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dimanche 2 juillet 2023

O mathématiques sévères !

 Nathalie Chouchan, Les mathématiques. Textes choisis et présentés par Nathalie Chouchan, GF, 2018, 249 p., Bibliogr.

Bien sûr, on les a oubliées, un peu, ces "savantes leçons" qu'évoque Lautréamont. Alors ce livre nous les raconte à nouveau, plus sérieusement, en partant de ce qu'en disaient les "philosophes" d'époques anciennes : Descartes, Leibniz, Platon, D'Alembert, Pascal, Husserl...

Nathalie Chouchan, normalienne et professeur de philosophie en classe préparatoire, propose un bilan de l'histoire des mathématiques, enfin, d'"une" histoire. Les textes qu'elle a choisis donnent à voir cette histoire, et  l'illustrent. Pour cela elle a réparti le choix des textes en six parties : l'objet des mathématiques, le raisonnement mathématique, les principes et fondements, un problème mathématique (infinité et continuité), mathématiques et physique et s'achève avec "les limites de la science mathématique" et un texte de Wittgenstein.
A cela s'ajoute un vade-mecum qui décrit les principaux concepts et, enfin, une bibliographie. 

On aurait pu choisir d'autres textes, pour une autre histoire, bien sûr. Mais Nathalie Chouchan est professeur et elle enseigne. C'est son premier métier et, ici, elle le fait bien. 
On peut regretter des absences, bien sûr : Jean-Toussaint Desanti et Les idéalités mathématiques, par exemple ou encore Benoît Mandelbrot ou Alexandre Grothendieck. Mais le livre est bien conduit et les élèves de notre professeur s'y retrouveront, et les autres élèves aussi. A chacun, chacune d'ajouter une référence à celles qui sont données dans ce livre d'apparente vulgarisation. Apparente seulement ! Qui appelle un enrichissement continu...


mardi 17 juillet 2018

Tendance vintage. Des styles de vie et des choses du passé remis au présent


Styles  Vintage / Tendances Vintage, mensuel,  éditions LVA. 116 p., 5,90 €, abonnement annuel : 12 numéros pour 49 €.

Nouveau magazine mensuel. Le magazine se cherche encore, et c'est tant mieux, comme en témoignent les deux Unes successives ci-contre. On est passé en deux mois de la simple nostalgie comme hobby (numéro 1, juin) à son exploitation pour inspirer, guider aujourd'hui : "Inspirations d'hier pour aujourd'hui", résume parfaitement le sous-titre. Le format a été modifié également, à partir du numéro 2 (juillet), le magazine est légèrement plus petit, plus commode, plus maniable et plus épais, dos carré, 116 pages au lieu de 100 ; son contenu est aussi plus opérationnel, proposant à ses lecteurs des articles articulant habilement documentation et shopping.

Vintage, en anglais, renvoie à l'idée, importée de la viticulture, d'une bonne année, d'un bon cru, de la vendange d'un vin de qualité. Le mot vient sans doute de l'anglo-français vendage (latin vindemia). Le nom, et l'adjectif, s'étendent désormais à tout ce qui est un peu ancien (retro-vintage) et reste de très bonne qualité, qui en a au moins la réputation, et qui peut être modernisé, en associant au look rétro une technologie récente. Les choses de la vie quotidienne et des loisirs d'autrefois remis au goût d'aujourd'hui, conjuguées au passé présent. Le magazine rend compte également de l'actualité des festivals : Langres, Tours, Narbonne, Saumur,"Anjou Vélo", vintage partout.


Qu'a-t-on appelé "vintage" dans la presse magazine au cours de ces dernières années ? Des styles de vie et des objets. Des automobiles surtout (voir "La presse automobile entre dans l'histoire par la nostalgie"), mais aussi des montres, des guitares, des tracteurs, des scooters, et même des loisirs créatifs ("quilts and crafts")... Voici le goût des "défuntes années" et des "robes surannées" (Charles Baudelaire, "Recueillement"). "Laudator temporis acti" (Horace) : non pas qu'avant c'était mieux qu'aujourd'hui, mais qu'autrefois c'était bien - aussi !

