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mercredi 5 avril 2017

L'Amérique à lire dans un mook trimestriel innovant.


Mook est un mot valise pour désigner un objet média non clairement identifié. Vendu en libraire, plutôt épais, cher : c'est un livre. Son format, sa périodicité, trimestrielle, c'est un magazine. Donc un magalivre, ou un mook. Mot valise, portemanteau = mag + book (196 p., 19€). Le mook, vendu  en kiosques ou en librairies, reste plus longtemps présent sur les linéaires, il s'adresse à un public de lecteurs de livres, magazine de garde donc, comme on parle d'un vin de garde, il reste longtemps au domicile, on ne le jette pas, il compte donc de nombreuses reprises en main, il "circule" ; son format évoque les coffee table books....
Ce n'est pas le premier : on en compte au moins une vingtaine sur le marché (cf. Presse : les magalivres (mooks).

America s'annonce en sous-titre : "L'Amérique comme vous ne l'avez jamais lue". A la une : Toni Morrison, Moby Dick, F. Scott Fitzgerald... Il s'agit d'un magazine littéraire. Entretiens, reportages, enquêtes, photographies. Son site web est encore limité, quelques vidéos seulement. Pas de publicité sauf, en page 4 de couverture, pour une émission littéraire de télévision de France 5. Le magazine appartient au même groupe que l'hebdomadaire Le 1.

Le lancement d'America profite de la conjoncture politique américaine et de l'inquiétude qu'elle suscite : que deviennent les Etats-Unis avec l'élection de Donald Trump, la remise en question presque systématique des décisions essentielles des deux présidences de Barack Obama ? Protection de l'environnement, politique de santé, neutralité du net, etc. ? Dans ces conditions, que peut la littérature ? La question avait-été posée à Jean-Paul Sartre en 1964. Elle est à nouveau posée par le magazine à Barack Obama, à Toni Morrison. Leurs deux  réponses constituent le cœur du numéro.
D'abord, la reprise en français d'un entretien donné par Barack Obama au New York Times, publié en janvier 2017 ("on what books mean to him"). Barack Obama, lecteur et écrivain, qui déclare inchangée, depuis ses années étudiantes, son admiration pour Shakespeare ("I would say Shakespeare continues to be a touchstone").
Ensuite et surtout, Toni Morrison. Prix Nobel iconoclaste, provocatrice, claire, libre : elle ose penser et dire ce qu'elle pense (à quand, une édition bilingue, voire la vidéo sur le site, de cet entretien ?). En 22 pages, Toni Morrison fait flèche de tout bois. Dénonçant les slogans, même et surtout, dit-elle, "Black is beautiful", selon elle "identitaire et macho". Toni Morrison soulignant que sa mère, elle, "jugeait les gens un par un, jamais en termes de groupe comme on le fait aujourd'hui en parlant des Noirs, des Hongrois, des Italiens, des Coréens". De l'importance de "se situer au-delà des convictions raciales". Toni Morrison rappelant que l'esclavage fut, entre autres, une histoire grecque et romaine, et russe...
Toni Morrison, touchante, à propos de l'écriture : "lorsque j'étais petite, je ne voulais pas devenir écrivain mais lectrice". A 86 ans, elle écrit pour la première fois un livre avec un ordinateur. Et, subtile, évoque ce qu'avait pressenti Friedrich Nietzsche : "J'aime le contact de la main sur le papier, lorsqu'elle écrit. Et de la gomme. Et du crayon qui barre, qui rature. J'ai l'impression que c'est la main qui guide l'ensemble du roman. La main autant que l'esprit". Habitus manuscrit d'écrivain, avant l'écriture à la machine, avant l'ordinateur. De la main aux doigts du digital (digitus). Ecriture, travail manuel.

L'ensemble du magazine est riche, divers, utilement annoté en marge des articles, pour éclairer le lecteur. Discours parfois conformiste. La tonalité est globalement obamaphile.
Notons encore la belle nostalgie qu'expriment les photographies de Vincent Mercier. Saluons le dossier Moby Dick, avec texte original, traduction et présentation. Convaincant et didactique. On regrettera une reprise graphique de la composition "ethnique" de la population des Etats-Unis, sans la moindre précaution méthodologique, sans le moindre doute minimum quant aux sources et catégories mobilisées. Un reportage sur les Sioux de Standing Rock ("voir dans la nature plus qu'une source d'énergie"), sur Los Angeles...
America secoue beaucoup de nos doutes et de nos certitudes, donne envie de lire, d'aller plus avant. A propos, qu'en est-il, à l'issue de cette élection, de l'Amérique si triomphante des GAFA, de Google, Twitter, Amazon, de Facebook, Microsoft, Apple ? Rien dans ce numéro sur l'avenir de la culture numérique de "l'ère Obama". Comment comprendre le slogan "America first" ? Devant qui ? Assiste-t-on à un retour de quel refoulé ?
Et si ce que révélait l'Amérique de Donald Trump, née d'un désenchantement, valait aussi pour la France, pour l'Europe à venir ? Le reportage stimulant sur les "petits blancs" (de Sylvain Cipel) peut être lu comme une mise en garde. Est-il une France de Donald Trump, de Steve Bannon ? Avons-nous aussi notre "poor white trash" ?

