lundi 18 juillet 2022

La publicité en France selon l'IREP en 2021

 Le marché publicitaire français en 2021, 116 p., juin 2022

Cette année, c'est un volume de 116 pages 21x29,7 que l'IREP consacre à l'évolution du marché publicitaire en France. Ce portrait annuel se termine avec l'année 2021 ; il a été commencé en 1959, voilà plus de soixante ans. Voici donc la dernière situation connue.

Le premier tableau donne les évolutions du marché publicitaire pour chaque média. Le bilan peut être vite tiré : Internet gagne environ 40% (pour l'internet social), 31% pour la recherche ("le search") et 15% (pour l'affiliation et le emailing). C'est donc Internet qui domine le marché : plus de 7689 millions d'Euros soit plus du double de la télévision (3549 millions) en 2021.
Ensuite, on peut - il faut - compter les cadavres : le cinéma (42 millions), la presse quotidienne nationale (PQN : 200 millions), la presse quotidienne régionale (541 millions), la presse hebdomadaire régionale (PQR : 94 millions), le total pour toute la presse atteignant à peine 1500 millions). Et je ne cite pas les chiffres autres (publicité extérieure, etc.)... Mais ces médias, plus ou moins naufragés, combien retirent-ils de différentes formes de subvention ?

Que faut-il penser de ce diagnostic ? Internet domine le marché publicitaire. C'est un fait désormais indéniable. Que confirment les statistiques des pays étudiés ; aux Etats-Unis, Internet représente 67,8% du marché (cf. p. 75). Alors ? Il faut que l'IREP tienne compte de cette nouvelle répartition, invente de nouvelles catégories d'observation de l'Internet, catégories qui permettront aux annonceurs de mieux gérer leurs investissements, d'anticiper, aux politiques de comprendre (ceux qui le veulent, du moins). Mais tout le monde, dans la profession, n'a pas intérêt à un calcul précis, sérieux ; alors on cache, on dissimule...
En attendant, il faut saluer ce travail mené par l'IREP. Sans cela, nous ne saurions pas comprendre le marché publicitaire français.

mercredi 22 juin 2022

Un authentique roman policier de la Silicon Valley: Theranos

 John Carreyrou, Bad Blood. Secrets and Lies in a Silicon Valley Startup, Vintage,  New York, 341 p. Index, 11,45 $

"Fake-it until you make-it culture"! Peut-être ou peut-être pas ! Cette histoire aura coûté un milliard de dollars à l'ensemble des investisseurs de Theranos dont ce livre raconte les mésaventures. Du début à la fin, cela aura duré 14  ans, de 2004 à 2018. Elizabeth Holmes, la créatrice, a 19 ans lorsqu'elle abandonne l'université en 2003, sans diplome (dropout), pour créer Theranos. En 2022, elle est condamnée (20 ans de prison) et la société est liquidée.

C'est, en fait, un véritable roman policier que l'auteur a réussi à rédiger, sans doute involontairement, mais on est pris jusqu'à la fin par son enquête, sa finesse, et l'entêtement professionnel du journaliste. Car même si l'on sait, dès le début, comment cela se termine pour les principaux acteurs de l'histoire, plutôt mal en l'occurrence, les lecteurs sont tenus par les détails et les mouvements de l'intrigue, par ses multiples rebondissements. Pourtant il n'y a pas de quoi s'inquiéter, il ne s'agit que du travail d'enquête d'un journaliste ! Oui, mais quel travail lorsque le travail est bien conduit ! Il faut dire d'abord que l'ambiance dans l'entreprise dont le journaliste analyse les événements est lourde : des employés sont virés sans préavis, Theranos fait prendre des risques à ses usagers, et le secret est partout... Les tentatives de Theranos pour impressionner et dissuader les contacts du journaliste furent d'ailleurs nombreuses et Theranos aurait sans doute pu fonctionner encore longtemps sans cette enquête.

