lundi 30 mars 2015

TabletTV, télé mobile, gratuite, sans câbles

L'antenne de réception de TabletTV. Source : TabletTV

TabletTV a débuté à l'occasion de Noël 2014, à San Francisco.
Le lancement s'est effectué en collaboration avec une station indépendante appartenant à Granite Broadcasting, KOFY-TV (TableTV est une JV de Granit Broadcasting et Motive Television, une entreprise de technologie).
TabletTV est une JV (1992) de Granite et de Motive Television (entreprise londonienne).

Pour recevoir TabletTV, il faut avoir téléchargé l'application sur sa tablette (gratuite dans l'App Store de Apple) et utiliser l'antenne fournie (TPod, tuner ATSC) associée à un enregistreur (VCR d'une capacité de 7 GB). Le signal capté par le tuner est retransmis à la tablette via Wi-Fi.
Le slogan de TabletTV est "Set Yourself Free" : libérez-vous ! du téléviseur et de ses câbles, des antennes, des abonnements, des horaires de la télévision linéaire. TabletTV apporte aussi la mobilité.

Pour bénéficier de TabletTV, il faut payer 89,95 dollars, une fois pour toutes. Ensuite, il n'y a plus rien à payer, que l'on regarde en direct ou que l'on enregistre. Toutes les stations terrestres gratuites du marché (broadcasting, standard numérique ATSC) sont accessibles, soit une cinquantaine à San Francisco (DMA N°6), TabletTV couvre donc de facto tous les grands networks, commerciaux et publics. La réception pour l'instant est réservée aux tablettes iOS (Apple, iPad), la version android sera proposée un peu plus tard. TabletTV propose également un guide de programme (EPG).
A terme, le service sera disponible dans d'autres marchés (DMA), s'ouvrira à d'autres appareils (smartphones) ; la VOD / SVOD seront également accessibles.
Pour les stations de la télévision locales et les chaînes nationales (networks) qu'elles retransmettent, l'inconvénient de cette solution est que leur audience, échappant au téléviseur, échappe à Nielsen et à ses audimètres. Audience non mesurable, audience non vendable : bonne affaire pour les annonceurs !

Voici une solution nouvelle, une de plus, pour dispenser les téléspectateurs de s'abonner aux services d'un opérateur TV (câble, satellite, télécoms). Après l'échec de Aereo pour des raisons législatives, après le développement d'une solution OTT voisine par CBS All Access, avec Syncback, la mobilité gratuite et commode (cord-cutting ou cord-never) revient sur le devant de la scène télévisuelle américaine.

En Grande-Bretagne, Tablet TV a été également lancée en décembre 2014, juste avant Noël. TabletTV UK permet de recevoir Freeview, le bouquet de chaînes terrestres.


vendredi 20 mars 2015

Investissements publicitaires : le numérique d'abord


L'IREP a publié les données d'investissements publicitaires pour l'année achevée (2014). Il s'agit de recettes nettes. Cette donnée est de bonne qualité, crédible, utilisable pour la réflexion stratégique. La seule actuellement, à mon avis.

En résumé : l'année fut plate et morose. En gros, à part le numérique, tout baisse ou stagne. Dans les détails, là où s'active, dit-on, le diable, il y a deux données plus engageantes, confirmant une inflexion du marché publicitaire :
  • le mobile : +35% (hors réseaux sociaux)
  • l'affichage digital  : + 21% 
Les synergies entre ces deux médias sont structurelles (Wi-Fi, beacon et Buetooth Low Energy, NFC, QR code, etc.) et retiendront de plus en plus l'attention des annonceurs soucieux de contexte et d'interactivité.

Questions de méthodologie :
- on ne sait rien des réseaux sociaux, qu'il faudrait bien traiter désormais à part, compte tenu de l'intensification de leur dynamisme publicitaire.
- comment sont comptabilisés les investissements numériques dans des média classiques (presse, TV, radio, annuaires, etc.) ? Par exemple, un investissement sur le site d'un magazine est-il comptabilisé dans la catégorie presse ou dans la catégorie Internet ? Ou dans les deux ?
- que comprend la catégorie "affichage digital" ? Les transports, les centres commerciaux, les vitrines, les points de vente, etc. ?

Voir, en commentaire ci-dessous, la réponse de Madame Zysla Belliat, Présidente de l'IREP.

Small business is very big business

Copie d'écran de l'appli Ads Manager

Facebook annonce 2 millions d'annonceurs dans le monde (800 000 chaque mois). La majorité de ces annonceurs sont des petites, voire toutes petites entreprises, des PME (SMBs) voire des microentreprises, TPE, auto-entrepreneurs, entreprises unipersonnelles, etc.).

Semble visée par Facebook la très longue traîne des tout petits annonceurs qui recherchent pour leurs messages publicitaires des données rares et très discriminantes, pour le ciblage et la segmentation de précision. On compte 3 millions de microentreprises en France.
Ce sont de tout petits annonceurs qui travaillent avec des petits budgets, généralement sans intermédiaires, sans agences de publicité, procédant par essai et erreur, sans délai. Tout se passe comme s'ils faisaient des tests de campagnes en temps réel. D'ailleurs, un tel produit publicitaire pourrait constituer, pour des agences et de plus gros annonceurs, des occasions de tester les réactions à leurs créations (images, textes ou vidéo).

Avec Ads Manager, Facebook met à disposition des annonceurs des outils simples, à l'ergonomie évidente, qui permettent la gestion des campagnes depuis un mobile. L'appli Ads Manager for iOS (iTunes) permet d'accomplir les tâches courantes de création (édition), d'analyse des performances, de planning et de gestion budgétaire. Le tout sur mobile : Facebook est le média définitif de l'ère du mobile. "Self- média" publicitaire, cette appli abaisse la barrière à l'entrée dans la publicité et assure une réduction des coûts de transaction, d'apprentissage aussi. Simple, toujours à portée de la main, réactivité sans problème, Self-service. La vie sociale inclut la vie économique, le marché et notamment l'économie informelle, "à hauteur d'homme" (cf. Laurence Fontaine, Le marché. Un bien public).
Facebook peut également compter sur la migration vers le mobile des annonceurs du marketing direct, des petites annonces. C'est le marché des annuaires, des médias locaux, de proximité : PHR, PQR, radio, télévision, affichage, DOOH, digital indoor (écrans contextuels).
; elles
Facebook se place dans la tradition ouverte sur le Web par eBay (1995) et par Google (AdWords, 2003). Sa panoplie pour viser le marché local s'accroît des outils de paiement mobile via Messenger, et d'outils de recherche pour le e-commerce (acquisition de TheFind).

N.B. 
En 2012, l'INSEE comptait en France 2,6 millions de Très Petites Entreprises (TPE, moins de 10 salariés ETP) ; elles contribuent pour 9% au PIB et œuvrent principalement dans le commerce, les services aux particuliers et aux entreprises, la construction. Sources : INSEE, BPI France (Observatoire des PME, 2015).

jeudi 12 mars 2015

Netflix et autres OTT font baisser l'audience de la TV


Selon le Cable Advertising Bureau (CAB), la responsabilité de la chute de l'audience des chaînes du câble aux Etats-Unis, baisse observée au cours des trois derniers trimestres (2014-15), incomberait d'abord à la concurrence de l'offre de OTT / SVOD (Netflix, Hulu, Amazon Prime Video, etc.).

