mercredi 30 septembre 2026

Voyages en Amérique latine, en suivant l'accordéon

 Noé Alvarez, Accordion eulogies. A memoir of music, migration and Mexico, First Catapult Edition, New York, 2024, 197 p. 26 $

Il s'agit d'eulogies, de discours en l'honneur d'un mort. Ici il s'agit de la musique d'accordéon et des accordéonistes américains.
On lit et l'on croit entendre des musiques d'accordéon qui viennent de partout où se déplace l'auteur. Il va de Yakima (état deWashington) à San Antonio (Texas). Au Mexique, à Monterrey, il écoute des corridos sortes de ballades racontant des histoires, puis, en Louisiane, de la musique créole. Au Texas où il trouve la boutique de disques célèbres de Del Bravo Record. Vient ensuite un passage en Irlande du Nord puis à Boston. 
Partout, rencontrant en chaque lieu des joueurs d'accordéon, il écoute les légendes de la musique du lieu. 
Le livre se termine par le Mexique, puis finalement par Houston et enfin par Seattle (Washington). Il apprend par sa tante la véritable histoire de son grand-père guitariste, coureur de jupons, souriant souvent mais peu recommandable. 
Sans la recherche de ce grand-père quelque peu légendaire, il n'y aurait pas ces histoires et ces musiques.
 Un livre bien sympathique auquel il manque la musique...


lundi 30 mars 2026

Une année, parmi bien d'autres : banale ou exceptionnelle ?

 Antoine Compagnon, 1966, année mirifique, Editions Gallimard, 2026, 532 p., Index nominum, Bibliogr., 26.5€

1966 : pourquoi cette année serait-elle étonnante ou merveilleuse (latin mirificus) ? 1968 semblerait une année plus formidable pour les jeunes français-es d'alors ou encore l'année 1962 quand s'achevait la guerre de la France en Algérie. Et puis, Michel Sardou a chanté l'année 1965 : "Je m'souviens d'une chanson". Claude François avait évoqué "Cette année-là" avec "West !Side Story", le film et la musique, et le suicide de Marilyn Monroe  ("c'était l'année... 62"). Sheila aussi chanta cette année là : "c'est l'année de nos seize ans"... Quant à Michel Delpech, il chanta Inventaire 1966. Salut les Copains, le magazine de la génération, manuel hebdomadaire lancé après l'émission d'Europe 1, en 1962 mit cette génération en musiques, en paroles, en images.
Pour chacun, chacune, il y aurait donc une année exceptionnelle dans une vie, un tournant, "des moments de vie", "Lebensmomente" qui indiqueraient une nouvelle direction, comme l'écrivait le jeune Karl Marx à son père ( "Es gibt Lebensmomente, die wie Grenzmarken vor eine abgelaufene Zeit sich stellen, aber zugleich auf eine neue Richtung mit Bestimmtheit hinweisen", lettre du 10 novembre 1837, Marx a alors 19 ans).

Pour Antoine Compagnon, qui fut polytechnicien et ingénieur des ponts et chaussées, tôt reconverti dans les lettres, l'année 1966 (il a alors 16 ans) est malgré tout une année exceptionnelle dont il recherche, soixante ans plus tard "la forme d'une époque, l'essence du siècle sous l'écume des jours". C'est alors qu'Antoine dans une chanson populaire propose de mettre la contraception en vente dans les Monoprix, que De Gaulle est en ballotage mais largement victorieux de son adversaire ex-pétainiste. 1966, c'était le milieu des Trente Glorieuses. 

Au cinéma, "Un homme et une femme" de Claude Lelouch, "Masculin féminin" et "Pierrot le fou" de Jean-Luc Godard, "La grande vadrouille" de Gérard Oury. Les livres sont ceux de Georges Pérec ("Les choses") ou d'Albertine Sarrazin, la traduction de la biographie de Marcel Proust par Georges Painter ; on pourrait citer aussi les Relevés d'apprenti de Pierre Boulez ou les Ecrits de Jacques Lacan. Ou encore Jean-Paul Sartre qui refusa le prix Nobel (octobre 1964), et puis Aragon, François Mauriac, et puis, mais c'est déjà l'équipe des intellectuels de seconde catégorie, Philippe Sollers, Julia Kristeva, Louis Althusser, Roland Barthes, Michel Foucault... Antoine Compagnon reprendra ces noms et bien d'autres plus longuement dans le corps de l'ouvrage. Mais le temps effacera vite beaucoup de ces noms, et la plupart ne sont déjà plus guère connus des lecteurs contemporains. L'univers politique est évoqué également par l'auteur, il est présent comme un contexte mais parfois aussi, plus fortement ; ainsi la réforme des régimes matrimoniaux pour les femmes avec la loi du 1er février 1966 qui commence "la décolonisation de la femme mariée" et qui se poursuivra pour toutes les femmes avec la loi Veil en 1975. Signalons aussi le débat sur les camps d'extermination allemands et "L'affaire Treblinka".