Beaucoup de témoins importants sont convoqués. Certains ont reçu la fondatrice à de multiples reprises, tel Rupert Murdoch, le patron de News Corp., qui a investi plus de 100 millions de dollars, eut l'honnêteté de refuser d'intervenir pour contrôler l'auteur du livre, pourtant journaliste travaillant pour l'un de ses médias, Wall Street Journal ("a tabloïd magazine" comme se permettra de le qualifier Elizabeth Holmes). On peut noter les frères Walton (de Walmart), le président de Cox Entertainment, une ministre, Betsy DeVos (Department of Education du Président Trump), chacun y laissa une centaine de millions de dollars. La famille Clinton, la mère, alors candidate au élections présidentielles, est aussi présente dans les rencontres d'Elizabeth Holmes. Joe Biden, en juillet 2015, il est alors vice-président, visitera aussi Theranos : on lui montrera un faux labo et il n'y verra que du vrai. Pourtant tout était faux.

La créatrice imitait délibérément le patron de Apple, comme lui elle s'habillait de noir ; elle fit appel à la même agence de publicité ("Apple envy" !),  prenait une voix grave... Un ancien professeur de Stanford, sans doute ébloui, la compara à Newton, Einstein, Mozart, Léonard de Vinci ! Theranos avait le culte du secret et faisait signer des "non-disclosure agreements" à ses employés ; ceux-ci n'avaient pas le droit d'indiquer Theranos sur leur profile Linkedin, pas le droit non plus d'utiliser Google Chrome (Theranos prétendait craindre d'être espionné par Google !). En 2013, Theranos passa un accord de partenariat avec Walgreens pour des prises de sang dans les magasins (la collaboration cessera en juin 2016, et Walgreens entamera alors un procès. Le board de Theranos comptait nombre de personnalités : Henry Kissinger, George Shultz, etc. La société compta jusqu'à 800 employés, avant d'être liquidée, finalement.

Après avoir lu ce livre, un vrai documentaire ou un roman policier, vous ne lirez plus les promesses des entreprises qui vous assurent la santé, le sommeil, le bonheur, avec tranquillité. Mieux vaut savoir ce qu'il en est vraiment. Comment ? C'est là que les médias ont un rôle à jouer. Le jouent-ils correctement, honnêtement ? Pas vraiment. Ils se répètent les uns les autres, ils interviewent les acteurs de la pièce, contribuant à leur notoriété, sans se soucier de la réalité. Quand, aujourd'hui, on parcourt la revue de presse de Theranos, on est affligé. Car ce n'est pas à une pièce de théâtre que l'on a assisté, c'est le vrai monde. A quelques exceptions près, la presse n'a pas fait son travail, sauf Wall Street Journal qui fut d'ailleurs menacé, en vain, par Theranos.

lundi 2 mai 2022

Flaubert, bien vu, bien raconté

"Gustave Flaubert. Le romantique enragé", Le Monde, Hors série, décembre 2021, 124 p., 8.9€

Le numéro que Le Monde a consacré à Flaubert commence par une biographie en images et se termine par la publication, quelques mois après sa mort, de Bouvard et Pécuchet et par une photographie de sa tombe au cimetière de Rouen.
De Madame Bovary dont le sous-titre évoquait Balzac ("Moeurs de province" pour Flaubert, tandis que Balzac sous-titrait Eugénie Grandet "Scènes de la vie de province"), on arrive ainsi à Bouvard et Pécuchet, "l'encyclopédie critique en farce". 

"Flaubert est un homme siècle", conclut Gisèle Séginger, normalienne, spécialiste de Flaubert, sur qui elle a fait sa thèse. Ni réaliste, comme le voulait Sainte-Beuve, ni naturaliste comme le voyait Zola, Gustave Flaubert, s'il admire Victor Hugo et Jules Michelet, rejette Lamartine et Musset, et finira en "très mince républicain". Gisèle Séginger dépeint Flaubert en "excessif" : "Flaubert, écrit-elle, n'aime pas son époque, ce XIXe siècle, où l'industrie et les bourgeois en habit noir triomphent. Il rêve d'Orient, selon lui, la patrie symbolique du beau...". Bel entretien avec Yann Plougastel au coeur du numéro.

