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jeudi 1 mars 2018

daron magazine : pères sévères, ou pas ?



daron : les hommes et les enfants d'abord, "Le magazine des pères qui savent se servir d'une éponge". bimestriel, 5,9 €, 84p. Distribution Presstalis.

Mise à jour mars 2019.
Des pères de famille, Charles Péguy, qui eut quatre enfants, disait qu'ils étaient les "grands aventuriers du monde moderne". Cela vaut bien un magazine que l'on dira masculin puisqu'il existe des magazines féminins pour traiter de la grossesse, des jeunes enfants... Et il existe aussi des magazines dits parentaux...

Financement participatif 
daron a été mis en vente pour le week-end de la fête des pères, les 17-18 juin 2017.
Le lancement du magazine a été participatif (crowd funding), organisé par la plateforme de financement Ulule.
Le financement participatif est à l'origine de plusieurs innovations récentes de la presse magazine française : le mensuel L'Accent Bourguignon, le mensuel bilingue Verity Magazine (avec la plateforme KissKissBankBank), Les SportivesAAARG!, le mensuel de BD ou Gonzaï avec Ulule comme daron.

daron vend son espace aux annonceurs avec élégance : des pages de publicité axées sur le rock (concerts, e-commerce édition), sur la santé aussi... Affinité ? On ne ressent pas d'encombrement. Editorial riche : articles sur le droit, sur le voyage, sur les règles, le rasage, sur les pères dans les séries télé, sur les comptines, etc. Le lecteur et la lectrice ne s'ennuieront pas.

Le père, parent pauvre de la presse traditionnelle
L'objectif éditorial de daron : réalisme d'abord ; redresser l'image des pères, s'opposer à celle qu'en donne une presse traditionnelle, dite "féminine", à celle qu'en donne la publicité peut-être ?
"Si daron s'adresse aux pères, c'est aussi, et avant tout, pour parler d'eux, en questionnant, pour la première fois, quelle est leur vraie place aujourd'hui, et en donnant au passage une vision plus conforme à la réalité, plus en phase avec le quotidien des familles que les préjugés et les stéréotypes encore trop souvent véhiculés dans la presse traditionnelle". "Le père a toujours été le parent pauvre de la presse traditionnelle", affirme Hugo Gaspard dans l'édito. Iconoclaste, daron se promet ainsi de "transgresser les codes de la presse masculine". Vaste programme ! Mais que veut dire dans ce cas "transgresser les codes" ? Quels codes ?

Aborder une parentalité transformée par la divorcialité (familles décomposées, recomposées), par l'adoption, par le chômage aussi... Cible marketing ? Intention d'être père ? Qu'est-ce que la masculinité ?
La paternité modifie le style de vie d'un homme : réduction de son activité professionnelle (cf. Stéphanie Govillot, INSEE, "Après une naissance, un homme sur neuf réduit ou cesse temporairement son activité contre une femme sur deux", INSEE première, 25 juin 2013). L'influence d'une naissance sur la carrière, plus subtile, est sans doute plus difficile à repérer, à évaluer, à dire...

Le métier de père dure toute la vie : changer le bébé, lui donner son bain, aider une adolescente à aimer les maths et le solfège, lire des histoires à n'en pas finir, cuisiner, participer à la réunion des parents d'élèves, amener le bébé chez le pédiatre, aller au supermarché, partager la liste des courses, aider à trouver des stages, un premiers emploi... daron a un bel avenir éditorial devant lui car les changements de vie qu'amène la paternité sont plus lourds que ne le mesurent les indispensables statistiques démographiques (la fatigue et ses variations, le stress, les soucis incessants, l'impossible gestion des emplois du temps conjugués...).
Combien de pères en France, quels âges, quels enfants ? Difficile de savoir. L'INSEE nous apprend que l'on comptait en 2013 plus de 6 millions de couples avec au moins un enfant de moins de 18 ans. Au moins autant de pères actifs donc (lecteurs potentiels) ? Et combien de grands-pères, "vaincus par un petit enfant" (Victor Hugo) ? Et la démographie ne dira pas tout : au-delà du cadrage, combien faudra-t-il beaucoup de données, subtilement collectées et analyséespour échapper aux lancinants clichés, qu'il s'agisse de journalisme ou de publicité. A propos, qu'en disent les mères, et les enfants ?

En décembre 2018, Daron a sorti son premier hors-série, "le papa de Sasha" (16 €). En février 2019, le magazine Milk fait sa une sur "l'évolution du père"... Le père gagne du terrain rédactionnel !

N.B. daron ? Pourquoi ce mot ancien signifiant parent, "mot vieilli resté dans l'argot" (mais il y a aussi "daronne") ? Le "maître de la maison" (chef de famille ! ), dit le vieux Littré. Le mot est-il connu aujourd'hui, de qui ? En tout cas, "daron", sans majuscule, fait moins sérieux que père, met à distance pour mieux inciter à réfléchir en pères, sévères ou pas.


Références

Fabienne Daguet, INSEE Première, N°1663, 28 août 2017.

Laurent Lesnard, La famille désarticulée. Les nouvelles contraintes de l'emploi du temps, Paris, PUF, 2009, 213 p.

Médias en miettes : la semaine des conjoints actifs

Alice Mainguené, "Couple, famille, parentalité, travail des femmes. Les modèles évoluent avec les générations, INSEE Première, 1 mars 2011

Fathers, magazine trimestriel, 15€, mars 2015

Sara Brachet et al., "Avoir des enfants dans un contexte d’incertitude économique : une comparaison entre l’Allemagne et la France",  Allemagne d'aujourd'hui, N°28, 2016/4

"Etre père aujourd'hui", Enquêtes départementales de l'UNAF / UDAF, 2015-2016

lundi 14 avril 2014

Médias sociaux et télévision


Nombre d'études rappellent que pendant les émissions de télévision, il y a beaucoup d'activité sur les réseaux sociaux, que les émissions suscitent. Certes, mais une large part de cette activité n'est pas consacrée à la télévision. Une nouvelle étude, effectuée aux Etats-Unis, confirme que le multiscreentasking pendant une émission concerne des intérêts beaucoup plus larges que la télévision. En regardant une émission, les téléspectateurs présents sur les réseaux sociaux ne parlent pas que télévision.

L'étude conduite par Nielsen pour le Council for Research Excellence vise à rendre compte de la relation des réseaux sociaux et de la télévision regardée. Elle a recouru à une appli sur mobile pour que soient déclarés par les téléspectateurs, à tout moment de la journée, leurs contacts avec les émissions de prime time ; le terrain a duré 3 semaines, 1 665 personnes âgées de 15 à 54 ans y ont participé (échantillon représentatif de la population américaine), du 16 septembre au 6 octobre 2013, lors de la rentrée de la nouvelle saison télévisuelle. La méthodologie était de type budget temps (diary), l'enquêté utilisant un smartphone pour noter ses comportements (on a compté 78 310 entrées pour 1 596 émissions).

Résultats : une personne sur 6 utilise un média social tout en regardant la télévision, mais dans la moitié des cas seulement, c'est pour parler de la télévision. Facebook est le média social le plus souvent mobilisé pendant la consommation de télévision. Beaucoup plus souvent que Twitter.

Comment est prise la décision de regarder ? Les personnes interrogées attribuent surtout leur choix aux auto-promotions ou messages publicitaires diffusés à la télévision pour l'émission. Ou encore à l'inertie : elles regardent l'émission suivante, sur la même chaîne, tout simplement.
L'influence des réseaux sociaux s'avère minime ; elle est inférieure à celle des guides de programmes TV. Malgré ce que pourrait laisser croire l'agitation qui entoure les médias sociaux, ces derniers sont dans l'ensemble peu déterminants pour la consommation télévisuelle : la télévision reste un média autonome.

