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samedi 19 avril 2025

Les mots allemands de l'histoire de tous les jours, depuis1880

Detlef Berghorn, Neue Wörter im Duden von 1880 bis heute, Berlin, 2024, Dudenverlag, 207 Seiten, 24,7 €

C'est une approche historique de la langue allemande à laquelle nous invite ce livre allemand. Le Duden est en Allemagne, depuis plus d'un siècle et demi, une référence en matière de dictionnaires. 2300 mots ont été répertoriés dans cet ouvrage d'un historien de la langue allemande. La première édition du Duden date de 1870, la dernière - la 29ième - de 2024.

Ce livre raconte, preuves à l'appui, l'histoire des mots, en fonction des événements, de l'histoire, de l'histoire de l'Allemagne, de Bismark à Angela Merkel, mais surtout de l'histoire du quotidien des allemands, de ce qu'ils mangent ou de leur manière d'aimer. Ainsi l'extension de l'univers des mots comprenant le mot Volk (peuple) qui triple ses effectifs de 1929 à 1941 ou la mention de Heine (qui disparaît) ou celle de Spinoza qui passe de pantheistischer Philosoph à jüd. Philosoph (philosophe juif). De semblable écarts peuvent être constatés entre l'édition Est-allemande et l'édition Ouest-allemande. Les mots décrivant la nourriture, les repas disent aussi ce que mangent, ou aimeraient manger, les Allemands : en 1880, arrivent le roastbeef et le pudding, en 1961, le ketchup et les ravioli, en 1967, la pizza, en 1973 (c'est bien tard), puis l'Ochsenschwanzsuppe (soupe merveilleuse !), en 1986 le Hamburger, en 2004 le falafel et, en 2024, la Buchstabensuppen (soupe d'alphabet). Mais cette date est celle de l'entrée dans le Duden ; le mot était-il en avance, en retard, sur quelle partie de la population allemande ? Un travail explicatif de type socio-linguistique serait bienvenu.

Et l'ouvrage multiplie les exemples avec les mots du football, les mots des moyens de transport, les mots de l'amour aussi (Syphilis en 1880, Playboy en 1961, Lebenspartner en 1991, etc.). Le travail se termine avec les importations de mots : Abonnement en 1880, inschallah en 1941, Datscha en 1951 (pour la version d'Allemagne de l'Est !) ... 

Superbe exercice. On aimerait, bien sûr, une étude comparative, internationale. Et surtout, peut-être, une approche de sociologie historique : qui étaient les linguistes, hommes ou femmes, qui décidèrent de l'entrée d'un mot dans le Duden, quelles étaient leur formations, leurs goûts et leurs dégoûts, leurs engagements religieux et politiques... Quels mots furent refusés, pour combien de temps ? Cet ouvrage en demande manifestement d'autres... et d'abord un dictionnaire des mots "refusés" (pensons au Salon du même nom à Paris en 1863).

mardi 1 octobre 2024

500 expressions françaises bien décortiquées

 Lire magazine, hors-série, septembre 2024, 196 p., Index, 12,90€

On les a toutes, ou presque toutes, déjà lues ou entendues. Sans toujours en connaître le sens exact, sans souvent en savoir l'origine.  C'est ce qu'apportent ces pages qui nous donnent l'origine, expliquent la signification, la "décortiquent", qu'elle soit actuelle ou passée, de 500 expressions françaises (donc on n'y trouvera pas le québécois, et c'est dommage : c'est pour un autre numéro, peut-être ?).

Ces 500 locutions font voir la richesse de la langue et son histoire aussi. C'est une sorte d'étymologie à laquelle se sont livrés les auteurs. Ainsi, par exemple,"savoir nager entre deux eaux" qui a d'abord signifié "naviguer entre deux courants". Le verbe "nager" vient du latin nato, natare, dérivé du latin classique navigare : à vos Gaffiot ! Parfois, l'origine est douteuse ou confuse : ainsi "avoir la quille" qui évoque trois linguistes, chacun proposant une explication, sans convaincre les lecteurs. Mais faute de service militaire obligatoire, qui connaît encore cette expression parmi les jeunes générations ?

