mardi 25 décembre 2012

Innovation média : ne pas abuser de la définition

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Nombre de réflexions sur les "innovations" médias commencent par un exercice de définition. L'étude de pratiques sociales nouvelles, celles des réseaux sociaux ou du mobile, entre autres, semble exiger une définition préalable de la pratique en question, au moins pour que les chercheurs s'accordent - comme l'on dit de musiciens qui vont jouer ensemble - sur le sujet de la discussion et l'objet de recherche à construire.
Mais la définition, formalité méthodologique, peut aussi construire un obstacle à la saisie de la nouveauté. Les pratiques numériques récentes connaissent des changements continus, d'ampleur imprévisibles ; elles sont loin d'être définitives, aussi, les définir d'emblée, c'est peut-être inhiber l'imagination sociologique "methodological inhibition" (C. Wright Mills).

Ne pas confondre les définitions de la définition.
  • Il y a la "définition préalable", qui, explique Marcel Mauss, "nous épargnera ces déplorables flottements et ces interminables débats entre auteurs qui, sur le même sujet, ne parlent pas des mêmes choses" ("La prière", 1909).
  • Il y a la définition provisoire, qui sera bricolée et rectifiée en marche. Exercice inévitablement "aporétique" que l'on démolit et reprend au fur et à mesure de l'avancement du chantier. 
  • Il a la définition aboutie, pour des phénomènes stabilisés, au sein d'un paradigme donné, ("science normale", dit Thomas Kuhn). 
Ainsi, définir actuellement un "réseau social" ou "Big data", alors que ces pratiques de l'économie numérique sont en chantier, doit s'effectuer "sans prévention ni précipitation". Les phénomènes étudiés changent vite sous l'effet des modèles d'affaires, des équipements, des comportements des consommateurs.
Les levées de fonds, les entrées en bourse forcent à un travail de définition intermédiaire, provisoire, pour attirer et convaincre analystes et actionnaires. Le document de Facebook pour son IPO est exemplaire d'un tel effort rhétorique de définition. La pratique, au contraire, s'accommode du flou, au détriment du "clair et distinct" ; ainsi de l'impossible définition de la télévision entre télévision traditionelle (broadcast), OTT, streaming, connectée, câble, etc. Impossibilité surdéterminée pour quelque temps par les enjeux économiques (qui peuvent, par exemple, prendre la forme euphémisante d'un débat sur le GRP).
La transformation, le changement de paradigme, l'émergence supposent de nouvelles manières d'exprimer cette nouveauté. Sans doute, le problème ne se pose-t-il si fortement que parce qu'on l'expose sans cesse (articles, cours, communications, pseudo-interviews) ; dans le courant quotidien de la pratique, il est charrié, délité. Les normes courantes d'expression et d'exposition digèrent la nouveauté (on ne se méfie jamais assez de Powerpoint et Keynotes). La nouveauté s'enlise alors dans les mots : on croit n'hériter que de mots et l'on hérite d'idées (Léon Brunschvicg), d'obstacles épistémologiques (Gaston Bachelard)...

La définition rompt "l'enchantement du virtuel" (Gilles Châtelet) indispensable à l'innovation féconde. La définition doit rester ouverte sur le virtuel ; elle ne peut aboutir que lorsque la mue (paradigmatique) s'achève. Paradoxalement, une pratique nouvelle ne peut être définie que quand elle n'est plus nouvelle et qu'elle se développe dans le cadre d'un paradigme installé (cf. Thomas Kuhn).
Avant, la définition finit par enfermer, comme la conclusion. Il est une rage de définir toute aussi stérile que la "rage de conclure" ("ineptie", répète Gustave Flaubert). Alors, mieux vaut ne pas définir trop tôt car ce serait risquer de finir ce qui ne fait que commencer (la préposition latine de renforce "finir") ? Ou définir un peu mais pas trop afin de demeurer aux "avant-postes de l'obscur" (selon l'expression de Gilles Châtelet).

N.B. On comprend l'inévitable conservatisme des études lors des périodes d'innovation, de changement de paradigme. Issues d'observations ou d'interrogations de panels recrutés et conçus à partir d'études de cadrage (establishment surveys) infréquentes, elles sont, par construction, en retard sur le rythme des changements. Mais le traitement continu de vastes bases de données non structurées (big data) changera certainement les termes du cadrage des études.

Notes
  • Victor Goldschmidt, Les dialogues de Platon, Paris, PUF, 1944 : dans les premiers dialogues, dits aporétiques, la définition aboutit à une impasse : la beauté, la piété, la vertu, l'amitié, etc. ne peuvent être définies par les interlocuteurs de Socrate.
  • Thomas, S. Kuhn, The Structure of Scientific Revolutions, 2000, University of Chicago Press, 1962.
  • Gilles Châtelet, L'enchantement du virtuel. Mathématique, physique, philosophie, Paris, Editions rue d'Ulm, 2010.
  • C. Wright Mills, The Sociological Imagination, N-Y, 1959, Oxford University Press.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

mais définir, c'est peut-être parfois espérer avoir une influence. la définition comme pouvoir (ou espoir de pouvoir). Bonne année!! marie-helene

Kenji N. a dit…

Les enjeux définitionnels sont inhérents aux coups même des acteurs du champ économique, en particulier des nouvelles technologies. Le web en tant qu’innovation a profité à une foule d’agents économiques trouvant là les moyens d’obtenir une position dominante ou des avantages, ces derniers tendent à imposer leur définition de la réalité. On voit ainsi émerger une profusion de gourous, du social média, des RP du web, ou autres.
Au final, on se retrouve dans une lutte définitionnelle compétitive où les acteurs tentent via les médias d’influencer les perceptions du réel, de mettre en saillance certains évènements plus que d’autres.

Si le discours sur les technologies de l’information et de la communication prône une nouveauté permanente, c’est bien car il y a à mon sens une dégénérescence d’un discours à l’origine basé sur la disruption (Jean-Marie Dru), la nouveauté, et qui ne tend au final qu’à être un lubrifiant pour vente de produits technologiques, ne parvenant pas à se renouveler.
La path-dependancy qui accompagne le discours des vendeurs des produits high-tech est par ailleurs soumis à une bureaucratisation croissante de leurs métiers, même si la logique néo-libérale prône le contraire, le power-point, les grands shows des évangélisateurs, faussent un discours et imposent une vision d’une réalité qui n’est cependant que le produit d’acteurs en lutte dans un champ économique.