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lundi 31 décembre 2012

Magazine pour enfants : le Facebook de François 1er

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OKAPI, 100% ado, 5,2 €, bimestriel, éditions Bayard, 52 pages

Facebook a banalisé un mode d'exposition auprès d'une partie de la population française, et notamment des plus jeunes. Aussi, s'adressant à de jeunes adolescents (cible déclarée par le titre : 10-15 ans), il peut paraît raisonnable et efficace (ou démagogique) pour un magazine d'éveil de traiter un personnage historique comme si le lecteur était son ami sur le réseau social dominant.
François 1er aurait donc eu 10 000 amis. Sa vie privée est "compliquée". Sa timeline semble simple. Quelles traces aurait-t-il laissées sur Facebook ?
  • Il dialogue avec son fils, sa soeur, avec le pape,  avec Jacques Cartier qui colonise le Canada sans y trouver d'or (ce qui déçoit le Roi qui, comme l'Espagne, compte sur des colonies pour financer ses guerres). Cartier publi une image de lui-même posant avec des Iroquois qui l'accompagneront en France où certains se marieront.
  • Il fait de la langue française la langue officielle du royaume (à la place du latin) ; il met en place le dépôt légal.
  • La liste de ses amis est longue et brillante : des savants et artistes comme François Rabelais, Guillaume Budé qui lui suggère de fonder ce qui deviendra le Collège de France ("docet omnia" - tout enseigner, en commençant par le grec et l'hébreu), des princes, des jeunes femmes (c'est vraiment "très compliqué"), le sultan Soliman, son allié contre leur ennemi commun, Charles Quint. Mais où est Clément Marot ?
  • La publicité est lourdement présente : pour un emprunt d'Etat (les finances de l'Etat vont mal), un bijoutier, les voyages, des cartes officielles du royaume, une imprimerie, des livres, un tapissier...
  • Le Roi "aime" ("like") les arts italiens, la chasse, la musique de luth, le jeu de paume et les châteaux... Il aime la poésie ; on lui doit des vers émouvants : "Malgré moi vis, et en vivant je meurs ; de jour en jour s'augmentent mes douleurs...". Il publie l'image de l'un des tableaux qu'il préfère, "La Joconde"... François 1er a de l'avenir dans sa timeline !
En fait, ce mode narratif et son vocabulaire (storytelling) se révèlent féconds et stimulants. Moins anachroniques qu'il n'y paraît, souvent drôles, ils ne manquent pas de vertus pédagogiques. Grâce aux outils d'exposition décalqués de Facebook (timeline, open graph / social graph, like, etc.), les jeunes lecteur entr'aperçoivent d'un seul coup d'oeil des liens entre les arts, la politique, la religion et le commerce d'une époque ; ils peuvent situer les acteurs et les enjeux qui trament leurs relations.
Un travail plus ambitieux au plan des contenus consisterait à analyser le réseau social de François 1er avec des outils de la théorie des graphes, comme ont pu le faire certains chercheurs à propos d'oeuvres comme L'Iliade. On passerait alors du réseau social comme procès d'exposition au réseau social comme procès de recherche. Et si l'on produisait un Facebook du passé, à partir des travaux des historiens ? Osons admettre qu'une didactique nouvelle peut émerger des outils et de la culture numériques. L'enseignement de l'histoire ne peut qu'y gagner en efficacité.

Cet exemple indique combien les outils numériques inculquent insensiblement des manières de percevoir et concevoir le monde (et son propre monde), de s'exprimer aussi (habitus). Facebook s'avère un outil dynamique de classement et d'organisation de la pensée au même titre qu'un moteur de recherche (cf. "res googlans").
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dimanche 31 juillet 2011

Google et toute la mémoire du monde

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Beau titre dans le quotidien espagnol El Pais : "Google ya es parte de tu memoria" (Google est déjà une partie de ta mémoire). Le quotidien part de la recension d'une recherche parue dans Science Magazine sur l'évolution de la mémoire (Betsy Sparrow, Jenn Liu, Danial M. Wegner, "Google Effects on Memory: Cognitive Consequence of Having Information at our Fingertips", July 14, 2011) pour approcher de manière plus générale l'effet des moteurs de recherche sur la mémoire des utilisateurs.
Que les appareils que nous utilisons quotidiennement tranforment la manière dont nous retenons les informations et dont nous accédons à leur mémorisation est probable. Retenir, en Grèce ancienne puis dans l'empire romain, reposait sur une mnémotechnique (repérage, classement des objets à mémoriser, association de ces objets à des lieux, etc.). Dans cette opération de mémorisation, l'organisation, la langue, le classement alphabétique, la versification jouent leur rôle ; la rhétorique, "ouvrière de persuasion", cultive la mémoire (cf. Ciceron, Quintilien, etc.). Quant aux appareils externes pour enrichir la mémorisation, ils existent depuis longtemps, indispensables pour la comptabilité commerciale des entreprises et des banques, des Etats (fiscalité), pour la religion (prière, étude, calendriers etc.), indispensables aussi pour leur portabilité : tablettes, rouleaux, puis livres de toutes sortes. La recherche peut être alphabétique, on met bientôt en place des index puis des systèmes de renvois anticipant les liens hypertexte (cf. L'Encyclopédie de Diderot et D'Alembert).