Sources : Council for Research Excellence, Nielsen. 10 avril 2014.

dimanche 27 octobre 2013

Transports en commun, médias personnels

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Dans le métro, le média qui domine est le smartphone. Dans le bus, dans le tram, dans les trains aussi. Peu encombrant, gratuit, à portée de la main, le smartphone est commode.
Que font les passagers avec leur mobile ?
Chacun dans leur coin, ils utilisent leur écran : lisent leurs messages, y répondent, regardent une appli, lisent leur courrier, y répondent ("Envoyé de mon iPhone" !). Certains regardent un film, d'autres lisent les nouvelles du jour, beaucoup jouent à des jeux vidéo, écoutent de la musique, des podcasts peut-être. Il en est même, hélas, qui téléphonent, tonitruent leur vie privée au public. People à faible portée !
Les autres, minorité qui diminue, lisent des journaux, des livres, des notes de cours, des manuels, des magazines. Du papier encore mais tablettes et liseuses prennent de plus en plus les transports en commun.
Quel avenir pour la presse distribuée gratuitement à l'entrée dans le métro, à l'arrêt de bus, du tram, dans la gare ? La concurrence du smartphone est redoutable et elle sera encore plus à redouter quand la connectivité sera meilleure dans les transports en commun (Wi-Fi, 4G).

Pour affirmer ce changement, il n'y a pas encore de données objectives. Seulement des observations bi-quotidiennes, subjectives, pas d'OJD, pas de budget-temps. C'est dommage car il y a plusieurs millions de personnes dans les transports en commun chaque matin, chaque soir, cinq jours par semaine. Voyageurs réguliers... quels 7/9 ! Quelle Big Data ! Celles, ceux qui prennent les transports en commun savent tout cela, intuitivement.
Qui nous dira ce qu'est l'audience dans les tranports en commun ? Une autre manière d'envisager l'audience, data pour un médiaplanning contextuel.
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mercredi 7 août 2013

Socio-démo : ménage, ménagère, manager

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Un ménage peut être défini comme un ensemble d'unités de consommation (UC) : dans cettte évaluation, un adulte compte pour 1, les autres personnes de plus de 14 ans pour 0,5, les personnes de moins de 14 ans pour 0,3. Par exemple, un foyer composé de deux adultes et deux enfants de moins de 8 et 11 ans compte 1 + 0,5 + 0,3 + 0,3 = 2,1 UC (échelle OCDE, recommandée par l'INSEE) ; cette échelle, qui succède à l'échelle dite d'Oxford, est critiquée pour sous-estimer le coût des enfants.

Selon l'INSEE, un ménage est composé des personnes vivant dans la même résidence principale. La notion de ménage est indifférente aux liens de parenté ; le ménage peut ne compter qu'une personne. Pour appartenir à un ménage, les membres doivent faire "bourse commune" (contribution et partage).

En 1982, l'INSEE est passé de la notion de "chef de ménage" à celle de "personne de référence du ménage", ainsi définie :
"La personne de référence du ménage est déterminée à partir des seules 3 personnes les plus âgées du ménage. S'il y a un couple parmi elles, la personne de référence est systématiquement l'homme du couple. Si le ménage ne comporte aucun couple, la personne de référence est l'actif le plus âgé (homme ou femme), et à défaut d'actif, la personne la plus âgée".
Même modernisée, cette définition rend mal compte de la réalité économique et culturelle, de l'économie domestique.

Une journée moyenne en métropole, en 2010.  Source : INSEE, Layla Ricroch et Benoît Roumier, o.c.
Quelle est la réalité de la vie des ménages ?
On peut l'approcher par le budget-temps des membres d'un ménage. C'est l'objet du travail de recherche effectué par Layla Ricroch et Benoît Roumier (cf. "Depuis 11 ans, moins de tâches ménagères, plus d’Internet", INSEE Première, N°1377, novembre 2011). Comment évolue la répartition des tâches domestiques dans les ménages ? Le temps passé à la cuisine diminue, comme celui passé au ménage et aux courses. Les hommes bricolent moins et s'occupent davantage des enfants. Mais, surtout, principal résultat de cette enquête, les femmes assurent toujours la plus grande partie des tâches domestiques. Elles y consacrent moins de temps qu'avant, mais toujours beaucoup plus que les hommes (une heure et demie de plus). Notons toutefois, "l'invisibilité du travail domestique masculin" (cf. Florence Weber, Le travail à-côté. Une ethnographie des perceptions, Paris, editions HESS, 1989, 2009) et la notion, délibérément imprécise, de semi-loisir, rebelle au calcul (cf. Philippe Coulangeon, Pierre-Michel Menger, Ionela Roharik, "Les loisirs des actifs : un reflet de la stratification sociale", Economie et statistique, N° 352-353, 2002).

Qui décide de quoi dans un ménage, de quels achats ? Qui est "Principal-e Responsable des Achats" (RDA, PRA) alors que le nombre de ménages comptant deux actifs devient la norme et que les femmes sont plus diplômées que les hommes (cf. INSEE, Diplôme le plus élevé obtenu en 2011, selon l'âge et le sexe) ? Quel achat fait l'objet d'une décision collective, négociée, "familiale" (problème d'attribution) ? 
Pour l'essentiel, les femmes sont majoritairement responsables des achats domestiques ("main shopper") dont elles sont les principales prescriptrices et utilisatrices (FMCG, alimentation, etc.). D'après Kantar (Worldpanel, "Le shopper version homme"), dans 15% des cas, les hommes sont responsables des achats. Dès lors, en toute logique, les femmes ne sont-elles pas par défaut personnes de référence ? Si dans un ménage il y a des femmes, la plus âgée devrait être "personne de référence du ménage"... Pour le reste, la définition usuelle de l'INSEE s'applique (le plus âgé, etc.). Plutôt que de ménagère, ne vaudrait-il pas mieux parler de managers du ménage, voire même d'auto-entrepreneur, entrepreneur de soi-même (Michel Foucault) ? Ne parle-t-on pas parfois aux Etats-Unis des femmes comme "household CEOs", PDG du ménage ?

En attendant que la terminologie épouse l'évolution des moeurs, et que l'appliquent les questionnaires de recrutement des panels et les enquêtes de cadrage, la télévision continue de vendre des cibles "ménagères". Désormais, on parle même de "ménagères numériques" : moins de 50 ans, responsables des achats et qui se connectent à Internet au moins une fois par semaine, selon Media in Life. Pourquoi moins de 50 ans, alors qu'un nombre croissant de femmes accouche après 35 ans (cf. INSEE) ? Pour l'étude de référence de la presse, One / Audipresse, est ménagère "la femme qui dans le foyer se définit comme telle" : mais quelle femme aujourd'hui se définit comme ménagère ? Prudente, l'étude donne des statistiques pour chacune des trois catégories : ménagère, personne de référence, responsable des achats... 

vendredi 15 mars 2013

Critique d'une ethnologie des médias. Questions de méthodologies

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La compréhension des usages privés des médias comporte des difficultés a priori insurmontables.

Que peut-on savoir ?
Les usages privés des médias relèvent d'habitudes, de gestes quotidiens, souvent inintentionnels, de micro-décisions ; comme les usagers n'y prêtent guère attention, ne sont pas conscients des éléments de leur activité, ces usages sont réfractaires aux déclarations, questionnaires ou entretiens. Les réponses obtenues par questionnement ("extorquées", disait Pierre Bourdieu) à propos de ces usages sont peu crédibles ("If you torture the data enough, nature will always confess", la maxime de R.H. Coase s'applique).
Les enquêtes classiques saisissent les tendances générales des comportements. Un modèle du genre, pour citer un cas récent, est l'enquête décennale "Emploi du temps" de l'INSEE qui met en oeuvre une méthodologie totale (face à face au domicile de l'enquêté, carnets journaliers et semainiers, collecte assistée, etc.). L'enquêteur doit faire confiance à l'auto-analyse effectuée par l'enquêté lorsqu'il remplit les documents : or l'enquêté est plus ou moins précisément "conscient" de ce qu'il fait. Il résulte de cette enquête une connaissance de l'évolution des modalités de consommation de la télévision au domicile au cours des trente dernières années (cf. "Plus souvent seul devant son écran").

