deux guerres, les maisons de prostitution, Cointreau, les femmes de marins.
Documentés, ces faits sont évoqués, illustrés avec des photos, surtout des cartes postales. Or la carte postale, si elle est un document précieux, est l'image embellie, grand public, que se donne une époque d'elle-même, qu'elle met en avant, un cliché souvent. La carte postale pose : risque de folklorisation (tourisme) que les faits et le commentaire doivent contrebalancer, rectifier.

Entrée bon gré mal gré dans l'Europe, bousculée par de nouvelles immigrations, réinventée par l'économie et les médias numériques, la France d'aujourd'hui ne peut plus se reconnaître dans ses images du siècle passé. Ni le village de la France rurale où l'on tuait le cochon, ni l'économie du charbon et les corons ne disent plus rien aux générations d'aujourd'hui. Hier, c'est tellement loin ; la France dont parle le magazine n'est plus.
Restent deux types de passés que le magazine aborde et construit.
D'une part, les racines lointaines, vagues et presque oubliées du présent : le vélo et les "forçats de la route", ou encore, les marques, par exemple. Ainsi, dans ce numéro, l'histoire de Cointreau et de son Triple-Sec est rappelée, avec sa publicité : packaging, affiches et premier film de cinéma publicitaire. Il y a aussi le Tour de France et sa caravane publicitaire.
D'autre part, il y a l'histoire de ce qui a disparu et dont ne reste presque rien, sinon des romans, des musées et des images : la mine, la silicose, les grèves, les catastophes, la pêche en mer au loin, les naufrages, terre-neuvas... France fondamentale et fondatrice qui s'estompe, Germinal et histoire au baccalauréat. Les catastrophes minières ont lieu ailleurs...

"Proximité du lointain", dit-on, que cette histoire sans événements historiques, histoire sans histoire de tous les jours d'autrefois, "lieux de mémoire" où l'on a du mal à se retrouver, à s'imaginer. La presse magazine du rayon histoire en fait son miel : elle est, avec ses centaines de numéros, le manuel périodique d'histoire contemporaine.

jeudi 5 avril 2012

La presse et le marché de l'éducation

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Les produits para-scolaires prennent place sur le marché français de la presse. L'édition scolaire en avait jusqu'à présent le monopole avec les cahiers de devoirs de vacances et les annales du bac. La presse élargit cette offre. Elle tire profit de son réseau de distribution (30 000 points de vente) et de sa légitimité culturelle auprès d'une partie de la population (pour certains titres, du moins). Beaucoup de ses lecteurs, les enseignants notamment, sont prescripteurs (les publications du Monde, cf. infra, sont d'ailleurs parrainées par la MAIF, compagnie d'assurance des enseignants).
Marché de la "bonne volonté culturelle" aussi : beaucoup d'adultes en profitent pour tenter de boucher des trous creusés par l'oubli et le manque de pratique, voire pour se mettre au niveau de leurs enfants ("Auriez vous le bac aujourd'hui", demandera ironiquement Le Monde).
Les produits para-scolaires publiés par la presse font appel à plusieurs genres didactiques et les mélange : quizz, jeux, résumés, tests, exercices corrigés, fiches. La proximité des contenus avec les programmes des examens (bac) et des concours (culture générale) le principal argument de vente. Toutes les classes, du CP au baccalauréat (et à certaines classes préparatoires) sont touchées. Le Monde fut précurseur en 1973 avec ses Dossiers & documents suivis plus tard des Dossiers & documents littéraires.
  • Exemples de Hors-séries ou numéros spéciaux consacrés à des tests, quiz et autres interros
Le Point : la philo,
Le Monde : la psychologie, la géographie de la France, du monde
L'Expanion : l'économie
L'Express : le français, la France et ses régions (spécial jeux)
Le Figaro : la géographie de la France, la littérature française, Histoire de France (questions et jeux)
Beaux Arts Magazine : l'art
L'Etudiant : Cahier de vacances de culture générale pour les adultes, quizz de culture générale
ça m'intéresse : Cahier de jeux & d'exercice
Le Nouvel Observateur / Challenge : Réussir son Bac S. Révisions Maths 2012 (DVD)
Actualité de l'Histoire, 250 questions pour tester vos connaissances historiques
  • Pour l'école primaire
Champions du CP, du CE1, etc. magazines qui publient également des cahiers de vacances ("pour réussir l'entrée au CM1", etc.), Mon cahier après l'école (classe par classe), Tout pour réussir le CP, Mon magazine du CP... Sans compter "les bons sites d'Internet pour faire mes exposés" (Images DOC)
  • Ton bac d'abord. Le marché des examens
Avec plus de 650 000 candidats (2011), des épreuves réparties sur deux ans, le bac représente en France une clientèle potentielle importante. Même si sa valeur universitaire s'érode, cet examen vieux de plus de deux siècles (1808) reste un rite de passage capital (cf. le film de Pialat, 1978). En parcourant le magazine pour le Français 1ère, candidats et professurs auront une pensée pour Zola, recalé deux fois au bac, jamais reçu mais qui se rattrape par une présence imposante dans les textes proposés à l'examen.

