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lundi 6 janvier 2025

Homère, encore et toujours parmi nous

Barbarin Cassin, L'Odyssée au Louvre. Un roman graphique, Paris, Flammarion / La Chaire du Louvre, Glossaire, Table des illustrations, 264 p., 34,9 €

C'est un très beau livre, où, bien sûr, l'on croira percevoir une livraison calculée pour la nouvelle année ; en fait, l'occasion, s'il y a, c'est la réouverture au Louvre de la galerie Campana qui présente des vases grecs. Mais Barbara Cassin, helléniste et philosophe, propose de lire Homère, comme elle, en philosophe et en helléniste. Avec trois points de départ, trois affirmations : d'abord, Homère n'a jamais existé, ensuite l'Odyssée est une tradition orale dont une version écrite n'a été arrêtée qu'à Alexandrie plusieurs siècles plus tard (Barbara Cassin se référera souvent à l'édition et à la traduction en français de Victor Bérard, normalien,1864-1931, publiée par Les Belles Lettres), et enfin, affirmation linguistique, l'auteure rappelle que "personne, jamais, n'a parlé la langue d'Homère" (langue "très singulière", "une langue faite pour graver l'oral dans la mémoire").

Tout en racontant l'Odyssée à ses lectrices/lecteurs, Barbara Cassin leur donne quelques cours de grec ; d'abord, chaque chapitre commence par des citations, en grec, avec la traduction en français sur la page de droite. Et ensuite, c'est parfois du mot à mot, presque du "petit grec" : la professeure fait cours... Sur la nostalgie, sur kharis (la grâce), aiôn (fluide vital), empedon (planté, comme le lit conjugal p.161 ou encore attaché au mât du navire pp. 97-98) ou phôs (φῶς), la lumière, mot lié à φημί (parler) ou encore les étymologies des noms d'Ulysse (Ulysse le fâché, "enfant de la haine"), de Polyphème (le cyclope, "au singulier phêmê indique ce qui se dit, ce dont on parle"), ou sur les négations "Outis et mêtis" (deux manières de dire "personne", p.78). On retrouvera l'essentiel de ce vocabulaire dans le bref glossaire (p. 254-257). Ainsi va le texte, expliquant, citant, récitant, décomposant, analysant, recomposant. Et l'on passe par Kafka (Le Silence des Sirènes), à Schleiermacher, à Heidegger (hélas ! devenu tellement inutile), à Parménide, à Jacques Lacan, Aristote, Platon, James Joyce, John L. Austin, Günther Anders, Theodor W. Adorno, etc. Beaucoup d'auteurs que fréquente habituellement Barbara Cassin et qui ajoutent à sa compréhension. Au bout du compte, on comprendra un peu mieux Homère grâce à ce livre et, surtout, on sera mieux armé pour suivre et apprécier les aventures de l'Odyssée.

Le fil directeur de l'approche de Barbara Cassin est sans doute le travail de Friedrich Nietzsche sans cesse cité, "toujours lui" : "Platon contre Homère" (Généalogie de la morale) et qui disait (Le Gai Savoir) : "Ces Grecs étaient superficiels par profondeur" ou encore "Faire d'Homère l'auteur de l'Iliade et de l'Odyssée relève du jugement esthétique" (Homère et la philologie classique). Nietzsche est manifestement, pour Barbara Cassin, l'un des grands, sinon le plus grand, lecteurs d'Homère.

De la page 190 à la page 252, sont présentées des illustrations de l'Odyssée tirées du musée du Louvre, collection de la galerie Campana à l'ouverture de laquelle on doit cette conférence et cet ouvrage.

"On est libre quand on lit Homère" (p.22), conclut en introduction Barbara Cassin qui souligne encore : "Car la culture grecque est un palimpseste, un texte de textes, et sous tous les textes, il y a :"Homère".). Alors lisons ! Et relisons...

mardi 28 février 2023

Lacan, les non-dupes errent, et les autres ?

Jacques Lacan, Le séminaire. Livre XIV (texte établi par Jacques-Alain Miller), Paris, 2023,  éditions du Seuil / Le Champ freudien,  425 p.

C'est toujours un événement, éditorial au moins, que la publication même tardive d'un ouvrage de Jacques Lacan. Celle-ci est établie par son gendre, Jacques-Alain Miller, normalien, qui épousa la fille de Jacques Lacan, Judith, il y a plus de cinquante ans.

Les thèmes abordés par cette année de séminaire ont l'air ancien, pour l'essentiel, parce que le séminaire s'est tenu en 1966-1967 ... et que l'on s'est habitué. La mode est passée. On y retrouve les mots de Lacan, les bons mots notamment, déjà présents dans ses oeuvres antérieures, ou postérieures. Si l'on aime le style de Lacan, l'ouvrage est de lecture agréable, pas toujours commode, les schémas sont souvent difficiles à lire, les phrases sont souvent tournées bizarrement, les allusions compliquées, alambiquées. Les non-dupes errent / les noms du père !