Que peut-on espérer ? 
Observer des usages, c'est inévitablement observer un usager qui sait qu'on l'observe (nous le voyons nous voyant le voir) ; dès lors, le dispositif d'observation perturbe la scène observée (mesurée), et l'altère. Comment l'enquêteur peut-il se trouver en situation d'observation de la vie privée des usagers sans que cette intrusion perturbe cette vie privée ? Que pourrait décrire l'enquêteur de ce qu'il voit, alors que, "menant" un entretien (et mené par lui), il lui faut aussi prendre des notes, prendre des photos. Filmer l'entretien ? L'enquêté se sait filmé... Multiplier les capteurs ? L'enquête ethnographique se trouve toujours coincée entre une contrainte d'efficacité et un souci déontologique (respect de la vie privée, propriété inaliénable des données personnelles, etc).

Prenons un exemple : que peut-on savoir des usages privés des écrans et de l'éventuelle socialisation télévisée qui s'en suit (dite "social TV" ; cf. l'étude du CSA sur ce sujet) à l'aide des outils classiques ?
  • On sait ce qu'en révèlent les cookies qui permettent de suivre à la trace les actions, réactions et interactions des téléspectateurs internautes (ou internautes téléspectateurs). 
  • On en connaît éventuellement les énoncés (des signifiants) collectés sur les messageries, les moteurs de recherche, les réseaux sociaux, les sites visités, etc.
  • Grâce à l'audimétrie, on dispose des audiences (nombre de consommateurs, durée des consommations) et des noms de programmes reçus sur divers appareils (watermarking). On peut mettre en corrélations données audimétriques et données provenant de réseaux sociaux.
  • En revanche, on ne saura rien du sens des observations effectuées (gestes, interactions éventuelles), de tout ce qui relève du "perceptual computing". Rien des opérations mentales qui accompagnent, guident et justifient ces pratiques familières et intimes (l'intime ne se déclare pas). Pour cela, il faudrait une approche ethnométhodologique (cf. les travaux de Aaron V. Cicourel, Harold Garfinkel, etc.).
En période d'innovation technologique continue, les raisonnements média ("indigènes") sont peu lisibles car le "sens pratique" des utilisateurs (multiscreentasking) est encore en voie de routinisation et de réglage, d'autant que ces comportements, bien que privés, n'échappent certainement pas au regard et au jugement d'autrui (cf. les "arènes des habiletés techniques" que l'ethnologue étudie à l'usine). Quelle est, par exemple, l'articulation des appareils lors des "usages simultanés" ? Le second écran (tablette, smartphone) n'est-il utilisé, comme on le postule, que de manière ancillaire, au service de ce qui (se) passe sur l'écran du téléviseur (Erwin Goffmann parlerait de "side-involvement") ? Ou bien est-ce le téléviseur qui n'est qu'un média d'accompagnement des supports mobiles ? De plus, il n'y a sans doute pas toujours articulation entre les deux écrans mais seulement juxtaposition (corrélation) d'utilisations indépendantes.

Que peut-on faire ?
Certaines études mobilisent une ethnologie "armée" par des appareils. Par exemple :
Source : Poynter. EyTrack: Tablet Research
  • Time Warner met en oeuvre une recherche recourant au "suiveur de regard" (eye tracking) afin d'observer les comportements de socialisation numérique des téléspectateurs (N.B. Time Warner a investi dans GetGlue, une application de télévision socialisée, en 2012). Ball State University assure la recherche dans les laboratoires du Medialab de Time Warner à New York. 
  • The Poynter Institue for Media Studies étudie les modalités d'usage et de lecture sur tablettes (EyTrack: Tablet Research).
  • ACB (Actual Consumer Behavior) pratique la "vidéo-ethnographie" pour comprendre les comportements des téléspectateurs et l'utilisation de produits dans un "contexte naturel" ("Experienced ethnographers provide clients insight into use and experience of the product in the natural context") : l'observation a lieu au domicile et peut éventuellement être élargie à tous les membres du foyer.
Ces enquêtes mobilisent d'importants moyens techniques pour dépasser, avec des "armes" ethnographiques, les méthodologies traditionnelles ; toutefois, elles perturbent les actions observées.
La première ne se déroule pas dans le lieu "normal" de la pratique que l'on veut comprendre mais dans un domicile artificiel reconstitué en laboratoire (on retrouve ici des pratiques de recherche mises en oeuvre pour l'étude des comportements des consommateurs dans les points de vente).
La seconde demande aux enquêtés de porter des lunettes équipées de deux caméras.
La troisième recourt à la vidéo, tandis que l'ethnographe s'invite dans un foyer où il observe et code ses observations.
Dans tous les cas, sont perdues de vue les exigences d'une ethnographie non intrusive.

Peut-on combiner technique ethnographique et quantifications classiques afin d'intégrer ainsi micro- et macro-sociologies ? Rêverie de psycho-sociologues ? Ne faut-il pas renoncer à l'illusion réaliste et cesser de vouloir dire "le monde comme si je n'étais pas là pour le dire" (cf. Claude Simon, Discours de Stockholm, citant Baudelaire). L'épistémologie des sciences sociales recoupe la théorie du roman.
L'enjeu est d'importance théorique mais aussi managériale : seules des études de qualités peuvent garantir la qualité des emplacements publicitaires, et la qualité de l'engagement des usagers.


Références
  • Nicolas Dodier, "Les arènes des habiletés techniques", in "Les objets dans l'action. De la maison au laboratoire", Raisons Pratiques, N°4, 1993, pp. 115-139.
  • Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Paris, les éditions de minuit, 477 p. Bibliogr, Index.
  • Erwin Goffman, Interaction ritual. Essays on face-to-face behavior, 1967, Pantheon Books, New York, 270 p.
  • Daniel Couturier, et al., La mort de la clinique ?, Paris, PUF, 2009, 153 p. CfMédia-Médecine. Enquêtes marketing et clinique).
  • K. Knorr-Cetina, A.C. Cicourel, et al., Advances in Social Theory and Methodology. Toward an Integration of Micro- and Macro-Sociologies, Boston, 1981, 325 p., Index.
  • Sandrine Medioni, "Désir d'interactivité des consommateurs : une application aux téléspectateurs", 2009. Thèse consultable à la bibliothèque de recherche de l'Université Paris Dauphine. Cf. "Marketing de l'innovation et discours d'accompagnement".
  • Florence Weber, Julien Ténébos, L'économie domestique. Ethnographie du quotidien, Paris, aux lieux d'être, 2006, 127 p., bibliogr..

lundi 11 février 2013

Socio-démo : la retraite et les retraités

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Pour les magazines qui s'adressent aux personnes de plus de cinquante ans, la retraite est un sujet essentiel (il gagne d'ailleurs progressivement toutes les générations : un relevé de situation est d'ailleurs adressé à tous, dès 35 ans, accessible en ligne). La retraite est un sujet de plus en plus sensible, relayé régulièrement par l'actualité politique (vote de la loi de finances, mouvements sociaux, débats syndicaux, etc.). Il s'agit désormais d'une question sociale et économique indéfiniment actuelle (anticipations, etc.).
Certains titres de presse y accordent une grande importance, et y consacrent des Hors Séries et des numéros spéciaux mettant à jours informations réglementaires, etc. Leur cible primordiale est celle des retraités et de ceux qui le seront bientôt. Deux mensuels se distinguent, Notre temps (Groupe Bayard) et Pleine Vie (Mondadori France) qui comptent respectivement 3,6 et 2,9 millions de lecteurs (Source : Audipresse One, résultats 2011/2012, LDP)
Pour la presse économique, celle de l'immobilier, celle des consommateurs (CapitalLe ParticulierImmo Neuf60 millions de consommateursLes Echos, etc.), il y a matière à expliquer et guider la préparation de la retraite. La presse accomplit alors le premier de ses métiers : informer pour conseiller, guider. Aussi, les magazines mettent-ils en avant leur aspect pratique avec des dossiers et des fiches mis à jour, concernant le montant, l'âge, les droits, la santé, etc.

