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lundi 18 avril 2011

Journalisme en causes

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La une de l'hebdomadaire allemand Die Zeit porte sur le journalisme. Au lieu de critiquer ce qui les entoure, des journalistes, livrés à l'autocritique, examinent "du dehors" ce qu'ils/elles font, comment et pourquoi. Car, rappelle l'introduction du dossier, "les médias ne font pas que reflêter purement et simplement (bloss) le monde, ils en sont aussi des acteurs" [...] "nos mots et nos images ont une force, et il ne s'en suit pas que du bien". Rapporter (berichten), c'est faire (anrichten, causer) avec des mots : "wir berichten, aber manchmal richten wir auch etwas an". C'est sous l'angle performatif de cet énoncé austinien qu'est examinée la situation du journalisme par le magazine (48 pages, dont publicité).
Des journalistes écrivent pour leurs lecteurs sur le journalisme, sur les difficultés et les limites de leur métier.

Parmi les thèmes abordés :
Pourquoi la presse n'a pas vu venir la crise financière ? Quels sont les effets des blogs sur l'information locale, les effets d'une enquête sur les enquêtés (l'enquête, intrusive, perturbe la situation observée). Le goût du bien écrire privilégie-t-il le souci de la forme au préjudice de l'analyse, la relation au local et aux blogs, etc. ... De ces articles émergent des énoncés qui attaquent le fondement même du journalisme et de ses techniques. Par exemple (p. 11) :  "... les journalistes ne cherchent pas la vérité mais des histoires ("Geschichten"). Une histoire est une histoire quand elle contredit la vérité d'hier...". Ou encore (p. 12) : "La prédictabilité a dépassé les capacités des meilleurs professeurs" (à propos des crises financières et des limites de la spécialisation des journalistes spécialisés). Tout un inventaire réaliste, vécu, d'interrogation, de doute, de malaise.

Avec le Web, les bases de données et la numérisation de la plus grande partie de l'information disponible, avec la mondialisation et la babélisation, avec les analytiques qui disent au mot près ce qui a été vu ou lu, avec la complexité technique des sujets à couvrir et la difficulté de les vulgariser, avec la contrainte économique de la gestion du journal (lectorat, annonceurs), les journalistes se trouvent dans des situations impossibles, que l'histoire du journalisme n'a jamais rencontrées. Les risques, on les connaît : reprise mal contrôlée des "communiqués de presse", prudence extrême, conformisme, enquêtes sous-traitées à des "spécialistes" non contrôlables. Au bout de tout cela, se détache le portrait d'une profession mal à l'aise, d'une presse incertaine de ses moyens, de ses fins et de ses effets.
Si l'avenir de la presse d'information passe par la qualité et l'exclusivité des contenus, la redéfinition professionnelle du journalisme (techniques de reportages, formation, mode de rémunération, déontologie, etc.) représente un enjeu considérable et primordial pour les médias. Ce dossier, approche encore modeste, mérite sa place dans les écoles de journalisme et les cours de gestion des média. Il mériterait aussi d'être intéractif, continu peut-être...
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lundi 5 avril 2010

Médias décidément gratuits

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Le lancement de l'iPad a eu recours à une formidable campagne média. Tous les médias ont été mobilisés. Campagne montée à partir de communiqués de presse, gérés selon un embargo suivi exactement par des journalistes bien disciplinés. Nous n'aurons pas sans doute de mesure exacte de la puissance de cette campagne plurimédia mondiale et donc de sa valeur commerciale, calculée par équivalence ; elle est assurément exceptionnelle : des "unes" par dizaines, des mentions dans les prime time de la télévision, des sites Internet, tout cela dans des emplacements inaccessibles aux annonceurs payants. Bravo Apple !
  • Vu du côté des médias, le bilan n'est pas brillant. Car il s'agit pour eux d'une campagne gratuite. Cet espace publicitaire, gigantesque publi-rédactionnel, a été gracieusement offert par les médias à un annonceur, Apple. Les médias ont gâché leur espace rédactionnel pour un plat de lentilles.
  • Quelle image d'eux-mêmes diffusent les médias, dans cette affaire ? Les lecteurs auront entendu, vu, lu, en même temps, les mêmes exclamations convenues, les mêmes images, les mêmes clichés. Partout la même célébration, unanime, reprenant généralement les termes mêmes de Apple. Les médias auront ainsi donné l'impression d'obéir de concert, comme un seul homme, à une entreprise qui lance un produit commercial. Information ou publicité ? 