Au bout du compte, ce livre sur l'année 1966 est un bilan plutôt littéraire mais il tient compte du monde des variétés et du cinéma. Le monde sportif est presque absent, même le duel Anquetil - Poulidor est omis qui s'achevait alors. On peut bien sûr constater de grands trous dans le palmarès de ces années : ainsi Marshall McLuhan devrait, selon nous, y figurer : Understanding Media: The Extensions of Man publié en anglais en 1964, traduit en français en 1968, ou The Medium is the Message: an Inventory of Effects publié, en 1967. C'est malgré quelques "oublis" (sans doute volontaires), un travail de journaliste minutieux mais qui serait très cultivé : les passages sur Céleste Albaret, ou sur Jean-Luc Godard, par exemple, sont excellents ou encore la mention du couscous (p. 261) où l'auteur se fait ethnologue. Il aurait pu citer Jean Ferrat sur le monde moderne, "On ne voit pas le temps passer", chanson de décembre 1965 pour le film de René Allio, "La vieille dame indigne". Au total, 1966 est un livre assez complet et souvent complexe ; l'auteur semble avoir presque tout lu, tout vu : et 1966 apparaît comme une année banale tissée de tant et tant d'exceptions. Le temps passe et on ne le voit pas... "1966 a été une année prodigieusement riche, comme le sont toutes les années" telle est la conclusion, et il faut citer la dernière phrase du livre : "Chacun a l'illusion d'une année après laquelle il n'a plus changé, est resté le même ou la même. Bien sûr c'est faux". Toute année est mirifique !

Voici un livre d'histoire très méticuleux, précis, qui mêle toutes les histoires pour faire voir notre histoire et parfois même la faire comprendre. Un livre d'histoire littéraire ? Pas seulement, loin de là même. En tout cas, un travail exemplaire et qui donne à réfléchir.


samedi 31 janvier 2026

Anatomie d'une affaire de sondages

Alain Garrigou, Anatomie d'une "affaire". Les sondages de l'Élysée, Préface d'Olivier Beaud, 2025,  236 p. 

C'est une histoire presque drôle que raconte Alain Garrigou dans ce livre. L'affaire commence en été 2009 et s'achève en automne 2021 : il s'agit du financement de sondages électoraux par l'Elysée. L'auteur, agrégé d'histoire et de sciences politiques, est à la fois observateur et acteur de cette période.
Cette autobiographie commence par le contrôle des comptes, le premier, de la présidence de la République (le président est alors Nicolas Sarkozy). La Cour des comptes notait dans son rapport des dépenses "exorbitantes" de près de 1,5 million d'euros pour des sondages politiques.
La Cour des comptes évoquait aussi un personnage anonyme, Patrick Buisson, ancien rédacteur en chef de Minute, "journaliste d'extrême-droite" mais également patron de la chaîne Histoire (groupe TF1). Il sera l'adversaire constant d'Alain Garrigou durant la durée de cette "affaire".
On assiste à une longue bataille d'un universitaire contre une institution qui a beaucoup de pouvoirs : les forces sont inégales mais l'universitaire gagnera quand même.
Ce livre est une bonne leçon pour les universitaires qui seraient amenés devant les tribunaux pour défendre leurs opinions même solidement et juridiquement fondées. 

mercredi 7 janvier 2026

La Chine, objet de réflexion nouvelle

Anne Cheng, Désorienter la Chine, Paris, CNRS éditions, 62p. 

C'est une autobiographie de la Professeur qui, au Collège de France, tient la chaire d'Histoire intellectuelle de la Chine. Livre bref mais solide et clair.
Anne Cheng est née en France de parents chinois, l'un choisissant de vivre en France, l'autre retournant en Chine. Elevée par son père, elle est d'abord écolière dans l'enseignement privée catholique. Ensuite, elle déménage à Ivry, fréquente une école mixte et laïque où elle apprend le foot, puis passe au lycée Fénelon, y fait hypokhâgne et khâgne, et intègre Normale Sup, cacique, du premier coup. "Enfance sans enfance", mais pas très heureuse, selon elle.
Des années à Oxford puis vient la thèse, "Une étude sur le confucianisme Han" ; ensuite, elle se rend en Chine (où elle retrouve sa mère et rencontre son futur mari), puis retour en France, au CNRS. Elle fréquente Léon Vandermeersch (qui dirigea sa thèse) et, admirative, Jacques Gernet, grands sinologues. A l'INALCO puis au Collège de France, Anne Cheng prend l'habitude de commencer ses cours en expliquant à celles et ceux qui l'écoutent, même s'ils n'ont jamais appris le chinois, comment un mot chinois est "composé de manière graphique" car dit-elle "expliquer comment fonctionne cette écriture, à savoir comme une sorte de combinatoire, c'est une façon de montrer comment fonctionne la pensée". Superbe ambition intellectuelle qu'il faudrait croiser avec du Bourdieu (formation de l'habitus).
Mais venons-en au titre de ce petit livre : "désorienter la Chine". Anne Cheng veut rompre l'image officielle de la Chine, une Chine exceptionnelle, orientale, unique, image que promeut son gouvernement actuel. La Chine, pourtant, a d'abord et surtout, soif de justice ce que refuse une propagande qui prétend faire de la Chine une civilisation à part, ignorant tout de la démocratie. 
Auteur de nombreux ouvrages, Anne Cheng a notamment dirigé trois livres sur la Chine contemporaine, le dernier, Penser en résistance dans la Chine d'aujourd'hui. 
Comment comprendre la continuité entre les Chines anciennes et la Chine actuelle ? Tel est le formidable défi intellectuel de Anne Cheng.

vendredi 2 janvier 2026

L'opinion publique, si elle existait

 Thomas Frinault, Pierre Karila-Cohen, Erik Neveu, Qu'est-ce que l'opinion publique ? Dynamiques, matérialités, conflits, Paris, Gallimard folio, 2023, Bibliogr.