La partie "Débats" commence avec les plaidoyers des avocats au procès de  Madame Bovary : à Ernest Pinards, procureur impérial, répond l'avocat de la défense, Jules Senard ; le jugement du 7 février 1857 qui prononce l'acquittement. Puis vient la querelle de Salammbô, et Flaubert répond à Sainte-Beuve. Barbey d'Aurevilly, à propos de L'éducation sentimentale, accuse son auteur de faire des inventaires et de n'être "qu'un faiseur de bric-à-brac". Ensuite, nous avons Proust évoquant le style de Flaubert, et Sartre qui déclare ses intentions au Monde en 1971 : "Mon but est de montrer une méthode et de montrer un homme". Enfin viennent les hommages de Théophile Gautier, de Georges Sand, d'Emile Zola ("Il (Flaubert) était très doux devant la langue, ne jurait pas, attendait des heures qu'elle voulût bien se montrer commode. Il disait avoir cherché des mots pendant des mois". 

Tout cela se termine par des "Références" et un "Lexique" établi par Virginie François ; elle montre un Flaubert hostile à la Commune, à ce qu'il appelle la "bêtise démocratique" et au suffrage universel. Elle montre aussi Flaubert en surpoids, atteint de la syphilis (comme Baudelaire, Daudet, Goncourt, Maupassant...). On pourra regretter qu'elle n'évoque pas également Pierre Bourdieu ("L'invention de la vie d'artiste", Actes de la recherche en sciences sociales, 1975, Numéro 1. 2, pp. 67-93) ou Marcel Proust ("À propos du style de Flaubert", La NRF, n° 76, 1er janvier 1920, pages 72-90 ).

L'ensemble constitue une excellente introduction à l'oeuvre de Flaubert et donnera envie de le (re)lire.

lundi 25 avril 2022

Un magazine pour ceux qui sont, encore, en bonne santé

"Rajeunir. Ce que vous propose la médecine anti-âge", Le Figaro Santé. Nos solutions pour votre santé, 100 p., 7.5 €

Bien sûr, tout le monde, à partir de l'adolescence, veut rajeunir. Puisque l'on n'a pas vingt ans très longtemps et que l'on ne dit guère, comme Paul Nizan, "J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie" ; toute la vie, pourtant, on est nostalgique, on rêve de rajeunir. Voici donc un magazine pour mieux rêver, et penser à sa santé puisque nous sommes immortels, pour l'instant du moins !

Ce n'est pas des marmites du diable, comme Faust, dont nous parle Le Figaro Santé mais souvent de véritable médecine, de vitamines, mais aussi de sport, le tout avec une douzaine de pages de publicité. Avec des interviews : le plus intelligent, le plus franc, est celui du Docteur Antoine Piau dont "l'ordonnance anti-vieillissement" paraît un guide, le bon sens à portée de tous : d'abord, il faut marcher, et cuisiner, et puis sortir de chez soi. Quoi de plus simple ? Mais c'est un bien portant qui le dit... Notons que le magazine présente de belles infographies, plutôt claires, sur "les marqueurs du vieillissement" (pp. 54-55).

Et que faire de ses "données de santé" ? "Il faut apprendre à gérer ses données de santé" : mais comment, qui ? Comment se débrouiller avec le volume de données de toutes sortes que l'on accumule, petit à petit, d'ordonnances en analyses ? Interrogée, "l'experte" laisse les lecteurs dans le doute : "économisons donc nos données de santé". Soit, mais comment ? Ce magazine donne des recettes pour bien vieillir, pour mieux vieillir, en attendant. Ce n'est pas Mephistopheles qui parle, certes, mais chacune, chacun y trouvera un truc, une idée : les chaussures hi-tech (hoka.com), la danse, le sport toujours qui soigne le cerveau et les neurones (mais, attention, pas le sport que l'on regarde à la télévision, celui que l'on pratique un peu chaque jour, discrètement !). Donc, d'abord, il faut bouger : "le sport est un médicament de l'âme", aller au soleil ("vitamine D, vitamine star"), il faut faire fonctionner le cerveau qui ne s'use que si l'on ne s'en sert pas, etc.  Donc le malade de la médecine anti-âge n'a pas d'âge, ou il les a tous.