mardi 19 mai 2009

Principe d'incertitudes

A titre expérimental, dans le cadre d'un travail scolaire, un étudiant a inventé une citation de Maurice Jarre et l'a placée dans un article de Wikipedia consacré au musicien. Son objectif était d'évaluer la propagation d'un tel faux, et ses limites. Le faux s'est retrouvé dans de nombreux articles de journalistes couvrant le décès de l'artiste (BBC Music Magazine, The Guardian, Daily Mail, etc.). Ce qu'il fallait démontrer.
Limites du crowd sourcing. Wikipedia, beau joueur, a rectifié rapidement, admettant la pertinence de l'expérimentation.
Parmi les sources exploitées sans précaution, les communiqués de presse, par lesquels entreprises et administrations s'auto-célèbrent, sont en bonne place. Wall Street Journal rapporte les conclusions d'une étude effectuée par un chercheur sur les communiqués de presse des centres de recherche académique en médecine (étude publiée dans Annals of Internal Medicine, 5 May 2009). Les communiqués pèchent souvent par omission : oublis de mentionner les tailles d'échantillon, de préciser les limites de la méthodologie... 
Comment interpréter ces anecdotes (que je n'ai pas vérifiées !) ? Les journalistes recourent à des sources qu'ils ne peuvent pas toujours contrôler : faute de temps, de moyens, de formation. Rendement et délais obligent. L'information critiquée, vérifiée, contrôlée est lente, difficile à produire, donc très chère. Et incompatible avec le culte du scoop. Qui est prêt à la payer à son juste prix ? L'éditeur ? Le lecteur ? Que l'on ne s'étonne pas de la prolifération de l'opinion, du rapportage, du n'importe quoi et de l'à peu près. 
Contre cette culture quotidienne d'imprécision, un seul antidote : ne pas croire ce que l'on lit. Stratégie cynique développée par les lecteurs : croire pour ne pas gâter son plaisir, mais sans y croire vraiment. Complémentarité. Richard Hoggart dans son ouvrage The Uses of Literacy, évoque la manière "oblique" de consommer les médias dans les classes populaires ("oblique way"). Equilibre du marché de l'information et double contrat de lecture. Figaro déjà avait repéré l'utilité d'un "journal inutile".
Qu'attendons-nous des médias, hypocrites lecteurs ? La vérité ? Ce n'est pas certain. Plutôt le vraisemblable, "qui touche", que le vrai ! La citation de cet étudiant sur Maurice Jarre était vraisemblable.

samedi 1 novembre 2008

Les déclarations, un art du mensonge ?


Tout le monde ment. C'est le fameux leitmotiv de House dans la série de Fox consacrée au diagnostic médical. C'est aussi l'un des postulats, plus ou moins tacite, des sciences humaines, tellement dépendantes des déclarations, confessions, entretiens, questionnaires auto-administrés, histoires de vie ... Informateur, panéliste, enquêté, patient : même combat ? 
Il en va de même avec les déclarations des entreprises qu'il faut traiter avec circonspection, prudence alors que fleurissent les communiqués de presse où elles cultivent pour plaire aux analystes, aux actionnaires, une constante auto-satisfaction.

Voici un cas de déclaration. Le "bouquet de chaînes" allemand, Premiere, est soupçonné d'avoir gonflé le nombre de ses abonnés : ce n'est pas le "bouquet", bien sûr, mais probablement une série de responsables qui ont sciemment menti, du patron à ses subordonnés qui gèrent les fichiers d'abonnés. Dévoilée par News Corp, qui est devenu récemment le premier actionnaire du bouquet (avec 25,01% des actions. Cf. post du 1 mai 2008), l'erreur est désormais publique. Evidemment, le cours de l'action a chuté. On peut quand même se demander comment a été effectuée la due diligence d'acquisition...
On ne sait donc pas exactement combien d'abonnés compte la chaîne, d'ailleurs on ne sait même pas comment sont comptés les abonnés. Un audit conduit par News Corp. reprenant les principes comptables du bouquet BkyB (Sky Digital) en Grande-Bretagne donne des résultats surprenants : Premiere disait 4,2 millions, News Corp dit 3,6 millions, dont seulement 2,3 millions de clients directs.
En presse, les abonnements sont audités régulièrement (selon les pays par l'OJD, par l'ABC, notamment). Pourquoi les abonnements de la télévision (câble, satellite, télécoms) ne le sont-ils pas ? Comment sont comptabilisées les promotions ? Combien d'abonnements payants (et à quel prix), combien de gratuits ?

Or, si l'on ne dispose pas de ces données, fiables, régulièrement mises à jour, publiées après un audit neutre et non d'une déclaration toujours propre à séduire et à mentir (communiqué de presse), comment peut-on caler les enquêtes d'audience ? Comment élaborer, puis fonder, puis, éventuellement, imposer une politique de la concentration des médias ? Comment imaginer une réglementation qui n'aurait pas, préalablement, défini un standard comptable en ce domaine.
Ou bien se résigne-t-on à entériner une sorte de "mentir-vrai" et à se satisfaire d'une méfiance généralisée, chacun ayant sa recette pour cuisiner les déclarations et les faire avaler ?