Pour achever la lecture de ce magazine, il ya des pages (68 et 69, ou 166 et 167) donnant des jeux qui permettront aux lecteurs-trices de tester leur savoir et leur mémoire. Pas si facile ! 

L'ensemble est à lire à petites doses pour enrichir son français, et savoir, si on l'ignorait, que l'on ne le sait pas si bien que l'on croyait.

lundi 16 juillet 2012

Orthographe : de la dictée au moteur de recherche, du magazine au scrabble

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Timbrés de l'orthographe, (sous-titre : A lire sans faute). Trimestriel, 100 pages, tiré à 25 000 exemplaires, 4,9 €

Les Editions de l'Opportun, éditrices de ce magazine, ont mis en place un concours national de dictée (25 000 participants déclarés, avec finale dans un amphi de la Sorbonne) ; le magazine en publie corrigés et palmarès. Institution, le concours est parrainé par La Poste, défenseur des lettres et du courrier, d'où le titre du magazine ; il a le soutien du ministère de l'éducation, du Figaro littéraire...
Les Editions de l'Opportun commercialisent une gamme de produits orthographiques dérivés (guides pratiques, jeux), dont le magazine fait la promotion. Aucune autre publicité n'y est présente.
Le contenu du magazine est en grande partie didactique : exercices à trous, dictées préparées avec les "difficultés expliquées", comme à l'école. Il s'agit d'entraîner des lecteurs aux compétitions d'orthographe. Le magazine s'intéresse aussi, de manière plus désintéressée, à la langue française et publie des rubriques sur le secret oublié des expressions, l'évolution des mots, les publications récentes sur le thème.

"Science des ânes" ? "Politesse de la langue" ? Maladie ? Car on a médicalisé la faute d'orthographe : disorthographie ! Tout Français a vécu une partie de son enfance ballotté entre 0 et 5 fautes d'orthographes. Ce souci de l'orthographe et de ses pièges le poursuit : toute sa vie, il / elle sera jugé(e) sur son orthographe (stigmate) ; tout au long de sa vie, il jugera ses collègues et ses petits chefs, ses correspondants sur l'orthographe. Orthographe dans les copies de concours et d'examens, dans les CV et dans les courriers, dans les lettres d'amour même. L'orthographe a encore cours sur le marché de l'emploi et sur le marché matrimonial (cf. la chanson de Serge Gainsbourg, "En relisant ta lettre"). L'indignation orthographique a de l'avenir : l'orthographe est un filon éditorial riche d'autant que le Web y ajoute les fautes de frappe (typos, indissociables des claviers et de leur ergonomie), les corrections intempestives des logiciels de correction orthographique / typographique et des moteurs de prédiction (T9), le mélange avec les langues proches, les abréviations qui se propagent au-delà des textos... Orthographe et scrabble aussi (cf. infra, le hors série de Timbrés de l'orthographe, décembre 2016). D'ailleurs l'orthographe est associé aux jeux (cf. Scrabble magazine).
Pourquoi l'orthographe est-elle si importante ? On peut y déceler des explications sociologiques et politiques mais aussi, avec le numérique, des raisons techniques, donc économiques.
  • Explications sociologiques et historiques
L'orthographe a une valeur symbolique, Victor Hugo n'identifie-t-il pas que le mal à une "Faute d'othographe de Dieu" (1859) ? Héritée du certificat d'études primaires (CEP, 1866-1989), la dictée a été, avec l'écriture, le premier critère de réussite pour l'éducation scolaire obligatoire. Au CEP, 5 fautes à la dictée était éliminatoire. L'orthographe était avec l'écriture (que l'on évaluait à l'occasion de la dictée) le pilier de la culture scolaire, la faible distinction de ceux qui n'ont pas fréquenté longtemps l'école. La dictée reste déterminante au Brevet des collèges (cf. La dictée.fr). Aussi, réformer l'orthographe risque de dévaluer le capital culturel de ceux qui n'ont pour tout bagage et toute fierté scolaires que de l'avoir apprise et ne l'avoir pas oubliée.
D'obsession, de crainte, l'orthographe est devenue un divertissement, la dictée un jeu, de celle plutôt mondaine de Mérimée à celle télévisée de Pivot. Timbrés de l'orthographe en est l'illustration. Dans les pays anglophones, des concours existent également, Spelling Bees. La télévision s'est emparée très tôt de la passion orthographique : le premier des game shows, diffusé en 1938 sur la BBC, était consacré aux spelling bees. "Des Chiffres et des lettres", émission lancée en France en 1965, aujourd'hui sur France 3 et TV5, a une forte présence internationale, publie une appli, des jeux de société, etc. En novembre 2012, Mondadori lance un trimestriel "Des chiffres et des lettres magazine".
  • Explications politiques
Touchant à la langue officielle et à l'enseignement, l'orthographe et ses réformes sont affaire d'Etat(s) ; elles mettent en branle l'Académie française, les institutions de la francophonie internationale, les institutions éducatives, les médias... La question de sa réforme revient régulièrement, sous la pression des administrations scolaires, mobilisant des linguistes, des sociologues : diminuer la difficulté de l'orthographe pour améliorer la réussite scolaire, pour faciliter l'apprentissage de la langue française par les étrangers ? Produit de la tradition et de la convention, résultante de nombreuses couches d'arbitraire sédimentées depuis plusieurs centaines d'années, l'orthographe est même souvent perçue comme un patrimoine à conserver (cf. l'édito du magazine).
  • Orthographe et numérique
Les médias numériques donnent une dimension nouvelle à l'orthographe car elle affecte les performances des moteurs de recherche lexicaux (10% d'erreurs d'orthographie dans les requêtes, selon Google). Par voie de conséquence, l'orthographe concerne aussi le SEO, à travers l'orthographe des sites, des requêtes, des traductions automatique, imposant à l'exploitation des données lexicales une lemmatisation vigilante (cf. Orthographe. De la dictée au moteur de recherche). Des algorithmes de détection et de correction des fautes d'orthographe sont développés (cf. nécessité d'anticiper les typos et les fautes d'orthographe, ex. Keyword Typo Generator, etc.). La question globale de l'orthographe devra sans doute être repensée dans cette perspective.