Avec une espérance de vie qui progresse, le nombre des retraité(e)s s'accroît et cette catégorie devient très importante et de plus en plus hétérogène. On compte actuellement plus de 15 millions de retraités en France (presque un quart de la population française). Sources : DREES, INSEE).

Comment la retraite est-elle prise en compte dans les analyses socio-démographiques ? Plutôt difficilement. Il est vrai que la question est complexe.
Dans la classification de l'INSEE, dite PCS 2003, qui donne la "Liste des catégories socioprofessionnelles agrégées", les retraités ont classés au code 7 qui se décompose en 6 catégories "d'anciens" (cf. infra).

Liste des catégories socioprofessionnelles agrégées (INSEE), Niveau 3
On peut donc pertinemment classer les retraités dans la catégorie correspondant à leur dernière activité ("ancien...") puisque les situations des individus retraités varient significativement selon la/les professions dont ils sont retraités (niveaux de revenu, âges, générations, polypensionnés, etc.). Toutefois, le retraité n'est pas un actif, au sens professionnel du terme ; il dispose de beaucoup de temps libre et d'un emploi du temps flexible. Pour caractériser le retraité, on peut aussi prendre en compte sa situation familiale (grands-parents gardant des petits-enfants, etc.). Quand la santé n'est pas un handicap, cet inactif est souvent très actif (voyages, bricolage, loisirs créatifs et numériques, cours, sport, vie associative, etc.). La retraite n'est pas une profession ; c'est plutôt un statut.

L'INSEE a consacré de nombreux travaux à la situation des retraités en France. Retenons-en les principales conclusions ; elles affectent le marketing de presque tous les annonceurs.

- Le passage à la retraite provoque des changements dans la plupart des domaines de la consommation (habitation, transports, vacances, loisirs, santé, équipement domestique, etc.).
- Toutes les études montrent la forte disparité économique des situations de retraite. Les revenus dont disposent les femmes sont inférieurs ; cette inégalité reflète les écarts salariaux, elle renvoie aussi à la prise en compte de l'activité des mères (temps partiel). De plus, la retraite des femmes est fragilisée par l'évolution des unions conjugales (pensions de réversion, etc.). Cf. le numéro de Notre Temps consacré à la "retraite des femmes".
- Notons que la retraite a également une géographie : le Sud est favorisé (Alpes Maritimes, Var) tandis que la région Nord-Pas-de-Calais ne garde pas ses retraités : la retraite affecte l'aménagement du territoire (les lieux de vacances choisis pendant l'activité professionnelle jouent un grand rôle pour choisir un lieu où prendre sa retraite).

Pour le marketing, il est difficile d'isoler les effets de la retraite ; elle cumule des effets d'âge, de cycle de vie, de santé, de rémunération, de temps libre. En tout cas, elle constitue indiscutablement une donnée indispensable de ciblage et de segmentation de la population (quotas).

Autres posts socio-démos :
Bibliographie
Parmi les travaux de l'INSEE consacrés à la retraite, signalons trois études essentielles qui peuvent être consultées dans France, portrait social - Insee Références, Édition 2012.

lundi 12 juillet 2010

La leçon de foot des amateurs

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L'image du football professionnel français, football spectacle, football people aura atteint en ce début d'été des sommets de vulgarité et de bêtise : pour beaucoup d'amateurs de football, il y a quelque chose de pourri au royaume du football professionnel. Mais ce football malade n'est qu'une partie, certes la plus "médiatisée", mais infime d'un univers social beaucoup plus large et beaucoup plus sain.
Que sait-on du football amateur qui réunit plus de deux millions de bénévoles, de passionnés, dans 18 000 clubs ? Que sait-on de ce que pensent ceux qui jouent au foot, ceux qui, dirigeants, arbitres, éducateurs, font que l'entrainement et le match ont lieu, chaque semaine ?
RIEN.
Les médias spécialisés les ignorent et ne couvrent guère ces événements sportifs locaux, trop petits à leur regards distants.

Avec Footeo, qui anime un réseau de près de 7 000 clubs (répartis dans plus de 5 000 communes), cela va changer. Footeo a consulté le Tiers-Etat du football. Un questionnaire auto-administré, en ligne sur les sites des clubs, a été rempli par plus de 2 000 licenciés : 50% de joueurs, 50% de dirigeants et éducateurs.

Quelques réponses significatives :
  • pour la plupart d'entre ces amateurs, le foot représente 5 à 10 heures du budget-temps de la semaine (plus de 20 heures pour 25% d'entre eux)
  • pour deux tiers des répondants, le meilleur souvenir de foot est un souvenir de jeu, un souvenir de joueur, dans une équipe amateur. Les souvenirs de téléspectateurs sont loin derrière...
  • pour les joueurs, le football est de l'ordre du plaisir et de la passion, d'abord
  • pour les dirigeants et les éducateurs, c'est le partage et la convivialité qui comptent
  • la condamnation d'une équipe française qui s'est si piètrement illustrée lors de la Coupe du Monde est sans discussion (commentaires édifiants). Les pros feraient bien de s'aligner sur les amateurs !
Cette premiere enquête montre la différence qu'introduit Internet dans la culture sportive, dans la connaissance que l'on en a et, surtout, dans la manière dont se forme l'image de cette culture. Quand il s'agit de parler football, les amateurs sont des pros. Enquête doublement intéressante.
  • D'abord, parce qu'elle donne la parole à ceux qui ne la prennent jamais (au mieux, des porte-paroles patentés parlent à leur place). Et Footeo laisse entendre que de telles enquêtes seront régulières. Alors qu'il est un objet "parlé" par quelques spécialistes, le football se donne avec Footeo les moyens de devenir le sujet de ses discours, de son image.
  • Ensuite, parce que cette enquête montre la puissance d'un nouveau média du sport, fonctionnant en réseau, selon une logique en rupture avec celle des médias du football professionnel. Pour Footeo, le football est un sport d'acteurs, et d'acteurs locaux, une communauté dynamique, avec ses valeurs, ses rites, ses principes, ses mots, ses émotions. 
Engagement, esprit sportif, présence nationale, ancrage dans la vie locale : pour les annonceurs, le football amateur représente un support publicitaire alternatif et complémentaire au sport professionnel, à moins qu'il ne faille plutôt considérer le sport professionnel comme un complément publicitaire du sport amateur. Pour paraphraser un fameux slogan publicitaire (Nike) : le football n'est pas qu'un sport de spectateur ("is not a spectator sport").
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mercredi 24 février 2010

Multi-tasking et enquête : les médias de la Ligne 9

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Jeudi 18 février. 9 heures et demie, ligne 9 du métro parisien, entre Exelmans et République. "Suite à un incident technique, le trafic est légèrement perturbé". Le wagon est plein d'actifs moroses, mais assis, presque tous. Les interactions entre les passagers réduites aux gestes polis et nécessaires pour laisser passer ou esquiver un passager qui frôle le territoire d'un autre passager. Regards fuyants, posés dans le vague au-delà des voisins-voisines, traversant les affiches déprimantes du wagon. Chacun se tient fermé au monde, terré dans sa monade, enfermé avec son téléphone, un journal à la main, une rêverie inachevée...
A cette heure-ci, le wagon n'est pas bondé ; de plus, les arrêts durent plus longtemps du fait de "l'incident". Le moment semble propice à une pré-enquête sur la consommation de médias dans les transports.
La première leçon de cette observation ethnographique d'une quinzaine de minutes est d'abord qu'une telle observation est délicate à mener. Il faut se déplacer dans le wagon, observer discrètement (les notes sont prises sur un iPhone ce qui donne l'air d'envoyer un texto, comme tout le monde). Comment, sans regard intrusif, distinguer les appareils qui sont au bout des écouteurs, enregistrer les activités successives des passagers, identifier les titres lus ? De plus, il faut noter le statut des passagers avant qu'ils quittent le wagon (on ne sait pas pour combien de stations ils sont là), repérer les nouveaux arrivants à chaque station. Une telle enquête est impensable à l'heure de pointe.

