Denis Podalydès, L'ami de la famille. Souvenirs de Pierre Bourdieu, Paris, Julliard, 253 p.
Encore un livre sur Bourdieu ! Certes mais celui-ci ne s'intéresse que très indirectement à Bourdieu. L'auteur, Denis Podalydès, fut "l'ami de la famille" et il raconte son amitié, quand il avait leur âge, avec les enfants de Pierre et Marie-Claire Bourdieu, ainsi que ses relations avec leurs parents. En fait, on ne voit guère Pierre Bourdieu, toujours pressé, et qui ne fait généralement que passer : Bourdieu travaille tout le temps, c'est la notation première et l'on n'en saura guère plus le concernant (et il nettoie la piscine !).
Mais on voit aussi la mère, généralement inconnue et pourtant tellement importante, Marie-Claire Bourdieu (née Brizard), impeccable. Elle est à la piscine, elle cultive ses enfants et leur fait apprendre la poésie, dont Victor Hugo ("Booz endormi"), un des fils joue du violoncelle... Le livre raconte surtout la "perpétuelle quiétude", "sans phrase et sans chichi", de la vie que notre invité mène en vacances dans la famille Bourdieu.
L'amitié avec les enfants commence par la khâgne (classe préparatoire littéraire) du lycée Henri IV où Emmanuel Bourdieu, le cadet de la famille, est élève. Emmanuel intégrera l'ENS (rue d'Ulm) en 1986, l'auteur non, qui entrera, lui, au Conservatoire national supérieur d'art dramatique. Deux vies ?
Le livre est mélancolique. De temps en temps, l'auteur qui a finalement appris un peu de la sociologie de Bourdieu, cite prudemment tel ou tel concept pour rendre compte de ce qu'il vit et observe (l'habitus, le champ, le capital culturel, l'enchantement) mais il évoque surtout de Bourdieu "l'alchimie incompréhensible de son travail". Un chapitre est pourtant consacré à Manet chez qui Denis Podalydès devine un double de Bourdieu ; il évoque le travail en commun de la femme et du mari pour Manet l'hérésiarque, fruit d'un goût ancien, partagé. L'auteur a participé aux enquêtes coordonnées par Pierre Bourdieu et utilisées pour La misère du monde (livre publié en 1993) ; il fera aussi la connaissance d'Abdelmalek Sayad, collaborateur précieux de Pierre Bourdieu. Finalement, Denis Podalydès croit pouvoir définir ainsi le sociologue : "Attentif à ce qui ne se dit pas, à ce qui échappe tout en affleurant dans la conversation elle-même, à ce qui gît entre les mots, il accorde autant d'importance aux silences, aux respirations, aux gestes, aux attitudes, au regard, qu'au propos énoncés. La sociologie est paradoxalement une méthode, un texte sans phrase". Superbe portrait, et il est si peu de sociologues conformes à ce portrait : la plupart ne sont que des lecteurs... et encore !
On voit aussi Bourdieu ne pas porter grand intérêt à une lettre de Godard qu'il ne prend pas au sérieux. L'auteur participe à un film biographique d'Emmanuel Bourdieu, le fils, "Vert paradis", diffusé en 2003 (sur ARTE, "Les cadets de Gascogne"). Le livre se termine en évoquant le montage des films de la famille, tournés par Marie-Claire Bourdieu surtout, et par une visite à la mère de Pierre Bourdieu : "un verre de Jurançon en apéritif, et tout fut excellent".
Un livre sur un sociologue n'est pas chose aisée s'il se veut biographique et peu sociologique : comment le sociologue vit-il avec sa sociologie, puisqu'il vit avec, ou peut-être ne sait-il pas, ne sait-il plus, vivre sans, mais a-t-il jamais su ? La sociologie (les cours, les droits d'auteur) le fait vivre matériellement, assez bien sans doute, dans une belle maison, avec une piscine, avec de grandes vacances, pour les enfants au moins... Mais que se passe-t-il dans sa tête de sociologue quand il ne travaille pas ? A moins qu'il ne travaille sans cesse, prisonnier de sa sociologie, intelligence entravée ? Et l'influence de sa vie privée sur son oeuvre, sur sa famille ? Allez savoir. On apprend au moins dans ce livre que l'on ne sait pas grand chose de ce que fut Pierre Bourdieu, y compris de a vie privée. Mais on croit parfois le deviner, c'est l'illusion que donne ce livre, et cela n'empêche pas de l'aimer.
Ce livre est agréable à lire, la famille Bourdieu est assurément sympathique mais Pierre Bourdieu reste un mystère. Quant à la vie familiale... Mais toute vie n'est-elle pas mystérieuse pour les observateurs, peut-elle être même écrite ? Le livre de souvenirs est souvent touchant. Enfin, il m'a touché.