Pour aller (un peu) plus loin
L'orthographe, plaisir des yeux. Compte-rendu du livre de Bernard Cerquiglini sur L'Histoire de l'orthographe française
Conseil Supérieur de la langue française, Les rectifications de l'orthographe, 1990
Spelling correction for Search engine Queries
Nuance, T9 The Global Standard for Mobile Text Input
et un film sur les concours d'orthographe aux Etats-Unis : Spellbound, 2002 (Jeffrey Blitz)

mardi 13 septembre 2011

Die Zeit sur iPad : presse de qualité et numérique

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L'hebdomadaire allemand Die Zeit ("le temps" ; diffusion : 490 000 exemplaires, lectorat : 2 millions ; édité par le groupe Holzbrinck) en vient à l'iPad. Le plus classique des titres du journalisme germanophone franchit le pas. Le mercredi, donc un jour avant l'édition papier, on pourra désormais, sur iPad, accéder au numéro de la semaine. Le site propose le journal complet plus une galerie de photos, de vidéos, etc.
Défi majeur : passer du très grand format papier (broadsheet) au petit écran de la tablette.
Le lecteur peut télécharger une version complète du titre ou une version allégée (texte uniquement). En fait, le lecteur dispose de deux lectures, l'une à la manière d'un livre, sans illustration ni publicité, l'autre avec illustrations et publicité (Original Ansicht) que l'on peut agrandir et zoomer à volonté.

Modèle économique ?
Aucune incitation économique à lire le titre sur l'iPad plutôt que sur papier. Sur l'iPad (l'appli est gratuite), Die Zeit est vendu au prix du numéro papier, sauf pour les lecteurs qui paient déjà abonnés à une édition numérique ou à une édition papier.
Ecran avec page complète. A gauche, le sommaire déroulant
  • Prix de l'édition numérique (au numéro)
    • Pour les abonnés papier : 0,40 €
    • Pour les abonnés numériques : 2,99 €
    • Pour les non abonnés  :  3,99 €
  • Prix de vente de l'édition papier en Allemagne : 4€ (mais 5,2 € en France)
  • Un taux de circulation (= lectorat / diffusion) voisin de 4 peut inciter l'éditeur à favoriser les achats personnels par rapport aux achats pour les foyers. En effet, bien que dite payante, cette presse est lue gratuitement par au moins 3 lecteurs sur 4 (= lectorat - diffusion payée). 
Ecran avec texte seulement (page allégée)
Evidemment, l'App Store de Apple (iTunes) prend sa marge (30%) en tant que distributeur, pour chaque numéro acheté, soit 1,2 €.