La seconde raison invoquée tient au fait que beaucoup de téléspectateurs consomment la télévision sur des terminaux dont on ne mesure pas l'audience (tablettes, ordinateurs, smartphones).

Diagnostic de bon sens : quand on consomme Netflix, on ne regarde pas une autre chaîne en même temps : il s'agit d'une bataille pour le budget temps des téléspectateurs (il n'y a pas de possibilité de multiscreentasking, évidemment).
Les données du CAB recoupent celles déjà notées à propos du vieillissement de l'audience des principaux networks commerciaux nationaux.

Netflix et autres OTT sont donc bien des concurrents frontaux des chaînes de la télévision commerciale traditionnelle. Ce qui amène deux questions :
  • Quel est l'intérêt à terme pour les grands studios de vendre leurs programmes aux OTT et de fragiliser ainsi l'audience et les revenus publicitaires de leurs networks et stations ? 
  • Quel intérêt à terme pour les grandes chaînes de faire bénéficier les OTT de leur puissance commerciale pour vendre leurs abonnements ? Ne se tirent-elles pas une balle dans le pied ?
N.B. (source : Nielsen)
- 41% des foyers américains sont abonnés à un service OTT / SVOD
- 10% accèdent à plusieurs services, 2,5% à 3 services
- les foyers abonnés OTT se connectent durant 2 heures et 45 mn par jour

lundi 9 mars 2015

Réseaux sociaux : gratuité abusive ?


La Commission des clauses abusives (CCA) a publié en décembre 2015 une Recommandation "relative aux contrats proposés par les fournisseurs de services de réseaux sociaux" (Recommandation N° 2014-02). La lecture de ce document en 46 points est un régal et l'on ne saurait trop en la recommander lecture à qui travaille, d'une manière ou d'une autre, avec les réseaux sociaux.

Après avoir stigmatisé la légéreté de rédaction et de présentation des contrats proposés aux utilisateurs des réseaux sociaux, rédaction et présentation qui les rendent difficilement lisibles et compréhensibles, mettant l'utilisateur consommateur en situation d'infériorité (stratégie de condescendance des réseaux ?), la Commission s'intéresse dans le détail à la qualification des données à caractère personnel et à leur traitement (licéité), à leur partage, à leur conservation...
Tout se passe comme si ces contrats étaient parfois rédigés de manière léonine, le réseau s'attribuant la part du lion. Tout se passe aussi comme si l'esprit des lois (code de la consommation, loi "relative à l'informatique, aux fichiers et aux libertés";loi "pour la confiance dans l’économie numérique",etc.) n'était pas le souci majeur des rédacteurs des contrats. Certaines clauses sont même tout bonnement contraires au droit français et européen.

A propos de la gratuité, retenons l'alinéa 14°) qui "recommande que soient éliminées des contrats proposés par les fournisseurs de service de réseautage social les clauses ayant pour objet ou pour effet :d’affirmer que les services de réseautage social sont gratuits".
En effet, l'utilisateur d'un réseau social fournit des données (commentaires, identifications, photos, jugements, etc. ) que l'on peut identifier à un travail. En "contrepartie", le réseau social fournit un service monétisable, très bien monétisé même (vente de données classées aux annonceurs, aux instituts d'études, notamment).

N.B.
  • "you own your story" : 8 (we are 8) est un réseau social qui propose de partager la rémunération des annonceurs avec les visiteurs du site.

mercredi 4 mars 2015

Publicité artificielle et fausse monnaie publicitaire

Illustration copiée de la Homepage de White Ops

La fraude dans la publicité numérique (The Bot Baseline. Fraud in Digital Advertising) : c'est le titre du rapport rédigé pour l'Association américaine de publicité (ANA) par White Ops, entreprise new-yorkaise spécialisée dans la détection de la fraude numérique automatisée, provoquée par des robots (botnets).
Recherche effectuée avec la collaboration de grands annonceurs : Mars, Walmart, Intel, Ford, Colgate-Palmolive, Nestlé, MasterCard, etc. Collaboration compréhensible : les robots coûtent cher aux annonceurs : White Ops évalue le coût de la fraude à 6,3 milliards en 2015.

Quelles sont les principales conclusions du rapport de White Ops ?

La première et plus frappante est que nous sommes tous complices involontaires des robots qui provoquent de fausses impressions. Si nos ordinateurs sont infectés, infestés, parasités, alors c'est d'eux que partent les robots simulant des hits, des recherches. De plus, le robot est contagieux...
  • Les robots frappent surtout la nuit
  • Ils représentent 11% des impressions des campagnes display et 23% des impressions vidéo
  • Ils visent de préférence le programmatique et le retargeting
  • 52% des impressions dites third-party sont produites par des robots
  • Les robots frappent inégalement selon les catégories de contenus : finance, famille, grande consommation alimentaire sont les plus touchées 
  • La part des impressions dues aux robots peut atteindre 62% sur les achats SSP.

N.B.
Sur le même sujet, voir le cas de ZeroAccess, observé par Dell.
Selon comScore, la fraude provient surtout des extensions d'audience. En revanche, toujours selon comScore, les éditeurs Premium auraient circonscrit le problème, réduisant à moins de 5% le taux d'impressions frauduleuses.

lundi 2 mars 2015

L'audience de la télé vieillit, ou pas ?


L'âge moyen des téléspectateurs américains des 4 grandes chaînes commerciales "gratuites" terrestres ("networks") vient de dépasser 50 ans (source : Nielsen via Horizon Media / Brad Adgate). C'est un signal d'alarme pour la publicité télévisée dont la cible privilégiée est celle des 18-49 ans, c'est un atout commercial de plus pour des médias concurrents comme YouTube ou Facebook (cf. "Un Président sur YouTube" ou "Obama et les networks" ou "Facecast: Facebook TV News?").

Et voilà que la ménagère de moins de 50 ans a plus de 50 ans. Une barre symbolique est franchie. Symbolique mais dont il faut tempérer l'importance en prenant en compte l'évolution démographique globale de la population : l'espérance de vie à la naissance est passée aux Etats-Unis, de 66 ans, en 1951, à 76 ans, en 2011, pour les hommes et de 72 à 82 pour les femmes.
Précisions encore que ce vieillissement ne concerne que l'audience de la télévision regardée au foyer sur un téléviseur.