N.B. Voir pour la relation de Bourdieu au Béarn et au béarnais, de Colette Milhé, « Les étranges relations au béarnais de Bourdieu », Lengas , 87 | 2020, http://journals.openedition.org/lengas/440
Jean-Louis Fabiani, La Sociologie. Histoire, idées et courants, 223 p., Lexique
Voici un excellent manuel de sociologie ; il a été produit par Jean-Louis Fabiani. C'est un manuel pour les débutants mais aussi pour les plus vieux, anciens débutants, qui peuvent y trouver de quoi remettre en chantier leurs outils de travail, les plus courants et les plus subtiles, et abandonner leurs idées un peu vieillies voire, pour certaines, complètement obsolètes.
Le plan de l'ouvrage est clair : d'abord l'histoire et déjà pointe le trio que l'on retrouvera à maintes occasions dans cet ouvrage avec Marx, Durkheim et Weber. Et, d'emblée aussi se trouve posée la question de la cumulativité des savoirs sociologiques : Jean-Claude Passeron refuse cette idée (c'est comme l'agriculture sur brûlis, dira-t-il) que l'auteur défend avec Randall Collins qui préfère la métaphore du "conservatoire botanique où l'on s'attache à maintenir en vie de très anciennes espèces tout en en créant, pas très souvent, de nouvelles".
Le chapitre 7 évoque la vigueur de la révolution numérique accélérée par la téléphonie, témoignage de l'incroyable résilience du capitalisme (la destruction créatrice de Joseph Schumpeter !).
Jean-Louis Fabiani accorde par ailleurs une grande importance aux "studies" de toutes sortes, provocantes, qui ont marqué l'histoire récente de la sociologie, la rectifiant même parfois ; et de citer, par exemple, Dipesh Chakrabarty qui souligne l'erreur de "l'évolutionnisme qui veut que toutes les sociétés passent par les mêmes étapes d'un itinéraire identique" : en fait, études noires (Black Studies), études du genre (le rôle de Margaret Mead et de Simone de Beauvoir) réveillent la sociologie de son sommeil dogmatique. Et Jean-Louis Fabiani rappelle modestement qu'"Il existe dans notre travail une bonne part de bricolage qu'on ne pourra jamais éliminer parce que nos objets sont immergés dans un flux temporel qui nous laisse rarement le temps de les construire avec la rigueur épistémologique qui s'imposerait". D'où la proximité avec le journalisme, ses succès et ses erreurs.
Le chapitre 10 ferme le livre avec l'enquête et "les outils pour analyser et comprendre". D'abord, il peut sembler qu'il n'y ait pas d'outils sociologiques a priori, que tout peut le devenir. Ensuite, l'enquête et les différents outils traditionnels de la sociologie sont évoqués, mettant en évidence leur rendement mais aussi leur progressive obsolescence, trop souvent oubliée. Cette partie est le plus riche mais aussi la plus désespérante pour la sociologie car les méthodes ont mal vieilli. Sans doute peut-on attendre des outils et méthodologies numériques, entre autres, des renouvellements radicaux.
Le livre est on ne peut plus sérieux, richement documenté, les références récentes complétant les développements plus classiques. Et, l'auteur ne manque pas d'humour dont il pigmente ses propos, discrètement. Ainsi parle-t-il de simple garniture idéologique pour distinguer les thèses de Pierre Bourdieu et de Talcott Parsons (p. 41) et pour souligner leur "évidente parenté". Et de l'ouvrage de Bruno Latour (Changer de société, refaire de la sociologie) son commentaire est sec : " refaire de la sociologie n'est pas vraiment son objectif ; il s'agit plutôt d'en faire, enfin, pour la première fois".... Et l'auteur se moque aussi de ceux qui criaient "CRS! SS!" en 1968, si peu historiens, si piètres sociologues, mais tellement à la mode.
Le chapitre, en annexe, intitulé "Quelques mots de la sociologie" pourrait bien évidemment être beaucoup plus développé ; des concepts manquent mais l'essentiel est présent, et qui aidera bien des lecteurs à remettre leurs idées en place. Jean-Louis Fabiani fait le ménage et revient, en actes, sur la conclusion de son ouvrage. J'en retiens "l'impératif de description" (p. 211) qui remet en questions tous les grands concepts de la sociologie et de "ce que nous appelons, plutôt vaguement, le monde social" ; encore une fois l'ironie de Jean-Louis Fabiani qui revendique finalement "de contribuer à l'expansion dans la société d'une sorte de distance critique à l'égard des affirmations les plus péremptoires qui y circulent, et de ne jamais renoncer à chercher à comprendre". Heureux projet. Les théories, les notions de la sociologie, oui, mais jamais sans l'ironie qui en est une hygiène constante.