Il semble que la publicité soit la même sur papier et sur iPad. Dans ce cas, le lectorat iPad pourra être additionné au lectorat papier (ABC /OJD) mais cela risque de confondre, dans certains cas, apport de couverture et apport de répétition (lecture papier + lecture iPad). Pour l'instant, la publicité n'est pas clickable, les messages ne comportent aucun lien, n'engagent aucune transfo (il faudrait une créa spécifique et l'autorisation d'Apple). Pas d'index des pages de publicité, non plus (comme dans la version papier)...Pas de liens pour des mots difficiles, propres ou communs, vers un dictionnaire ou vers Wikipedia. En revanche, on peut remplir les mots croisés faisables directement sur la tablette, tout un programme ! On perçoit donc les limites, et les avantages, de reproduire à l'identique la version papier sur l'iPad.

Au bas de l'écran, menu avec pages miniatures
En feuilletant cet hebdomadaire sur iPad, on pressent que la presse de qualité est mal à l'aise dès qu'elle est loin du papier. Elle n'arrive pas à s'en détacher, elle s'y empêtre. Elle pense papier, articles, tournes, titres, longs paragraphes, longues phrases. Le journaliste écrit, compose papier. En fait, Die Zeit n'a pas admis que l'évolution de son lectorat n'est pas tant une question de support que de contenu et d'accès au contenu. Un même contenu rébarbatif sur papier ne devient pas aimable sur écran. Beaucoup de lecteurs attendent autre chose de la presse (qu'il ne faudrait plus appeler la presse, nous sommes prisonniers de la terminologie) : Twitter, Facebook, FourSquare, Tumblr, YouTube, Google Places et d'autres donnent des indications sur ces attentes, sur les ergonomies et l'esthétique qui les façonnent.

Publicité pleine page
Le lecteur de Die Zeit sur iPad peut choisir la taille des caractères, ce qui est agréable, mais il ne peut pas choisir la taille des articles, leur style, leur esthétique. Penser à Nietzsche qui, toute sa vie intempestif (unzeitig), réclama un lecteur à sa convenance, qui l'aurait lu comme un philologue d'autrefois lisait son Horace (Ecce Homo, 1888), un lecteur lisant lentement, profondément... "Apprenez à bien me lire", exhorte la préface d'Aurores (Morgenröte : "Lernt mich gut lesen", 1881). C'est ce que semblent affirmer tacitement aussi bien la version iPad que la version papier de Die Zeit : apprenez à bien me lire. Pourquoi pas : apprenons à bien écrire ? N'est-ce pas -aussi - l'objectif de l'édition sur tablettes que de promouvoir une autre "mise en mots" pour une autre lecture? Notons au passage que les plus belles pages, les plus communicantes, sont des pages de publicité. Quant au format papier, si l'école n'enseigne plus à le lire dans sa mise en page austère, la bataille de Die Zeit est perdue. Formé à la lecture des textes numériques, le lecteur, sauf s'il est aussi "philologue", ne saura plus lire ces textes. Dans quelques générations, plus de "philologues" ! D'où surgissent quelques questions : comment mettre Nietzsche sur iPad ? peut-on enseigner contre son temps ?
Défi actuel de la presse : s'adapter, inventer et changer la lecture et les lecteurs ou maugréer contre l'air du temps qui a changé, contre les lecteurs qui ne savent plus lire... 
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dimanche 13 février 2011