Plusieurs causes peuvent être invoquées pour expliquer ce vieillissement de l'audience mesurée.
  • Le comportement télévisuel de jeunes générations qui se tournent vers les chaînes diffusées en streaming (OTT, SVOD) sur d'autres appareils que le téléviseur (tablettes smartphones, Apple TV, Chromecast, Roku) : Netflix d'abord, Hulu, Amazon Prime notamment. Bientôt HBO... (cf. OTT everywhere: a paradigm shift). A moins que les chaînes traditionnelles n'ajoutent le streaming à leur mode de distribution, comme l'a déjà réalisé CBS avec CBS All Access, l'audience publiée des 4 grands networks semble promise au vieillissement.
  • Le comportement télévisuel de la population dite latino, plus jeune, consommatrice de chaînes commerciales hispanophones grand public (Univision, Telemundo, UniMÁS). 
  • La mesure de l'audience a sa responsabilité aussi : Nielsen mesure mal voire pas du tout la consommation hors du foyer et la consommation sur les appareils mobiles, toutes consommations qui sur-représentent les jeunes générations (NBC signale que 70% de l'audience du talk show "The Tonight Show" échappe à Nielsen...).  
  • Plus que l'audience, c'est la mesure de l'audience qui vieillit.
L'âge n'est pas tout. L'exploitation de data pour les plans média devrait permettre aux annonceurs des ciblages plus discriminants que la cible canonique "moins de 50 ans". Pour être prédictif, l'âge gagne à être analysé à l'aide de multiples données de comportement.

mardi 24 février 2015

Big Bird tweets, at long last


It's the least a bird can do. So I follow him.
Among his followers is the Cookie Monster and, of course, "Sesame Street" which boasts 878 000 followers. Who are these followers? Kids? Parents? Grandparents? All no doubt former Sesame Street fans.


Sounds good for PBS! Reminder: the last Republican presidential candidate wanted to get of Big Bird.
And now, there is a parody of "House of Cards", with a wolf who wants to become President and chase the three little pigs to live in the White House. He even threatens them, sending messages from his smartphone. Wolves nowadays... 
Sunny day!

vendredi 20 février 2015

flow magazine ou le triomphe du papier


flow, pour l'amour du papier. Prisma Media (groupe Bertelsmann) a lancé en février 2015 un nouveau magazine sur le marché français. Vendu 6,95 €, bimestriel, il a été tiré à 160 000 exemplaires et compte 140 pages. Abonnement annnuel : 38 € (6€15 le numéro). En juin 2015, Prisma annonce 80 000 exemplaires vendus pour les 2 premiers numéros, dont 4 500 abonnements.

flow est déclaré "féminin" par l'éditeur. Il vise "les femmes de 35 à 50 ans, ouvertes d’esprit, positives, qui aiment la papeterie et la beauté des choses", selon les indications données à la distribution (Presstalis). Ciblage plutôt flou et c'est bien (l'analyse data dira l'écart entre le lectorat imaginé et le lectorat atteint). Le titre relève également, selon les taxonomies en cours dans la presse, de la catégorie des "loisirs créatifs".
  • Le modèle économique renvoie à une économie internationale de la presse : conception et recherche marketing (coûts fixes) sont amorties sur plusieurs marchés : Pays-Bas, France, Allemagne. Le concept a été mis au point aux Pays-Bas (groupe Sanoma). Une édition internationale est publiée en langue anglaise. Aux coûts fixes par numéro s'ajoutent des coûts de traduction (coûts variables). 
  • Publicité ? Un peu : Guerlain, Nuxe, Lancôme (4 de couverture). Promotion : des livres et un magazine des Editions Pisma. Et le shopping, format petites annonces avec adresse, photo ; carnet d'adresses en fin de magazine.
  • Le magazine comporte une forte présence numérique : tablettes, Web, Instagram, Facebook, Pinterest, Twitter.
  • La catégorie "loisirs créatifs" est féconde : en France, elle s'accroît d'une centaine de titres chaque année (nouveaux titres + hors séries) depuis 2005 (cf. infra, Base MM).
flow, c'est le triomphe du papier, des "amoureux du papier"

Le déclin du papier et de la papeterie s'accompagne d'un repositionnement. Bien sûr, les magazines ont une affinité naturelle avec les activités recourant au papier (patrons, carterie, décoration, cahiers, origami, coloriage). Si la modernité numérique lui substitue des écrans, cette modernité fait aussi de la papeterie un objet de luxe et de distinction, d'inutile beauté ; un même phénomène s'observe déjà avec la calligraphie et les outils d'écriture, porte-mine ou stylo à plume (cf. Le Stylographe, qui se veut "magazine de haute-écriture", lancé en 2002).
Par son aspect papier, flow se rapproche du scrapbooking : d'ailleurs, par exemple, le numéro de février de Passion Scrapbooking offre en cadeau "16 pages de papiers et étiquettes scrap". Voir aussi Passion Cartes Créatives (cf. le hors série de mars 2015 consacré au faire-part).

Nombre de titres nouveaux et de hors-série dans la catégorie "Loisirs créatifs"
2004-2014.  Source : Base MM (février 2015)
La partie éditoriale met l'accent sur une créativité personnelle d'apparence modeste, mise en œuvre à la maison, sans prétention ni frime, qu'il s'agisse de cuisine, de bricolage ou de crochet. Positionnement européen original que l'on peut rapprocher de Landlust en Allemagne.
flow connaît en Allemagne un grand succès que souligne et analyse l'hebdomadaire allemand Der Spiegel : "Magazin-Erfolg Flow".
La tonalité du magazine, son esthétique vont délibérément à contre-tendance. ("Flow wirkt wie ein Gegenentwurf zu modernen Medien", écrit Sebastian Hammelehle dans Der Spiegel). Le côté "loisirs créatifs" est parcouru comme un fil rouge par une interrogation lucide sur notre relation à la communication et aux technologies numériques : débrancher ? multitasking ? vitesse ? Les articles questionnent avec scepticisme les styles de consommations numériques : "L'instant plutôt que l'instantané", "Une chose après l'autre, SVP". On n'attend pas ces pages de philosophie, écrites à la manière d'Alain ("Les idées et les âges"), de H. D. Thoreau (Walden) ou de Tom Hodgkinson (cf. "Vivre autrement ? Quelle place pour le numérique ?").

flow pose de manière nouvelle - et implicite - la question de l'avenir de la presse. Si cet avenir semble presque exclusivement numérique pour l'information, il appartient certainement au papier pour les magazines de loisirs créatifs (cf. "Lire la presse, c'est faire : loisirs créatifs, déco, bricolage, cuisine",  "Loisirs créatifs : La Maison Victor, magazine professionalisant"). Ne perdons pas de vue que cette catégorie de titres représente près d'un cinquième de la nouveauté presse depuis dix ans, près de la moité si l'on y adjoint les magazines pour "faire" - et non seulement pour lire -consacrés à la cuisine, à la décoration, au jardinage et au bricolage.

mercredi 11 février 2015

Evénement pluri-dimensionnel : la publicité dans le Super Bowl


Le Super Bowl, grand bazar télévisuel annuel aux Etats-Unis, constitue une occasion de diagnostiquer les évolutions de l'audience d'un événement que l'on peut bien appeler publicitaire, la publicité ayant phagocyté le spectacle sportif.
Quelles sont les audiences mesurées du Super Bowl ? Où les trouve-t-on ? L'audience TV, stricto sensu, comptée dans les foyers à l'aide de people meters est dépassée, débordée par les audiences mobiles. De plus, on n'a toujours pas d'audience sur téléviseur "hors-foyer".
Comme de la Rome de Sertorius (cf. Corneille), on peut dire de la télé d'aujourd'hui qu'elle n'est plus dans la TV, mais qu'"elle est toute où je suis".