Deborah Feldman, Unorthodox: The Scandalous Rejection of My Hasidic Roots. A Memoir, Simon & Schuster, New-York, 274 p. , 2012,
Unorthodox, série allemande d'Anna Winger et Alexa Karolinski réalisée par Maria Schrader (2020) avec Shira Haas, Amit Rashav… Quatre épisodes de 52 minutes.
La série, produite et diffusée par Netflix, est inspirée du mémoire autobiographique qui raconte la vie de l'héroïne, Etsy (i.e. Deborah Feldman). Sur la couverture du livre, on voit Etsy qui retire et jette sa perruque (sa sheitel). Il s'agit d'une scène-clef de la série, scène qui se déroule au bord d'un célèbre lac à Berlin, der Wahnsee : c'est le geste, symbolique, qui met fin à sa vie de membre de la communauté de Williamsburg (Satmar), près de New York, la "réjection scandaleuse de ses racines hassidiques" (sous-titre du livre), et qui n'indique pas sa rupture avec le judaïsme.
Unorthodox est une belle série télévisuelle qui relève de l'histoire et de la sociologie. Comment une communauté religieuse détruite par les nazis survit à la "solution finale"? Quelles sont ses stratégies de vie à New York ? Et comment en sortir, si l'on veut ?
Etsi (i.e. Deborah Feldman) est membre de la communauté juive de Satmar (du nom d'une ville d'Europe de l'Est), communauté fortement déportée et massacrée par les nazis. La communauté est stricte, très stricte, opposée fermement au sionisme : dans le massacre des Juifs, elle ne voit qu'une punition imposée par la divinité. La communauté est venue de Hongrie après la guerre et s'est installée en grande partie à Brooklyn (New York).
Le livre, c'est la vie de l'héroïne, une femme ; la série en prend d'abord la trame essentielle et l'arrange, sans jamais la défigurer. C'est un difficile pari qu'a tenté et parfaitement réussi Maria Schrader. La série fait alterner des moments de la vie new-yorkaise de Deborah Feldman, fidèlement, tels qu'elle les a rédigés dans son "mémoire", et des moments de sa libération à Berlin, plutôt inventés. La vie new-yorkaise est racontée, la vie berlinoise est imaginée. Or Berlin est la ville du triomphe puis de la défaite des nazis allemands, d'autant que comme le rappelle un jeune allemand, c'est à deux pas de là que s'est tenue la Wahnseekonferenz lors de laquelle les nazis ont décidé, discrètement, "la solution finale", l'extermination des Juifs européens ("die Endlösung"), en janvier 1942.
La vie berlinoise de la nouvelle émigrée est ré-inventée. Une vie explique l'autre. La comparaison est flagrante qui juxtapose une vie de femme coincée dans les racines de la société hassidique, avec sa population extrêmement traditionaliste voire réactionnaire, ancrée dans le passé, et une vie progressivement libérée dans la ville de Berlin, avec ses contemporains, sa génération, libre de tout maintenant. La vie à Berlin est la victoire de Etsy et des siens sur le nazisme ; pour elle, la vie qu'elle a menée à New York n'a désormais plus de justification, de raison d'être. Ce n'était qu'une suite du nazisme. "Orthodox" est un mot trompeur ici : il signifie étymologiquement, en grec, opinion (et non pensée) droite. Or c'est l'héroïne qui est orthodoxe mais "non orthodoxe" pour sa communauté d'origine.
La vie de Etsy / Deborah Feldman est contée avec réalisme : les dialogues à New York sont en yiddish et l'actrice israélienne, Shira Haas, est parfaite, montrant la détermination inflexible de Etsy et aussi son étonnement devant la vie si décontractée des jeunes qu'elle rencontre à Berlin et auxquels elle se lie.
La série donne manifestement à réfléchir ; ses très nombreuses présences sur Internet invitent à comprendre l'évolution de la personnalité intellectuelle de Deborah Feldman. Comment se retrouver alors que l'on a tellement changé de monde, et que ce nouveau monde vous change tellement ? Ses entretiens (cf.infra) donnent à mieux comprendre son évasion. Mais le nazisme n'est pas mort, ni en Allemagne, ni aux Etats-Unis...
Des nombreuses interventions qu'a suscitées Deborah Feldman, nous en avons retenu trois, en plus du documentaire sur la série (cf.supra) :
Marie Hunstig, “Unorthodox: Warum die neue Netflix-Serie authentischer ist als andere – und Berlin dafür der ideale Schauplatz", Vogue (edition : German, mais existe également en anglais)
Nietzsche, penseur des techniques
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*Nietzsche et les techniques*, sous la direction de David Simonin, Paris,
PUF, 1925, 370 p., Bibliogr.
On connaît un peu le poète et philosophe de *Zara...