Google, les logiciels de contacts, de fiches organisant le savoir pour apprendre et retrouver, de listes (de courses, de choses à faire, etc.), ne font qu'enrichir cet outillage. Avec le numérique, les tablettes ont accru leur capacité mémoire et amélioré leurs ergonomies. De la tablette qu'utilise Don Quichote ("un librillo de memoria") à l'iPhone et ses applis, les mécanismes de la mémorisation et des accès à la mémoire exploitent les évolutions technologiques. En revanche, les principes de ces outils sont constants : améliorer la rentabilité du travail intellectuel (productivity) et des opérations de gestion. Les travaux, les réflexions sur ce sujet et leur application aux médias sont anciens. De Marshall McLuhan à Jack Goody, par exemple.

Les résultats des expériences évoquées par Science démontrent que nous gérons au mieux notre espace mémoire. L'ordinateur, la tablette, le smartphone, chaque appareil nous permeet de l'exploiter différemment notre capacité mémoire au mieux (optimisation).
Deux conclusions majeures de cet article :
  • Avec la fréqentation continue et approfondie des outils de recherche s'élaborent de nouveaux habitus cognitifs et une dépendance envers la connection  ("We must remain plugged in to know what Google knows"). En ce sens, Google est une entreprise radicalement différente de Facebook qui s'apparente plus, pour l'instant, à un gadget. Google comme Bing gèrent l'accès à des outillages pour connaître. En cela, ils sont différents. On peut encore vivre sans réseau social, on ne peut plus travailler sans moteur de recherche. Le savoir n'existe que si, et seulement si, on peut le mobiliser, s'il a été organisé. Etre, c'est être en ligne.
  • "We are becoming symbiotic with our computer tools". Dans son principe, cela aurait pu être affirmé d'outils de savoir tels que les encyclopédies, les outils pour écrire (stylets et pinceaux, crayons, papier, etc.) ou pour calculer (boulier, planches anatomiques, tables diverses, etc.). Microsoft et Apple orchestrent cette nouvelle symbiose, et Google aussi (Android).
De même qu'il a été fondamental pour l'industrialisation de populariser l'éducation aux outils de travail intellectuel (lire, écrire, compter, mesurer), il devient tout aussi fondamental de populariser la bureautique aujourd'hui. De même que la République fit construire des écoles primaires dans chaque commune, il faut aujourd'hui construire partout des infrastructures de connection. Sans perdre de vue que, à la base de tout cela, se trouve la maîtrise de la première des technologies, celle qui préside à la compréhension et à la production langagières : la langue maternelle ("No se debe perder el valor de la palabra", souligne Beatrix Azagra dans El Pais). Ecole et web : même combat.


Sur le même sujet :
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dimanche 6 septembre 2009

Dictionnaire et désordres alphabétiques



C'est la rentrée des classes et des dictionnaires. Dictionnaires en papier, dictionnaires numériques (sur ordinateur, téléphone). De nombreuses différences les séparent, poids, encombrement, ergonomie, mobilité, mais l'une surtout est formidable : le dictionnaire éléctronique nous libère de l'alphabet. Entrez un mot dans le cartouche, et aussitôt arrivent le nom, sa définition, son étymologie, sa prononciation. Finis feuilletage et repérage approximatifs. Les moteurs de recherche ignorent l'ordre alphabétique. Le numérique promeut et instaure le désordre alphabétique.
  • Les élèves du numérique rechignent à rechercher dans le dictionnaire de papier, à errer selon l'ordre alphabétique. Certains dictionnaires jouent sur une double, voire triple, présence : sur ordinateur, sur téléphone et en volume papier. Lagardère (Larousse) publie son Dictionnaire de français en application sur iPhone (4,99€). 
  • Le spectre de la gratuité hante ce secteur. Un même destin guette la presse et le dictionnaire. Un dictionnaire numérique n'est pas un dictionnaire papier parachuté sur Internet (cf. Wikipedia). A quand le dictionnaire numérique, gratuit, laïque et obligatoire à l'école ? Combien déjà de très bons dictionnaires gratuits sur Internet ? Une marque unique ? Est-ce une bonne idée ?
Mises en ordre, annuaires, classements, listes : l'alphabet règne, alpha et oméga de toute bureaucratie et ceci, sans doute, depuis la Bibliothèque d'Alexandrie. Alphabétisés, nous sommes habités par l'ordre alphabétique, principe omniprésent d'indexation. Culture primaire, maternelle même, de l'alphabet qui se chante (sur un air de Mozart !) et se récite (cf. l'usage qu'en fit "Sesame Street" dont chaque émission est parrainée par une lettre de l'alphabet ; ici avec Cookie Monster). Abécédaires aux murs des écoles, abécédaires au point de croix (modèles publiés par les magazines). Inculcation continue. Rimbaud voyait les voyelles en couleur, la gematria assigne à chaque lettre de l'alphabet hébreu une valeur numérique à fin exégétique... L'ordre alphabétique fut au principe de nombreuses métaphores en mathématiques, théologie, génétique... "Abcedmindedness" disait M. McLuhan ("Joyce, Mallarmé, and the Press", 1954).
L'édition numérique rompt avec l'esprit alphabétique. Rupture profonde, et invisible.

L'humanité alphabétisée se distingue de l'humanité sans alphabet : cultures orales, cultures chinoises. L'enfant chinois commence par tracer des caractères, pas des lettres. Ces caractères, il les retrouve dans les dictionnaires, classés selon leur nombre de traits (les traits eux-mêmes s'exécutant selon un ordre imperturbable), ou selon le radical (ou "clé", 部首 ; il y en a 214).
C'est ainsi, par exemple, que l'ordre du défilé des équipes "nationales" aux J.O de Beijing fut établi selon le nombre de traits dans le premier caractère du nom du pays, pas selon l'ordre alphabétique. L'alphabet est, logiquement, une dimension de notre ethnocentrisme.

Photos : campagnes publicitaires en cours dans le métro et en abribus (septembre 2009, Paris).
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