"L'opinion publique n'existe pas" affirmait déjà Pierre Bourdieu, il y a plus de cinquante ans (janvier 1972, article paru dans Les Temps Modernes en janvier 1973). Et pourtant cette notion est utilisée sans cesse et ceux qui prétendent s'y référer toujours sont de plus en plus nombreux : journalistes, personnels politiques, étudiant-e-es de sciences politiques, c'est-à-dire tous ceux qui doivent disserter sur le pouvoir et tenter de le circonscrire. Pour eux, Pierre Bourdieu rappelle trois postulats incontestables dans la notion d'opinion publique : que tout le monde ait la capacité d'avoir une opinion, que toutes les opinions se valent et, enfin, qu'il y a un "consensus sur les questions qui méritent d'être posées".

Ce livre sur l'opinion publique dresse le bilan de l'idée d'opinion publique. Il est rédigé par trois auteurs qui ont en commun la science politique. Tous les aspects du problème sont envisagés et étudiés, de l'histoire gréco-romaine à l'époque des Lumières jusqu'à "l'âge d'internet" contemporain.

Qu'est-ce qu'une opinion, une δόξα qui s'opposerait à la science (rigoureuse : à la "strenge Wissenschaft" husserlienne) ? Qu'est-ce alors qu'un doxosophe ? Qu'en est-il des "opinions droites", comme le prétendait Platon ? L'opinion publique est-elle l'opinion d'un ensemble de personnes, d'un public (quel ensemble ? représentatif ? un access panel ?) ? Mon opinion est-elle publique, peut-elle être rendue "publique" (à quelles conditions", dans quels cas ?) : autant de question, parmi bien d'autres, que l'on peut poser à propos de l'opinion publique.

L'ouvrage de nos trois politologues dresse un bilan des principales questions posées. Concluent-ils ? Pas vraiment : "construction sociale", disent-ils, qui se résout ou ne se résout pas en une multitude de questions dérivées (cf. pp. 412-413). C'est un bon ouvrage pour comprendre ce que l'on fait de l'opinion publique et des limites qui lui incombent. Mais je continue de penser, et le livre ne l'interdit pas, comme Pierre Bourdieu : « Je dis simplement que l'opinion publique dans l'acception implicitement admise par ceux qui font des sondages d'opinion ou ceux qui en utilisent les résultats, je dis simplement que cette opinion-là n'existe pas ».


N.B. La bibliographie est longue mais elle omet les travaux professionnels réguliers, tels, par exemple, ceux du CESP.

vendredi 19 décembre 2025

Voleur, agrégateur ? 1828-1856. Et aujourd'hui, qui compile ?

Vignette de 1828, par Henri Monnier

Le Voleur fut une publication des années 1800, sous-titrée "Journal littéraire de Paris" ou encore "Gazette des journaux français et étrangers". Hebdomadaire, cette publication paraissait tous les 5 jours. Fondée en 1828 avec Emile de Girardin. Honoré de Balzac y a publié des extraits de "La peau de chagrin" mais on y trouvait également des textes de Chateaubriand, Victor Hugo, Lamartine, etc. En fait, le titre regroupait surtout des extraits de toute la presse française et étrangère de l'époque, d'où son titre, honnête, "Le Voleur", et sa légende : "Au peu d'esprit que le bonhomme avait // L'esprit d'autrui par complément servait, // Il compilait, compilait, compilait." Aujourd'hui, qui compile, sans s'en vanter ?

dimanche 7 décembre 2025

Le cheval, première ou dernière conquête de la presse ?

Dada. Le vrai meilleur ami de l'homme, SoPress, avril 2018, trimestriel, 9.9 €
  

mardi 2 décembre 2025

POMPEI, sotto le nuovole : le Vésuve comme horizon

POMPEI, sotto le nuvole, film de Gianfranco Rosi, 2025, 115 mn, sous-titré, noir et blanc

"Sous les nuages, Pompei". Mais le personnage principal est un volcan, le Vésuve, qui fume toujours et dont l'éruption, en 79 de notre ère, est toujours présente à travers la littérature (Pline le Jeune) et les ruines que l'on peut visiter. Le film met en scène quelques uns des héros quotidiens de la vie actuelle à Pompéi. Des archéologues bien sûr (japonais surtout, de l'université de Tokyo), des éducateurs, des photographes, des pompiers, des marins sont les personnages secondaires mais essentiels de ce documentaire. Titti s'occupe des enfants et de leurs devoirs scolaires dans sa boutique. Maria Morisco est conservatrice au Musée archéologique, des sapeurs-pompiers aident les habitants qui téléphonent pour dire leurs peurs... Il ya aussi la Circumvesuviana, le train qui circule autour du volcan et des champs Phlégréens (du grec φλεγραῖος, "brûlant") qui se réveilleront sans doute un jour, dit-on.

Ce film est tourné en noir et blanc "Je ne peux pas imaginer ce film en couleurs" dira son réalisateur, Gianfranco Rosi ; "le noir et blanc ouvre l'imaginaire, il invite à regarder les choses autrement".

