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mardi 13 septembre 2011

Die Zeit sur iPad : presse de qualité et numérique

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L'hebdomadaire allemand Die Zeit ("le temps" ; diffusion : 490 000 exemplaires, lectorat : 2 millions ; édité par le groupe Holzbrinck) en vient à l'iPad. Le plus classique des titres du journalisme germanophone franchit le pas. Le mercredi, donc un jour avant l'édition papier, on pourra désormais, sur iPad, accéder au numéro de la semaine. Le site propose le journal complet plus une galerie de photos, de vidéos, etc.
Défi majeur : passer du très grand format papier (broadsheet) au petit écran de la tablette.
Le lecteur peut télécharger une version complète du titre ou une version allégée (texte uniquement). En fait, le lecteur dispose de deux lectures, l'une à la manière d'un livre, sans illustration ni publicité, l'autre avec illustrations et publicité (Original Ansicht) que l'on peut agrandir et zoomer à volonté.

Modèle économique ?
Aucune incitation économique à lire le titre sur l'iPad plutôt que sur papier. Sur l'iPad (l'appli est gratuite), Die Zeit est vendu au prix du numéro papier, sauf pour les lecteurs qui paient déjà abonnés à une édition numérique ou à une édition papier.
Ecran avec page complète. A gauche, le sommaire déroulant
  • Prix de l'édition numérique (au numéro)
    • Pour les abonnés papier : 0,40 €
    • Pour les abonnés numériques : 2,99 €
    • Pour les non abonnés  :  3,99 €
  • Prix de vente de l'édition papier en Allemagne : 4€ (mais 5,2 € en France)
  • Un taux de circulation (= lectorat / diffusion) voisin de 4 peut inciter l'éditeur à favoriser les achats personnels par rapport aux achats pour les foyers. En effet, bien que dite payante, cette presse est lue gratuitement par au moins 3 lecteurs sur 4 (= lectorat - diffusion payée). 
Ecran avec texte seulement (page allégée)
Evidemment, l'App Store de Apple (iTunes) prend sa marge (30%) en tant que distributeur, pour chaque numéro acheté, soit 1,2 €.

Il semble que la publicité soit la même sur papier et sur iPad. Dans ce cas, le lectorat iPad pourra être additionné au lectorat papier (ABC /OJD) mais cela risque de confondre, dans certains cas, apport de couverture et apport de répétition (lecture papier + lecture iPad). Pour l'instant, la publicité n'est pas clickable, les messages ne comportent aucun lien, n'engagent aucune transfo (il faudrait une créa spécifique et l'autorisation d'Apple). Pas d'index des pages de publicité, non plus (comme dans la version papier)...Pas de liens pour des mots difficiles, propres ou communs, vers un dictionnaire ou vers Wikipedia. En revanche, on peut remplir les mots croisés faisables directement sur la tablette, tout un programme ! On perçoit donc les limites, et les avantages, de reproduire à l'identique la version papier sur l'iPad.

Au bas de l'écran, menu avec pages miniatures
En feuilletant cet hebdomadaire sur iPad, on pressent que la presse de qualité est mal à l'aise dès qu'elle est loin du papier. Elle n'arrive pas à s'en détacher, elle s'y empêtre. Elle pense papier, articles, tournes, titres, longs paragraphes, longues phrases. Le journaliste écrit, compose papier. En fait, Die Zeit n'a pas admis que l'évolution de son lectorat n'est pas tant une question de support que de contenu et d'accès au contenu. Un même contenu rébarbatif sur papier ne devient pas aimable sur écran. Beaucoup de lecteurs attendent autre chose de la presse (qu'il ne faudrait plus appeler la presse, nous sommes prisonniers de la terminologie) : Twitter, Facebook, FourSquare, Tumblr, YouTube, Google Places et d'autres donnent des indications sur ces attentes, sur les ergonomies et l'esthétique qui les façonnent.

Publicité pleine page
Le lecteur de Die Zeit sur iPad peut choisir la taille des caractères, ce qui est agréable, mais il ne peut pas choisir la taille des articles, leur style, leur esthétique. Penser à Nietzsche qui, toute sa vie intempestif (unzeitig), réclama un lecteur à sa convenance, qui l'aurait lu comme un philologue d'autrefois lisait son Horace (Ecce Homo, 1888), un lecteur lisant lentement, profondément... "Apprenez à bien me lire", exhorte la préface d'Aurores (Morgenröte : "Lernt mich gut lesen", 1881). C'est ce que semblent affirmer tacitement aussi bien la version iPad que la version papier de Die Zeit : apprenez à bien me lire. Pourquoi pas : apprenons à bien écrire ? N'est-ce pas -aussi - l'objectif de l'édition sur tablettes que de promouvoir une autre "mise en mots" pour une autre lecture? Notons au passage que les plus belles pages, les plus communicantes, sont des pages de publicité. Quant au format papier, si l'école n'enseigne plus à le lire dans sa mise en page austère, la bataille de Die Zeit est perdue. Formé à la lecture des textes numériques, le lecteur, sauf s'il est aussi "philologue", ne saura plus lire ces textes. Dans quelques générations, plus de "philologues" ! D'où surgissent quelques questions : comment mettre Nietzsche sur iPad ? peut-on enseigner contre son temps ?
Défi actuel de la presse : s'adapter, inventer et changer la lecture et les lecteurs ou maugréer contre l'air du temps qui a changé, contre les lecteurs qui ne savent plus lire... 
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lundi 18 avril 2011