Borders empêtré dans la transition numérique

b.
Borders est, avec Barnes and Noble, l'une des grandes chaînes de librairies américaines ;  incapable de refinancer sa dette, elle est en dépôt de bilan (Chapter 11). Résultat d'une accumulation d'incompétences des directions et de mauvais choix (exportation, gestion financière, immobilière, etc.) ; en période de transition, ces incompétences ne pardonnent pas.
Constituée dans les années 1970 à partir de Ann Arbor (Michigan), Borders a compté plus de 1 200 librairies ; aujourd'hui, elle en compte 509 grandes et 169 petites (dans les aéroports, etc.) passant de 35 000 à moins de 20 000 employés, et sans doute moins à l'avenir (on parle de la suppression de un tiers des magasins et de 6 000 emplois).
Storytime et Wi-fi dans une librairie Borders (Waterford, Connecticut)
Cet effondrement constitue un cas édifiant de passage mal piloté d'une économie matérielle à une économie partiellement numérique.
Entre autres erreurs de Borders, la plus incroyable aujourd'hui, est d'avoir confié ses activités numériques à Amazon en avril 2001, pour ne les reprendre qu'en 2008. Pendant ce temps, la concurrence développait des lecteurs électroniques (e-reader) : Amazon, le Kindle (2007) et Barnes and Noble, le Nook (2009). Depuis Borders a passé un accord avec Kobo pour la distribution d'un e-reader et de e-books. Le retard de Borders suite à cette malheureuse décision ne se rattrapera pas aisément.


Mise à jour octobre 2011
Après le dépôt de bilan de Borders, ses activités numériques ont été rachetées par Barnes and Noble pour 13,9 millions de dollars : le site Web, les activités Twitter et Facebook, et le fichier clients.


Bien sûr, on évoque les effets des transformations technologiques, comme pour le marché de la musique et de la vidéo. Mais ces effets sont sur-déterminés par d'autres aspects propres à la librairie :
  • Le déclin des outils traditionnels de la culture scolaire (dictionnaires, encyclopédies) ;
  • Le prix de livres dont on ne comprend pas qu'ils ne soient pas publiés immédiatement en livres de poche (paperback) pour attirer le très grand public ;
  • Des partenaires (édition) et des prescripteurs (enseignants, presse) souvent conservateurs freinent l'évolution numérique ;
  • Un urbanisme commercial mal adapté. La plupart des petites librairies se contentent d'offrir des best-sellers au grand public et se diversifient dans les gadgets. Les acheteurs plus exigeants demandent une offre plus large (les grandes surfaces de type Borders et Barnes and Noble ont 100 à 170 000 titres en stock). Ne trouvant pas ce qu'ils cherchent, les clients se tournent vers la vente par correspondance, Amazon (plus de 2,5 millions de titres), Barnes and Noble (plus d'un million de titres) mais aussi vers de nombreuses petites librairies spécialisées).
Aux Etats-Unis, ces grandes librairies font tout ce qui est possible pour attirer et retenir la clientèle, et notamment la clientèle familiale ; elles offrent des coins confortables pour lire (certains clients les utilisent comme des bibliothèques), des connections Wi-Fi, des sections adaptées aux jeunes enfants et aux parents, des animations (conférences d'auteurs, lectures pour enfants), de vastes linéaires presse, des sections musique (CD) et vidéo (DVD), de la papeterie (calendriers, posters, cartes de voeux, etc.), un rayon scolaire (required readings) et des toilettes propres avec un endroit pour changer les bébés. Le système de commandes est efficace (on peut commander pour voir, sans obligation, recevoir les livres achetés dans la librairie ou à domicile). On y trouve un coin café avec boissons, sandwichs, pâtisseries (accord Starbucks / Borders). Tout traduit la volonté de reconstituer des lieux de vie accueillants (cosy), une ambiance propice à la lecture, à la rencontre, à la flânerie dans les rayons, favorable à l'achat. Il y a un public pour cela.
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lundi 7 février 2011