Bien sûr, on est loin de Roma, le film autobiographique de Federico Fellini (1972), et de la Rome archéologique que découvre le percement du métro.

jeudi 27 novembre 2025

L'université de la collaboration : l'antisémitisme au pouvoir

Claude Singer, Vichy, l'université et les juifs. Les silences et la mémoire, Paris, Les Belles Lettres, Paris, 1 1992, 2004, 437 p., index des noms de personnes

C'est un livre d'histoire ; il pourrait - et ce serait plus juste -s'intituler : l'université française "contre" les juifs. L'ouvrage date des années 1990, aussi ne comporte-t-il aucune révélation. Il retrace d'abord le développement de la législation anti-juive qui va "de l'intégration à la remise en question" pour traiter ensuite de "La législation antijuive et ses modalités d'application" qui fait l'objet du deuxième chapitre. Le troisième chapitre porte sur "L'exclusion : les silences de l'opinion publique" tandis que le chapitre suivant évoque "Les premières réactions". Le livre s'achève, brièvement, sur "la lutte pour la survie, pour la libération et pour la réintégration".

Ce livre est bienvenu qui raconte l'histoire d'une période bien peu glorieuse de la France. N.B. Les statistiques distinguent toujours "la métropole" et l'Algérie.

On trouvera, entre autres, une photo et le portrait de Jérôme Carcopino, normalien, ministre de l'éducation de Pétain et, quand même, élu plus tard à l'Académie française, en 1955 ! L'indulgence fut à l'ordre du jour de l'après guerre ! Bon, voici un livre important qui souligne la puissance de l'antisémitisme français qui recrute partout. Il semble que cet antisémitisme ait survécu, ses traces sont nombreuses aujourd'hui, toujours, dans l'opinion publique. Mais qu'est-ce donc que cette "opinion publique" ? Cette histoire est à reprendre là où Claude Singer l'a conduite, sans indulgence, pour comprendre l'antisémitisme et les dangers qu'il représente.

mardi 28 octobre 2025

Plus d'un siècle de dictature : la terreur quotidienne en Russie

 Nicolas Werth, Un Etat contre son peuple. De Lénine à Poutine, Paris, Les Belles Lettres, 2025, 511 p.

 "Le titre pourrait décrire de très nombreuses "démocraties" et "républiques" contemporaines mais nous nous arrêterons, avec cet ouvrage, à l'exemple de la Russie. Le régime nazi est aujourd'hui bien connu. Mais combien de nos parents, de nos grands-parents n'ont-ils pas rêvé de la Russie soviétique !

Résultat du monde soviétique : des millions de morts. L'auteur dresse la liste des principaux événements, ajoutant les condamnés, les morts dans les très nombreux camps de concentration, les famines organisées... La fin de l'Union soviétique qui voit la libération des camps n'en termine toutefois pas avec les crimes contre les droits de l'homme. Le livre constitue un inventaire macabre, de Lénine à Poutine.

A la Terreur rouge succèdent les famines, la Grande Terreur (1936 -1938), la collaboration avec les nazis (Molotov - Ribbentrop), la crise du goulag.... On voit défiler les responsables, les chefs des opérations meurtrières (Lénine, Trotzki, Dzerjinski, Staline etc.) ; on suit les interventions de la Tcheka, de la Guépéou, du KGB. La machine répressive et criminelle est omniprésente, aucun citoyen n'y échappe. Le bilan est terrifiant : comment l'Europe a-t-elle accepté un tel massacre à ses portes?

L'Ukraine fait l'objet de multiples développements ; sa résistance à la Russie est ancienne et ne devrait surprendre aujourd'hui. 

Voici un livre qui décrit le régime soviétique. Effrayant.



dimanche 26 octobre 2025

Modiano et les souvenirs des artistes d'une rue

Patrick Modiano, Christian Mazzalai, 70 Bis. Entrée des artistes, Paris, Gallimard, 200 p.

Il s'agit tout au long de ce livre du 70 bis rue Notre-Dame-des-Champs où se trouvait La Boîte à Thé. Cela commenee vers les années  1850 ; la rue n'était alors qu'un chemin de campagne appelé le "Chemin herdu". On y croisai Georges Sand et un pru plus tard, Monet, Sisley, Renoir. Et puis Gustave Courbet, William Bouguereau, John Barthod Jongkind que cèlèbrera Emile Zola. Et puis, Patrick Modiano évoque Théophile Gauthier qui raconte son "musée de neige". Mais on y croise de nombreux artistes dans les années suivantes : Camille Claudel, l'américain Henry Ossana Tanner, Picasso et sa guenon, Ezra Pound et Hemingway, Henri Michaux et Robert Desnos ...

Enfin,  ce seront  les années noires de l'Occupation nazie. Brassaï et Michaux, Alfred  Hitchcock... Voilà, les artistes sont partis.  A jamais ? Ces personnages que l'on croirait inventés par le romancier, mais ils sont véritables, disparaissent bientôt. L'observateur passe à d'autres personnages qui se pressent au 70 Bis rue Notre-Dames-des-Champs. On parcourt, on lit ce livre comme un désordre étonnant,séduisant, tissé de vies de femmes et d'hommes divers : entrées et sortes des artistes...


mardi 22 juillet 2025

Pour lire Bourdieu, un sociologue sans héritiers ?

 Pierre Bourdieu. Une pensée en héritage, Alternatives Economiques, Hors-Série N° 131, 84 p., 9.8 € 

Lire Bourdieu au passé ? Un Bourdieu dépassé ? Un Bourdieu à dépasser ? Quel Bourdieu ? Le magazine Alternatves Econoiques évoque "une pensée en héritage' (et les héritiers ne manquent pas !). Mais de quelles pensées héritons-nous ?