Comment va l'audience ? A l'issue de l'événement, nous nous trouvons confrontés à toutes sortes de données. Big data certes mais pas encore smart data.
Ce qui frappe d'abord est l'hétérogénéité radicale des données dont nous disposons : hétérogénéité des unités de compte, des sources, des zones géographiques et périodes de référence... La valeur de l'ensemble de la chaîne des données étant celle de son maillon le plus faible, la valeur de l'accumulation de données hétérogènes est inférieure à la valeur de chaque classe des données cumulées. Démesure des données : on a davantage de données confuses et moins de données claires et distinctes. Malin génie médiatique !
Les audiences obtenues ne sont pas dédupliquées, sans doute sont-elles non dédupliquables (multiscreentasking, etc.) ce qui interdit toute évaluation de la couverture totale. Si ces données sont auditables une par une (qui le demande ?), l'audit de leur accumulation est improbable (y compris sous forme de pige).

Ne pas désespérer Madison Avenue !
Pourtant, il va falloir apprendre à travailler, calculer, recommander, penser les médias avec ce fatras. Nos attentes, formées par les médias anciens, des pratiques publicitaires anciennes sont nécessairement déçues. Nous n'avons pas encore les concepts pour comprendre un événement multi-dimensionnel. La notion d'audience est-elle encore pertinente, fût-ce sous le nom de "total audience" (Nielsen) ? Faut-il y substituer une notion de "donnée", plus universelle ; de même faut-il désormais parler de vidéo plutôt que de télé ?
  • La télévision linéaire, en direct sur téléviseur (NBC) : entre en 114 et 120 millions de téléspectateurs selon Nielsen (people meter). S'y ajoutent les audiences cumulées les jours suivant (C3 et Live+7, etc.).
  • L'appli NBC : 1,3 million de personnes (source : NBC).
  • Facebook : 65 millions d'utilisateurs uniques partageant 265 millions d'objets (commentaires, likes, posts, likes). Quand doit-on arrêter le compte ?
  • Twitter : 28,4 millions de Tweets (audience mondiale) : "global Tweets containing terms related to the game and halftime show [that] were sent during the live telecast (from kickoff through 30 minutes after the clock expired)".
  • YouTube : les messages publicitaires du Super Bowl ont recueilli une audience de 133 millions de personnes (comptage arrêté le lendemain du match, lundi, à 10 heures). Selon Pixability. S'y ajouteraient 51 millions de vues avant l'événement (ad teasers).
  • Et ailleurs : on trouve les messages publicitaires du Super Bowl sur de nombreux sites américains (NFL, USA Today, les autres networks) ou autres (Chine, etc.), sur d'autres réseaux sociaux, sur les sites des annonceurs...

dimanche 25 janvier 2015

Un Président sur YouTube : désenclaver le débat politique


Le Président Obama a fait appel à YouTube au terme de son intervention sur l'état de l'Union (SOTU, State of the Union Address, 20 janvier 2015).
En une vingtaine d'années, l'audience apportée par les chaînes de télévision traditionnelle (networks nationaux) a baissé, telle que mesurée par Nielsen ; en revanche, il semble que l'audience apportée par les médias numériques soit en augmentation et concerne surtout de nouvelles couches de population, plus jeunes (plus 12 millions de posts et de likes sur Facebook). Beaucoup de sites ont retransmis en direct et mis à disposition le discours du président (streams). Le dispositif de diffusion a été systématiquement élargi et déployé au-delà de la télévision classique (pour un bilan complet du dispositif, voir ici).


#YouTubeAsksObama a permis de conduire un débat dans une forme nouvelle. Parmi les sujets retenus par trois stars de YouTube ("YouTube personnalities") pour leurs dialogues avec le Président des Etats-Unis : accès à l'enseignement supérieur ("the best investment you can make"), relations avec Cuba, sécurité sociale ("Obamacare"), mariage de personnes de même sexe, police et minorités (racial profiling), légalisation de la marijuana, harcellement sur le Web et les réseaux sociaux ("cyberbullying")...

Question de média
Cet événement consolide l'image et la réputation de YouTube comme lieu d'expression politique et comme forme nouvelée de télévision (déjà, en novembre 2014, Obama avait privilégié Facebook pour l'annonce de sa politique d'immigration). Bien sûr, les dialogues sont encore un peu guindés, la mise en scène singeant les débats électoraux (cf. les introductions médiocres, à base d'histogrammes, d'un "présentateur" de Google News Lab). Mais, le pli est pris : la télévision traditionnelle, linéaire, perd décidément ses anciens privilèges. Sympôme d'un changement de paradigme média ?

Question de politique
Le Web peut-il permettre d'avancer sur la voie d'une démocratie plus directe, moins confisquée par des réprésentants élus professionalisés ? B. Obama, en fin d'émission, souligne son ambition de recourir grâce au Web à des moyens de communications moins vermoulus, moins compassés, plus commodes et plus proches pour les jeunes générations d'électeurs et d'électrices. Avec les médias numériques et les réseaux sociaux, la socialisation politique emprunte des voies nouvelles.

samedi 10 janvier 2015

OTT everywhere. A TV paradigm shift?


American television goes over-the-top (OTT). Streaming, broadband, stand-alone, OTT, vMVPD: are we seeing the beginning of a TV paradigm shift?