Le magazine Tendances Vintage est centré sur les styles de vie passés et les objets qui les accompagnaient, dont ils sont le signe, l'emblème : la mode ("l'indémodable"), le macramé, l'automobile, la moto, les montres, le maquillage, le tatouage et, au-delà, la décoration, l'électro-ménager (cafetière, moulin à café, étagère, etc.)...
Epicer le présent d'un peu de passé récent pour se distinguer, les années cinquante, soixante, quatre-vingt revisitées, nostalgie : retour vers le passé proche. Donc de l'histoire, celle de la coupe du monde de football et de ses équipementiers, celle des séries télévisées ("Magnum") et l'influence de E.T, le formica, le tourisme d'alors, de la 2CV (bel article sur l'histoire de cette "automobile rurale"), les "objets de mai 68" (affiches, presse contestataire, actualité musicale, "Les Shadocks"), l'étagère String (excellent dossier par Lélanie Vassart), les lampes Jieldé nées dans les années 1950, la vaisselle Arcopal, le sac en osier, l'imprimé Vichy (la juppe à carreaux certs et blancs de Brigitte Bardot), les canotiers... Histoire de la consommation, sans condescendance, avec tendresse souvent et sans sémiologie ni "mythologies".
Les articles sont parfois séparés par des pages de publicité (intitulées Shopping) : brèves présentations de produits, liens pour acheter. Tout produit s'accompagne d'un lien commercial. Publicité partout ou nulle part, sans hypocrisie ? Parfaite affinité, association contextuelle incontestable !
Tendances Vintage prend le parti des choses, il réinvente le catalogue et lui donne une âme. "Le parti pris des choses " : on pense bien sûr au poète Francis Ponge (1942) plutôt qu'aux Mythologies quelque peu condescendantes de Roland Barthes (1957). Atmosphère de collection : style néo-rétro (néologisme paradoxal, renaissance) des montres, des jeux vidéo (rétrogaming), des récepteurs radio mais aussi les prénoms anciens, le mariage... Tout est culte, tout est nouveau, et tout est rétro ! Magique !

Un style de vie se dégage de ce magazine, une esthétisation à partir de choses, des objets. Pascal décrivait la passion comme une sorte de naufrage dans les choses : “Nous sommes pleins de choses qui nous jettent au-dehors. Notre instinct nous fait sentir qu’il faut chercher notre bonheur hors de nous. Nos passions nous poussent au-dehors, quand même les objets ne seraient pas là pour les exciter. Les objets du dehors nous tentent d'eux-mêmes et nous appellent quand nous n’y pensons pas”. Une idée que développera Georges Perec dans son roman, Les choses (1965), d'abord sous-titré "Une histoire des années soixante". La vie apparaît comme une accumulation progressive de choses que l'ancienneté, l'inutilité dotent de valeur esthétique, distinctive. Le plaisir "capital" de la collection, de la fréquentation d'un code partagé, d'une époque que l'on décode tacitement. Plus que jamais, l'inutile est beau.
Cette nostalgie est également observable aux Etats-Unis : une série d'émissions de USA Network des années 1980 est aujourd'hui redécoupée, remontée pour être diffusée en VOD. "Night Flight-Plus" témoigne de la passion actuelle pour les années 1980 (cf. "Building a Video Business: Night Flight - A Passion for the 1980s Culture"). Les médias d'autrefois prennent place dans la culture d'aujourd'hui. Histoire des médias sans cesse recommencée. Re-présentation. Le consommateur est une "passion inutile".