Le hors-série a fait intervenir des collaborateurs de Pierre Bourdieu, des normaliens comme Louis Pinto, ancien philosophe lui aussi, converti en sociologue et qui a conduit sa carrière dans le sillage et parfois dans l'ombre, de celle de Pierre Bourdieu,  et de plus jeunes aussi comme Victor Collard, auteur d'un ouvrage sur la jeunesse de Bourdieu, ou comme Annabelle Allouch, ou comme Frédérique Giraud, normalienne. Il y a l'économiste Robert Boyer, polytechnicien, qui étudie la confrontation des hypothèses néoclassiques (Gary Becker) avec la sociologie de Pierre Bourdieu. Il y a Estelle Delaine qui étudie les relations de la politique avec les médias et les acteurs du monde économique, du point de vue de Pierre Bourdieu. 

Mais quel type de capital produit l'activité des savants ? Jérôme Lamy oppose le capital scientifique à "l'autre temporel". Pourtant, le capital scientifique est lui aussi objet de luttes et de vieillissements ; alors, il n'y aurait pas de différence radicale entre les deux "types de capital" ? Les sciences ont une histoire, l'épistémologie le démontre sans cesse, alors ? Pierre Bourdieu connaissait très bien et appréciait les travaux de Gaston Bachelard et de Georges Canguilhem...

La violence symbolique fait l'objet d'un article dénonçant chez Bourdieu une "méthodologie désinvolte" : "Les femmes sont décrites avant tout comme évoluant dans un univers masculin" et " l'on ne sait rien de "leurs" espaces". Alors, que faire ?  Attendons ! Et l'évolution de Pierre Bourdieu dans l'univers féminin ? Il est vrai que l'on en parle peu : de sa mère (il est fils unique), de "sa femme", de sa famille, et des autres femmes ?  Alors ? Attendons !

Un article part de la sociologie Pierre Bourdieu pour y incorporer des notions nouvelles, celui de Loïc Wacquant, "Un sociologue dans la ville" (pp.74-75).  Il réclame fortement une "bonne hygiène conceptuelle" qui seule sans doute pourrait permettre la construction et le renouvellement d'une sociologie héritant des idées, mais pas seulement, de Pierre Bourdieu.

Gérard Mauger, qui a longtemps travaillé avec Pierre Bourdieu, évoque son "oecuménisme méthodologique" qui l'a conduit "à des incursions dans la quasi-totalité des disciplines des sciences sociales"; pour autant, "les médias ne lui ont pas pardonné le travail d'objectivation qu'il leur proposait". Et Gérard Mauger de donner, non sans humour, quelques exemples de la guerre symbolique des médias contre Pierre Bourdieu.

La sociologie a sans doute gagné avec l'oeuvre de Pierre Bourdieu un peu plus de place au soleil, mais on ne lui a pas pardonné. Ce numéro hors-série qui lui est consacré fait justement valoir son rôle scientifique et son importance intellectuelle. Mais il restera pour ses élèves et ses admirateurs à inventer des moyens de poursuivre voire de dépasser son travail...

dimanche 22 juin 2025

So Foot et la vie politique

Sans commentaire.


La mondialisatiion des goûts et de la cuisine

Pierre Singaravélou, Sylvain Venayre, L'épicerie du monde. La mondialisation par les produits alimentaires du XVIIIe siècle à nos jours, Fayard, 2022, 568 p., Index, 12,9 €

Près d'une centaine de produits alimentaires ont été répertoriés par plus d'une soixantaine d'auteurs, pour la plupart des universitaires. La lecture est édifiante car il s'agit, pour la plupart de ces produits, d'éléments de la vie courante, dont on mange souvent voire très souvent : ainsi les frites, le sandwich, le café, la vanille, le thé, le piment, la margarine, le sucre, etc.

D'autres sont moins courants, mais fréquents : les huitres, le porto, la chicorée, les vermicelles et macaronis, le rhum, le tapioca, le lait concentré, les sardines à l'huile.

D'autres sont liés d'abord à une religion tels les matsot  (pain azyme) que consomment pour la fête de Pessah ceux qui ont une sympathie pour la religion juive, le döner kebab (shawarma en arabe, gyros en grec si célèbre à Berlin), le lokum, le saké japonais. Le Champagne de Dom Pérignon, un bénédictin, qui "invente" le Champagne suivi bientôt des Ruinart, Moët, Bollinger, Heidsieck, Mumm... Et puis, il y a le couscous des Berbères qui est devenu l'un des plats préférés des Français. Et il faudrait citer aussi la çorba, le ragoût de niglo (hérisson) qu'aimait tant le grand guitariste Django Reinhardt, le parmesan (fromage venu de Parme au XIIème siècle), et il y a le yaourt,  mis au point par un turc de religion juive qui devra fuir le Paris nazi en 1941 et fondera aux Etats-Unis une nouvelle société, ce sera Dannon. Pour finir, évoquons la pizza, venue de Naples, et mondialisée par de grandes entreprises américaines, pas très bonne et pas très chère.

Petit livre sympa, pour découvrir ce que l'on mange et ce que l'on manngera.

vendredi 20 juin 2025

Johann Chapoutot, Les irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ?, Paris, Gallimard, 305 p., Index Nominum, 21 €

La responsabilité des Allemands est très bien partagée : les socialistes (SPD), les communistes pro-soviétiques, le centre, la droite classique et la droite extrême en leurs diverses composantes sont complices. Le diagnostic est clair et net : ils ont "porté" Hitler au pouvoir. En laissant faire, en se préoccupant d'abord de leurs petits intérêts. Aveuglement et bêtise. Mais au-delà des groupements politiques, on voit aussi clairement la complicité du grand patronat, de l'armée. La contribution de élites économiques du patronat allemand est analysée et se termine par un discours sur l'extermination du marxisme.