Streaming started for TV with Netflix, Amazon and Hulu around 2006-2008. A few years later, as OTT flourishes, Netflix boasts over 43 million subscribers, more than HBO. Now, traditional media launch their own OTT service. Among them:
  • CBS All Access, a paid subscription channel ($6/month with commercials, $10 without), on-demand. Sort of catch-up TV. All kinds of its programs with a few notable exceptions: NFL or "The Big Bang Theory". CBS will use its Syncbak server. Each CBS station will be equipped with it. Generally speaking, CBS affiliated stations approve CBS All Access. Note that since it is not part of Hulu, CBS was free to develop CBS All Access. In retrospect, it also explains the determination to destroy Aereo. In July 2015, CBS All Access reaches 75% of U.S. TV homes. In August 2017, CBS All Access adds CBSN. In 2018, CBS All Access will be available ad-free via Amazon Channels (Amazon Prime subscribers).
  • CBS News
  • HBO Now launched a stand-alone OTT service, like Netflix. It is not necessary to buy packages to watch HBO (included in premium bundles) as a Web streaming-only service. No need for a pay-tv subscription. HBO is expecting 10 million subscribers. HBO costs $16 a month while Netflix is sold for $9 (in the USA). HBO Now $14,99 per month (via iTunes Store)
  • Showtime (CBS Group): the President says Showtime is "prepared for an OTT World" (Showtime's OTT service to debut in July 2015, $10.99).
  • Dish Network launched its OTT service in February 2015, Sling TV streaming 19 channels for $20 (600,000 subscribers, February 2016)
  • ESPN will create a stand-alone service with NBA
  • For Starz, "going OTT is a no-brainer for content owners". Launched in April 2016 ($8,99).
  • In December 2014, DirecTV launched YaVeo, a service for Spanish-language programming ($8), including programs from Univision, Caracol, etc. YaVeo was closed in December 2015.
  • Nickelodeon (Viacom) launched Noggin, an OTT channel dedicated to children using mobile in 2015 ($6)
  • Major League Soccer will go OTT in 2015 too
  • Urban Movie Channel (UMC) launched in February 2015
  • Watchable by Comcast (beta version, September 2015)
  • Cox Flare MeTV (November 2015), Flare Kids
  • CuriosityStream, non-fiction programming, 2015
  • Verizon Communications: Go90, free to start with (October 2015)
  • Smithsonian Earth, $3,99 (November 2015)
  • Univision Now (Univision, UniMas), $5,99, launched in November 2015
  • SeeSo, comedy channel, launched by NBCU (January 2016), closed in 2017
  • FilmStruck, streaming service, announced by Turner (April 2016, Time Warner)
  • PlayStation Vue, launched by Sony in March 2015 (120 000 subscribers in June 2016). Cloud DVR.
  • Hulu: slimmed-down bundle (planned Q1 2017)
  • DirecTV Now (with AT&T, planned March 2017)
  • Glosi ($9,99): Hispanic multiscreen service with Cox (2017 ?) 
  • Fox Nation will be launched in 2018 (fourth quarter)
A new TV paradigm? What are the implications? For the time being, the development and generalization of OTT television pose many questions.
  • HBO and Showtime going OTT could interfere with MVPDs (Multiple Video Programming Distributors) like DirecTV and MSOs, which sell HBO or Showtime as a flagship product in a bundle, a mix of programs. Is there a risk of cannibalization?
    • Could OTT increase the propensity to leave bundling, raising the number of cord-cutters or cord-nevers? Will MVPDs sell the streaming service too? What are the consequences on MVPDs and their bundle economy? Is this the beginning of the end for MVPDs?
    •  
    • Would OTT become just another way to sell TV programs, as CBS says? A "supplementary offering" to reach broadband-only homes (cord-free)? 
    • How about Net neutrality? The FCC will vote on new rules. Netflix is criticizing the Republican "fast lane" proposition, calling it a "misconception", but the FCC wonders if Netflix is not building or testing its own "fast lane".
    • What about advertising? OTT channels do not carry commercials. But this could change... Could free OTT with advertising make sense?
    • How will commercial measurement keep up with these new platform developments? 
    • In the long run, will every network develop its own OTT(s)?
    Screenshot of http://www.cbs.com/all-access/

    mercredi 31 décembre 2014

    Sports TV fees for everybody


    You do not like to watch sports on cable TV? Too bad, but you pay anyway. Or  you can cut the cord...

    That is what Time Warner Cable, the second American Multiple System Operator (MSO, 11 million subscribers) is telling its subscribers in the beginning of 2015.
    Every TWC subscriber will have to pay a monthly $2.75 surcharge, even if they do not subscribe to a sports package. These sports fees are supposed to offset the rising price of sports programming by networks such as ESPN, SportNet LA (which by the way belongs to TWC), etc. DirecTV and Cablevision are going to do the same. Subscribers will not be able to opt out to avoid the surcharge (bundling).
    Sports programming represents 20% of programming expenses for cable operators and other distributors (source: SNL Kagan).

    Of course this surcharge will probably increase cord cutting and the number of cord-nevers. But obviously, in order to optimize their business, cable operators prefer to have less subscribers who pay a bigger bill: How long can this last? Unfortunately, for American sports fans, the broadband supply of sports is still limited. When will there be a OTT for sports?

    lundi 29 décembre 2014

    Peur de nos amis les robots ?


    Les technologies numériques s'emparent de la presse magazine grand public. On l'a observé avec les conseils d'achat pour les équipements personnels et domestiques. Un grand pas de plus et nous voici dans l'intelligence artificielle ; la vulgarisation patine toutefois lorsqu'elle doit aborder les réseaux neuronaux : machine learning et deep learning sont quelque peu rébarbatifs.
    Heureusement voici les robots et leurs représentations plus ou moins anthropomorphiques. Thème populaire, les robots font rêver et ils font peur. Science fiction ? Luddisme ? Les machines voleraient le travail des humains, les mettant au chômage. Pourtant, à la une des magazines, les robots ont l'air si sympathique, inoffensif, et ils sont plutôt photogéniques. Humains, trop humains ! Journalisme de vulgarisation scientifique et technique, de nombreux magazines titrent sur l'actualité des robots : fin et début d'année invitent à imaginer l'avenir. Le temps des robots semble proche.
    • Notons d'abord qu'il existe depuis janvier 2010 un magazine régulier, spécialisé mais grand public, Planète Robots : "le magazine de la robotique et des nouvelles technologies du futur" (bimestriel, 5,9 €, abonnement annuel 6 numéros, 35 €). Son existence témoigne de l'intérêt constant pour ce sujet (on en est au numéro 30).

    • L'Humanité Dimanche  (hebdomadaire, 3 €, 4 décembre) aborde la question par les dimensions sociales et s'inquiète pour l'emploi - actualité française oblige. La fabrication et l'entretien des robots ne compenseront sans doute pas les suppressions d'emploi qu'ils provoquent ; une nouvelle économie doit être conçue (droit du travail, fiscalité, sécurité sociale, formation).
    Il est vrai que les robots ne font pas grève, travaillent 24 heures sur 24, ne prennent ni vacances ni week-ends, ne sont pas malades (mais ils tombent en panne), n'ont pas d'accidents du travail et ne touchent pas de retraite. Donc pas de charges sociales. Un rêve d'entrepreneur ? Certes, mais qui achètera leur production ? Voir l'ouvrage de Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, The Second Machine Age: Work, Progress, and Prosperity in a Time of Brilliant Technologies (2013).

    • inexploré (trimestriel, 6,5 €) demande "jusqu'où ira l'intelligence artificielle" dans son dossier "Demain, tous robots ?".  
    • LSA (distribution) évoque Nao, le robot d'Aldebaran, qui accueille les clients du magasin Darty de la République à Paris.
    • Notons encore un article dans le magazine Geek (bimestriel, 5,95 €) sur la manière dont les robots apprennent à percevoir et comprendre le langage du corps humain et sur les aspects juridiques du développement des robots.


    Amazon, en attendant les drones, compte sur les robots pour améliorer l'efficacité de sa logistique. Une video tournée dans les entrepôts  (fulfillment center) montre le ballet des robots (cf. vidéo supra) évoquant l'apprenti sorcier (Goethe, Dukas, Disney).

    Vieille histoire, les robots ? Aristote notait que si les navettes "tissaient d'elles-mêmes", on n'aurait plus besoin ni de manœuvres ni d'esclaves (Politique, Livre I, IV, 3) ; vingt siècles plus tard, Descartes évoquera les animaux-machines et les automates (Discours de la méthode, Cinquième partie) : seul le langage les distingue des humains : et l'on arrive au test de Turing pour séparer les humains des machines.