Le magazine donne des recettes, des idées, suggère, avertit, divertit même. Car à quoi sert un magazine de santé ? A informer sur les maladies (celles que l'on a, celles que l'on n'a pas encore), à rassurer ceux, celles qui sont un peu malades ou craignent de l'être, à soigner aussi les malades imaginaires. Et rassurer ceux et celles qui sont en bonne santé surtout, car c'est là que se trouvent le lectorat et ses annonceurs. Knock, fameux médecin, le disait bien : "Les gens bien portants sont des malades qui s'ignorent".


samedi 23 avril 2022

Bourdieu et la pédagogie des métiers de sociologues

 Pierre Bourdieu, Retour sur la réflexivité, Paris, Editions EHESS, 131 p., Repères bibliographiques 

"De la vigilance épistémologique à la réflexivité", c'est ainsi que  Jérôme Bourdieu (l'un des fils de Pierre Bourdieu) et Johan Heibron présentent les quatre textes qu'ils ont choisis parmi les travaux de Pierre Bourdieu.
Qu'est-ce qu'une "science sociale réflexive" ? Comment intégrer la réflexivité dans l'habitus scientifique ? C'est le thème de l'introduction qui devrait conduire les lecteurs "de la vigilance épistémologique à la réflexivité". 

La formation philosophique scolaire de Pierre Bourdieu ne le conduisait certes pas du tout au "métier de sociologue", au contraire. Car ce n'est pas sur l'opus operatum (ex post) qu'il lui fallait agir mais sur le modus operandi (a priori) : "beaucoup de chercheurs croient qu'il faut mener sa vie comme une vie d'artiste, en accord avec toute une mythologie." Rompant avec les principes et la pratique d'une épistémologie philosophique courante à l'époque (Lacan, Althusser et quelques autres) qui discouraient, habilement et scolairement, sur le spectacle philosophique et ses meubles, Pierre Bourdieu et les auteurs du Métier de sociologue demandent, eux, que l'on s'interroge sur "la science se faisant", "que l'on passe de la logique de la preuve, l'ars probandi, à celle de l'invention, l'ars inveniendi". Donc que le discours rompe avec le retard habituel, inévitable, qu'imposent les démarches de la preuve, retard que Jérôme Bourdieu et Johan Heibron soulignent fortement. Car ce que Pierre Bourdieu "vise à transmettre, ce ne sont pas des thèses ou des théories, mais plutôt un mode de travail et une manière de penser, au coeur desquels se trouve la pratique de l'enquête". D'où l'opposition entre la réflexivité narcissique, que les exercices universitaires encouragent, et la réflexivité scientifique, qui est un "métier" quotidien. Pierre Bourdieu se demandait d'ailleurs comment former les étudiants au travail scientifique, au métier d'enquêteur et de chercheur, donc comment leur permettre d'échapper progressivement à l'institution incorporée, et leur permettre d'inventer.

C'est sur tout cela, des réflexions sur les métier de sociologue et leurs évolutions (et leurs erreurs), que ce petit ouvrage porte. Nul doute qu'il contribuera à la formation de futurs sociologues, et - ils  faut bien rêver un peu - à la mise en place de formes adéquates de formation qui sauraient unir l'apprentissage du métier et la réflexion active et continue sur cet apprentissage. Mais peut--être ceci vaut-il pour beaucoup de formations, qu'il s'agisse du médecin ou de l'avocat, du statisticien ou du mécanicien ? 
Question pédagogique formidable, donc.

vendredi 15 avril 2022

Paris bien mal-en-point, Paris malade


 Didier Rykner, La disparition de Paris, Paris, Les Belles Lettres, 2022, 237 p., 19 €

Voilà un livre en colère, mais calmement : pourrait-on être en colère pour la durée de l'écriture d'un livre, pour la durée d'une démonstration avec preuves photographiques ? L'auteur, honnête, s'efforce aussi de reconnaître aussi quelques améliorations réussies, lorsqu'il s'en trouve. Enfin, notons que ce livre qui dénonce la gestion médiocre de la ville de Paris a quelque chance d'être entendu puisque la maire de Paris, qui fut quelque instant candidate à la Présidence de la République - mais qu'allait-elle faire dans cette galère ? -, est éliminée au premier tour des élections, avec moins de 2% des suffrages. 