Au premier degré, voici un magazine agréable, distrayant même ; au second degré, il met en scène une histoire passionnante des objets et des modes de consommation courante, loin du luxe. Illustration de la créativité tellement sous estimée voire ignorée de la presse magazine.

jeudi 8 septembre 2016

Il n'est d'audience que mesurable


La mesure fait l'audience : il n'est d'audience que mesurée ; c'est la mesure qui construit l'audience des médias, jouant ainsi un rôle primordial sur le marché des médias et de la publicité. 
La mesure fonctionne de facto comme un agrégateur. Loin d'être pure observation, elle est construction technique, statistique ; elle a ses outils : audimètre, questionnaire, taggage, cookies, PPM, panel, reconnaissance facialeetc. Consensuelle et certifiée (CESP, MRC), la mesure est fondatrice du contrat commercial liant acheteurs et vendeurs d'audience. Une audience non mesurée s'avère une contradiction dans les termes.

Un média dès lors qu'il est numérisé n'en finit pas de multiplier et étendre sans cesse le nombre de ses supports de distribution et de réception en autant d'occasions de lire, entendre, voir... Seule la mesure comme Total Audience Measurement peut accomplir la synthèse de ces audiences dispersées, corriger des duplications, seule elle est en mesure de réaliser les agrégats "audience de la radio", "audience de la presse", etc.
Omnichannel, l'audience est désormais "une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part". Il ne saurait y avoir de définition définitive de l'audience ; par construction, l'audience est non finie : la mesure n'en finit pas, au gré des changements technologiques, de créer et déplacer des audiences (TV Everywhere, par exemple). Or, pour travailler, il faut arbitrairement arrêter les limites de l'audience, et, c'est le mesurable qui établit sa limite opérationnelle puisque seule l'audience mesurable peut être commercialisée. Quelle serait l'audience, provisoirement, non mesurable ? Peut-être celle, indiscernable, qui est trop atomisée (cf. Micro-moments, etc...), celle des applis mobiles ou celle qui n'est pas identifiable, pas attribuable (par exemple, les citations anonymisées de la presse par des journalistes de radio ou de télévision, proches du plagiat). Droit voisin ?

Les restrictions mises en place à une délimitation de l'audience mesurable se retournent bientôt contre les médias. Voici quelques exemples de définitions restrictives, arbitraires, qui ont pu faire obstacle au développement des médias :
  • audience de la télévision réduite au foyer TV, à la réception en direct ; cette définition, aujourd'hui bousculée, a fait manquer aux régies l'immense audience hors du foyer, par exemple, ou encore l'audience différée : il fallut des années pour inclure le différé dans la mesure des audiences (C3 et C7 ratings aux Etats-Unis). La mesure a finalement été débordée par les pratiques généralisées de différé et de binge viewing, de consommations poursuivies d'un appareil à un autre (resume...).
  • audience de la presse réduite à la période de référence ; dernière semaine pour les hebdomadaires, dernier bimestre pour les bimestriels, veille pour les quotidiens, exclusion des semestriels, toutes ces définitions ont tiré vers le bas les audiences de la presse, les ont appauvries quantitativement et qualitativement. L'espérance de vie d'un titre est supérieure à sa périodicité ; pour les lecteurs, un titre ne chasse pas l'autre. La lecture est seulement différée (archives). Certains titres ne devraient-ils pas vendre, comme l'affichage, de la publicité longue durée ? Enfin, quid des reprises en main ? Tout se passe comme s'il y avait une volonté de sous-estimer la puissance réelle (i.e. somme des GRP) de la presse...
Nouvelle évolution des territoires de l'audience, voici les réseaux sociaux devenus vecteurs de news, textes et vidéo. Nouvelles formes d'agrégation ou de captation de l'audience des médias ? Le modèle économique-même des réseaux sociaux les pousse à s'emparer de l'audience des médias, presse et télévision d'abord (cf. le document d'entrée en bourse de Facebook en 2012) : ils n'augmentent l'audience d'un média que parce qu'ils la détournent d'abord. Sorte de prestidigitation ! A qui attribuer cette audience ? Dans quelle mesure en rendre compte, audience cumulée ou durée de contact ?

mardi 17 mai 2011

Série policière en direct ?