Dans les pages de ce livre (il n'y a pas d'index, donc j'établis cette liste approximative de mémoire), on croise des philosophes, des mathématiciens aussi (peu) et puis aussi Claude Lévi-Strauss (Du miel aux cendres, Les structures élémentaires de la parenté), Roman Jakobson qui intervient brièvement, Jean Hippolyte, les groupes de Klein, Bertrand Russel, Wittgenstein, Musil et l'on rencontre aussi, dans le désordre, Mallarmé, Markov, Aristote, Kant, Descartes, Koyré, Cantor, Platon, Euripide, Pascal, Leibniz, Bichat, Bossuet, Lénine et Kollontaï, Claudel, Racine, Spinoza, Barbey d'Aurévilly, Marx et Feuerbach, Diderot, Deleuze, Shitao, Plotin, T.S. Eliot, Hegel, Jean Genet, Baudelaire, Jaspers, Sade, Sacher-Masoch, Tricot, Havelock Ellis, Homère... Un vrai cours de khâgne ! On y trouve même, à deux ou trois reprises, Heidegger, égaré, qu'il fallait bien citer alors pour alors être à la mode, mais quand il fut invité par Lacan (dès 1955), on ne savait encore rien des Cahiers noirs. Pourtant, Lacan prend toutefois soin de préciser (p. 291) que les "termes heideggeriens, ... ne sont pas ma référence privilégiée". Enfin, Lacan cite beaucoup Freud mais aussi beaucoup, beaucoup... Lacan.

On ne peut pas ne pas penser à l'entrée de Télévision :" Je dis toujours la vérité : pas toute, parce que toute la dire, on n'y arrive pas. La dire toute, c'est impossible, matériellement : les mots y manquent. C'est même par cet impossible que la vérité tient au réel." Et qui se poursuit par une phrase, pessimiste ou réaliste, de professeur quelque peu désabusé : "L'errement consiste en cette idée de parler pour que des idiots me comprennent" (Télévision, p. 9). Mais que peut comprendre un idiot ? "Il n'y a d'inconscient que chez l'être parlant" // "L'inconscient, ça parle, ce qui le fait dépendre du langage, dont on ne sait que peu" (Télévision, p. 15 et 16). Et le "bain de langage", dans lequel l'enfant naît, le détermine avant même qu'il soit né ("Petit discours à l'ORTF", 2 décembre 1966). Donc langage il y a, et, même si nous ne sommes pas tout à fait dupes, nous sommes condamnés à errer.

On ne résume pas Lacan, en tout cas, pas moi ! Néanmoins, je citerai deux phrases du séminaire de mai 1967, qui me semblent ramasser la philosophie quotidienne de Lacan, vers la fin : "Dire qu'il n'y de jouissance que du corps, et que ceci vous refuse notamment les jouissances éternelles, c'est bien là ce qui est en jeu dans ce que j'ai appelé la valeur éthique du matérialisme - ça consiste à prendre ce qui se passe dans notre vie de tous les jours au sérieux, et, s'il y a qustion de jouissance, à la regarder en face, sans la repousser dans des lendemains qui chantent. //  Il n'y a jouissance que du corps - ce principe répond très précisément à l'exigence de vérité qu'il y a dans le freudisme." (p. 358). Lacan matérialiste et freudien, donc.

"Il suffit de dix ans pour que ce que j'écris devienne clair" (Télévision, p. 71), prévenait Lacan, quelque peu optimiste. Le texte de ce séminaire a aujourd'hui près de soixante ans mais on n'y voit pas toujours très clair, quand même. Et Jacques-Alain Miller, qui a presque quatre-vingt ans, que voit-il, lui, professionnel, gendre, et l'un des premiers lecteurs-auditeurs, dans ce texte, mieux que nous, lecteurs amateurs ? Que reste-il de Jacques Lacan aujourd'hui ? Faudrait-il le remettre en ordre, clair et distinct ?


dimanche 18 décembre 2022

Les pouvoirs discutés de la lecture

 Peter Szendy, Pouvoirs de la lecture. De Platon au livre électronique, Paris, La Découvrte, 197 p.

Partant de Platon pour arriver au livre électronique, Peter Szendy effectue un long voyage dans la culture livresque occidentale (mais rien sur la culture chinoise, arabe, japonaise ou indienne, entre autres) ; une bonne douzaine d'auteurs sont évoqués, plus ou moins longuement. Ce dont il est question n'est pas seulement le contenu des livres mais la manière dont on les lit, dont ils sont lus.

La lecture est une activité polyphonique, selon Peter Szendy, qui, pour que l'on s'y retrouve, fait appel à de nombreux auteurs afin de dresser un inventaire varié et convaincant. Il y a d'abord les classiques : Sénèque, Cicéron, mais surtout Platon. De Platon, ce sont deux dialogues de la maturité, le Phèdre et le Théétète, qui font l'objet d'une analyse détaillée mobilisant les termes grecs, en grec. L'anagnoste (ἀναγνώστης), esclave lecteur qui lisait pendant les repas, est "présent-absent" dans le dialogue. 
Ensuite, Peter Szendy passe au marquis de Sade, et à La Philosophie dans le boudoir dont il retient deux scènes de lecture. On le lit en suivant Lacan qui lit Sade.

Et puis, l'auteur passe à la scène du procès du roman de Gustave Flaubert, Madame Bovary, qui se déroule au tribunal correctionnel de Paris, le 29 janvier 1857. On entend, ou l'on lit, le réquisitoire de l'avocat impérial (il raconte le roman avant de le citer) et la plaidoirie de l'avocat de Flaubert. 

