mercredi 7 janvier 2026

La Chine, objet de réflexion nouvelle

Anne Cheng, Désorienter la Chine, Paris, CNRS éditions, 62p. 

C'est une autobiographie de la Professeur qui, au Collège de France, tient la chaire d'Histoire intellectuelle de la Chine. Livre bref mais solide et clair.
Anne Cheng est née en France de parents chinois, l'un choisissant de vivre en France, l'autre retournant en Chine. Elevée par son père, elle est d'abord écolière dans l'enseignement privée catholique. Ensuite, elle déménage à Ivry, fréquente une école mixte et laïque où elle apprend le foot, puis passe au lycée Fénelon, y fait hypokhâgne et khâgne, et intègre Normale Sup, cacique, du premier coup. "Enfance sans enfance", mais pas très heureuse donc.
Des années à Oxford puis vient la thèse, "Une étude sur le confucianisme Han" ; ensuite, elle se rend en Chine (où elle retrouve sa mère et rencontre son futur mari), puis retour en France, au CNRS. Elle fréquente Léon Vandermeersch (qui dirigea sa thèse) et, admirative, Jacques Gernet, grands sinologues. A l'INALCO puis au Collège de France, Anne Cheng prend l'habitude de commencer ses cours en expliquant à celles et ceux qui l'écoutent, même s'ils n'ont jamais appris le chinois, comment un mot chinois est "composé de manière graphique" car dit-elle "expliquer comment fonctionne cette écriture, à savoir comme une sorte de combinatoire, c'est une façon de montrer comment fonctionne la pensée". Superbe ambition intellectuelle qu'il faudrait croiser avec du Bourdieu (formation de l'habitus).
Mais venons-en au titre de ce petit livre : "désorienter la Chine". Anne Cheng veut rompre l'image officielle de la Chine, une Chine exceptionnelle, orientale, unique, image que promeut son gouvernement actuel. La Chine, pourtant, a, d'abord et surtout, soif de justice ce que refuse une propagande qui prétend faire de la Chine une civilisation à part, ignorant la démocratie. 
Auteur de nombreux ouvrages, Anne Cheng a notamment dirigé trois livres sur la Chine contemporaine, le dernier Penser en résistance dans la Chine d'aujourd'hui
Comment comprendre la continuité entre les Chines anciennes et la Chine actuelle : tel est le formidable défi intellectuel de Anne Cheng.


vendredi 2 janvier 2026

L'opinion publique, si elle existait

 Thomas Frinault, Pierre Karila-Cohen, Erik Neveu, Qu'est-ce que l'opinion publique ? Dynamiques, matérialités, conflits, Paris, Gallimard folio, 2023, Bibliogr.

"L'opinion publique n'existe pas" affirmait déjà Pierre Bourdieu, il y a plus de cinquante ans (janvier 1972, article paru dans Les Temps Modernes en janvier 1973). Et pourtant cette notion est utilisée sans cesse et ceux qui prétendent s'y référer toujours sont de plus en plus nombreux : journalistes, personnels politiques, étudiant-e-es de sciences politiques, c'est-à-dire tous ceux qui doivent disserter sur le pouvoir et tenter de le circonscrire. Pour eux, Pierre Bourdieu rappelle trois postulats incontestables dans la notion d'opinion publique : que tout le monde ait la capacité d'avoir une opinion, que toutes les opinions se valent et, enfin, qu'il y a un "consensus sur les questions qui méritent d'être posées".

Ce livre sur l'opinion publique dresse le bilan de l'idée d'opinion publique. Il est rédigé par trois auteurs qui ont en commun la science politique. Tous les aspects du problème sont envisagés et étudiés, de l'histoire gréco-romaine à l'époque des Lumières jusqu'à "l'âge d'internet" contemporain.

Qu'est-ce qu'une opinion, une δόξα qui s'opposerait à la science (rigoureuse : à la "strenge Wissenschaft" husserlienne) ? Qu'est-ce alors qu'un doxosophe ? Qu'en est-il des "opinions droites", comme le prétendait Platon ? L'opinion publique est-elle l'opinion d'un ensemble de personnes, d'un public (quel ensemble ? représentatif ? un access panel ?) ? Mon opinion est-elle publique, peut-elle être rendue "publique" (à quelles conditions", dans quels cas ?) : autant de question, parmi bien d'autres, que l'on peut poser à propos de l'opinion publique.

L'ouvrage de nos trois politologues dresse un bilan des principales questions posées. Concluent-ils ? Pas vraiment : "construction sociale", disent-ils, qui se résout ou ne se résout pas en une multitude de questions dérivées (cf. pp. 412-413). C'est un bon ouvrage pour comprendre ce que l'on fait de l'opinion publique et des limites qui lui incombent. Mais je continue de penser, et le livre ne l'interdit pas, comme Pierre Bourdieu : « Je dis simplement que l'opinion publique dans l'acception implicitement admise par ceux qui font des sondages d'opinion ou ceux qui en utilisent les résultats, je dis simplement que cette opinion-là n'existe pas ».


N.B. La bibliographie est longue mais elle omet les travaux professionnels réguliers, tels, par exemple, ceux du CESP.