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La vie imite l'art : comment l'actualité ne serait-elle pas perçue comme une série TV ?
L’actualité politico-people donne à suivre une série policière américaine en direct. C'est comme "CSI: New York". Crime Scene Investigation. Proximité de cet univers lointain, grâce à la télé. On est chez soi. Un présumé coupable peut-être innocent que l'on engouffre à l'arrière d'une voiture. Une "grandeur d'établissement", muette, dépouillée de ses attributs de pouvoir. Des éléments de l'enquête plus ou moins connus, d'autres distillés, des hypothèses, des rumeurs, parmi toutes les fausses, imaginer une vraie piste, de quoi alimenter les prochains épisodes. Suspense. Et tout ce qui est hors-champ, présence absente : la "scène" dite du "crime", la prison évoquée sur le mode de "Prison Break". Sur fond d'images cliché de New York, des présentateurs journalistes, énoncent la procédure, cadrés devant des bâtiments choisis. Effets de contexte, sémiologie de prudence.
Screen shot from the beginning credits

"Le juge est une femme". On ne la lui fait pas. Ah ! Bon ! Dans ses précédents rôles, elle en a vu comparaître !  Rappeurs célèbres, actrices... People. Grâce aux séries importées, le théâtre du système judiciaire américain est plus familier aux téléspectateurs que le français, qui a inspiré peu de séries ("Avocats et associés", et "Le juge est une femme", quand même). Le téléspectateur voit s'affairer au 20H tout un monde d'acteurs habitués du prime time, qu'il reconnaît aux uniformes, aux véhicules, aux badges : "Experts" de la "police scientifique". Des grappes de journalistes pour signaler : attention, "événement" ! Et, comme dans "24 heures", il faut laisser à l'action le temps de se dérouler, hors écran. Nous habitons la réalité en téléspectateurs, regards, jugements formés par la sémiologie et le rythme des séries. Notre réalité est télévisée.

Sur Twitter, en revanche, comme en contre-chant, déferlent des mots, mots vachards, mots égrillards, bons mots, le tout émaillé d'adresses raccourcies ; parfois, un peu de rationalité, de générosité, de prudence. Le standard impose son style haché : quelques mots #quelquechose et une timeline qui défile comme un flux instantané de marché (FIM), et des pseudos.

Un jour, on en fera une série, un film. Aujourd'hui, ce n'est pas encore de la télé, c'est la réalité...
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mardi 22 décembre 2009

La star et le blogger - Fable

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Une actrice menace un blogger. Motif : il a révélé qu'une photographie d'elle, publiée à la une d'un magazine de mode, a été retouchée. Amincie, la hanche de la belle ; le blogger titre joliment "ralph-laurenized". La star lance son avocat  ; il exige, il menace, il demande des excuses au blogger, interdit la dissémination... Il rêve, notre avocat... et, fort heureusement, provoque l'effet contraire.
Manifestement, la retouche est médiocre. Les spécialistes de photo numérique s'en amusent, rivalisent d'analyse, décomposent les retouches en leurs moindres détails. Tout y passe ; c'est une "leçon d'anatomie" photographique, vidéo à l'appui.
Plus on la menace, plus la blogosphère s'émeut, plus le bruit court, se propage... 
De plus, comble de malheur pour les retoucheurs, une entreprise informatique, Exomakina, a développé un logiciel, Tungstène, pour détecter les altérations commises dans des photographies. L'AFP, l'agence de presse, s'est dotée de ce logiciel de contre-propagande et de détection de mensonges photographiques. Tungstène doit être considéré comme une extension de la vision (cf. présentation générale du logiciel).