On en vient ensuite au Léviathan de Thomas Hobbes, traité comme "machine à faire lire qui s'organise de façon strictement parallèle à la machine à gouverner" ce qui, conclut Peter Szendy, fait du Leviathan "un grand appareil à gouverner-lire". Le traité de Thomas Hobbes s'avère une "machine à (faire) lire". A voir, il faudrait le lire ou le relire pour être convaincu...

Et puis, il y a Paul Valéry et Mon Faust. Paul Valéry dénonce : "L'évolution de la littérature moderne n'est que l'évolution de la lecture qui tend à devenir une sorte de divination d'effets au moyen de quelques mots vus presque simultanément et au détriment du dessin des phrases. C'est le télégraphisme et l'impressionnisme grossier dû aux affiches et aux journaux. L'homme voit et ne lit plus." Et Paul Valéry de conclure : "C'est fini, les papiers et les signatures. Les écrits d'aujourd'hui volent plus vite que les paroles, lesquelles volent sur la lumière". On dirait du Vladimir Maïakovski ou du Marshall McLuhan ! 

L'inventaire de Peter Szendy se termine avec Walter Benjamin qui "déballe sa bibliothèque" et semble s'intéresser au mouvement de la collecte plus qu'à l'accumulation pétrifiée, plus à "l'acte de collectionner" qu'à une collection.

Et j'en passe. Certaines démonstrations sont convaincantes telles celle de Platon, du Léviathan ou de Mon Faust, d'autres, à mon avis, le sont moins. Il y a des rabachages inutiles et "modernes" (toujours les mêmes Heidegger, Blanchot, Certeau, etc. ). L'intérêt du livre est de faire lire en s'interrogeant sur la lecture : l'auteur y parvient... et nous lisons ! 


jeudi 19 avril 2018

Une vie de chat : mode d'emploi (magazines)


miaou. La revue pour ronronner de bonheur, trimestriel, 170 p. , 10€ (une version "collector" est en vente en librairies pour 12,95€), Prisma Presse, avril 2018

Tout pour le chat, et pour celles et ceux qui vivent avec. La naissance, les premiers jours, d'heure en heure ou presque ; l'odorat, la vue, l'ouïe, la perception des vibrations, parfaits pour les chats ; en revanche, leur sens du goût est limité (ce que ne dit pas la publicité TV, qu'ils ne regardent pas, de toute façon). Comment s'exprime le chat, quel est son langage corporel ? Que disent ses miaulements, ses ronronnements ? L'inventaire du mode de vie des chats commencé dans ce premier numéro est à suivre. Passées les pages style de vie (du chat), nous trouvons une page gadget, un sujet d'histoire (le chat de Louis XV), un sujet documentaire (les chats dans un temple bouddhiste), des interviews, des photos de chats, des anecdotes sur les chats, des étiquettes avec des images de chat, des cartes postales avec des chats...  Et un dossier "Vivre dans la peau d'un chat".

Le chat, depuis l'Egypte antique, occupe une place particulière dans l'imaginaire et dans les maisons. De tous les animaux domestiqués, c'est le moins utile (il fut considéré comme "utile" en Egypte et il l'est encore dans les fermes, pour écarter les souris). Animal qui tient compagnie, bien obligé ! Le chat dont on parle dans le magazine vit dans les maisons et les appartements dont il ne sort guère, plus ou moins prisonnier. Terriblement "dhommestique", comme disait Jacques Lacan.
Le chat mène grande vie dans la BD, vie commencée dans la presse le plus souvent  : "Le Chat" de Philippe Geluck fait ses premières apparitions dans le quotidien belge Le Soir, le "chat du rabbin", qui parle et veut faire sa bar-mitzva (par Joann Sfar) fait ensuite une carrière au cinéma, Garfield (1978), chat dévoreur de lasagnes et téléspectateur grognon, commence sa vie dans un comic strip qui fut, en syndication, un succès de la presse quotidienne américaine. Tous ces chats sont plus malins que les humains. Comme dans La Fontaine, anthropomorphisme oblige, dont Miaou ne manque pas non plus. Méditatifs, philosophes, les chats ? Peut-être, c'est du moins ce que prétendaient Charles Baudelaire et Claude Lévy-Strauss...
Dans la presse française, on compte une centaine de titres et hors-séries consacrés au chat publiés depuis une trentaine d'années. La concurrence est rude. C'est un peu moins que les titres concernant les chiens, et cela sans compter la presse animalière généraliste comme 30 millions d'amis qui n'ignore pas les chats (source : Base MM). On sait aussi le succès des photos de chats sur les réseaux sociaux et leur contribution aux travaux de reconnaissance d'images et de classification portant sur le distinction chien / chat (cf. la compétition lancée par Kaggle en 2013). Et puis, n'oublions pas le chat de Schrödinger qui vit ou /et mœurt dans la mécanique quantique !