Journalisme en causes

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La une de l'hebdomadaire allemand Die Zeit porte sur le journalisme. Au lieu de critiquer ce qui les entoure, des journalistes, livrés à l'autocritique, examinent "du dehors" ce qu'ils/elles font, comment et pourquoi. Car, rappelle l'introduction du dossier, "les médias ne font pas que reflêter purement et simplement (bloss) le monde, ils en sont aussi des acteurs" [...] "nos mots et nos images ont une force, et il ne s'en suit pas que du bien". Rapporter (berichten), c'est faire (anrichten, causer) avec des mots : "wir berichten, aber manchmal richten wir auch etwas an". C'est sous l'angle performatif de cet énoncé austinien qu'est examinée la situation du journalisme par le magazine (48 pages, dont publicité).
Des journalistes écrivent pour leurs lecteurs sur le journalisme, sur les difficultés et les limites de leur métier.

Parmi les thèmes abordés :
Pourquoi la presse n'a pas vu venir la crise financière ? Quels sont les effets des blogs sur l'information locale, les effets d'une enquête sur les enquêtés (l'enquête, intrusive, perturbe la situation observée). Le goût du bien écrire privilégie-t-il le souci de la forme au préjudice de l'analyse, la relation au local et aux blogs, etc. ... De ces articles émergent des énoncés qui attaquent le fondement même du journalisme et de ses techniques. Par exemple (p. 11) :  "... les journalistes ne cherchent pas la vérité mais des histoires ("Geschichten"). Une histoire est une histoire quand elle contredit la vérité d'hier...". Ou encore (p. 12) : "La prédictabilité a dépassé les capacités des meilleurs professeurs" (à propos des crises financières et des limites de la spécialisation des journalistes spécialisés). Tout un inventaire réaliste, vécu, d'interrogation, de doute, de malaise.

Avec le Web, les bases de données et la numérisation de la plus grande partie de l'information disponible, avec la mondialisation et la babélisation, avec les analytiques qui disent au mot près ce qui a été vu ou lu, avec la complexité technique des sujets à couvrir et la difficulté de les vulgariser, avec la contrainte économique de la gestion du journal (lectorat, annonceurs), les journalistes se trouvent dans des situations impossibles, que l'histoire du journalisme n'a jamais rencontrées. Les risques, on les connaît : reprise mal contrôlée des "communiqués de presse", prudence extrême, conformisme, enquêtes sous-traitées à des "spécialistes" non contrôlables. Au bout de tout cela, se détache le portrait d'une profession mal à l'aise, d'une presse incertaine de ses moyens, de ses fins et de ses effets.
Si l'avenir de la presse d'information passe par la qualité et l'exclusivité des contenus, la redéfinition professionnelle du journalisme (techniques de reportages, formation, mode de rémunération, déontologie, etc.) représente un enjeu considérable et primordial pour les médias. Ce dossier, approche encore modeste, mérite sa place dans les écoles de journalisme et les cours de gestion des média. Il mériterait aussi d'être intéractif, continu peut-être...
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samedi 4 décembre 2010

WikiLeaks. Amazon fuite en arrière, PayPal aussi

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WikiLeaks.
La Une du Monde avec 4 titres extraits
de WikiLeaks. Qui a produit l'info ?
Hors risque de sécurité, un Etat ne doit pas avoir de secret pour son peuple, seulement des comptes à lui rendre. Or, à l'exception de quelques enquêtes et quelques "fuites", les Etats vivent confortablement dans le secret, avec l'argent du peuple. Le peuple a des vies privées, l'Etat n'a qu'une vie publique.
Le scandale, ce ne sont pas les fuites de WikiLeaks, mais que les Etats aient des secrets. WikiLeaks fait un travail de média (cf. le commentaire "Das Informationsmonopol ist gebrochen" dans Die Zeit - en anglais). Le travail et le courage des médias c'est, entre autres, "de chercher la vérité et de la dire ; c'est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe" (Jean Jaurès), c'est de rendre publiques les actions de l'Etat. Difficile : tant de médias sont contrôlés, achetés par des Etats. Un seul regret : n'avoir de révélation que concernant l'Etat américain, à quand des révélations sur des Etats européens ou du Moyen-Orient ?
Qu'Amazon, PayPal (filiale de eBay) et compagnie trahissent leurs clients sur injonction d'un Etat est l'autre scandale. Suivent dans l'abdication : Tableau Public, logiciel de visualisation de données, et EveryDNS (qui gère des noms de domaine). Voilà qui désenchante Internet et le Web. Et rappelle la longue chaîne de dépendances (dont les hébergeurs sont un maillon faible) sur lesquelles reposent nos fragiles libertés d'internautes, et les pouvoirs dont elles dépendent au bout de la chaîne. Internet et le Web obéissent aux Etats ; c'est pourquoi ils requièrent le contrôle et l'aide constants des citoyens (cf. le manifeste de Berners-Lee).
Le scandale n'est pas où l'on prétend et il se conforme à son étymologie : occasion de chuter, pour les Etats, les entreprises et les internautes, si nous n'y prenons garde.