Internet a changé les règles photographiques du jeu people et des médias. Et de tout ce qui s'y apparente, images politiques et publicitaires comprises. Le monde public, la sphère publique ("Offentlichkeit", chez Jürgen Habermas) devront à leur tour se dépouiller de leurs mises en scènes et de leurs truquages. Les retouches sociologiques, les retouches rhétoriques subiront le même sort que les retouches photographiques. Généralisation qui va de pair avec celle de la peoplisation / dépolitisation, et la compense. On a déjà pu l'observer dans quelques cas récents de déclarations menteuses et de plagiats. Aux "grandeurs d'établissement", disait Pascal, reviennent des "respects d'établissement". Mais, avec Internet, c'en est fini, même de ce respect là.
  • En France, Valérie Boyer, députée, a déposé une proposition de loi en septembre 2009. Cette proposition vise à imposer la mention des retouches photographiques des images corporelles publiques (publicité, packaging, campagnes politiques, etc.). Question de santé publique, et de vérité, dit-elle.
  • En Grande-Bretagne, une intervention d'une élue anglaise, Jo Swinson, vise la marque Olay (Procter and Gamble) accusée de tromper les consommateurs en retouchant une photographie utilisée pour la publicité. Tout cela est repris par la presse anglaise (Daily Express, The Independant, etc.). L'élue met en question l'image des femmes propagée par la publicité pour les cosmétiques dans un article publié par The Independant : "Beauty and the economic beast" le 17 décembre 2009. Sur ce mouvement voir aussi le site Real Women qui a lancé une campagne "pour l'honnêteté en publicité".
  • Ce nest qu'un début ; les femmes vont continuer ce combat, que les hommes rejoindront, un jour...

Références :
  • Pascal, "Discours sur la condition des grands", Second discours, Opuscules, 1670
  • Jürgen Habermas, 
    • Strukturwandel der Öffentlichkeit, 1962, suhrkampf, 
    • traduction de Marc Launay, publiée aux éditions Payot, sous le titre de L'espace public, 1978
  • sur une notion voisine et parente, celle de "caractère public" (公共性), voir, Wang Hui, "Politique de dépolitisation et caractère public des médias de masse", Extrême Orient, Extrême Occident, 31 -2009.
Références 

mercredi 18 novembre 2009

Brigitte Bardot, people et divertissement

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Alors que leur place dans les tous médias est primordiale, les phénomènes people restent mal connus, comme la plupart des phénomènes d'imitation, de grégarisation, de panurgisme.... Une exposition consacrée à Brigitte Bardot par le musée de Boulogne-Billancourt (en 2010) ravive la conscience de nos ignorances en matière d'"effets people"des médias, pour peu que l'on effectue la visite "sans prévention ni précipitation".
Photo prise à l'exposition. La Floride est une voiture de Renault (1958-1968)
Une héritière
Toute la vie publique de Madame Bardot est étalée sous nos yeux, le cinéma, la chanson, les amants, les mariages, les animaux qu'elle défend... People à tout prix, même pour la bonne cause. Née d'une famille de la bourgeoisie parisienne, élève au Conservatoire National de Danse, dès 15 ans elle est dans Elle, dont elle fit la couverture à 16 : la famille a des relations et une usine. Brigitte Bardot est une "héritière". Le miracle BB s'accomplit en terrain favorable. Pour objectiver la dimension sociologique du personnage, il faudrait comparer sa trajectoire sociale avec celle de sa contemporaine, Sheila, "petite fille de français moyen" (titre de l'une de ses chansons, en tête du hit parade de l'été 1968 !), qui vendait avec sa famille de la confiserie sur les marchés et séduisit une classe de fans différente, l'une commença par la chanson, l'autre par le cinéma...