Miaou est un magalivre (magazine + livre) ou, si l'on préfère, un Mook (magazine + book) ; 85 000 exemplaires ont été mis en vente selon l'éditeur, Prisma Media. Le mook représente un nouveau format, plus livre que magazine ; on en compte de plus en plus parmi les innovations presse récentes. Distribution mixte, en librairies et points de vente presse, en attendant une hybridation numérique complémentaire, une appli ? "Bel objet", se vante Laura Stioui, l'éditrice du titre. Magazine robuste, agréable à consulter, qui peut trouver sa place partout, et même être rangé, sur une étagère. Et peut se garder longtemps : son contenu est intemporel, et tout public : la passion des chats est universelle, elle ne connaît pas d'âge, de générations, d'époques, de styles de vie ("les amoureux fervents et les savants austères", disait Baudelaire). Et pourtant, la passion des chats distingue les fractions de classe, comme l'a vu Disney qui oppose "aristochats" et chats de gouttière... Sans doute, le positionnement de Miaou, quelque peu attrape-tout (famille, psychologie, féminin) mais délibérément non animalier (pas d'éthologie, etc.), sera-t-il amené à se préciser avec l'usage. "Culture chat" ! dit-elle, habile.

Signalons, pour compléter l'univers domestique des félins,
  • Mon CHAT Superstar, hors-série de Télé 7 Jours, septembre 2018 (cf. supra)
  • Tama, la chatte devenue chef de gare de Kishi et idole des voyageurs japonais
  •  neko atsume, un jeu video japonais de Sony Entertainment, appli pour smartphone lancée fin 2014. En attendant les chats, qui ne viennent que quand les joueurs ont éteint l'appli (cf. infra).
  • CryptoKitties, un jeu pour ordinateur (Chrome, Firefox) avec Blockchain, qui permet de son nourrir un chaton, de vendre, de collectionner des kitties...
Copie d'écran du jeu neko atsume ("cat collection"), appli lancée en 2014

jeudi 1 mars 2018

daron magazine : pères sévères, ou pas ?



daron : les hommes et les enfants d'abord, "Le magazine des pères qui savent se servir d'une éponge". bimestriel, 5,9 €, 84p. Distribution Presstalis.

Mise à jour mars 2019.
Des pères de famille, Charles Péguy, qui eut quatre enfants, disait qu'ils étaient les "grands aventuriers du monde moderne". Cela vaut bien un magazine que l'on dira masculin puisqu'il existe des magazines féminins pour traiter de la grossesse, des jeunes enfants... Et il existe aussi des magazines dits parentaux...

Financement participatif 
daron a été mis en vente pour le week-end de la fête des pères, les 17-18 juin 2017.
Le lancement du magazine a été participatif (crowd funding), organisé par la plateforme de financement Ulule.
Le financement participatif est à l'origine de plusieurs innovations récentes de la presse magazine française : le mensuel L'Accent Bourguignon, le mensuel bilingue Verity Magazine (avec la plateforme KissKissBankBank), Les SportivesAAARG!, le mensuel de BD ou Gonzaï avec Ulule comme daron.

daron vend son espace aux annonceurs avec élégance : des pages de publicité axées sur le rock (concerts, e-commerce édition), sur la santé aussi... Affinité ? On ne ressent pas d'encombrement. Editorial riche : articles sur le droit, sur le voyage, sur les règles, le rasage, sur les pères dans les séries télé, sur les comptines, etc. Le lecteur et la lectrice ne s'ennuieront pas.

Le père, parent pauvre de la presse traditionnelle
L'objectif éditorial de daron : réalisme d'abord ; redresser l'image des pères, s'opposer à celle qu'en donne une presse traditionnelle, dite "féminine", à celle qu'en donne la publicité peut-être ?
"Si daron s'adresse aux pères, c'est aussi, et avant tout, pour parler d'eux, en questionnant, pour la première fois, quelle est leur vraie place aujourd'hui, et en donnant au passage une vision plus conforme à la réalité, plus en phase avec le quotidien des familles que les préjugés et les stéréotypes encore trop souvent véhiculés dans la presse traditionnelle". "Le père a toujours été le parent pauvre de la presse traditionnelle", affirme Hugo Gaspard dans l'édito. Iconoclaste, daron se promet ainsi de "transgresser les codes de la presse masculine". Vaste programme ! Mais que veut dire dans ce cas "transgresser les codes" ? Quels codes ?

Aborder une parentalité transformée par la divorcialité (familles décomposées, recomposées), par l'adoption, par le chômage aussi... Cible marketing ? Intention d'être père ? Qu'est-ce que la masculinité ?
La paternité modifie le style de vie d'un homme : réduction de son activité professionnelle (cf. Stéphanie Govillot, INSEE, "Après une naissance, un homme sur neuf réduit ou cesse temporairement son activité contre une femme sur deux", INSEE première, 25 juin 2013). L'influence d'une naissance sur la carrière, plus subtile, est sans doute plus difficile à repérer, à évaluer, à dire...

Le métier de père dure toute la vie : changer le bébé, lui donner son bain, aider une adolescente à aimer les maths et le solfège, lire des histoires à n'en pas finir, cuisiner, participer à la réunion des parents d'élèves, amener le bébé chez le pédiatre, aller au supermarché, partager la liste des courses, aider à trouver des stages, un premiers emploi... daron a un bel avenir éditorial devant lui car les changements de vie qu'amène la paternité sont plus lourds que ne le mesurent les indispensables statistiques démographiques (la fatigue et ses variations, le stress, les soucis incessants, l'impossible gestion des emplois du temps conjugués...).
Combien de pères en France, quels âges, quels enfants ? Difficile de savoir. L'INSEE nous apprend que l'on comptait en 2013 plus de 6 millions de couples avec au moins un enfant de moins de 18 ans. Au moins autant de pères actifs donc (lecteurs potentiels) ? Et combien de grands-pères, "vaincus par un petit enfant" (Victor Hugo) ? Et la démographie ne dira pas tout : au-delà du cadrage, combien faudra-t-il beaucoup de données, subtilement collectées et analyséespour échapper aux lancinants clichés, qu'il s'agisse de journalisme ou de publicité. A propos, qu'en disent les mères, et les enfants ?