56 passagers ont été observés au cours de ce petit quart d'heure. 66 "activités"ont été notées : 12 passagers ne font rien (en dehors d'être transportés), 34 activités uniques, 20 double activités.
Répartition des 66 observations :
Gratuits sur un siège de métro
  • 19 lisent la presse : 10 pour 20 mn ou Métro (difficile de distinguer avec certitude), 5 pour Direct Matin, 1 Figaro, 1 Monde, 2 magazines non identifiés. A cette heure, dans le métro que la presse traditionnelle n'a pas su investir, les quotidiens gratuits dominent la consommation de presse.
  • 14 téléphones portables à la main, la plupart avec écouteurs : voix, texte et sans doute musique. Dont 6 iPhones.
  • 8 passagers au moins, écoutent de la musique (présence d'écouteurs)
  • 4 lisent des livres
  • 12 passagers ne font rien (4 somnolent)
  • 2 passagers travaillent (dossier, calculette)
  • 2 mangent et boivent (l'un est venu avec son café)
  • 5 discutent (un groupe de 3 et un de 2 ; ils sont arrivés ensemble)
Quelques notes en marge de ce bref travail exploratoire sur les activités multi-tâches dans le métro :
  •  La notion d'activité, de tâche est confuse ; l'activité principale et l'activité secondaire n'ont pas le même statut. Il faut une typologie de description précise avant de continuer : exploiter les outils de Erwin Goffman sur les interactions, les travaux du CESP sur le budget-temps. Concevoir des échelles de comportement multi-tâche ? Multitask est devenu un verbe, en français comme en anglais.
  • La notion de simulténéité des actions est difficile à décrire et à exploiter (concomitance) : certaines actions sont continues (la lecture, par exemple) ; d'autres, discontinues, interrompent cette continuité (répondre à un appel téléphonique, par exemple). Comment ne pas confondre formes et fond (gestalt) ? Quel est le degré zéro de l'activité ? Quel statut a l'activité principale, le transport, n'est-elle pas seconde ? 
  • La tranche horaire définit les conditions de possibilité de telles observations ; elle engage : 
    • Le taux d'occupation du wagon, la proportion de voyageurs assis. A certaines heures, sur certaines lignes, se maintenir debout est l'activité primordiale. Enquête impensable à l'heure de pointe.
    • La présence ou l'absence d'adolescents, virtuoses supposés des activités multi-tâches et qui peut-être définissent une valeur extrême de l'échelle des comportements multi-tâche.
  • Les limites de l'observation et de la description - inséparables - de ce type de situations (limites conceptuelles et pratiques), et, par conséquent, de notre savoir sur les situations multi-tâche, sont flagrantes. Pour de telles pratiques sociales, l'auto-observation et la déclaration (journal d'activité sur le mode introspectif du journal ou carnet d'écoute ?) sont-elles pensables, indispensables ? "L'observable, c'est du filmable" affirme Jean-Pierre Olivier de Sardan (cf. Pratiques de la description, Edition HESS, 2003) : comment filmer sans intrusion, sans biais, et en conformité avec la législation sur la vie privée (CNIL) ? L'opt-in impose l'intrusion.
  • Il faudrait mettre en chantier "un guide d'études directe des comportements" de consommation des médias, à la manière du "Guide" de Marcel Maget. N'est-il pas révélateur qu'après un demi-siècle d'études et recherches média, un tel outil n'existe pas (l'IREP, par exemple, date de 1957) ? Connaissez-vous un outil qui s'en rapproche ?
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mercredi 3 février 2010

Temps de travail et durée média

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L'INSEE évalue la durée annuelle moyenne du travail dans les pays développés ("Soixante ans de réduction du temps de travail dans le monde" (Gérard Bouvier, Fatoumata Dial, janvier 2010). Cette durée baisse sous l'effet des revendications et de leur traduction législative et réglementaire ; mais elle est d'abord l'effet du développement du salariat : entre 1950 et 2007, la durée du travail est passée en France de 2 230 à 1 559 heures, avec 17% de la population active à temps partiel et 91% de salariés.

Alors, plus de temps pour les médias ?
Pas si simple. Pour les médias de grande consommation, l'évolution du temps libre est plus significative que la durée travaillée. Car, plutôt que le temps de travail (qui est aussi le temps payé), importe le temps contraint. En effet, si le temps de travail légal baisse, le temps lié au travail, ou comme le formulèrent les économistes au 19ème siècle, le temps nécessaire à la reproduction de la force de travail, ne tend pas du tout à diminuer.
  • Le temps de transport (cf. l'étude de l'INSEE de juillet 2009 sur "la mobilité quotidienne des habitants" par Jean-Paul Hubert) augmente hors des centres villes : effet d'un urbanisme qui entraîne l'éloignement du lieu de travail, des commerces courants, des services (santé, administration). 
    • S'y ajoute le temps des transports scolaires (particulièrement importants à la campagne. Cf. Chantal Brutel, L'attractivité des villes étudiantes et des pôles d'activité, INSEE, janvier 2010). Transporter les enfants d'un lieu à un autre : plus les parents travaillent, plus ils doivent gérer la "garde" d'enfants (centres de loisirs, crêches, activités péri-scolaires, etc.). Ceci accroît la tension sur le temps "libre". 
    • La domination sociale se paie en distance spaciale. En réaction, les salariés développent une sorte de remembrement des temps de leur journée, réduire la durée des déplacements en diminuant leur nombre, journée continue, déjeuner au bureau, etc.
  • Aux transports s'ajoute le travail au domicile, qui n'est pas toujours appelé "travail", ni perçu comme tel : soin des enfants, bricolage, loisirs créatifs, gestion du foyer. Souvent, il occupe le temps gagné avec le "temps partiel", les 35 heures, etc.
Du point de vue des consommations média, comment estimer les conséquences de cette évolution du temps contraint ?
  • Le temps de transport est souvent un temps qu'accompagnent des médias traditionnels : affichage, radio, presse gratuite. Le temps de transport profite de plus en plus aux nouveaux équipements numériques, personnels et portables (iPod, iPhone, consoles de jeux portables, téléphonie, Internet mobile, etc.), collectifs (écrans du digital signage). 
  • Travailler prend de plus en plus de temps. En conséquence, l'augmentation du temps disponible pour les médias provient surtout de consommations média secondaires, activités d'accompagnement, parfois non choisies. L'allongement global des consommations média est lié à une densification du temps d'activité, à une culture intensive du temps :
    • aux médias multi-tâches : téléphoner, jouer, regarder un film, médias de la mobilité
    • à l'environnement publicitaire des déplacements, métro, bus, trains, ascenseurs, aéroports : affichages, radio, digital signage
    • aux médias consommés sur le lieu de travail : réseaux sociaux, shopping en ligne, musique
    • aux lieux d'attente (wait marketing) : médecins, coiffeurs, bureaux de poste, banques, caisse d'hypermarché, de pharmacies
    • à l'environnement publicitaire des lieux commerciaux : digital signage, in-store media, etc.
    • aux activités média simultanées : regarder la télé en lisant le magazine ou le guide de programmes (IPG) en faisant son courrier électronique ou en téléphonant (en altérant l'un des médias : plus de son, etc.)
    • aux activités multitâche pendant le travail domestique : baladeur, pendant le ménage, radio, télévision à la cuisine, etc.
    • à l'accompagnement des activités scolaires : radio, MSN, SMS, Facebook, iTunes...
En conclusion, si le temps média global augmente, le temps média pur, choisi, 100% passion, n'évolue sans doute pas selon un même rythme. La distribution de l'attention change, ramenant la durée sur le devant de la scène plutôt que le temps, trop souvent réduit à de l'espace (cf. Henri Bergson).
Mais ce sont là qu'intuitions, difficiles à estimer. La vie quotidienne ne se résout pas en feuille de temps, il y manque des observations ethnographiques (la consommation de médias dans les transports en commun, par exemple), des démarches de type introspectif aussi (pour saisir le temps vécu, la "conscience interne du temps" et non seulement celle, externe, des agendas ; pour saisir les préoccupations, et non seulement les occupations). Tout cela serait à combiner avec des observations passives, rigoureuses.
Passer du temps des horloges aux durées vécues réclame des approches nouvelles, les appareils numériques peuvent y contribuer.
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mercredi 20 janvier 2010