Le livre effectue une analyse des trois années qui ont précédé l'arrivée de Hitler au pouvoir. On voit aussi à l'oeuvre le spécialiste nazi du droit, Carl Schmitt, qui adhéra au nazisme un peu tard (1er mai 1933) ; il est organisateur d'un colloque sur "La juiverie dans les sciences juridiques".

Le livre est brillant, et l'auteur est en colère, souvent. Le diagnostic d'une "profonde bêtise politique" tombe à la fin, irrémédiable. La conclusion à propos de la Vème République en France, avec Capitant, Debré, De Gaulle est, de mon point de vue, plus confuse. 

Ce livre est un réquisitoire, bien mené.

dimanche 4 mai 2025

Devenir nazi en Autriche en 1938

Martin Haidinger, ... Und dann wurden sie nazis. Faszination Hitler, 240 Seiten, Wien, 2025, Carl Ueberreuter Verlag, Bibliogr. (Literaturverzeichnis), 26 €

Le livre publié récemment en Autriche parcourt l'Autriche nazie, depuis son rattachement (Anschluss) à l'Allemagne nazie (13 mars 1938) jusqu'à la défaite (mai 1945). L'auteur est journaliste pour la radio -télévision autrichienne.

L'ouvrage raconte la prise de pouvoir par les nazis en Autriche et mêle à la relation des faits des discours tenus par des héros de l'histoire, fussent-ils négatifs. Hitler a fasciné les Autrichiens : 99,6% d'entre eux se sont déclarés favorables à la "réunification de l'Autriche avec le Reich allemand", s'en suivent les mesures à l'encontre de la population juive qui doitavoir une cart d'identité où l'on a ajouté un prénom "juif", Sara ou Israel.

Il n'y a pas de surprises : la population autrichienne de l'époque participa dans sa très grand majorité à la nazification de l'Autriche. La photo ci-dessous que j'ai prise à Vienne rappelle les 65 000 personnes assassinées par leurs voisins : le SS Adolf Eichmann joua un rôle essentiel dans la répression et dans le vol de la population juive. La violence des Autrichiens à l'égard de leurs compatriotes juifs a été bien plus forte qu'en Allemagne et l'on a voulu y voir un modèle à suivre.

A côté du Mur des Noms ("Namensmauer") qui en compte 64 440 et célèbre les victimes de l'Autriche antisémite et nazie, dans le Ostarrichi Park à Vienne (devant le siège de la banque nationale). Le monument fut inauguré en 2021, la liste des victimes établie après des années de recherche. Photo FM.

Le Japon pour le connaître mieux, un peu

 Sencha. Le slow media par Japon infos,ou Le magazine du Japon, 52 p., 11.9 €, bimestriel, abonnement 6 numéros, 99 €

 C'est un nouveau magazine destiné à cclles et ceux qui son amoureux du Japon ou qui vont le devenir... en lisant ce magazine ! Pour comprendre doucement, lentement !
Le premier article a pour objet les fêtes de la nouvelle année et le premier lever de soleil mais aussi le repas emblématique dont la tradition change (quelques statistiques pp. 14-15). 
Le deuxième article évoque des lieux qui n'ont pas eu de chance dans l'histoire, dont Hiroshima, victime des militaristes japonais d'abord et qui aujourd'hui se veut, mais un peu tard, "Cité de la Paix", et manifeste contre les armes nucléaires (qui tuent trop, trop vite !). 

Un article évoque l'évolution démographique et les familles monoparentales au Japon, familles vivant dans la pauvreté ; ce sont bien sûr les femmes qui conduisent seules ces familles, les ex-maris ayant déserté le foyer et rechignant à payer la pension alimentaire (ce type de  délabrement familial est international, la France n'y faisant pas exception (cf. INSEE), quant aux Etats-Unis, n'en parlons même pas !

A l'autre extrémité du transsibérien se trouvait autrefois le Japon avec la ville de Tsuruga et ses plats appétissants comme le "katsudon" (côtelettes de porc frites). Et puis viennent deux articles sur des destinations touristiques, Tottori et Gunma. Ensuite, un article sur le cinéma qui évoque le festival de Kinotayo et, pour finir, une interview de Pierre Jacerme, qui a enseigné en prépa à Henri IV et qui est aujourd'hui l'auteur d'un livre sur le Japon (Visages du Japon).
Enfin, est évoquée l'oeuvre de Keiji Nakazawa sur les mangas puis on notera deux colonnes sur le film Black Box Diaries qui raconte le viol d'une journaliste par un patron de presse proche des milieux politiques dirigeants. Le film qui est diffusé en salles à Paris, ne l'est toujours pas au Japon ! Il y a décidément encore quelques progrès à faire, au delà du folklore, du tourisme et de la cuisine !