    Et la presse, sera-t-elle touchée par les robots ? Quand les articles sur les robots seront-ils composés par des robots ? Jamais, disent certains en un bel acte de foi. "Let the data tell its story", propose déjà Wordsmith, le logiciel d'Automated Insight. Voir aussi Quill, le logiciel d'écriture de Narrative Science ou encore celui de Arria.

    T-shirt d'étudiants du MIT, Boston, haut lieu de la recherche en robotique. Le robot, étape de l'évolution de l'humanité...

    jeudi 25 décembre 2014

    The old age of news


    According to Nielsen, the median age of American TV news channel viewers is :

    58 for CNN, 61 for MSNBC, 68 for Fox News (prime time)
    61 for CNN,  61 for MSNBC, 66 for Fox News (total day)

    One can comment on these ratings in many ways: the evolution from one year to the next, the changes in programming (for instance, more series on CNN), the differences between networks (see Variety).

    Any comment on the differences only helps to hide a major common fact: this audience is skewed towards older viewers (cfThe Atlantic).
    Where are the younger generations? Where do young adults get their news from? The Web ? Facebook (see Facecast or Paper), YouTube, Reddit, Google News, Twitter? Are Fox News, CNN or MSNBC even part of their consideration set when it comes to "news"? Cord-nevers, they do not subscribe to pay TV.
    Moreover, what do they (we) call news? How old would the audience be for so-called news networks, if we were to exclude entertainment and people from the "news" category and only include politics and economics? Is there still an audience for programs like what is celebrated on "The Newsroom"?
    Let's face it: news is to be found on the net, on mobiles.

    mercredi 17 décembre 2014

    Cours de journalisme en série : The Newsroom


    Voici que s'achève la troisième et dernière saison de la série The Newsroom diffusée par HBO depuis juin 2012 (puis HBO GO) : 25 épisodes de 52 minutes.
    The Newsroom raconte le quotidien et les péripéties de News Night, le journal du soir d'une chaîne d'info, ACN (chaîne fictionnelle, du type CNN). Le générique de la première saison place d'emblée la série sous les auspices favorables des grands ancêtres de l'information télévisée américaine : Edward R. Murrow (CBS), Walter Cronkite (CBS), Chet Huntley et David Brinkely (NBC).
    Le réalisateur et auteur est Aaron Sorkin, un habitué de la fiction politique : "The West Wing", "The American President" ; il est aussi le réalisateur de "Social Network", un film sur les débuts de Facebook.

    The Newsroom relève d'une double lecture : au premier degré, une trame politique, celle de la chaîne, d'événement en événement ; des histoires secondaires s'y entrelacent, amours, rivalités, drames, ambition... Le téléspectateur partage la vie fébrile de la salle de rédaction, petite communauté dont l'incessante communication numérique exaspère le quotidien. L'information télévisée se fait à coups de Web et de smartphones : Twitter, iTunes, Facebook le disputent aux blogs et aux e-mails.
    En même temps que se déroulent ces narrations croisées, d'épisode en épisode, la série approfondit une réflexion critique sur le journalisme et ses limites : le financement de l'information par la publicité, l'obsession lancinante des taux d'audience (ratings) et des sondages, la langue de la télévision, malade, de plus en plus orwellienne, la starification des présentateurs, le "journalisme citoyen" (amateur), l'agenda setting... L'équipe de News Night rêve d'une information sans contrainte, libérée des taux d'audience, indépendante des actionnaires, de la publicité... Dépendre des subventions et des pressions des pouvoirs politiques plutôt que de la publicité ? Hum !

    Les problèmes évoqués et parfaitement illustrés concernent la construction et la hiérarchisation des faits, la question des sources et de leur vérification, la course au scoop... C'est toute l'économie de l'information, de sa production et de sa consommation que la série réussit à mettre en scène : à ce titre, elle pourrait servir de base à une réflexion de science politique sur le journalisme et, plus généralement, sur le "quatrième pouvoir". Le postulat politique de la série, qui semble hérité de Benjamin Franklin (cf. Apology for the Printers", 1731), est que la qualité d'une démocratie dépend de la qualité de l'information de ses citoyens. Mais que peuvent vouloir des téléspectateurs intoxiqués par la culture politique hégémonique de leur temps, de leur pays ?

    Une mythologie du journalisme, empreinte de nostalgie, est sous-jacente : celle du Watergate, faire l'événement plutôt que s'en tenir à le raconter. How to do things with words ! Le journaliste devient le héros de l'histoire qu'il raconte.
    Un dialogue aux allures de fable confronte la journaliste d'un magazine people au présentateur de News Night : inégales dignités journalistiques ? Qu'est-ce qui fait et distingue le journalisme, le métier et sa technique, sa déontologie ou bien les sujets auxquels ils s'appliquent ? Noblesse des grands principes d'un côté, petitesse des indiscrétions de l'autre ? La série met en scène différents "caractères" journalistiques : le moraliste redresseur de torts, le correspondant de guerre, héroïque, bras en écharpe et cicatrices au visage, le geek sympathique et savant, le technicien financier à la rigueur inflexible, le présentateur emprisonné qui ne trahit pas ses sources...

    Comme la narration est riche, qu'elle est profondément inscrite à la fois dans le contexte culturel américain et dans l'actualité, le public étranger risque de s'y perdre, peu familier avec le Tea Party, les primaires en New Hampshire, la grêve des enseignants du Wisconsin, les viols impunis sur les campus universitaires, la pollution par BP du golf du Mexique, la peine de mort, la légalisation de l'immigration mexicaine, Fox News, la géographie électorale, la National Rifle Association (NRA) et le port d'armes, le New York Post... La plupart des téléspectateurs non américains ne profitent guère des multiples allusions culturelles ou historiques qui forment le fond de références nationales sur lequel se détache l'histoire de la chaîne. Limites de l'internationalisation.

    Pour apprécier pleinement l'émission, il faut se mettre dans la peau du téléspectateur américain. Celui-ci est nourri d'information pré-digérée par les partis politiques officiels et leur lobbying qui forment le consensus essentiel, tacite et invisible, celui qui les fait s'accorder sur les modalités du dissensus et limiter ainsi les choix politiques. Le présentateur tente de mettre à jour ce consensus conservateur en décapant les journaux télévisés de leur langue de bois convenue, en exhibant ses contradictions. Ce qui peut apparaît comme de la condescendance (smugsanctimoniousness, disent les critiques) ne serait que conscience professionnelle. L'information télévisée, ainsi conçue, accomplit un travail didactique afin de provoquer l'étonnement du téléspectateur. Il y a du Brecht dans cette démarche maïeutique : réveiller ("distancier") le téléspectateur (Verfremdungseffect, defamiliarization). Will, le présentateur, se voit "in a mission to civilize" (allusion à Cervantès) quand on attend de lui qu'il fasse de l'audience... Aaron Sorkin, aussi, voudrait nous civiliser : "You can act like a knight even if you do not have a horse" et, romantique, se réclame de Don Quijote...