Météo mentale et carnet d'écoute numérique

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L'association téléphone portable / appli permet de moderniser et améliorer les enquêtes déclaratives. Téléchargée sur un téléphone portable, l'appli développée pour l'enquête (généralement de type questionnaire) permet une réponse aisée et surtout conjoncturelle, ce dont on rêvait à propos du carnet d'écoute ou de lecture, généralement rempli après coup, longtemps après parfois.
En Hongrie, IPSOS MediaCT a développé pour une station de radio une enquête sur l'humeur des auditeurs de la radio. Pendant une semaine, un échantillon d'auditeurs a déclaré son humeur sur / à son portable, en même temps que son activité des deux heures passées (micro-budget-temps) et son écoute radio. Carnet d'écoute numérique portable.
La méthodologie est adaptée à ce questionnement. L'humeur est changeante (cf. Diderot et l'humeur inconstante des Langrois !) et connaît beaucoup de micro-climats. La déclarer ne peut qu'intéresser l'enquêté, incité à répondre pour le plaisir de l'introspection : lui-même est amené à s'interroger sur la relation entre son humeur, l'ambiance sonore du moment et son activité. L'enquête rend-elle de bonne humeur en faisant prendre conscience des mauvaises humeurs ? L'enquête aurait un effet cathartique ! Mais ce serait un biais !

On peut souhaiter des améliorations de cette méthodologie. Par exemple, recourir à l'enregistrement et au codage passifs de l'ambiance sonore, à l'aide de technologies d'"empreintes acoustiques" telles que celles mobilisées dans des applis du type Shazam, ou dans Gracenote ( iTunes). Pour peu que cette application localise les panélistes (opt-in), l'information recueillie sera très riche.
Reste, bien sûr, l'éternelle et lancinante question du recrutement des panélistes et de leur représentativité. Quant aux rappels à l'ordre par SMS, ils peuvent aussi paraître intrusifs.
Une telle application suggère et laisse entrevoir les voies prochaines des enquêtes audimétriques qu'ouvre la nouvelle téléphonie.
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vendredi 14 août 2009

Trop de télévision pour les enfants ? Les malades de la dénonciation


Depuis des années, c'est de l'ordre des maronniers, revient dans la presse française la dénonciation de "l'abus de télévision". Comme d'habitude, on se réfère à une étude "médicale" pour légitimer et fonder en science cette dénonciation. La TV, on le sait, est coupable de tous les maux des enfants et adolescents : échec scolaire, pauvreté langagière, violence, sexisme ; agent pathogène, elle affecte le sommeil, le poids... Voici l'hypertension.

Quels sont les faits ?
La recherche mobilisée pour la dénonciation est publiée dans la revue Archives of Pediactrics & Adolescent Medicine (vol. 163, N°8, August 2009, pp. 724-770). L'objet de la recherche, tel que l'énonce le titre, est l'association entre sédentarité et tension artérielle ("Associations Between Sedentary Behavior and Blood Pressure in Young Children").
  • L'observation porte sur un échantillon de 111 enfants de 3 à 8 ans (54 filles, 57 garçons) ; elle dure 7 jours et porte sur trois variables :
  1. La tension artérielle des 111 enfants (systolic and diastolic BP)
  2. La sédentarité : elle est évaluée à l'aide d'un accéleromètre porté par les enfants à la hanche droite
  3. La durée de consommation d'écrans (screen time, soit TV, vidéo, jeu vidéo et ordinateur, mais pas le téléphone portable) : cette durée est déclarée, pour chacune de ses composantes, par les parents des enfants ("obtained via parent report"). 
    Notons l'écart de statut méthodologique entre les variables : les deux premières sont mesurées par les chercheurs eux-mêmes, à l'aide d'appareils assurant leur objectivité (en admettant que la participation à l'expérience ne perturbe les comportements observés et ne biaise pas les résultats) : en revanche, la troisième variable, la consommation de média avec écran est relatée par les parents dont l'objectivité est bien connue, tout comme la fiabilité des évaluations de la durée (ce que reconnaissent les chercheurs et que soulignent toutes les études rigoureuses du budget-temps).
    • Vient enfin le test statistique qui contrôle l'association entre tension artérielle et consommation de télévision (R²). Pour le tertile des moindres consommateurs de TV, l'association est statistiquement significative ([R²=0,32 ; P=0,001] pour la tension systolique, [R²= 0,23, P=0,002] pour la tension diastolique), sans toutefois que l'on puisse isoler les effets de comportements parasites tels que la consommation alimentaire durant la télévision. Si un enfant grignote des chips en regardant la télévision, c'est donc la télévision qui est en cause ! 
    •  Le seul point faible de la démonstration, mais c'est le plus important, est l'évaluation de la durée de consommation d'écrans qui constitue l'un des indicateurs de sédentarité. Durée quotodienne totale TV mesurée : 63 mn pour les filles, 84 pour les garçons (cette durée TV inclut DVD et vidéocassettes). 
    • La chaîne démonstrative vaut ce que vaut son maillon le plus faible (la mesure de la consommation de télévision) : elle est faible, voire trompeuse, si l'on vulgarise les résultats.
    • Ce travail comporte de nombreuses limites, la plupart sont mentionnées par les chercheurs eux-mêmes : pas de consensus sur un standard de sédentarité mesurée avec un accéléromètre, difficile appréciation de la durée consacrée à la TV, délicate définition de cette durée dans les domiciles où la télévision est toujours allumée, ignorance de certaines facteurs... Ce travail appelle une lecture circonspecte, entrant dans les détails, lecture incompatible avec le journalisme grand public (cf. l'appréciation des résultats des tests statistiques, par exemple). Vulgariser un tel travail est impossible, même pour un journaliste de talent qui aurait tout son temps et pourrait "éviter soigneusement la précipitation et la prévention".
    Pourtant, la conclusion ("inquiétante", souligne un magazine de TV rapportant l'article du quotidien racontant la recherche américaine) tombe sans hésitation, sensationnelle : la télévision provoque l'hypertension. Raccourci saisissant. Les chercheurs, prudents et circonspects s'en tiennent à l'association (corrélation) et n'évoquent pas de causalité.

    Dommage que l'on ne s'interroge pas sur les causes plus profondes de la sédentarité dans cette communauté rurale du Midwest américain où vivent ces enfants. Qu'y a-t-il d'autre à faire, quels sont les loisirs alternatifs dans cette commune pour de jeunes enfants (l'école s'achève en début d'après-midi, il n'y a pas d'école maternelle) ?
    Dommage que l'on n'évoque pas les milieux socio-économiques des familles, leur équipement culturel, le temps disponible des parents, leur propre consommation de télévision. Ce serait mettre en cause des politiques scolaires, familiales... suggérer des arbitrages budgétaires douloureux... Heureusement, il y a la télé, coupable idéal, formidable bouc-émissaire que  la presse aime dénoncer !

    mardi 5 mai 2009

    Ethnographie armée


    Le Center for Research Excellence (CRE) publie les résultats d'une étude sur l'audience des médias à écrans (TV, ordinateur, téléphone et parfois du digital signage hors du domicile) : Video Consumer Mapping Study. Le CRE, financé par Nielsen, est piloté par des chercheurs (tous ont plus de 35 ans, bizarre !) représentant ses principaux clients : entreprises de télévision (chaînes de télévision, câblo-opérateurs et leurs régies), agences média (médiaplanning et achat d'espace), annonceurs (P&G, Unilever, Kraft, Kimberly Clark). Le Media Rating Council (MRC), qui audite les études de référence aux Etats-Unis, est également représenté. 
    Le terrain est réalisé par le Center for Media Design de Ball State University : 476 enquêtés sélectionnés parmi d'anciens panélistes de l'audimétrie individuelle de Nielsen (quel biais ce recrutement induit-il ?) répartis dans six agglomérations américaines (DMA) suivis pendant deux jours chacun. 