Source : Presstalis
Le Monde lance en avril les révisions du bac et publie six hors séries : tout ce qu'il faut pour réussir, dans plusieurs disciplines (manquent les maths, la physique et les langues). Sur le même segment, le Magazine Littéraire s'attaque à "L'épreuve anticipée de français" offrant "les clés de la réussite" (5,9 €). Citons encore le "Guide de survie au bac philo" publié par le magazine Philosophie (5,9 €), ou Lire traitant des "écrivains du bac". La presse magazine occupe depuis longtemps déjà le segment de l'apprentissage des langues étrangères (I love English, Vocable, etc.). Le Monde ajoute aux contenus didactiques des articles déjà publiés par le quotidien ; ce recyclage de documents journalistiques actuels semble risqué, surtout pour les futurs candidats. Dans ce premier numéro (mais je n'ai lu que le Français), il n' y a pas de publicité : les éditeurs d'ouvrages classiques y auraient pourtant leur place.

Entre les questions d'orientation et la préparation des examens, le marché de l'éducation est déjà très important et compte de nombreux titres et hors séries. Pour l'instant, ce marché est saisonnier, épousant le rythme des vacances, des rentrées et des examens. La pression pour la réussite scolaire s'accroît sous l'effet du marché de l'emploi, de la détérioration de l'enseignement gratuit et laïque, de la généralisation du lycée : la presse devrait y trouver une occasion de développement et de diversification, surtout si elle sait jouer de la dynamique papier / Web. Il faudra suivre l'initiative d'accompagnement scolaire payant de Ouest France proposée, pour l'instant, sur le Web uniquement : meilleurenclasse. N.B. : le site meillerenclasse et les magazine de préparation au bac publiés par le Monde sont, l'un et l'autre, produits par un même éditeur, rue des écoles (dont la MAIF est "partenaire").
Sur ce marché, la presse aura des concurrents média :
  • CanalSat a lancé en mai - juin, une chaîne conjoncturelle, Campus Bac pour la préparation de l'écrit ! 
  • France 2 diffusa en mai 2012 un quizz "La grande révision pour le brevet des collèges"(émission ouverte au parrainage). 
Voilà qui réconciliera les enseignants avec la télévision.
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lundi 29 septembre 2008

Les cht'is : la fabrication de l'autochtone


"Bienvenue chez les ch'tis" (en salle depuis le 20 février 2008) bat des records au Box Office (20, 7 millions d'entrées, plus que "La Grande vadrouille" à quoi s'ajoutent 2,5 millions de DVD vendus et environ 0,6 million de déléchargements "illégaux"). Le film est riche en prolongements média : une BD, un Hors Série de Trucs & astuces sur les blagues ch'tis, un autre de Détours en France ("Dans Ch'Nord"), un DVD porno, "Bienvenue chez les ch'tites coquines" et l'on attend un jeu vidéo de Mindscape. Et puis à la Une, en négatif, une banderole anti ch'tis dans les tribunes, pour finale de la Coupe de la Ligue de football.

Voici maintenant "Ch'tis magazine" (124 pages) dans les points de vente (ci-contre dans un Relay, gare de l'Est à Paris) ; selon l'éditeur, le titre doit être mis en avant près de la caisse dans le Nord de la France (on cible l'identité régionale), mais placé près du rayon "tourisme" dans les autres régions. Double positionnement. La publicité du N°1 provient presque exclusivement d'institutions de la Région, tourisme et développement économique. Le titre est publié par Milan Presse (groupe Bayard) qui compte déjà des magazines sur la Méditerranée, le Pays Basque, les Alpes, les Pyrénées, la Bretagne.