    Superbe série, teintée de nostalgie, dont on pressent qu'elle parle d'un média qui s'achève et doit se réinventer... sous les coups et à l'aide du numérique.

    Elle est diffusée en France par Canal+ Séries.
    A noter, le merchandising pour les fans (boutique avec T-shirts, mugs, stylos, DVD) et les liens avec Facebook (pour quoi faire ?).

    mardi 9 décembre 2014

    Tablettes et smartphones : high-tech de Notre temps


    Les hors-série high-tech sont de saison, de la saison des cadeaux calculés, chaque titre jouant sa partie, rappelant que la fonction guide d'achat est une dimension essentielle des magazines.
    Challenge publie un spécial "les 100 coups de cœur des geeks de la rédaction", qui s'adresse aux clients "cadres sup".
    Science & Vie élargit le domaine aux "200 objets intelligents du XXIème siècle". Ere numérique résente de meilleur du high-tech : "Top 30 de l'année". Images s'en tient aux "meilleurs produits photo-vidéo de l'année". Nous avons déjà présenté celui de 60 millions de consommateurs.
    Notre temps publie aussi son Hors-série High-tech. Tablettes et smartphones ne sont plus l'apanage des happy few : outils personnels ou professionnels, toutes les générations les utilisent déjà ou les utiliseront prochainement.

    Comment Notre temps vend-t-il les nouveaux outils de communication à ses lecteurs, futurs lecteurs numériques ? Car le magazine, avec ce guide d'achat, invite, encourage, prépare aussi, de facto, son lectorat papier à se servir d'outils numériques qui lui permettront, entre autres, de lire Notre temps en version numérique sur un appareil mobile. Comment gérer cette migration inévitable des lectures ?
    "Notre temps" ? Quel temps ? Quelle cible ? La douzaine de lecteurs et lectrices dont les témoignages sont mis en avant ont plus de 40 ans : 60, 45, 49, 47, 50, 59 ans pour les tablettes et 54, 60, 44, 50, 58, 64 ans pour les smartphones. Ils sont dans la seconde moitié de leur vie active, pas encore retraités, à répondre à ces questions : "Une tablette, un smartphone, pour quoi faire ?"

    L'intérêt sociologique de ce hors-série est de donner une vision réaliste, désenchantée de la consommation des technologies de communication et des attentes du très grand public. Vision décapée des discours habituels de "spécialistes", toujours à la recherche de quelque distinction, avec leur charabia truffé d'américanismes et d'acronymes.
    "Pour moi, dit une utilisatrice à propos d'une tablette, ce n'est pas un gadget". Déclaration essentielle. Ces appareils ont changé de statut : ni luxe, ni jouets, leur fonction d'utilité est primordiale. Peu de consommation ostentatoire, peu de place et de budget pour la frime.

    Dans la conception d'un tel guide d'achat, les journalistes sont menacés d'une erreur connue des économistes travaillant sur l'innovation (cf. infra, * Clayton M. Christensen) : lâcher leur lectorat en se laissant emporter par un rythme d'innovation technologique que le lectorat ne suit pas.
    Comment les journalistes ont-ils évité ce risque  ethnocentriste tout en gardant un pied dans la modernité attendue ?
    Au moyen d'une approche factuelle, simple, aussi objectivante que possible. Ni coup de cœur ni coup de tête. Le guide d'achat a identifié et testé 10 smartphones et 20 tablettes, réunissant ces premiers ensembles de considération en tableaux synoptiques. Les critères à prendre en compte pour la décision d'achat, outre le prix, concernent d'abord l'ergonomie (encombrement, poids, taille de l'écran, capacité, O.S.) et la commodité (autonomie, connectivité, photo et vidéo). Un conseil aux acheteurs : afin d'apprécier plus sûrement les appareils, il faut aller en magasin, les prendre en main, les essayer.
    La sélection d'applications recommandées pour les appareils comprend les classiques, météo, Skype, Dropbox, réseaux sociaux mais aussi les loisirs créatifs (couture, broderie, point de croix, tricot), le jardin, la santé, le sport / bien-être... En fin de magazine, quelques objets connectés et portables. Et un glossaire à maîtriser pour comprendre les conseils d'achats et le discours des vendeurs...

    N.B. Notre temps, magazine mensuel, a été lancé en 1968 par Bayard Presse. Il s'adresse aux "séniors", notion floue qui dans ce cas désigne les générations ayant atteint la cinquantaine, nées pour les plus jeunes dans les années 1970 (le titre se positionne comme "le magazine de toutes les générations de séniors").
    Selon de nombreux critères, Notre temps reste l'un des titres les plus puissants de la presse magazine généraliste française. Le magazine compte plus de 740 000 exemplaires vendus chaque mois (DFP, source : OJD). Plus de quatre exemplaires sur cinq sont vendus en abonnement individuel, gage d'engagement et de fidélité. Avec un lectorat de plus de 3,7 millions personnes (source : Audipresse, One Global), on compte 5 lecteurs par exemplaire vendu (taux de circulation). Deux tiers de femmes. Aux lectures papier s'ajoutent des lectures Web (les mobiles ne sont pas encore pris en compte).

    * Clayton M. Christensen (The Innovators Dilemma. When New Technologies Cause Great Firms To Fail, Harvard Business Review Press, 1997 : "the pace of technological progress can, often does, outstrip what markets need" : les technologies allant plus vite que la demande sociale.

    jeudi 4 décembre 2014

    Facecast : The One Thing. Facebook TV news ?


    Depuis le 1er décembre, Facebook diffuse "Facecast; The One Thing" ; cette synthèse vidéo de l'information quotidienne d'une minute est réalisée à partir des infos du network national ABC (World News Tonight, WNT). Facecast est présentée par David Muir depuis les studios new-yorkais de ABC, tout comme les infos du soir du network (18h30), chaque jour de semaine (weekday).
    Le format choisi, une minute, est de ceux qui conviennent sans doute le mieux aux plus petits écrans des appareils mobiles. Le côut de l'opération est modique, puisqu'il ne s'agit à ce stade que de l'adaptation de contenus existants (sélection, montage).

    Pour Facebook, il s'agit d'un pas de plus en direction de la télévision.
    ABC appporte à Facebook sa légitimité de network national grand public. Facebook apporte au network sa couverture, son public mobile : le network compte puiser dans le gigantesque gisement d'audience mondiale de Facebook et y gagner peut-être de la notoriété.
    Echange égal, inégal ? La télé nourrit-elle imprudemment son concurrent ?