Le magazine fait voir, entrevoir à peine, le Japon d'aujourd'hui, un peu, mais aussi surtout celui d'hier. Les articles sont courts (trop ?) et les lecteurs aimeraient sans doute en savoir plus. Mais c'était le premier numéro, alors, attendons la suite. Le Japon, malgré tout cela ressemble quand même souvent à l'Occident : viols, familles monoparentales...

mardi 29 avril 2025

Les Chinois, tels qu'ils se parlent

 Quand la Chine parle, ouvrage dirigé par Gilles Guiheux et Lu Schi, Paris, Les Belles Lettres, 2025, 346 p., Index, bibliogr. (pp. 295-323), 23,5 €

C'est un beau livre, bien conçu, qui réunit les contributions de 14 chercheurs universitaires spécialisés dans les études chinoises. Le ton est donné d'emblée : "A nouvelle réalité, nouveau lexique".  En effet, l'innovation lexicale chinoise reprend son essor en 1978, surtout à partir de l'usage d'Internet qui atteint son niveau maximum aujourd'hui avec plus de un milliard de personnes chinoises connectées, à l'aide un téléphone portable principalement : c'est ce nouveau moyen d'expression, et les changements qu'il permet et provoque, que tentent d'analyser les auteurs. Moyen d'expression mais aussi moyen d'oppression puisque l'Etat chinois contrôle et examine attentivement l'usage que font les Chinois d'internet, intervenant pour supprimer des comptes, censurer des contenus (depuis 2003, il existe une administration chinoise chargée de la surveillance d'Internet). Ceci atteindrait son maximum avec un principe de crédit social, le "shehui xingyong" (社会信用) dont la réussite serait douteuse.

Le livre se compose de plus d'une trentaine de chapitres (34) visant à décrire les transformations sociales dont les expressions sont symboliques ou plutôt symptomatiques de la société chinoise depuis une vingtaine d'années. Citons par exemple : "Quatre plats et une soupe" (四菜一汤) est une expression célèbre reprise plusieurs fois contre le gaspillage alimentaire. "Les Little Pink" (小粉紅), désignent des jeunes filles cybernationalistes, favorables entre autres à l'intervention russe en Ukraine. Les "journalistes citoyens" (公民记者) contribuent à la diffusion d'informations interdites par les gouvernants chinois. "Les journaux personnels en ligne" (网络日记) représentent le diarisme de l'ère numérique, notamment à l'époque du COVID. "Faire malice" (恶搞), c'est le développement d'une culture satirique, irrévérentieuse, ludique et férocement critique. "Riz-lapin" (米兔) évoque le mouvement féminin (Metoo) en Chine...Le livre multiplie les exemples,  celui des femmes âgées montre une Chine des femmes retraitées (les dama), ou celui des vieux (laopiaozu, dits "vieux flottants") produits de l'exclusion urbaine et des familles décomposées / recomposées.

Cet ouvrage fort bien documenté, qui donne pour les mots essentiels, le chinois et le pinyin, montre une Chine en mouvement, sociologique, démographique et idéologique. La langue y est inévitablement au coeur des innovations. La conclusion s'impose, claire et nette : "malgré le renforcement de la surveillance et le poids des impératifs idéologiques, la langue demeure un lieu de résistance" (p. 292). Hélas, le temps nécessaire à la collecte des expressions et à leur traitement fait que certains exemples peuvent paraître quelque peu vieillis. Il faudrait donc adjoindre au livre une mise à jour régulière, disponible en ligne. En tout cas, voici un livre utile à tous ceux qui apprennent le chinois, à tous ceux qui veulent connaître la Chine.


samedi 19 avril 2025

Les mots allemands de l'histoire de tous les jours, depuis1880

Detlef Berghorn, Neue Wörter im Duden von 1880 bis heute, Berlin, 2024, Dudenverlag, 207 Seiten, 24,7 €

C'est une approche historique de la langue allemande à laquelle nous invite ce livre allemand. Le Duden est en Allemagne, depuis plus d'un siècle et demi, une référence en matière de dictionnaires. 2300 mots ont été répertoriés dans cet ouvrage d'un historien de la langue allemande. La première édition du Duden date de 1870, la dernière - la 29ième - de 2024.

Ce livre raconte, preuves à l'appui, l'histoire des mots, en fonction des événements, de l'histoire, de l'histoire de l'Allemagne, de Bismark à Angela Merkel, mais surtout de l'histoire du quotidien des allemands, de ce qu'ils mangent ou de leur manière d'aimer. Ainsi l'extension de l'univers des mots comprenant le mot Volk (peuple) qui triple ses effectifs de 1929 à 1941 ou la mention de Heine (qui disparaît) ou celle de Spinoza qui passe de pantheistischer Philosoph à jüd. Philosoph (philosophe juif). De semblable écarts peuvent être constatés entre l'édition Est-allemande et l'édition Ouest-allemande. Les mots décrivant la nourriture, les repas disent aussi ce que mangent, ou aimeraient manger, les Allemands : en 1880, arrivent le roastbeef et le pudding, en 1961, le ketchup et les ravioli, en 1967, la pizza, en 1973 (c'est bien tard), puis l'Ochsenschwanzsuppe (soupe merveilleuse !), en 1986 le Hamburger, en 2004 le falafel et, en 2024, la Buchstabensuppen (soupe d'alphabet). Mais cette date est celle de l'entrée dans le Duden ; le mot était-il en avance, en retard, sur quelle partie de la population allemande ? Un travail explicatif de type socio-linguistique serait bienvenu.

Et l'ouvrage multiplie les exemples avec les mots du football, les mots des moyens de transport, les mots de l'amour aussi (Syphilis en 1880, Playboy en 1961, Lebenspartner en 1991, etc.). Le travail se termine avec les importations de mots : Abonnement en 1880, inschallah en 1941, Datscha en 1951 (pour la version d'Allemagne de l'Est !) ... 

