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dimanche 10 mars 2024

La nouvelle vague informatique, en cours de déferlement ?

 Mustapha Suleyman, Michael Bhaskar, The Coming Wave. Technology, power, and the twenty-first century's greatest dilemma, New York, Crown, 2023, 332 p., Bibliogr.,  Index. La bibliographie est disponible sur Internet, classée par ordre alphabétique.

Voici un ouvrage qui marque une date, peut-être même une époque : il y est question d'intelligence artificielle.

L'auteur - c'est celui dont le nom est écrit en plus gros caractères sur la couverture - après avoir travaillé pour DeepMind puis Google est maintenant à la tête d'une nouvelle startup lancée en 2021, financée puis avalée par Microsoft en mars 2024, Reid Hoffman, Bill Gates, Eric Schmidt et Nvidia : Inflection AI, qui vient de lever 1,3 milliard de dollars.

 Mais cet essai concerne surtout la startup DeepMind. "In 2010 almost no one was talking about AI (artificial intelligence)" et, quinze ans plus tard, l'intelligence artificielle est partout, dans le monde des techniciens et des scientifiques, et dans le monde de l'argent. DeepMind fut créée à Londres en 2010, et achetée par Google au début de 2014, après que Facebook y eut renoncé ; l'auteur de ce livre, Mustafa Suleyman, fut l'un des trois fondateurs de DeepMind. Il lui fut aussi reproché de mal traiter les employés et des responsabilités lui furent retirées en 2019 ...

Le livre se compose de trois parties. La première s'intéresse à l'histoire des technologies : comment elles ont franchi les étapes et forcé le développement d'un "problème d'endiguement" ("the containment problem"). Les vagues de technologies se succèdent ("a wave is a set of technologies coming together around the same time, powered by one or several new general-purpose technologies with profound societal implications"). Ces technologies aux conséquences sociales formidables s'implantent, deviennent bientôt invisibles puis vont de soi. Ainsi le langage, l'agriculture et l'écriture furent à l'origine de trois vagues essentielles ; plus tard, l'usine, le développement du bronze et du fer, l'imprimerie, l'automobile, l'électricité, Internet prirent le relais. Toutes ces technologies prolifèrent sous l'effet de la chute de leurs coûts de développement et d'un accroissement de la demande. Le livre ressemble parfois à du Marshall McLuhan, à du Harold A. Innis ; il se veut prophète et annonce les changements à venir, ceux qu'il faut espérer et ceux qu'il faut craindre.

La deuxième partie, c'est la prochaine vague. Partant de AlphaGo, quand Google vainquit les champions du monde du jeu de Go et remit l'intelligence artificielle dans la tête des chercheurs, avec la biologie, la robotique et le quantum computing. Ensuite vint ChatGPT et les LLMs (large language models). Voilà l'essentiel. Pour le reste, le livre raconte des histoires, des anecdotes, les raconte bien, d'ailleurs, et elles sont souvent pertinentes. Elles énoncent les possibilités politiques qui guettent le monde dans lequel nous vivrons et dont la Chine sera sans doute la puissance dominante. Alain Peyrefitte nous avait prévenus, dès 1971, dans son essai grand public : "Quand la Chine s'éveillera, le monde tremblera"... 

L'homo technologicus est pris dans une ménagerie d'intelligences, concluent les auteurs :"Our mental, conversational worlds will inextricably include this new and strange menagerie of intelligences". Et de laisser imaginer un monde où les drones et les robots seront partout, où le génome humain sera élastique et la vie un peu plus longue. Encore une prophétie ?

dimanche 10 décembre 2023

Foucault : on présente ses restes philosophiques !

Michel Foucault, Le discours philosophique, Edition établie, sous la responsabilité de François Ewald, par Oracio Irrera et Daniele Lorenzini, Hautes Etudes / HESS, Gallimard, Seuil, 310 p.,  Index des notion, Index des noms

"Depuis quelque temps déjà - est-ce depuis Nietzsche, plus récemment encore ? - , la philosophie a reçu en partage une tâche qui ne lui était point jusqu'ici familière : celle de diagnostiquer. Reconnaître, à quelques marques sensibles, ce qui se passe. Détecter l'événement qui fait rage dans les rumeurs que nous n'entendons plus, tant nous y sommes habitués. Dire ce qui se donne à voir dans ce qu'on voit tous les jours. Mettre en lumière, soudain, cette heure grise où nous sommes. Prophétiser l'instant."

Voici le début de ce texte inédit de Michel Foucault, retrouvé dans ses archives déposées à la BNF. Le texte aurait été écrit en 1966, l'auteur avait alors quarante ans. 1966 est l'année où il publia Les Mots et les choses, qui sans doute précède ce texte, c'est aussi l'année où il participa avec Gilles Deleuze à l'édition en français des oeuvres complètes de Nietzsche chez Gallimard. On notera d'ailleurs les références nombreuses à Nietzsche dans le texte de Foucault (seul Descartes est cité plus souvent). Mais, prudence, car Michel Foucault n'a jamais publié ce texte pourtant presque terminé (il ne s'y trouve que peu de modifications, d'hésitations...). Pourquoi ? On ne le saura pas.

Quel est le rôle "actuel", tel que l'on pouvait le percevoir en 1966, de la philosophie ? Notons que l'ouvrage comporte deux types de notes, celles de l'auteur, bien sûr, mais aussi celles de nature historique, qui sont celles, modernes, de ses éditeurs (2023). Le discours philosophique doit être distingué du discours scientifique, note d'emblée Michel Foucault, et c'est cette irréductibilité du discours philosophique aux discours scientifiques qui l'oblige à parler du sujet. Cela étant admis ("A la différence des énoncés scientifiques, ceux de la philosophie ne sont donc pas séparables du maintenant de leur formulation"), il reste à démontrer la spécificité du discours philosophique, et sa différence avec le discours littéraire mais aussi avec le discours quotidien (le "bavardage" heideggerien ?). 

"Le rôle de la philosophie est de chasser du discours quotidien tout ce qu'il peut avoir de naïf, d'ignorant de ses propres conditions, par conséquent d'illusoire et d'inconscient". Le philosophe tient donc un discours "savant" mais pas un discours de savant, et l'épistémologie aurait sans doute beaucoup à redire à cette distinction. Le discours philosophique rompt avec le discours du quotidien, par conséquent avec le discours des médias. "Cette discipline de l'archive-discours, qui traite de l'archive comme forme des lois de l'inscription, de la conservation, de la circulation des discours, et qui traite des discours comme positions réciproques des énoncés dans l'espace de l'archive - cette discipline, on peut l'appeler archéologie".

Qu'est-ce qui fait que l'archive devient "discursivité" ? Michel Foucault en arrive à sa conclusion - provisoire  ? - qui déclare que "la discursivité, c'est la propriété de pouvoir être transformé en discours" (p. 249). Le livre s'arrête là, et les lecteurs n'en sauront pas d'avantage.

Les questions qu'aborde Michel Foucault ont aujourd'hui plus de soixante ans et il ne les a pas publiées : que comptait-il en faire ? Qu'en est-il aujourd'hui de cette archive-discours ? Son ampleur, son volume, sa variété se sont accrus, se sont même incroyablement multipliés. Internet lui donne chaque jour une dimension nouvelle : les moyens de la stocker (ChatGPT, Google Gemini, etc.) et d'y accéder évoluent considérablement. Alors, que reste-t-il, maintenant, des intuitions de Foucault ? Qu'en restera-t-il demain ? Je n'ai pas trouvé de réponse venant des philosophes en place qui ont peu commenté ce texte...