Icône pluri-média
Quelle place occupe BB dans la société française ? L'exposition ne propose pas de réponse, mais elle impose la question en juxtaposant les "faits" qui sont "faits" par des images et des "unes" par centaines. Images de libération féminine, d'érotisme qui indisposent plaisamment fâcheux et Tartuffe. Entrée dans le Larousse à 24 ans, De Gaulle en fit la Marianne des 36 000 mairies en 1968. BB fut aussi le faire-valoir des marques pour des créations publicitaires qu'elle écrasait de sa présence : Pschitt (soda), Simca (automobile), Paris-Presse, Les Laines du Chat Botté, Radio Luxembourg, Yamah (moto), Air France, BNP... Images de films, affiches, photographies avec les uns et les autres. Et des chansons, des émissions de télévision.

Devant le phénomène de la peopelisation, la sociologie de la culure semble démunie. BB n'a pas été de ces "intimate strangers" dont parle la sociologie des "célébrités" (Richard Schickel) et Roland Barthes ne nous apprend rien sur cette mythologie. Pour s'y retrouver, c'est peut-être vers la "psychologie économique" de Gabriel Tarde qu'il faut se tourner, qui a identifié le rôle de la presse dans la quantification de la célébrité, de la popularité, de la gloire et de la réputation (Psychologie économique, publié en 1902). Sans cette quantification, pas de people. Mais son intuition n'a pas été développée et n'a pas été adaptée aux médias plus récents et à leur contribution à la peoplisation. Pourtant avec les médias numériques, avec les réseaux sociaux, les bruits courent plus vite, plus haut.

People, "opium du peuple, soupir de la créature opprimée" ?
Pourquoi avoir baptisé cette exposition "les années insouciance" ? Insouciance du milieu où BB est mise en scène, le show business ? Sans doute. D'ailleurs Claude François chantait aussi "cette année là", 1962, une année sans histoire ! Pour d'autres, ce furent des années de guerre coloniale : 400 000 appelés du contingent font leur "service". Guerre civile : massacre d'Oran, massacre des harkis. C'était aussi l'époque de la loi Debré contre la laïcité, les avortements criminalisés, bien avant la loi Weil (1974)... A tous ceux que l'époque opprimait dans leur vie la plus quotidienne, BB parlait d'autre chose, justement, et divertissait.
"A quoi sert la beauté des femmes", s'interrogeait faussement Théophile Gautier. Ne cachez pas ce sein... Certes, mais on ne comprend toujours pas très bien le miracle people.

Durant l'été 2014, pour ses 80 ans, BB revient à la une avec des photos d'autrefois : Ici Paris titre en couverture d'un hors-série sur "les années Bardot" ; à la une de Paris Match, BB illustre "l'éternel féminin" : c'est la quarantième couverture de Paris Match consacrée à BB...
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lundi 14 septembre 2009

Twitterisation ?

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Twitter va son chemin. Difficile de dire, en toute rigueur, sa puissance, sa pénétration, ses usages, ce qu'il en reste une fois passé le premier moment de curiosité ; des chiffres sont jetés de ci de là, dont on ne sait pas grand chose (la mondialisation de la statistique média n'arrange rien, pour l'instant, et rajoute encore de la confusion, en l'absence de repères nationaux). Des affirmations à l'emporte pièce, assises sur de vagues statistiques, courent le Web : Twitter rendrait bête (a twit !) -tandis Facebook rendrait intelligent -, Twitter ne servirait de rien, n'apportant aucune information utile...
Mais... Obama vante la réussite des créateurs de Twitter auprès des écoliers américains. Mais, Facebook, qui voulut acheter Twitter, le copie jalousement et s'inspire désormais de ses "@replies" (@ tags). Mais, un travail doctoral (PennState University, réalisé avec Twitter) indique que 20% des tweets impliquent une marque... confirmant la possibilité d'un modèle économique publicitaire. Encore un, et redoutable : les messages seront bien sûr ciblés selon les tweets qui sont autant de comportements ( "The service may include advertisements, which may be targeted to the content of information on the services, queries made through the services, or other information")... stipulent les conditions d'utilisation (Terms of Service).