En décembre 2018, Daron a sorti son premier hors-série, "le papa de Sasha" (16 €). En février 2019, le magazine Milk fait sa une sur "l'évolution du père"... Le père gagne du terrain rédactionnel !

N.B. daron ? Pourquoi ce mot ancien signifiant parent, "mot vieilli resté dans l'argot" (mais il y a aussi "daronne") ? Le "maître de la maison" (chef de famille ! ), dit le vieux Littré. Le mot est-il connu aujourd'hui, de qui ? En tout cas, "daron", sans majuscule, fait moins sérieux que père, met à distance pour mieux inciter à réfléchir en pères, sévères ou pas.


Références

Fabienne Daguet, INSEE Première, N°1663, 28 août 2017.

Laurent Lesnard, La famille désarticulée. Les nouvelles contraintes de l'emploi du temps, Paris, PUF, 2009, 213 p.

Médias en miettes : la semaine des conjoints actifs

Alice Mainguené, "Couple, famille, parentalité, travail des femmes. Les modèles évoluent avec les générations, INSEE Première, 1 mars 2011

Fathers, magazine trimestriel, 15€, mars 2015

Sara Brachet et al., "Avoir des enfants dans un contexte d’incertitude économique : une comparaison entre l’Allemagne et la France",  Allemagne d'aujourd'hui, N°28, 2016/4

"Etre père aujourd'hui", Enquêtes départementales de l'UNAF / UDAF, 2015-2016

vendredi 18 septembre 2015

"Humans" trop humains : des Synth en séries


Dans ce monde étrange, qui ressemble pourtant au nôtre, on peut s'acheter un Synth, créature artificielle à forme humaine, un robot qui obéit au doigt et à l'œil, un esclave presque. Science fiction. A l'origine, il s'agit d'une série suédoise ("Real Humans", 2012-2014, diffusée par ARTE) ; elle a été reprise et adaptée pour être diffusée aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne (remake). Huit épisodes, diffusés aux Etats-Unis de juin à août 2015 sur AMC, à qui l'on doit "Mad Men" et "The Walking Dead" ; en Grande-Bretagne, la série est diffusée par Channel Four. Huit nouveaux épisodes sont prévus pour 2016

Le lancement fit appel à un site Web et à une campagne sur eBay : les visiteurs pouvaient simuler l'achat d'un Synth, robot androïde produit en séries industrielles par la marque Persona Synthetics. Devant des vitrines de Regent Street à Londres, les passants pouvaient interagir avec des Synths grâce à une Kinect (Microsoft).

"Humans" raconte l'histoire d'une famille de trois enfants, aisée, qui achète un Synth pour effectuer les tâches domestiques. La coexistence quotidienne d'un robot et d'une famille est au cœur de l'intrigue. Où l'on retrouve les réflexions habituellement associées à l'intelligence artificielle, à l'esclavage (Aristote, Politique : "si les navettes tissaient d'elles-mêmes..."), aux hommes-machines... 
Des humains se révoltent contre les robots : "We are people", nous, s'indignent-ils, d'autres en tombent amoureux... On pense au film Ex_Machina


Dans la série, l'intelligence artificielle s'est rapprochée de ce point ultime où l'on ne peut plus guère distinguer l'intelligence artificielle de l'intelligence naturelle, humaine. On ne serait donc pas loin d'avoir passé le test de Turing et d'atteindre le stade de la "singularity" qu'envisage Ray Kurzweil. Reste la conscience, mais certains Synth en sont dotés, de sentiments aussi, de sens de la famille (comme dans Mr. Robot, le rapport au père, "père-sévère" / "non-duppes errent", est compliqué). Cela promet des développements romantiques !

Le développement de l'intelligence artificielle imaginé par "Humans" semble inégal : dans ce monde de robots intelligents, les objets ne semblent pas encore connectés ; il n'y a pas encore d'Internet des choses domestiques, d'où le besoin de robots ? La question de la concurrence entre humains et robots sur le marché de l'emploi n'est jamais loin mais elle n'est pas encore évoquée explicitement.

lundi 7 septembre 2015

Mr. Robot : l'habitus du hacker


La première saison de "Mr. Robotvient de s'achever (10 épisodes). Ce fut un succès d'audience et de notoriété pour la chaîne USA (Comcast / NBC Universal). Quelle audience, quelle notoriété pour ce psychological thriller ?
Beaucoup de différé (VOD, iTunes, etc.), deux fois plus que d'audience en direct, beaucoup de bruit sur les réseaux sociaux. Presque cent mille followers sur Twitter. Désormais, la réussite d'une série ne se mesure plus seulement aux GRP TV de Nielsen, mais aussi en retentissement sur les média sociaux. Faut-il y voir une indication indirecte du déclin social de la télévision, mais aussi, simultanément une indication de la prééminence des contenus, donc des studios ?
Avant le lancement, une campagne de promotion de la série a été effectuée sur un grand nombre de plateformes numériques, par exemple, la plateforme de jeux vidéo Twitch (rachetée par Amazon en septembre 2014) : USA proposait d'effacer les dettes de participants en direct (cf. infra) indiquant ainsi, à la fois l'importance du thème de l'endettement et le cœur de la population en affinité avec la série.