L'expansion du lexique. Les mots du Web

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Au début de février 2011, l'anglais comptait 1 008 879 mots selon le Global Language Monitor (GLM) et 1 022 000 selon la Harvard Google/Study qui a compté les mots présents dans 15 millions de livres et révèle que cet univers lexical est en expansion au rythme de 160 mots par semaine. Ces comptages, pour discutables qu'ils soient, dans leur principe et dans leur marketing, sont sans doute réalistes. Déjà, remarque un lexicologue, il existe au moins un million d'insectes et chacun a son nom...
En comparaison de ces comptages sur le Web, The Oxford English Dictionary (OED, 1989, papier) ne propose que 301 100 entrées dans son édition de 2005. Ce nombre double (616 500) lorsque l'on prend en compte les mots dérivés, les composés, etc. L'édition en ligne (ODO), libérée des contraintes matérielles (encombrement), croît à  raison de 2 500 mots par trimestre (révisions comprises) et elle s'en tient à la synchronie, l'OED couvrant les aspects diachroniques (évolution des mots). Sur ce dernier point voir OED vs ODO.
Le GLM a une politique encore plus ouverte que l'OED, acceptant largement tous les mots, y compris ceux issus du tissage de mots anglais avec des mots d'autres langues (chinois, espagnol, hindi, etc.), les termes inventés par le cinéma (hollywords), etc. 
  • Les frontières du corpus qui donne naissance à un dictionnaire sont floues. Qu'est ce qu'un mot qui n'est compris que par quelques uns ? Quand un mot inusité cesse t-il d'être pris en compte ? Quelle fréquence d'usage, quelle extension géographique ? Que faire des mots de spécialistes (sciences, techniques), des régionalismes, des sociolectes et géolectes ? La délimitation est arbitraire ; il n'est pas commode d'établir le périmètre des mots d'une langue.
  • Dans la plupart des cas, on recense les mots écrits, les corpus étant puisés dans des livres, des journaux. Mais les mots que l'on dit, que l'on entend, comment les recenser ? Rares sont les bases de mots issues de l'oralité ; le Français fondamental de Georges Gougenheim élaboré dans les années 1950, à fin didactique, en ce domaine, fut révolutionnaire. 
  • Il ne peut exister d'échantillon représentatif des mots d'une langue car il ne peut exister de base de sondage d'où l'on pourrait tirer des mots de manière aléatoire.
Le Grand Robert compte 100 000 mots (et 800 000 formes fléchies, soit en moyenne 8 formes fléchies par mot). On on estime que le vocabulaire français passe à 700 000 termes et au-delà lorsque l'on incorpore le français technique et diverses créations lexicales récentes. Ainsi, d'un dictionnaire traditionnel à l'enregistrement de toutes les pratiques présentes par écrit sur le Web, le nombre de mots varie de 1 à 10. 
Et de touts ces mots, on dit que les Français n'utilisent en moyenne que 3 000 à 30 000, selon leur capital culturel et scolaire.
  • Le lexique d'Internet est 250 fois plus riche que le vocabulaire courant (25 fois plus riche que celui du public dit cultivé). Donc la fréquence des mots est fondamentale, donc leur lemmatisation aussi. Plus la fréquence d'un mot est basse (son rang élevé), plus il est probable qu'il est discriminant (cf. les travaux de Zipf, revus par Benoît Mandelbrot, à partir des résultats de Claude E. Shannon). 
  • Sans lemmatisation, l'orthographe brouille tous les calculs ; la maîtrise de l'orthographe varie selon l'âge et selon le capital culturel, cf. l'échelle Dubois-Buyse). Certaines "fautes" d'orthographe ont une source et une valeur socio-linguistiques (elles ciblent), d'autres sont des fautes de frappe (mais on dit que ces fautes - typo- rapporteraient gros sous la forme de typosquatting !).
Références 
Claude E. Shannon, Warren Waever, The Mathematical Theory of Communication, 1949
François Ters, Georges Mayer, Daniel Reichenbach, L'échelle Dubois-Buyse, 1988
Pierre Bourdieu et al., Rapport pédagogique et communication, 1968
Léon Brillouin, La science et la théorie de l'information, 1959 (Editions Jacques Gabay, 1988)
Benoit Mandelbrot,"Information Theory and Psycholinguistics", in Language by R.C. Oldfield and J.C. Marshall, 1968 pp. 263-275.
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dimanche 21 juin 2009

Not a home run


"Maybe you could say we are safe on third right now, [...] Third base I think is the process we are going thorough this weekend, which I think is proving by and large about what we expected it to be."

De quoi parle-t-on ? De baseball, de softball ?
Non. Ces phrases sont extraites d'une déclaration du Président de la FCC, à propos de la transition numérique de la télévision terrestre américaine (notre post du 13 juin 2009, "Kiss analog goodbye") : le Président explique que l'opération n'est pas, et ne saurait encore être déclarée un "home run". Seuls les trois quarts du chemin ont été parcourus.