Le plus remarquable succès de Twitter est sa colonisation des autres outils et sites de socialisation (outils de Google, Facebook, Seesmic Desktop, MySpace, etc.). Quelques illustrations récentes, de natures différentes :

  • FanFeedr, média social d'informations sportives qui se définit comme "real time personalized sports feed" : Twitter est mis à profit pour suivre des joueurs professionnels, des équipes (fans) tout en recourant aussi à Facebook. Accessible par une appli iPhone.
  • iTunes qui permet le partage presque immédiat des goûts musicaux avec Twitter et Facebook.
  • AIM (AOL) qui agrège en un seul flux (Lifestream) différents réseaux sociaux dont Twitter, Facebook, Digg, Delicious et Flickr. Accessible via une appli iPhone.
  • SportsFanLive  permet de justaposer deux flux parallèles alimentés par les tweets concernant deux équipes que choisit l'internaute, l'une que l'on aime, l'autre que l'on n'aime pas. Son slogan : "You are what you tweet".
  • La mise à jour du statut sur MySpace peut désormais s'effectuer avec Twitter (via le protocole OAuth).
  • Un blog du New York Times, "The Moment", recourt à Twitter pour agréger des commentaires concernant différents produits haute couture (cf. "The Moment on Twitter").
Cette socialisation des modes de socialisation numériques, l'intrication des moyens semblent une géneralisation nécessaire, une intégration commode réduisant  les coûts de transaction pour l'internaute (au même titre que l'OpenID auquel n'accède pas encore Twitter, mais qu'utilise fanFeedr). Peut-être le signe que la maturité de ces outils requiert une convergence souple, articulant le simple et le complexe, le bref et l'approfondi, l'immédiat et le réfléchi. Cette coordination, en temps réel, des conversations et des textes, ces partages qui se propagent, ces collaborations polyphoniques, c'est tout l'univers de l'information qui s'ébroue, cherche d'autres voies et orchestre tous les moyens que le numérique met à sa portée. Sans doute une ambition de GoogleWave.

Evidemment, Twitter comme Google (cf. Res Googlans), Facebook, eBay, iTunes, Mint, Amazon, Skype, etc. contribue à façonner "l'outillage mental" (Lucien Febvre, 1937) de ce début de siècle. Outillage incorporé devenant "seconde nature" (habitus), outillage qui creuse des écarts culturels et professionnels dans la population beaucoup plus qu'il n'uniformise, la défaillance de l'institution scolaire dans ce domaine n'arrangeant rien. Un ethnocentrisme numérique se fait jour... qui peut jouer des tours, notamment dans le marketing.
Ceux qui quotidiennement mobilisent ces outils de communication en sont transformés, transformation imperceptible et lente, d'autant plus efficace. Obama ne s'y est pas trompé. Le message, c'est d'abord le média.
Il faudra mettre à jour "Les Héritiers", et compléter McLuhan !
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mercredi 1 juillet 2009

Jackson people


Michael Jackson, on n'en peut plus.
Toute la presse y sera allée de sa Une mortuaire. Peoplisation généralisée. Ceux pour lesquels cette mort s'accordait mal avec le bouclage y sont allés d'un "spécial", d'un hors série, et ce n'est pas fini. Et puis, dans un an, il y aura les anniversaires comme ceux de Cloclo, de Dalida... Présenté comme crucifié dans un Hors Série de Stars Inside (avec un "poster grandeur nature + trois posters géants", comme Rap R&B), "monstre sacré" pour Paris Match. Pour Détective, il est "L'enfant blessé que la mort attend" ; Charlie Hebdo fait dire à son squelette : "enfin blanc"... "Le chagrin et la polémique", titre Closer, Ici Paris, "La fin tragique d'une légende"...
Commentaires éplorés et admiratifs. Journalisme d'exclamation. Rien sur l'analyse sociale et économique de la fabrication des stars et d'un "génie" : le renoncement de milliers de personnes qui font la star et sa renommée au prix de leur anonymat. Pour qu'un "noble" parade à Versailles, combien de serviteurs, de laboureurs ?  Combien de gamins africains avant de "sortir" une star pour le foot européen, combien de gregari sacrifiés pour un Maillot rose ?