Superbe exercice. On aimerait, bien sûr, une étude comparative, internationale. Et surtout, peut-être, une approche de sociologie historique : qui étaient les linguistes, hommes ou femmes, qui décidèrent de l'entrée d'un mot dans le Duden, quelles étaient leur formations, leurs goûts et leurs dégoûts, leurs engagements religieux et politiques... Quels mots furent refusés, pour combien de temps ? Cet ouvrage en demande manifestement d'autres... et d'abord un dictionnaire des mots "refusés" (pensons au Salon du même nom à Paris en 1863).

vendredi 28 février 2025

Pierre Bourdieu, en famille, entrevu

 Denis Podalydès, L'ami de la famille. Souvenirs de Pierre Bourdieu, Paris, Julliard, 253 p.

Encore un livre sur Bourdieu ! Certes mais celui-ci ne s'intéresse que très indirectement à Bourdieu. L'auteur, Denis Podalydès, fut "l'ami de la famille" et il raconte son amitié, quand il avait leur âge, avec les enfants de Pierre et Marie-Claire Bourdieu, ainsi que ses relations avec leurs parents. En fait, on ne voit guère Pierre Bourdieu, toujours pressé, et qui ne fait généralement que passer : Bourdieu travaille tout le temps, c'est la notation première et l'on n'en saura guère plus le concernant (et il nettoie la piscine !).
Mais on voit aussi la mère, généralement inconnue et pourtant tellement importante, Marie-Claire Bourdieu (née Brizard), impeccable. Elle est à la piscine, elle cultive ses enfants et leur fait apprendre la poésie, dont Victor Hugo ("Booz endormi"), un des fils joue du violoncelle... Le livre raconte surtout la "perpétuelle quiétude", "sans phrase et sans chichi", de la vie que notre invité mène en vacances dans la famille Bourdieu. 

L'amitié avec les enfants commence par la khâgne (classe préparatoire littéraire) du lycée Henri IV où Emmanuel Bourdieu, le cadet de la famille, est élève. Emmanuel intégrera l'ENS (rue d'Ulm) en 1986, l'auteur non, qui entrera, lui, au Conservatoire national supérieur d'art dramatique. Deux vies ?

Le livre est mélancolique. De temps en temps, l'auteur qui a finalement appris un peu de la sociologie de Bourdieu, cite prudemment tel ou tel concept pour rendre compte de ce qu'il vit et observe (l'habitus, le champ, le capital culturel, l'enchantement) mais il évoque surtout de Bourdieu "l'alchimie incompréhensible de son travail". Un chapitre est pourtant consacré à Manet chez qui Denis Podalydès devine un double de Bourdieu ; il évoque le travail en commun de la femme et du mari pour Manet l'hérésiarque, fruit d'un goût ancien, partagé. L'auteur a participé aux enquêtes coordonnées par Pierre Bourdieu et utilisées pour La misère du monde (livre publié en 1993) ; il fera aussi la connaissance d'Abdelmalek Sayad, collaborateur précieux de Pierre Bourdieu. Finalement, Denis Podalydès croit pouvoir définir ainsi le sociologue : "Attentif à ce qui ne se dit pas, à ce qui échappe tout en affleurant dans la conversation elle-même, à ce qui gît entre les mots, il accorde autant d'importance aux silences, aux respirations, aux gestes, aux attitudes, au regard, qu'au propos énoncés. La sociologie est paradoxalement une méthode, un texte sans phrase". Superbe portrait, et il est si peu de sociologues conformes à ce portrait : la plupart ne sont que des lecteurs... et encore !
On voit aussi Bourdieu ne pas porter grand intérêt à une lettre de Godard qu'il ne prend pas au sérieux. L'auteur participe à un film biographique d'Emmanuel Bourdieu, le fils, "Vert paradis", diffusé en 2003 (sur ARTE, "Les cadets de Gascogne"). Le livre se termine en évoquant le montage des films de la famille, tournés par Marie-Claire Bourdieu surtout, et par une visite à la mère de Pierre Bourdieu : "un verre de Jurançon en apéritif, et tout fut excellent".

Un livre sur un sociologue n'est pas chose aisée s'il se veut biographique et peu sociologique : comment le sociologue vit-il avec sa sociologie, puisqu'il vit avec, ou peut-être ne sait-il pas, ne sait-il plus, vivre sans, mais a-t-il jamais su ? La sociologie (les cours, les droits d'auteur) le fait vivre matériellement, assez bien sans doute, dans une belle maison, avec une piscine, avec de grandes vacances, pour les enfants au moins... Mais que se passe-t-il dans sa tête de sociologue quand il ne travaille pas ? A moins qu'il ne travaille sans cesse, prisonnier de sa sociologie, intelligence entravée ? Et l'influence de sa vie privée sur son oeuvre, sur sa famille ? Allez savoir. On apprend au moins dans ce livre que l'on ne sait pas grand chose de ce que fut Pierre Bourdieu, y compris de a vie privée. Mais on croit parfois le deviner, c'est l'illusion que donne ce livre, et cela n'empêche pas de l'aimer.

Ce livre est agréable à lire, la famille Bourdieu est assurément sympathique mais Pierre Bourdieu reste un mystère. Quant à la vie familiale... Mais toute vie n'est-elle pas mystérieuse pour les observateurs, peut-elle être même écrite ? Le livre de souvenirs est souvent touchant. Enfin, il m'a touché.

N.B. Voir pour la relation de Bourdieu au Béarn et au béarnais, de Colette Milhé, « Les étranges relations au béarnais de Bourdieu », Lengas , 87 | 2020,  http://journals.openedition.org/lengas/440

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