Comment un moteur de recherche lexical traite-t-il un tel énoncé ?
Il s'agit de baseball ou de softball : on y reconnaît le vocabulaire de base(s) du passe-temps américain de l'été. On y retrouve aussi une métaphore d'adolescents américains pour décrire leur expérience amoureuse. Il s'agit d'une métaphore pour indiquer la progression, la réussite d'une opération. La partie de baseball se joue sur quatre bases, la quatrième étant appelée home base. Le home run désigne une réussite parfaite, acquise du premier coup. Culture de base donc, populaire s'il en est.

Or, il s'agit de télévision et de la diffusion numérique.
Le moteur de recherche, encore lexical, prend les mots au pied de la lettre. Tout comme la traduction automatique. Les automates y trouveront donc le lexique du baseball. La culture leur échappe, trop subtile. Et si l'on se met à écrire pour de tels outils de recherche ou de traduction, comme il est recommandé aux journalistes dans certaines rédactions (il faut écrire pour être trouvé par le moteur de recherche, etc.), la pauvreté langagière menace. Plus de métaphores, plus d'allusions...

Essayez "Third base" dans Google... qui place Wikipedia en tête, ou encore : dans Urban Dictionary, dictionnaire d'argot américain contemporain.

dimanche 5 avril 2009

Wikipédistes et Lumières


Planche sur le Coutelier, réalisée par Diderot
qui était fils de coutelier
En octobre 2009, Microsoft referma Encarta, lancé en 1993. Wikipedia, encyclopédie en ligne, collaborative, libre, gratuite (mais payée par qui, quelles donations ?) a mis hors service l'encylopédie sur DVD, payante. Fin d'un monde, d'un mode de distribution, d'un modèle économique. Après le papier, le dernier support matériel grand public rend les armes. Le monde des supports "infinis" commence.

Par-delà les transformations matérielles, c'est la victoire de l'encyclopédie, de son "enchaînement de connaissances" (Diderot, dans l'article "Encyclopédie" de l'Encyclopédie). La notion d'enchaînement est au coeur de l'entreprise, comme une sorte de loi de Metcalfe pour un réseau de mots : "Un article omis dans un Dictionnaire commun le rend seulement imparfait. Dans une encyclopédie, il rompt l'enchaînement" (D'Alembert, Discours préliminaire de l'Encyclopédie). "Changer la façon commune de penser" (Diderot) s'accomplit au moyen d'une révolution dans l'ergonomie de la consultation des savoirs, de la recherche et du penser (cf. notre post sur les effets de Google, Res Googlans). Le média, pas seulement le message (M. McLuhan).

L'idée de rassembler, organiser, relier des savoirs de tous ordres, qui prit son essor au XVIIIème siècle est vivante, Diderot, D'Alembert et les encyclopédistes salueraient Wikipedia, eux qui avaient ouvert la voie avec les renvois, les planches pour illustrer toutes les techniques ("arts"), tous les métiers ; eux qui avaient collecté les mots des savants, des artisans, des commerçants, des paysans. Ils admireraient certainement le plurilinguisme de l'entreprise wikipédique, le nombre des contributeurs (mais leur sélection ?), les incessantes mises à jour, l'accès simple aux photos, à la vidéo, aux schémas. Gages de continuité, endémiques au modèle, certains problèmes demeurent : plagiats, contrôle des informations, neutralité des contributions... Mais il manquerait aux Encyclopédistes des Lumières ce qui était pour Diderot l'essentiel : l'enchaînement des connaissances, leur raison d'être...

Désormais, pour la plupart des étudiants, dès le collège, et même avant, il n'est d'ouvrage de référence que sur le Web. Rien ne résiste à la commodité, au nouvel habitus acquis avec Internet et les hyperliens, avec les moteurs de recherche, les copier-coller... Feuilleter un dictionnaire alphabétique en papier semble d'un autre âge. L'encyclopédie d'aujourd'hui est partout chez elle "dans les nuages", accessible partout, dès lors qu'il y a une connexion Internet. 
Quant à la Grande Encyclopédie, elle est au musée ; on peut la voir à Langres, pays de Diderot, à la bibliothèque Marcel Arland. Encarta va sûrement l'y rejoindre.

Emmanuelle Tisserand bibliothécaire à Langres, présente son trésor au grand public (notre photo)