"Affiche" de la série
La série fut diffusée de juin à septembre, la diffusion de l'épisode final du cyber-thriller ayant été repoussée suite à l'assassinat en Virginie d'un journaliste et d'un caméraman dans une station de télévision. La réalité a semblé par trop rattraper la fiction...
La série de Sam Esmail reviendra pour une nouvelle saison en 2016. Elle a tout pour devenir une série culte comme Mad Men. Elle sera disponible en streaming sur Amazon Prime en 2016.

Le sujet : le piratage informatique, son univers, ses personnages. Elliot Alderson, le héros de la série, est un informaticien génial travaillant dans une entreprise new-yorkaise de sécurité informatique, Allsafe. Paranoïaque, accro à la morphine, il est recruté par FSociety, un groupe d'"anarchistes", pour attaquer une grande entreprise multinationale, E-Corp, symbole du mal. E-Corp est client de AllSafe pour sa cyber-protection.
Elliot semble atteint du syndrome de Asperger, une sorte d'autisme, dont les principaux symptômes sont notamment la difficulté du rapport aux autres. La série peut être comprise aussi, au-delà de l'intrigue, comme une observation clinique de la maladie. On assiste d'ailleurs à des séances de psycho-thérapie ; l'interprétation psychanalytique est suggérée : le "père sévère", "les noms-du-père /non-duppes errent ? On évoque aussi les personnages du film "The Fight Club" (roman de Chuck Palahniuk).

Le microcosme du piratage (Subculture ?) semble évoqué de manière réaliste et exacte, tant sur le plan technique (vocabulaire, code, écrans, etc.) que social. La série dresse le portrait robot du hacker, de ses habitudes, de ses gestes, de sa manière d'être (hoodie noir et sac à dos pour transporter un PC peu portable), de son habitus. Cliché ? Le rapport au monde de notre hacktivist passe par le piratage, il se représente le monde comme un monde à pirater. Ainsi, pour faire connaissance avec quelqu'un, il pirate les réseaux sociaux, les serveurs de courrier, les communications téléphoniques, les transactions bancaires... Anticipation rationnelle d'une société future ?
Mr. Robot constitue un tournant dans la culture des séries américaines. Ancrée dans la culture la plus contemporaine, la série fourmille de citations, d'allusions, à des films, des séries, des musiques. Sam Esmail, le réalisateur, cite, entre autres influences, celles de films comme "Taxi Driver", "American Psycho", "A Clockwork Orange", "Blade Runner", etc. L'esthétique est délibérément glauque.

La série illustre la dépendance technologique de nos sociétés, leur vulnérabilité ; elle illustre la fragilité de la société numérique américaine (européenne bientôt ?) sur-déterminée par les drames de l'endettement ("prisons of debt" : 40 millions de personnes avec des emprunts étudiants). Les allusions à des événements américains récents sont nombreuses : le téléspectateur pensera aux subprimes, au NSA, à Ellen Pao et la situation des femmes ingénieurs dans l'économie numérique, à Occupy Wall Street, Anonymous, aux innommbrables vols de données récents (data / security breach) touchant de grandes entreprises (Target, Sony, iTunes, Akamaïetc.), à la révélation publique d'éléments de vie intime (Apple et "the celebrity photo hack", Ashley Madison piraté par The Impact Team, etc.)... Les DDoS évoqués dans la série sont courants (Distributed-denial-of-service).
Le héros aide des personnes en difficulté, se bat pour des causes qu'il estime justes : pirater pour changer le monde, le sauver, le rendre meilleur, le rendre à tous ("democracy has been hacked") ? Le piratage se met ainsi au service de la justice sociale et du Bien, comme dans le cas des héros de "Person of Interest", la série de CBS. La révolution par l'ordinateur et le piratage (hacktivism, cyberinsurgents), certes, mais quand même, cette révolution est télévisée  (cf. le dernier épisode) !

Copie d'écran de Twitch à propos de Mr. Robot

mardi 24 septembre 2013

Everybody lies

.
Voici une enquête de Y & R dont le résultat premier est, peut-être, qu'il faut douter des enquêtes, et surtout des déclarations des enquêtés. Intitulée "Secrets and Lies", elle a été conduite au Brésil, en Chine et aux Etat-Unis.

Il s'agit en fait d'une enquête double qui produit et confronte deux types de résultats : les résultats conscients, verbalisés, déclarés, calculés au terme d'une méthodologie traditionnelle, d'une part. Les résultats "inconscients", spontanés, issus d'une enquête du type "Implicit Association Test" (IAT), d'autre part ; ces résultats sont susceptibles de révéler, trahir des secrets, des attitudes tacites, non verbalisées habituellement.

L'écart manifeste entre les valeurs conscientes et les valeurs inconscientes représente une sorte de taux de mensonge ou de taux de censure (quel sur-moi ?). Il mesure peut-être aussi l'artefact, le biais induit par toute situation d'enquête.
Par exemple, les personnes interrogées aiment mieux Facebook qu'elles ne le déclarent, et moins Google et Apple qu'elles ne le prétendent. National Inquirer, tabloid hebdomadaire people qu'il est de bon ton de mépriser - ou de lire au second degré -, est placé inconsciemment plus haut que dans l'échelle des valeurs conscientes et déclarées.