* La citation de Jean Jaurès, fondateur du journal L'Humanité, est tirée du Discours à la jeunesse de 1903 (au lycée d'Albi) ; la suite de la phrase : "et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques."
* Bien sûr, amazon dément avoir obéi à une quelconque demande de l'Etat américain.
* Notons qu'il s'est trouvé, dans ces entreprises, de zélés "collaborateurs" pour mettre en oeuvre ces demandes si peu conformes à l'esprit d'Internet, et cracher ainsi dans leur propre soupe. Ils n'auront, bien sûr, fait que suivre les ordres !
*Le web est formidable : il y a déjà un moteur de recherche pour guider les internautes dans la lecture des données publiées par WikiLeaks, Cable Search.
*Pour l'instant, ni Facebook ni Google ne semblent se soumettre...
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lundi 9 février 2009

Cet espion que nous aimons


Traduite mot à mot, cette Une de l'hebdomadaire allemand Die Zeit, "Google. Der Spion, den wir lieben", sonne comme le titre d'un roman de Le Carre. Google, l'espion qui vient d'Internet.
A l'occasion de la sortie sur le marché allemand d'un téléphone portable Android (Google avec T-Mobile), Die Zeit rappelle d'emblée l'ampleur de l'échange sur lequel repose tout le marché des médias : le troc contre un service, une information, un divertissement. Chercher une page, envoyer un courrier avec GMail, c'est donner un peu de soi ("Wer eine Seite sucht oder E-Mails versendet, gibt jedes Mal etwas von sich preis"). N.B. : preisgeben = donner prise, révéler un secret, renoncer, abandonner (d'après le Duden). Le terme est parfaitement choisi.
Larry Page, co-fondateur de Google, prédicant opimiste et diablement intéressé, assure, dans une interview publiée par l'hebdomadaire, que tout cela n'est pas grave  : Google apporte en échange la facilité d'usage, la rapidité, "le meilleur des mondes possibles", et le plus simple, "ad perfectionem simpliciter simplicem". Voici la nouvelle théodicée ! Don't be evil !

Jusqu'à présent, le médianaute, dans l'échange, accordait son attention, un peu de place mémoire et des occasions de voir ou d'entendre, de lire ou d'entrevoir un message commercial. Ne dit-on pas "to pay attention" ?
Usager d'Internet et de la téléphonie, l'internaute livre, en plus, des données personnelles : ce qu'il visite, ce qui l'a intéressé, ceux qu'il a intéressés, ce qu'il cherche, les mots qui lui viennent à l'esprit, ce qu'il raconte, à qui, ce qu'il achète, sa communauté virtuelle, mais aussi la réelle (cf. Latitude), où il est ("Google weißt, wo Du bist")... Ne raconte donc pas ta vie !

Tout cela sert le travail commercial (publicité, vente, etc.). En échange, l'internaute obtient "gratuitement" des services : courrier, suite bureautique, stockage de courriers, de photos, de fichiers, cartes et localisation, etc. L'internaute paie beaucoup plus cher que le téléspectateur ou le lecteur mais pour un service, et pas seulement pour une information commerciale. Ce désaisissement de la conscience des comportements privés - "données" est à prendre au pied de la lettre -, c'est le prix de notre aliénation (Entfremdung), une sorte de faillite personnelle. 
Notons que la terminologie de la "gratuité", omniprésente dans les discours sur les médias, recouvre un mensonge ; sans doute l'une de ces expressions qui rendent acceptable ce qui ne l'est peut-être pas. 

Accumuler des données personnelles : on ne sait jamais à quoi elles peuvent servir ... Le passé invite à la prudence (cf. infra, l'ouvrage de Edwin Black). 
Google, certes, et Facebook et Yahoo!, Twitter, MySpace ? Et les banques, et les opérateurs de téléphonie, les cartes de crédit, les compagnies d'aviation, etc. ? Cela n'a pas l'air d'émouvoir grand monde. 

Dénonçons, lamentons-nous ... mais où sont les entreprises qui inventent les produits concurrents de ceux que Google propose en échange de nos données privées ? Die Zeit le reconnaît : Google n'opprime pas, Google séduit en satisfaisant correctement, à un prix que nous acceptons, des besoins produits par l'évolution numérique des conditions de vie et de travail. 
A propos, qu'allons nous subventionner en ces temps difficiles, le futur ou le passé ? On dit en américain qu'il faut mettre son argent où l'on met ses discours ("Put your money where your mouth is") ! Chiche !