    D'emblée, l'objectif polémique de l'enquête est avoué, remettre en question ce qui pourrait remettre en question les investissements télé : non, les jeunes adultes ne désertent pas la télévision pour quelque streaming sur l'ordinateur ; non, le standard publicitaire TV du 30 secondes n'est pas mort ; non, la consommation de télévision n'est pas différée. Dans la ligne de mire :  TiVo et les enregistreurs numériques (DVR), le streaming, et la publicité sur Internet aux formats innovants. 

    Les conclusions sont celles que recherchaient les promoteurs de l'étude.
    • La télévision en direct représente l'essentiel de la consommation média (durée et audience cumulée), la télévision est, plus fréquemment que tous les autres médias, le média primaire, voire même le média unique.
    • La valeur de l'audimétrie individuelle (people meter) est confirmée puisque les résultats obtenus par l'observation recoupent presque parfaitement ceux des people meters. A moins que les deux ne soient faux.
    • Le temps passé avec l'ordinateur (computing time) dépasse en durée de consommation, la radio et de la presse. Mais le temps passé avec l'ordinateur, qui reste inférieur à celui passé avec la télévision, est souvent associé à un autre média ou à une autre activité.
    • Les méthodes recourant aux déclarations par l'enquêté (self report data : questionnaire auto-administré, carnet d'écoute) induisent une sur-estimation de la vidéo en ligne, entre autres, tandis que la télévision, au contraire, semble sous-déclarée. 
    Donc tout va bien pour la télévision et son audimétrie. Nielsen dixit.

    PUF, Paris, 2009, 335 p., 15 €
    Une partie de l'étude est consacrée à  l' "Acceleration Process", qui permet d'observer l'effet d'un changement d'équipement dans le foyer. Pour cela, l'étude subventionne à hauteur de 50% les nouveaux équipements, choisis dans un catalogue, de 100 enquêtés. Les enquêtés concernés en ont profité pour acheter des téléviseurs HD (79), des consoles Wii (41), des PS3 (31), des ordinateurs (21), des iPods (16), etc. Qu'apprenons nous ? L'acquisition d'un téléviseur HD provoque une augmentation, souvent temporaire, de la consommation TV, et, plus durable, un accroissement de la durée de consommation consacrée au sport.

    Au-delà de ces résultats, qui remplissent leur fonction confirmatoire et encombrent Internet de l'habituel tintamarre de communiqués de presse, interrogeons plutôt la méthodologie et le "métier d'ethnographe" des médias (sur ce "métier", voir le Manuel de l'ethngraphe de Florence Weber, et, plus ancien (1953), le Guide d'étude directe des comportements culturels de Marcel Maget).

    Que peut-on attendre d'une telle méthodologie d'étude directe (selon l'expression classique de Marcel Maget) ? On a certes l'habitude de l'enregistrement des entretiens dans les enquêtes de terrain, donc de la présence de magnétophones, d'appareils photographiques, de caméras. 
    Mais, avec le numérique, "l'observation armée" et ses protocoles prennent une nouvelle dimension. Budgétaire d'abord : 3,5 millions de dollars. Technologique ensuite : l'enquête recourt à l'Observation Assistée par Ordinateur (Computer Assisted Observation) : un PC portable adapté muni d'un logiciel (Media Collector Program) conçu pour la saisie rigoureuse, homogène des informations et facilitant ensuite l'analyse de contenu (précodage).

    Difficile de ne pas se méfier des artéfacts produits par cette méthode pour le moins intrusive. Imaginez-vous suivi(e) chez vous, à chaque pas, toute la journée durant, par un(e) enquêteur(trice) notant vos comportements sur un ordinateur portable : votre comportement média n'en serait pas affecté ? Allons donc ! Comment oublier un tel déploiement ? Car on n'est pas dans la situation ethnographique traditionnelle où l'enquête dure si longtemps - des mois - que l'enquêteur/trice est adopté(e) et oublié(e) comme tel(le) par son terrain et ses informateurs. Quel est le statut du savoir acquis selon cette méthodologie ? Les enquêteurs tout à leur ordinateur ont-ils également effectué des observations ethnographiques ?

    Dommage que nous n'ayons pas accès, s'il y en eut, aux auto-analyses des enquêteurs, à leurs impressions au contact du terrain (journal d'enquête, etc.). 
    Dommage que nous n'ayons les réactions des enquêtés, et de ceux qui ont refusé d'être observés. Quel est le taux de refus de particper à l'enquête ? Puisque le Media Rating Council (MRC) a suivi cette enquête, peut-être disposerons nous de ces données élémentaires d'audit. 
    Dommage, pour résumer, qu'une enquête aussi ambitieuse, et aussi chère, et qui a suscité de telles innovations méthodologiques (matériel, logiciel, "accélération") soit si peu prolixe sur les aspects épistémologiques (effets de la méthdologie sur les résultats).

    dimanche 12 avril 2009

    Casser la grille


    Un tiers des foyers américains dispose d'un enregistreur numérique (DVR : Digital Video Recorder) leur permettant de réaménager la grille TV en fonction de leur propre emploi du temps. Cet appareil accroît les degrés de liberté du téléspectateur, qui en use.  TiVo, la  marque de DVR  la plus célèbre, est ainsi devenue emblématique d'une nouvelle manière de consommer la télévision (elle a donné un verbe au lexique américain, to tivo signifiant programmer l'enregistrement d'une émission, et diverses expressions dérivées).

    Selon les observations effectuées par le service de mesure des audiences de TiVo auprès de son panel d'abonnés (StopWatch//cq), la majorité des téléspectateurs des quatre networks grand public enregistrent le programme de 21-22H pour le regarder à 22H. La tranche 22-23H voit donc son potentiel d'audience réduit ; coincée entre la barre des 23H (informations, heure du coucher), elle est moins regardée en direct, moins enregistrée, donc moins regardée aussi en différé. Ce fut une tranche clef de la programmation, elle s'est partiellement évaporée.
    TiVo fournit ainsi aux chaînes un outil remarquable de marketing antenne pour tester et travailler leur grille ; mais la bataille de la grille semble désespérée ; de plus en plus, la grille rigide doit faire place à un simple canevas d'offre, un libre service, une sorte de linéaire où chaque émission a son facing et ses stop-rayon
    La notion même de tranche horaire est compromise.

    Les résultats de cette étude indiquent aussi l'inéluctable personnalisation des consommations : les téléspectateurs comprennent mal qu'un horaire d'émission leur soit imposé. Internet avec les téléchargments, Hulu, les podcasts, YouTube, les iPods inculquent les mêmes habitudes de liberté que TiVo. Tout cela prépare la voie de la VOD.

    Sur le double panel de TiVo
    L'échantillon compte 100 000 foyers anonymisés, sans opt-in, donc sans biais de recrutement. TiVo analyse l'audience de plus de 90 chaînes de télévision, seconde à seconde. Toutes les données publicitaires classiques sont disponibles (écran, position dans l'écran, durée, annonceur, marque, produit, etc.). 
    A ce panel aléatoire, anonyme, s'ajoute un panel volontaire de 20 000 personnes (Power//Watch) qui communiquent leurs données socio-démographiques (opt-in).

    vendredi 27 février 2009

    Médias en miettes : la semaine des conjoints actifs


    On lit couramment que "les médias rythment la vie des Français". Inversons plutôt les termes de ce postulat qu'aiment à répéter les médias. La consommation des médias est règlée par les contraintes de la vie professionnelle et domestique, donc par le budget-temps des ménages.
    Pour s'y retrouver, voici une étude originale consacrée au budget temps des actifs analysé dans le cadre de l'unité familiale : "Organisation du travail dans la semaine des individus et des couples actifs : le poids des déterminants économiques et sociaux" (publiée par la revue Economie et Satistique, N° 414, 2008). Recherche effectuée, à partir de données INSEE, par Laurent Lesnard et Thibaut de Saint Pol. Les données (séquences d'activité) ont été collectées au moyen d'un semainier auto-administré dans le cadre de l'enquête Emploi du temps de 1999 (l'enquête a lieu tous les 10 ans, la prochaine aura lieu en 2009-2010).

