mardi 24 mai 2016

Marseille sur Netflix, série mal aimée ?


Avec 8 épisodes de 52 minutes, "Marseille", série produite en France (doublée en anglais) avec une distribution française, est un des moments symboliques de l'internationalisation de Netflix ; de plus, les deux premiers épisodes de la série furent diffusés par TF1 en mai, une semaine après le lancement sur Netflix.

Pourquoi la critique française patentée a-t-elle tellement aimé détester cette série ? Pourtant prévenu et mis en garde, je l'ai néanmoins trouvée intéressante et agréable à suivre. Elle m'a même semblé plutôt subtile dans sa reconstruction fictionnalisée au présent de décennies de vie politique municipale à Marseille sous l'ère Defferre. Comme dans le rêve, cette reconstruction s'accompagne d'omissions, de condensations, de déplacements, de dramatisation du contenu latent. Le spectateur doit donc interpréter pour retrouver, derrière le contenu manifeste de la série, son contenu latent déformé par le travail de réalisation. Dans la série s'enchevêtrent du présent et du passé.

L'intrigue, classique, est digne d'un drame, du genre feuilleton : nous y ont habitués le théâtre de Beaumarchais, "Les Misérables", et Alexandre Dumas, surtout, avec Le comte de Monte-Cristo où Gérard Depardieu, qui interprétait alors Edmond Dantès, connut un immense succès dans la minisérie de TF1 (septembre 1998).
De nombreux traits culturels et acteurs sociaux associés à Marseille sont mobilisés : la presse quotidienne régionale (La Marseillaise et Le Provençal), le Vieux Port, Notre-Dame-de-la-Garde, la bouillabaisse, l'OM avec le stade vélodrome, la drogue (The Fench Connection, film de 1971), l'accent. Du présent lesté d'histoire... Des clichés ? Pas si sûr, tout dépend de la cible...
On a beaucoup commenté l'accent de l'un des acteurs, Benoît Magimel ; sa maladresse avec l'accent marseillais est réaliste et sans doute calculée : il faut qu'il soit mal à l'aise ! L'accent dit tout de sa relation politique aux électeurs : il trahit sa démagogie. Les accents ne s'imitent guère, notamment celui-ci "qu'on attrape en naissant du côté de Marseille" (que revendiquait Mireille Mathieu) ; la gestion compliquée de l'accent par les non natifs est le drame des candidats parachutés dans certaines régions ; l'accent est signe d'appartenance et de complicité de classe (hyper- et hypo correction, cf. William Labov).
7 Mai 1986 : décès de Gaston Defferre à la
une de La Marseillaise (Parti communiste)

Oublier Defferre ?

On a comparé Marseille à "House of Cards": une histoire de famille et de politique présidentielle à Washington, D.C., une histoire de famille et de politique municipale dans la deuxième aire urbaine de France. Comparaison discutable. La différence tient d'abord à l'épaisseur du local, à la notoriété du maire ("Bonjour Monsieur le Maire !", cf. l'émission de Pierre Bonte sur Europe 1, 1959-1984) et à la tradition régionale. "House of Cards", au contraire, c'est du national dans une capitale jeune, sans vie locale ; des vies de héros déracinés.
L'histoire récente de Marseille renvoie au règne de Gaston Defferre, résistant, maire de la ville pendant 30 ans. Il fonda Le Provençal à la Libération et le dirigea jusqu'à sa mort, au lendemain d'une réunion houleuse de la Fédération du parti socialiste.
Edmonde Charle-Roux, son épouse était journaliste (Elle, Vogue) et romancière (Oublier Palerme, L'homme de Marseille, ouvrage consacré à son mari). Dans la série de Netflix, l'épouse du maire est concertiste. Artistes, ni l'une ni l'autre ne sont des personnages politiques.

Trente ans : le temps a passé mais le système D (comme Defferre) hante encore la politique municipale, et la série: il faut lire l'éditorial de La Marseillaise du 7 mai 2016). "Marseille" présente une dimension historique, il y a du Defferre dans Gérard Depardieu / Robert Taro...

Les partis politiques, les combines, l'argent, les copains et les coquins, le découpage électoral, le financement de la presse, la frime (voiture, bateaux et montres), le chœur des citoyens électeurs et des personnels municipaux : il y a dans tout cela beaucoup d'universalité et aussi beaucoup d'actualité.
Marseille et le milieu marseillais, ce n'est pas qu'une légende, quant au sexisme dans la vie politique... Le rôle des médias dont on continue de croire qu'ils font et défont les élections s'affiche partout : les événements quotidiens sont ponctués de textos (bien rendus à l'écran), de publications sur le Web et les réseaux sociaux, le smartphone sont omniprésents.

Une chanson de Nino Ferrer, émouvante et désabusée,"la maison près des HLM" (1972), chanson du couple, représente une alternative rêvée à la vie politique, peignant la nostalgie. Comme dans les séries américaines depuis quelque temps, une chanson clôt chaque épisode, sur le générique de fin. Ici ce sont des classiques français que l'on entend : Barbara, Trenet... Couleur locale. N'oublions pas que le public visé par Netflix est mondial.