L'association #SaccageParis avec son site Internet https://saccage-paris.com (beau site) tient de plus en plus le haut du pavé parisien. Et accumule les raisons de se plaindre. Le livre en reprend un grand nombre. Photo-journalisme ?

Inventaire.

D'abord, Paris est sale, et seuls les rats en profitent. Paris rafistolé au scotch (p.32), Paris mal entretenu, des dizaines de photographie dans le livre le démontrent. Le livre passe en revue le patrimoine parisien, des Serres d'Auteuil aux églises mal entretenues, des arbres disparus, de la Place de la République, des bus en retard, des pistes cyclables dangereuses, de la Tour Eiffel entourée d'un mur de verre, des tags intempestifs, des rues inondées, des urinoirs ridicules, des rustines du Pont des Arts, de la publicité partout... Et l"on en passe, même si l'on exagère un peu : ainsi comment éviter le mur de verre qui encercle la Tour Eiffel alors que l'on craint des attentats ?

Il faut admettre que la population qui vient à Paris, celle que l'on fait venir à Paris, ne se comporte toujours pas très bien. Certes. Mais que fait-elle donc à Paris ? Touristes, manifestants des fins de semaine ? Pour être vus, il leur faut être à Paris qui constitue leur décor. 

Et ce ne sont certainement pas les Jeux Olympiques qui vont améliorer les choses !

Dommage qu'il n'y ait pas d'index. Dommage aussi que le livre ne prévoit pas d'être mis à jour très régulièrement (mais c'est peut-être envisagé). Il faut aussi équilibrer le procès, faire valoir ce qui va mieux également. Mais ce livre est déjà très bien, et c'est une première étape.


dimanche 3 avril 2022

Cléopâtre, femme et chef d'Etat en Egypte

Bernard Legras, Cléopâtre l'Egyptienne, Paris, Les Belles Lettres, 300 p., Index des sources (Sources littéraires grecques et latines, bibliques, néo-testamentaires et prophétiques. Sources épigraphiques, inscriptions grecques et latines, inscriptions hiéroglyphiques et démotiques. Sources papyrologiques (grecques et latines, hiéroglyphiques et démotiques. Sources numismatiques, iconographiques), Index des personnes, table des illustrations.

Voici un livre agréable et fort savant. On peut penser à Lucain qui voyait, dans la beauté de Cléopâtre VII, le malheur de Rome, et il la comparait à Hélène de Sparte. L'auteur s'appuie sur des sources, souvent nouvelles, pour raconter la vie et la mort de cette reine exceptionnelle. Polyglotte, lettrée, elle parlait et écrivait le grec, se débrouillait avec l'égyptien, l'éthiopien, l'hébreu qu'elle maîtrisait, l'arabe, selon Plutarque du moins, sans doute, mais pas le latin. Mais à Rome, lorsqu'elle y fut, l'élite intellectuelle parlait grec.

Le livre raconte la vie compliquée de Cléopâtre VII ; son ascension au pouvoir dépend de Rome. Elle restaure ensuite son pouvoir, elle a un fils de César (à moins qu'il ne fût plutôt d'Antoine), Césarion, avec qui elle partage son pouvoir (co-souverain). Réaliste, elle rétablit progressivement le statut économique de l'Egypte. Mais quel était le prix des guerres, comment était-il payé?

Avec Antoine, une proximité (érotique ?) s'établit jusqu'à sa mort qui précède de peu celle de Cléopâtre. Alors l'Egypte passe sous le contrôle de Rome, et fait désormais partie de l'Imperium Romanum.

L'intérêt du livre, que je ne sais pas très bien rendre ici, ne tient pas aux événements qu'il raconte, dont il fait les hypothèses. Car le livre multiplie, prudemment, les hypothèses. L'intérêt majeur de l'ouvrage tient plutôt à sa méthode. Il y a du bricolage (et le bricolage, c'est positif, comme le disait Claude Lévy-Strauss !), des paris, des discussions, des hésitations, des doutes et des affirmations tentées. Des interrogations s'ajoutent aux premières hypothèses, car en fait on ne sait pas grand chose ou du moins, on en ignore tellement. Mais le personnage de Cléopâtre VII n'en est encore que plus mystérieux et plus banal après avoir refermé le livre.