A propos de la culture d'une époque, Walter Benjamin demandait aux historiens d'étudier non seulement le talent de ses "génies" mais aussi, qui en est inséparable, le "servage anonyme (namenlos) de leurs contemporains" qui en assure le succès. Servage dissimulé, omis, non vu. Cécité construite, complice, qui rend les idoles acceptables et célébrables. Combien de petites mains, obscures et sans-grades, combien de fans pour monter une idole ? Cette économie de la peoplisation et des "grandeurs d'établissement" (Pascal) est à faire.

dimanche 1 mars 2009

Rimbaud sur Facebook


Nouvelle édition des oeuvres complètes de Rimbaud dans la Bibliothèque de la Pléiade (Gallimard, pas d'index, bibliogr.), par André Guyaux avec Aurélia Cervoni.
"Oeuvres complètes", qu'est-ce que cela veut dire ? L'intégrale de tous les moments de la vie de Rimbaud... Qu'est ce qu'une oeuvre ? 
Dans ces 1102 pages, il y a de tout : les textes publiés par Rimbaud lui-même mais aussi des exercices scolaires, français, latins, cahiers de brouillon, des poèmes recopiés par des proches (Verlaine, Germain Nouveau, etc.), des poèmes des autres recopiés par lui dans des lettres à des amis. Plusieurs versions d'un même poème. (N.B. : des corps inégaux distinguent les textes autographes des textes dont on ne trouve plus les manuscrits, l'oeuvre voulue et l'oeuvre involontaire).
Tout Rimbaud : "oeuvres, lettres, vie et documents", énonce le titre du Pléiade. Ce "tout" inclut aussi, au titre de documents, des  lettres de l'entourage (mère, soeurs, professeurs, etc.), par exemple celle de sa mère se plaignant d'un enseignant qui a recommandé la lecture des Misérables. Parmi les documents encore, la correspondance commerciale de Rimbaud, marchand en Afrique, englué dans un système colonial. Hélas, il n'y a pas d'illustrations, dommage, Rimbaud prenait des photos...

Une "oeuvre" comme celle que constitue un Pléiade est une construction sociale, historique. La notion d'oeuvre varie : aujourd'hui, elle se rapproche de ce que l'on trouve sur un réseau social. Oeuvre de récupération totale.  
Un poète sur Facebook ? Aujourd'hui, l'oeuvre de Rimbaud serait-elle là, à deux clicks d'ici, dispersée sur son profil, ses pages, et celles de ses vrais et faux amis, encombrée de liens, de photos, de notes de lectures, avec des topos sur sa situation militaire, sa comptabilité de marchand de café et de fusils, ses lettres sur les caravanes avec casseroles, la location de chameaux, sa jambe de bois, ses considérations sur le prix de l'ivoire... 

A lire et parcourir tous ces textes, on connaît mieux Rimbaud - on veut le croire - et l'on a remis la littérature à sa place dans sa vie. Peut-être comprenons-nous mieux aussi l'importance des réseaux sociaux et l'intérêt des longues chaînes de conversations à la Gmail. Un Pléiade comme celui-ci, c'est du réseau social congelé, arrêté, tous liens coupés. Alors, Facebook et Pléiade même combat, réconciliables sur un eBook, pour le plus grand bien de l'histoire littéraire, délivrée enfin de ceux qui sélectionnent dans la vie d'un auteur les seuls événements qui méritent attention ? On n'en est pas encore là... Et puis, est-on "auteur" de toute sa vie ? 
En tout cas, en parcourant ce Pléiade, "on s'attendait de voir un auteur et on trouve un homme", selon le mot de Pascal.