Le magazine s'essaie à un nouveau genre de presse, croisant littérature et sociologie, bilingue et didactique, photographie et interviews. L'articulation avec le site est encore floue. Attendons le numéro suivant pour voir l'évolution de cette innovation. L'avenir de la presse est dans l'innovation... Pour le traditionnel, il y a le magazine American Legend, historique et descriptif (trimestriel, 7,8€).

Le thème de l'Amérique au temps de Donald Trump est repris par la revue mensuelle Esprit en mai 2017 : "L'Amérique en dissidence" (20€). Repris aussi par un nouveau magazine consacré à la musique et au "son du monde", M & C Musique et Culture (5,5€) : "Cauchemar américain", "les artistes contre Trump".

mardi 20 janvier 2009

Obama, élu bien après Oprah


Quand triomphe Obama, il y a longtemps que l'Amérique profonde, celle qu'ignorent touristes et arrogants voyageurs, Tocqueville de grands hôtels et buffets chics, il y a longtemps déjà que cette Amérique a voté Oprah. Toutes couleurs confondues ("transcending the races").

Oprah est une grande dame de la télévision américaine. On lui doit le "Oprah Winfrey Show", émission quotidienne d'une heure distribuée par CBS Television Distribution et vendue en syndication nationale (depuis 1986). Le talk show est diffusé l'après-midi (16H, dans la plupart des DMA), en HD. L'audience est féminine et "multi-culturelle". L'audience se situe entre 5 et 6%, (Nielsen Media Research, "live-plus-same-day", 2008).
Les engagements de l'émission sont clairs. Pour les femmes d'abord : ses émissions invitent des personnalités (people) mais surtout des femmes en difficulté dans leur vie quotidienne. Des idéal-types, en quelque sorte : il est question des difficultés au sein de la famille, de l'obésité, de l'échec scolaire, du travail des femmes, à la maison, à l'extérieur, etc. Sorte de psychanalyse collective ("talking cure", pour suivre une expression freudienne), son émission dans un style sans chichi, mêle en direct l'ordinaire et l'extraodinaire. Style personnel, au sens strict, car elle est souvent elle-même la matière de son programme. 
Avec des ambitions de service public aussi : "faire lire le pays" (et illustrer la compatibilité de la TV et de la lecture de livres), lutter contre l'endettement des plus pauvres, dénoncer la violence contre les femmes, protéger les enfants (une loi du gouvernement Clinton fut adoptée à la suite de ce que l'on appela "Oprah Bill", 1993). Redonner la main aux démunis dans leur propre vie, réinstaller la fierté, dénoncer la "slave mentality" qui n'est jamais loin de la "welfare mentality", mentalité d'assisté) : "Be all you can be". Courageux, et mal vu des lobbies constitués.
Son émission rompt avec les lamentations habituelles et les approches voyeuristes : "The time has come for this genre of talk shows to move on from dysfunctional whining and complaining and blaming" (1994). Fonction thérapeutique. Il y a du Gorki dans cette tonalité !

Oprah, c'est aussi une marque média : deux magazines papier avec Hearst Magazines, "O: The Oprah Magazine" (2000) et "O at Home" (décoration), un club de livres Opah's Book Club (1996), un site Internet, Oprah.com et une chaîne de télévision. Elle a été co-fondatrice d'une chaîne féminine, Oxygen, rachetée par NBC. "Oprah and Friends" sur XM satellite Radio. Cette année, elle lancera sa propre chaîne, OWN, (The Oprah Winfrey Network) avec le groupe Discovery Channel. 
Oprah dispose d'un immense pouvoir de prescription ("the Winfrey effect"), tant au plan des idées, des comportements que des consommations (Living Oprah, un blog raconte au jour le jour l'expérience de quelqu'un qui a décidé de suivre toutes les recommandations de Oprah !). 

Sa philosophie est claire : les hommes sont libres, égaux et responsables de leur vie. Ses engagements s'affichent, en acte, nets : financer une école pour jeunes filles pauvres en Afrique du Sud, accompagner Elie Wiesel pour une émission depuis Auschwitz, inviter Toni Morrison pour une leçon de littérature, etc
Oprah a soutenu la candidature de Obama parce qu'il lui semble "transcender" la politique. Sans doute n'est-elle pas pour rien dans le résultat de cette élection qui, après plus de deux siècles, voit les Etats-Unis transcender races et communautés. Oprah prouve que la télévision, avec des idées et du style, peut inciter les téléspectateurs à changer eux-mêmes leur monde et, d'abord, à renoncer au renoncement.


Biblio : Janice Peck, The Age of Oprah. Cultural Icon for the Neoliberal Era, Bibibliogr., Index.