Source: Y & R, "Secrets & Lies", septembre 2013.

Les Américains seraient plus compliqués qu'autrefois, explique le responsable de l'enquête. A moins que l'on ne sache tout simplement mieux aujourd'hui qu'autrefois objectiver cette complexité et la quantifier.

Cette double enquête représente une sorte de psychanalyse sociale, une fenêtre sur le malaise ("Unbehagen", disait S. Freud) de la société américaine. A partir de quelles valeurs cible la publicité ? Le "ça", où vivent des valeurs refoulées, ou le "moi" ? Vielle histoire qui renvoie à celle de la publicité et à l'ouvrage canonique de Ernest Dichter (The Psychology of Everyday Living, 1947), d'où émanent des principes publicitaires que l'on peut voir mis en œuvre dans l'émission "Mad Men" !).

Sécurité, satisfaction sexuelle et tradition dominent les valeurs américaines tacites, cachées, tandis que sont déclarées (revendiquées ?) l'entr'aide (helpfulness), l'autonomie ("Choosing your own path") et le sens donné à la vie ("Meaning in Life"). Bien sûr, on peut réfuter la méthodologie "automatique" de l'IAT permettant de dé-couvrir les valeurs inconscientes (les préjugés), on peut aussi contester la représentativité des personnes enquêtées... La morale de l'histoire est que, comme ne cesse de l'affirmer Docteur House : "Eveybody lies" ou, encore, que "Humanity is overrated" !
C'est enfin une occasion de questionnner les questions et les questionnaires. On pense à la remarque de Philippe Descola : "Un anthropologue ne commence à faire du bon travail qu'à partir du moment où il arrête de poser des questions, où il se contente d'écouter ce que les gens disent, car poser une question c'est déjà un peu définir la réponse" (Diversité des natures, diversité des cultures, Paris, Bayard, 2010). 

La collecte de data, dans certains cas, est conforme à cette exigence. Dès lors, ne faudrait-il pas distinguer les data recueillies par observation (sans artefact) de celles produites par interrogation ?
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mercredi 26 octobre 2011

Suivre le cours des actions publicitaires

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Web, mon beau miroir...
Voilà un moment déjà que l'on perçoit que le Web est un miroir des actions publicitaires. Miroir intégral où se dresse objectivement, à un moment donné, le bilan des actions cumulées. Toutes les actions, enfin non dissociées : celles que l'annonceur contrôle, actions définies, planifiées, encadrées dont on dresse le bilan mécanique en fin de campagne, mais aussi toutes les autres, incontrôlées, incontrôlables, média et hors média, marketing direct et indirect, RP, action des points de vente, discussion des consommateurs, etc. Sans compter toutes les queues d'action publicitaires, promotionnelles qui continuent de se propager, et qui affectent les images et la mémorisation des marques bien au-delà des plans média. Grâce au Web, les médias se reconnaissent pour la première fois dans leurs effets, dans leur image ("stade du miroir"). Marketing intégré ?

Le Web pour éclairer l'achat TV
Le Web est aussi, par voie de conséquence, un guide au jour le jour des achats média pour les médias qui permettent une intervention rapide (accroissement de pression, modification de la création, etc.). Donc principalement des médias numériques : TV, Web et bientôt Digital Signage.
Alors que le bilan de campagne traditionnel peut s'apparenter à un examen post mortem, une sorte d'autopsie où l'on dissèque pour voir "de ses propres yeux", le Web permet au contraire d'intervenir quand le plan est encore en cours de réalisation, vivant, quand on peut modifier la posologie publicitaire.

Plus la pénétration et les usages du Web deviennent flexibles, courants et constants, plus le Web s'avère le compagnon idéal du travail publicitaire. Les accès au Web, en se diversifiant, accroissent cette richesse de données immédiates : smartphones et tablettes font que ce miroir est de moins en moins déformant, de plus en plus sensible, réactif et fidèle.
La relation entre Web et TV est même, au moment exact de la consommation télévisuelle, tout à fait intime. Rechercher une émission, un produit amené à l'antenne par une émission, par un écran publicitaire ou placement de produit, tout renvoie aux moteurs de recherche que le téléspectateur a sous la main grâce à un second ou troisième écran : multiscreentasking.
  • Le Lab des Marques de Weborama permet cette approche de la publicité par le Web. Suivre le cours d'un mot (ou d'un ensemble de mots / syntagme) comme on suit le cours d'une action. Les mouvements publicitaires s'y reflètent immédiatement, dans les co-occurences des recherches (un mot + le mot d'une marque, d'un produit) sur tous les moteurs de recherche. 
  • Search Triggers mis en place par Google utilise les données de recherche pour détecter la tendance du moment concernant la marque ou le produit concernés (accélération ou ralentissement des recherches). Fort de cette information, Google TV Ads ajuste (optimise ?) les achats en cours.
  • Les médias sociaux demandent un suivi et une analyse des réactions aux effets publicitaires. Etude des "sentiments" vis à vis des marques, de la réputation, de l'image. Généralement ces études empruntent un peu à l'analyse lexicologique et beaucoup à l'intuition, comme la critique littéraire. Des recommandations sont issues de l'analyse des sentiments de cette "foule sentimentale". 
De tels systèmes d'observation n'omettent a priori aucune des causes des variations du cours d'une marque. Les analyses multivariées traditionnelles, en isolant des variables, testent les hypothèses les plus parcourues. Au contraire, des outils comme Le Lab des Marques font voir l'impact intégral de la vie publicitaire de la marque à tout moment (somme actuelle de ses passés ). Hypothèse d'efficience du marché publicitaire numérique (au sens de Fama) puisque toutes les informations disponibles à un instant donné sont prises en compte et intégrées dans le cours de la marque.
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dimanche 12 juin 2011