    Objectif de l'étude
    Analyser la synchronisation et la désynchronisation des emplois du temps des couples. 

    Synthèse des résultats (du point de vue de l'analyse des médias)
    Résumée en quelques mots, la conclusion établit que la fragmentation des emplois du temps s'accroît comme la domination sociale. Les moins qualifiés cumulent et enchaînent les désavantages : fragmentation de la durée de travail, désynchronisation des horaires, faible contrôle de leur emploi du temps. Habituelle surdétermination des handicaps.
    De plus, l'organisation de la semaine, et sans doute de l'année de travail, déterminent les usages du temps libre. La progression de la bi-activité dans les ménages augmente la complexité globale de la vie familiale, de sa gestion. 
    Vies conjugales, vies conjuguées à l'imparfait des emplois du temps : horaires désaccordés et sociabilité partielle sont corrélés. Avec l'élargissment des plages d'activité et la dérégulation du temps de travail, les horaires atypiques se multiplient, surtout dans les services à faible valeur ajoutée. Comme l'organisation économique repose de plus en plus sur les services, donc sur le travail effectué au service de ceux qui ne sont pas au travail ("loisirs", commerces, etc.), les conclusions de cette étude sont actuelles pour longtemps. En filigrane, qu'est qu'un foyer média ?
    La durée de travail apparaît comme une variable insuffisante si elle n'est pas redressée par la structure des horaires conjoints. La "famille désarticulée", ou écartelée (selon le titre d'un ouvrage de Laurent Lesnard) a des horaires disjoints. Les conséquences sur la socialisation (sous-traitance de la "garde" d'enfants, divorcialité, etc.), sur la transmission et la formation du capital culturel s'en déduisent. 
    Les médias trouvent dans ces dysharmonies des occasions de se faufiler et d'occuper les moments vides, d'attente. Ils comblent les trous creusés par la dé-socialisation : médias bouche-trou, mobiles (portables, radio) ou immobiles (TV). L'enquête ignore le travail domestique : gageons que les observations quant à la désynchronisation s'en trouvent accentuées, les inégalités accrues.

    Du point de vue de l'analyse média, cette étude invite à ne pas s'en tenir à la durée comme seule variable pour le évaluer le temps de travail ; elle suggère de prendre également en compte la flexibilité, l'autonomie des emplois du temps (et donc, la double autonomie pour les couples bi-actifs, effet de l'homogamie) et l'évolution du temps conjoint (donc de l'audience du même nom). Travail et emploi du temps en miettes, médias en miettes ?

    Méthodologie 
    Elle pourrait inspirer certaines études média : sur les audiences conjointes d'un même média, ou de plusieurs médias,  sur les itinéraires dans la ville, les lieux de vie ou les points de vente. 
    • L'enquête est menée tout au long de l'année pour saisir la saisonnalité. 
    • Tirage aléatoire des foyers à partir du recensement. 
    • 6 396 semainiers (grilles). Taux de retour des semainiers auto-administrés : 80%. Pas d'écart observé entre répondants et non répondants. 
    • Recours à la méthode d'appariement optimal (Optimal Matching Analysis, OMA) pour confronter les rythmes de travail  des conjoints (en termes de séquences, comme l'ADN). Les auteurs ont publié en 2006 un article sur cette méthodologie empruntée à la biologie (article en ligne en avril 2009).  Cette méthodologie (séquences d'activité, OMA) est aussi mobilisée pour une étude sur "Le dîner des Français : un synchronisme alimentaire qui se maintient" (2006).

    jeudi 3 avril 2008

    La télé n’est plus seulement au salon


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    Aux Etats-Unis, il n’est plus guère de bars ou de restaurants où l’on ne trouve des écrans de télévision diffusant des chaînes de sports (ESPN), de variétés «musicales» (MTV) ou d'informations. Voilà longtemps, une vingtaine d’années au moins, que l’on désespère de cette audience non vendue, non vendable parce que non mesurée. Télévision sans télécommande, sans zapping.
    De temps en temps, une enquête ad hoc évalue l'ampleur croissante de cette audience hors foyer. Arbitron a déjà montré avec son Portable People Meter (PPM) ce qu’il en était, puisque le PPM mesure toute télévision bien entendue. Nielsen reprend le flambeau et mesure à son tour cette audience avec Integrated Media Measurement : à l’occasion d’un événement sportif, le tournoi NCAA de basketball diffusé sur la chaîne nationale CBS, Nielsen situe le manque à gagner pour la régie à près de 25% de l’audience utilisée traditionnellement (overnight ratings).
    Bonne nouvelle pour les chaînes, moins bonne pour les annonceurs qui finiront par payer ce dont jusqu’à présent ils bénéficient gracieusement.

    La mesure effectuée par Integrated Media Measurement (http://www.immi.com) recourt à un panel de 2500 personnes équipées de téléphones portables modifés par IMMI pour capter le signal audio des chaînes. Un échantillon d’environnement sonore de 10 s est prélevé toutes les 30 s et confronté à une base de données centrale pour identification de la chaîne entendue ; un émetteur Bluetooth installé au foyer permet de distinguer l’audience foyer de l’audience hors foyer. La facture de téléphone des panélistes est payée par IMMI : incitation à entrer dans le panel, qui est loin d’être neutre.

    Cette évaluation de l'audience TV hors foyer donne l’occasion d’évoquer deux types de problèmes lancinants pour la mesure de l'audience TV.
    • D'abord, celui de la multiplication des panels pour mesurer toute la variété des expériences télévisuelles (télé hors du foyer, VOD, télé sur téléphone, sur Internet, au jardin public comme à Hong Kong (cf. photo supra) ou chez le coiffeur (salon à Miami). Qui dit variété suppose une fusion de toutes les données recueillies, plus ou moins hétérogènes tandis qu'en amont on est confronté au difficile recrutement des panélistes : les quotas sont de plus en plus difficiles à établir, et plus encore à respecter. On parle de 360°, mesure synthétique idéale de tous les médias d'un même événement publicitaire : sait -on seulement mesurer l'angle aigu de toutes les composantes d'une "simple" campagne TV ?

    • Le second problème concerne la définition même de l’audience de la télévision. Ce que l'on voit, ce que l'on entend ou ce que l'on voit et entend ? Foyers seulement ou foyers plus hors foyer ? L'audimètre mesure l'audience au domicile, le PPM et IMMI mesurent l'audience de la TV partout où peut l'entendre l'oreille humaine (restaurants, magasins, transports, etc.). Mais ce n'est pas tout : jusqu’à présent, on pouvait ignorer la distinction courante en presse qui sépare audience primaire (celle qui a décidé de regarder l’émission) et audience secondaire (celle qui se trouve dans un lieu où la télévision est choisie par d’autres). Ignorance justifiée : en cas de consommation multitâche, la télévision était presque toujours le média premier, les études budget-temps l'ont montré. Avec la télévision hors du foyer, celle que l'on n'a pas choisie, pointe la notion d'audience secondaire (de son prix, etc.).
    Mais toute audience de télévision regardée hors du foyer n’est pas audience secondaire, désengagée, indifférente. D'abord, il y a aussi l'audience primaire des résidences secondaires. Et puis, certains téléspectateurs fans de sport aiment retrouver leurs semblables au bistrot, y célébrer ensemble "leur" équipe favorite, et emportés par la dynamique du groupe y "refaire le match" (cf. supra : photo d'une bannière affichée à la vitrine d'un bougnat prise à Boulogne-Billancourt lors d'une coupe du monde de football, en juin 2006). Dans ce cas, il s’agit d’une audience décidée, motivée, attentive. Une sorte d’"audience conjointe", élargie aux copains des soirs de match!
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