    Les médias d'information sont mal en point ; il leur faut s'adapter aux nouvelles habitudes du public, à son équipement de réception.
    La presse d'info quotidienne passe sur mobile, l'info télé aussi. L'une et l'autre s'offrent en streaming, en vidéo, à la demande (CBSN). Que de changements à digérer ! De l'analogique au numérique, du fixe au mobile et aux applis. Et bientôt en temps réel et formats courts, comme la publicité.
    Dans cette configuration, Facebook se présente comme distributeur de télévision, tout comme YouTube (OTT ?).
    Ainsi, la révolution de l'information télévisuelle commence-t-elle par sa distribution, sa logistique. Le contenu, pour l'instant, n'est encore touché que dans sa mise en forme matérielle, dans son style narratif (journalisme). Il est peu probable pourtant que le contenu des messages échappe encore longtemps à la révolution numérique du média.
    Copie d'écran de Facebook

    dimanche 30 novembre 2014

    Technologies, opium du peuple ?


    Humanoïde : le magazine trimestriel coûte 5 € (abonnement 16,9 €), 100 p., diffusion Presstalis. Editeur Presse Non Stop. 

    "A contresens sur l'autoroute de l'information", promettait le n°1, plutôt "méfiant" envers les technologies (juillet 2014) ; "La technologie est l'opium du peuple", assène le n°2 (octobre 2014), plus conciliant mais avec humour. Le titre cherche sa voix et son positionnement, son lectorat.

    "Humanoïde" désigne ce qui a les apparences humaines. Allusion aux robots et automates (cf. "Googlenator ou Inspecteur Google"), à l'intelligence artificielle (cf. "Siri, Google Now et Cortana, la voix cassée des intelligences artificielles", dans le n°1) ? Voilà pour le contenu.
    Pour la ligne éditoriale, une proposition provocatrice l'éclaire : en quoi la technologie est-elle l'opium du peuple, comme l'affirme le n°2 en sous-titre ? Voici une hypothèse féconde et unificatrice pour traiter du numérique en ses multiples manifestations. Pour Marx, "l'opium du peuple" était la religion, "soupir de la créature opprimée", "protestation contre la misère réelle" (Introduction à la critique de la philosophie hegelienne du droit, 1844). La technologie numérique peut retrouver nombre de ces sympômes dans un tel tableau clinique. Déjà Calvin and Hobbes, la BD, avait signalé que la TV, mieux encore que la religion, était l'opium du peuple (cf.infra. Merci ZeM pour cette référence).

    A voir l'utilisation constante des smartphones, en toute circonstance, par tout un chacun, on peut s'interroger : quels besoins remplit cette sempiternelle connexion, quel rôle satisfait cette communication rituelle. Je connecte donc je suis : cogito numérique. Comportements religieux ? Soupirs des créatures opprimées ? Le mobile comme époux/se numérique tout comme l'automobile fut l'époux/se mécanique ? Folklore de notre monde (cf. Marshall McLuhan, Mechanical Bride: Folklore of Industrial Man, 1952) ?
    Au plan politique circule l'idée, mais on n'y croit guère, que la technologie résoudrait tous les problèmes : transport, éducation, sécurité, économie, santé, emploi... Les paradis d'intelligence artificielle seraient proches. Is the singularity that near? Tel héros, tel people de l'économie numérique, tout auréolé à la une, "va-t-il sauver l'humanité ?" (n°2) demande le magazine, ironique à juste titre : avec le numérique, la tentation du prophétisme n'est jamais loin. Après l'article sur Elon Musk (n°2), excellent mais qui pourrait prendre plus de distance avec le journalisme people et sa réduction psychologiste des entreprises, on attend au tournant un article sur Uber...

    Comme toujours le papier accompagne le numérique, comme un contrepoint. Déjà les anciennes techologies, radio, cinéma, TV, jeux vidéo avaient donné naissance à des dizaines de magazines papier grand public. Le magazine papier depuis longtemps est un média d'accompagnement des médias.
    "Pas seulement le magazine papier de la société numérique, mais un magazine de société sur les nouvelles technologies" (édito du n°1), ceci positionne résolument le magazine comme un miroir où l'époque se regarde et se mire. Voici l'engagement de la rédaction ; allez savoir ce qu'est un "magazine de société" (en est-il d'autres ?). Comprenons généraliste, pas spécialiste ; nécessité pratique d'obéir aux classification marketing, de situer le titre sur les linéaires encombrés... Référencement.

    La structure rédactionnelle ne varie pas d'un numéro à l'autres. Cinq parties : actualité, "décryptage" (sic), technobsession, hygiène numérique, objetisation. Une couleur à la une, un portrait aussi. Un photographe pour chaque numéro, belle idée.
    Humanoïde est également disponible en version numérique, en ligne, sans appli.
    Le magazine est agréable à lire, à feuilleter. Sa manière de prendre les problèmes demande de prendre son temps, douter, dérouiller les clichés du moment, langagiers ou visuels, pièges de l'actualité, qui freinent et énervent la réflexion. Sortir du credo intéressé des spécialistes pour faire voir la "grande image" où les technologies numériques prennent leur sens.


    dimanche 23 novembre 2014

    Obama, Facebook et les networks


    S'il ne l'a pas formellement demandé, le Président Obama aurait souhaité que les grands networks reprennent son discours de 14 minutes consacré à l'immigration illégale, question politique d'importance nationale à laquelle la population hispanophone est particulièrement sensible.
    Les networks ont refusé de retransmettre le discours d'Obama, lui préférant les émissions prévues dans la grille initiale : ABC a diffusé "Grey's Anatomy", CBS "The Big Bang Theory", NBC "The Biggest Loser" et Fox "Bones". La raison invoquée : il s'agissait d'un discours politique partisan. On a pu y voir un engagement pro-républicain des networks. En fait, le choix était sans doute aussi économique : c'est la période des sondages d'audience locaux (sweeps) et le prime time du jeudi est important pour les stations.
    Seuls PBS, le network de la télévision publique, Telemundo et Univision, chaînes hispanophones, ont retransmis le discours et bousculé leur grille pour lui faire une place.

    En revanche, de manière inattendue, WNBC (DMA n°1), la station O&O new-yorkaise de NBC a préféré diffuser le discours du Président, en direct à 20 heures. WNYW, la station O&O Fox de New York, également, WLS la station O&O ABC de Chicago (DMA n°3). Les stations, dans chaque DMA, firent leur choix, local.
    A Washington D.C. (DMA n°8), WJLA, la station affiliée ABC (Sinclair Boradcast Group) diffusa l'épisode final de la série "Grey's Anatomy" ("fall finale") tandis qu'à Boston (DMA n° 7), WCBV, la station affiliée ABC (groupe Hearst), lui préféra le discours présidentiel.
    Cet événement politico-médiatique illustre l'inaliénable localisme de la télévision américaine et l'indépendance de programmation des stations, même lorsqu'elles sont des filiales owned and operated (O&O) de networks nationaux. Les stations locales ont d'abord le souci des téléspectateurs de leur marché.
    On observe également que les chaînes nationales grand public restent indépendantes du pouvoir politique national.

    Le déficit de couverture de l'événement a pu être partiellement comblé par la diffusion en avant-première d'une présentation vidéo (1 mn) du futur discours présidentiel par Facebook ; ceci ne manquera pas de conforter le réseau social dans son positionnement de concurrent majeur de la télévision.
    Les networks n'ont certainement pas apprécié cette incursion de Facebook sur leur marché.
    Le président Obama, sur Facebook