#DSK : Twitter a la parole

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Twitter #DSK, via TweetDeck
On n'a rarement vu pareille créativité dans la communication publique. L'affaire DSK ("a" minuscule) déclenche sur Twitter une énorme éclosion de blagues, d'indignations, d'ironie et de fureurs exprimées en moins de 140 caractères : grivoiserie, politique politicienne, haine de classes, économie mondiale, féminisme et droits de l'homme, sexologie... les tweets font feu de tout bois ! Des jeux de mots en tout genre, de l'Almanach Vermot à l'"album de la comtesse", en toutes langues, argot et verlan inclus, sont mis à contribution pour exprimer tout cela.
Quelque politicailleur s'en plaint-il ? "Il n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits"... #DSK (lire "hashtag DSK") a des airs de révolte. Il y faudrait Freud et Lacan pour interpréter, derrière le plaisir des "Witz", l'envie de revanche sociale, d'abolition des privilèges, le refus des autorités, le retour du refoulé... Parfois, on semble y percevoir, comme un refrain, le "ça ira", version Piaf. Gouaille et révolution : "ça parle où ça souffre".

Sur Twitter, la langue de bois passe mal, il faut appeler un chat un chat, mettre un "bonnet rouge au vieux dictionnaire". Irrespect radical qui devrait être par défaut le ton des médias d'information : en comparaison, ceux-ci paraissent tellement compassés, neutralisés, fades, bien trop polis... Sur Twitter, il fait bon se moquer de tout, des médias, des politiciens, des journalistes, des puissants, des "riches" et même de soi. Esprit de sérieux, s'abstenir. Quelques courtisans viennent pourtant y accomplir leur service "nulmérique" commandé. Bien essayé !
Twitter réalise une sorte d'écriture collective, de "cadavre exquis" à thème ; c'est "L'imagination, tapageuse aux cent voix" (Victor Hugo). Le montage est bref, télégraphique, on a exclu les "mots outils" pour introduire, en liens raccourcis, des citations, des illustrations. Ce style collectif, tissu de contributions individuelles à forme fixe, produit parfois une détonnante "défamiliarisation" créatrice, une "résurrection des mots" (Victor Chklovski) qui fait s'étonner. En 1968, les murs avaient repris la parole des étudiants. Avec Twitter, ça parle. Qui parle ?
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lundi 15 décembre 2008

Enquête : sexe, TV et Internet


"Je ne vous le fais pas dire"... Lacan, psychanalyste iconoclaste aimait ponctuer son discours de cet énoncé à double sens, suivi d'un long silence appelant à réfléchir ; rien de mieux pour illustrer la situation de l'analyste qui fait que "cela" se dit sans jamais forcer à dire. Il importe que "cela" qui est "avoué" sur le divan le soit librement et que l'analysant le perçoive comme sien.

L'institut d'étude Harris Interactive, à la demande de Intel, a mené une enquête auprès de 2 119 adultes américains sur l'importance d'Internet dans leur vie. Objectif : constituer une sorte d'échelle d'attitudes et y placer Internet au moyen des réponses à des questions adéquates.
Question : préférez-vous renoncer au sexe pendant deux semaines ou renoncer à Internet pour une même durée. 46% des femmes et 30% des hommes renonceraient au sexe. C'est du moins ce qu'ils / elles déclarent à l'enquêtrice / enquêteur. Quant à la télévision, 61% des femmes y renonceraient plutôt qu'à la connexion Internet.

Voici placés quelques barreaux de notre échelle d'attitudes : au plus haut, Internet, après, le sexe puis, au plus bas, la télé. Ce que l'on a fait dire à ces pauvres enquêté(e)s, coincé(e)s par la question, absurde pourtant ! Sérieusement, qui s'est trouvé déjà devant telle alternative, hautement hypothétique : devoir choisir entre sexe et Internet ? Enfin, cela doit dépendre du / de la partenaire, de l'émission...

Que dit ce sondage sinon l'efficacité de la procédure d'enquête qui "fait dire" ? Cela énonce l'efficace des questions fermées, simples à dépouiller et qui produisent à coup sûr des pourcentages et des graphiques, qui font d'excellentes présentations, et qui se commentent comme le tiercé.

"Les faits sont faits". Artéfacts ourdis par l'outil d'enquête. Le questionnaire et la situation d'enquête ont fabriqué un "fait" et une "opinion publique". Ce que dit cette enquête, au mieux, c'est que interrogé(e)s au téléphone par des inconnu(e)s, des américain(e)s sont prêt(e)s à déclarer préférer Internet au sexe. Autrement qu'en situation d'enquête, allez savoir !