Tout cela est tour à tour réaliste et irréaliste, parfois tendre souvent violent, tellement franco-français aussi. Pas si mal...
Netflix réussit son coup double, séduire le public français, payer son tribut à la réglementation du cinéma en France. S'il n'a pas séduit les professionnels de la critique, on dit qu'il a satisfait le public, les abonnés. L'économie du cinéma en France y a certainement gagné ainsi que l'image internationale de la langue française, et, bien sûr, la notoriété de la ville de Marseille.

Notes
  • Sur le foot, les fans et la ville, Christian Bromberger, "Le football, entre fierté urbaine et territorialisation. Quelques réflexions à partir du cas marseillais", Métropolitiques.eu, 23 mai 2016
  • Edmonde Charle-Roux, L'homme de Marseille, récit-photos, Paris, Grasset, 2001, 223 p."Grâce à cet homme, comprendre une ville : Marseille. L'amour d'une ville, d'un certain parler, d'une certaine lumière."
  • La série est renouvelée pour une deuxième saison (source : Netflix, juin 2016, sur son compte Twitter). Evaluation, en acte, du succès de la série, au-delà des opinions journalistiques.
Copie d'écran de MYTF1 (mai 2016).


3 commentaires:

Nicolas Bauche a dit…

Bilan de l’aventure « Marseille », qui fut successivement la success story annoncée de la french touch de l’audiovisuel, puis le bide supposé d’une production indépendante française, Federation Entertainment, qui était alors à peine créée ? L’arrivée de Netflix en France était une vraie surprise. L’exception française (une boucle économique de redistribution avec le CNC en échangeur de l’audiovisuel, ainsi qu’un certain goût du public pour la « qualité » de tous les formats en 24 images par seconde) se mariait mal avec le fonctionnement de Netflix (pour faire court : la pondération des contenus disponibles avec les audiences les plus larges possibles, bâties zone géographique après zone géographique, et instantanément mises en relation et monétisées via un algorithme). Si la Grande-Bretagne n’avait pas été incluse, de facto, dans la zone d’influence des Etats-Unis, c’est davantage là que Netflix se serait installé du fait de leur histoire, de leur langue commune et du marasme des industries du cinéma et de la télévision depuis la refonte du BFI.

Arrivé avec prudence en France (l’appel d’offre pour la première série française made in Netflix ciblait dix maisons de production contactées en amont), Netflix s’est vite désengagé. Moins sur la qualité de la série « Marseille », faite pour l’export (Marseille, depuis « Sylvia Scarlett » de Cukor est une ville interlope très cinégénique qui fonctionne sur le public US) ou pour les chaînes commerciales (la diffusion TF1 était une bonne stratégie). Davantage pour se positionner sur un marché beaucoup plus juteux : l’aire hispanique, une banane géographique de 500 millions d’individus qui va des USA en passant par l’Amérique du Sud jusque l’Espagne, est tellement plus porteuse de marchés et de coproductions (à ce titre, « Narcos » était un coup d’envoi très réussi)!

La zone francophone, elle, n’existe pas. Il y a la France et des segments francophones épars (la francophonie : cette tentative ratée de consolider un héritage culturel post-colonialiste notamment) : la Belgique, la Suisse Romande, l’Afrique… Trop de négociations en vue, aucune assurance de remporter la mise. Aucune entreprise, même aussi innovante et riche que Netflix, ne considère l’économie comme un casino.
niicolasbauche226

Nicolas Bauche a dit…

L’annonce est officielle : « Marseille » aura une saison 2. Un choix de Netflix dû aux excellentes audiences en France (5 millions de téléspectateurs pour le premier épisode sur TF1, malgré une réception critique très médiocre) et des scores records en Amérique du Sud (le Brésil a plébiscité la série : « Marseille » était l’un des formats les plus regardés dans ce pays). Si Netflix a un peu oublié sa stratégie hexagonale au prix du marché hispanophone, les deux se sont parfaitement combinés dans une logique de conquête de marché au Sud. Un hasard ?

Netflix confirme que le savoir-faire des producteurs français l’intéresse principalement dans une logique globale d’export et non de marchés intérieurs. Federation Entertainment rejoint ainsi Gaumont Télévision (« Hemlock Grove ») comme membre du club très fermé des maisons de production made in France travaillant pour le pure-player américain. A la différence que « Marseille » est en français et « Hemlock Grove » en anglais. La cité phocéenne aura sû imposer sa spécificité culturelle all the way… nicolasbauche226

Nicolas Bauche a dit…

Depuis le 16 janvier 2017, « Marseille » n’est plus la seule série française en langue française disponible sur la plate-forme Netflix. « Loin de chez nous », produit par Calt et qui avait été diffusé sur France 4, bénéficie d’une exposition internationale via le pure-player (le sujet - le retrait des troupes françaises en Afghanistan, pourrait séduire le public américain), en même temps qu’il gagne une deuxième diffusion hexagonale capitalisant sur la notoriété de la marque américaine. Même si sa stratégie est moins offensive, Netflix continue de travailler la zone française en prenant en compte ses spécificités culturelles.
nicolasbauche226