Nombre de magazines et de Hors Série illustrent un terroir, un patrimoine fait d'histoire et d'art de vivre, et de nostalgie. Toute région, tout pays a ses magazines (cf. Bretons en Cuisine. Média des racines). La ligne éditoriale y tient beaucoup du guide touristique, mais il s'y ajoute aussi une vision enchantée de la région : il faut être "fier d'être bourguignon", alsacien, breton, béarnais ou cht'imi ! Cette presse contribue à raciner une population venue s'installer au gré des migrations et du marché du travail : elle fabrique des autochtones (étymologiquement "issus de cette terre", indigènes), tout en maintenant un lien avec ceux qui sont partis s'installer ailleurs. Héritage et nostalgie pour gérer en douceur l'aménagement affectif du territoire (cf. l'essai de Marcel Detienne sur la frénésie d'autochtonie).

Ainsi, le Nord, pour des publications comme Ch'tis Magazine, Lattitude Nord ou Pays du Nord, "le magazine qui défend fièrement les couleurs de ses régions", comme pour le film, oscille entre régionalisme et folklorisation, exaltant la cuisine, la langue, l'accent et les patois, l'architecture, les paysages et la chaleur de l'accueil (déjà, Enrico Macias, l'Algérien de Constantine, avait chanté "les gens du Nord"...). Le Nord, c'est aussi le sport : l'enfer du Nord (Paris - Roubaix) et ses pavés, "Les Corons", chanson de Pierre Pierre Bachelet devenue hymne des fans du Football Club de Lens, les "Sang et Or". Symptomatique : lâchée par les Houillères, cette équipe professionnelle sera relancée par la mairie : la défense et l'illustration de la région passent désormais par les collectivités locales, qui lancent leur magazine médias (développement économique, tourisme) et tentent de faire coïncider circonscription électorale et géographie culturelle.




Dans une telle perspective, les éditeurs mettent en avant ce qui unit. Donc, oubliées Fourmies la Rouge à qui l'on doit le Premier Mai, coups de grisou et coups de poussières, Courrière-les Morts à qui l'on doit le repos hebdomadaire obligatoire. Quelle place donner après Germinal à cette barbarie au principe de la "civilisation" industrielle ? Réhabiliter les friches industrielles, aménager les ch'terrils, ouvrir un musée des luttes ouvrières, créer un ballet, "Conditions humaines" (2007), de Pietragalla sur des vies de mineurs... Louis Aragon écrivit un poème, "Enfer-les-Mines" (1940) ... "Rien n'est à eux ni le travail ni la misère"...
183 p. éditions du Seuil

Plus elle est ancienne, plus l'histoire devient acceptable : ainsi, Pyrénées Magazine Histoire (éditions Milan également), trimestriel, qui vient de paraître, s'attachera à une histoire plus lointaine, plus consensuelle : châteaux et seigneurs, Gaston Fébus, histoire déjà folklorisée, désamorcée ... people en quelque sorte. De même, Dossier pour la Science inaugure une nouvelle formule avec un numéro intitulé "Gaulois. Qui étais tu ?" ... et revoilà nos blonds ancêtres !

Mais à quoi bon revendiquer des racines ? Pourquoi vouloir se faire autochtone à tout prix ? "C'est le sol de cette langue qui est pour moi le sol français" aimait à rappeler Emmanuel Lévinas, philosophe, autochtone de nulle part. Le rôle des médias dans la célébration d'une identité réduite à la géographie, à la "terre" ne va pas de soi, et peut inquiéter : cette célébration, exacerbée, a eu, et a encore des fréquentations dangereuses (cf. "die Scholle" et son exploitation par les nazis).
Et comment l'innovation, sociale et technique, peut-elle s'extirper de cet état d'esprit tout à la conservation ?
Comment arbitrer entre les leçons du passé et ce qu'il faut dépasser, entre le musée et l'école ? "Utilité et inconvénient de l'histoire", interrogeait Nietzsche : quel partage entre mémoire et oubli "Sans l'alcool de l'oubli le café n'est pas bon" (Aragon) mais il réveille.