A lire, pour connaître l'histoire de Cléopâtre, mais aussi pour mieux savoir que l'on ne la connaît guère. Car l'auteur sait à merveille mélanger les sources et les difficultés. L'épistémologie est constante dans le livre, sans le dire toujours, surveillance prudente. Très beau travail d'historien.

dimanche 27 mars 2022

Pédagogie : La guerre des dieux

André Bresson, De Bello deorum. La guerre des dieux, Paris, Les Belles Lettres, 110 p., lexique, 2022 

Voici un ouvrage à finalité pédagogique destiné à ceux qui apprennent ou ont quelque peu appris le latin au collège ou au lycée. L'auteur, qui fait actuellement sa thèse, est normalien et agrégé de lettres classiques. 

La collection à laquelle appartient ce petit ouvrage se donne pour objectif de familiariser les lecteurs avec le latin, la grammaire et la civilisation latines, étymologie et mythologie comprises. L'ambition pédagogique de cet ouvrage est de rendre le lecteur autonome "afin de lui offrir la satisfaction et le plaisir de lire en latin ainsi qu'une meilleure maîtrise de sa langue". On le voit, l'objectif est donc mixte, apprendre le latin et aussi la langue maternelle, le français puisque le texte comprend également des présentations des habitudes littéraires : la harangue latines, l'image du père, etc.

L'ouvrage est composé de deux parties : la première, bilingue, raconte en français et en latin les aventures du livre, la seconde, en latin uniquement, est accompagnée de notes de grammaire (l'ablatif absolu, la proposition infinitive, l'interrogation directe totale, entre autres). 
Les notes de grammaire font place aussi, parfois, à des réflexions sur l'organisation de la poétique latine (sur l'hexamètre dactylique ou les vers spondaïques, par exemple, dans cet ouvrage). 
Beau travail donc, qui permettra aux futurs latinistes de briller en classe de latin et de français. Très bon outil de travail pour les professeurs.


lundi 27 décembre 2021

Fake News

Laurianne Geoffroy, Léa Surugue, Fake News. Santé, 269 p. avec, en fin de volume, un "petit glossaire non exhaustif du monde médical et scientifique", et une bibliographie de 20 pages établie par des chercheurs de l'INSERM

L'Inserm part en guerre contre les fausses informations touchant la santé avec ce livre de vulgarisation pour tous. En décortiquant 80 fausses informations, plus ou moins courantes, et rétablissant les vérités premières. Du soutien-gorge inventé en 1889 (par Herminie Cadolle, une amie de Louise Michel) à la pratique régulière d'un sport, les bénéfices du chocolat, et le gluten, et la vitamine C... Faut-il manger cru ou cuit, peut-on boire beaucoup de café, et la cure de détox qui ne servirait à rien. Et le sucre, et l'alcool, et la graisse, pas formidables voire même parfaitement nuisibles. En revanche, le lait est plutôt bon, source de calcium. Toute notre alimentation est passée en revue.

Le chapitre 9 est entièrement consacré au COVID-19 et à la pandémie. Le virus est transmis par aérosols aussi le masque, bien porté, réduit sa transmission. Et le vaccin ? Efficace pour les adolescents, il l'est aussi pour les femmes enceintes.

 Le livre est bien fait, clair et compréhensible, prudent mais positif. On en finit avec toutes sortes d'histoires colportées de-ci de-là et l'on peut choisir d'avoir un comportement rationnel à propos de sa santé. En fin d'ouvrage, une longue bibliographie établie par des chercheurs est précédée d'un petit glossaire du vocabulaire médical et scientifique. L'ouvrage devrait trouver sa place dans les lectures des adolescents et de nombreux parents, dans les établissements scolaires, chez les enseignants d'abord. De tels ouvrages sont des outils de grande valeur : il importe de les mettre à jour régulièrement. Merci l'INSERM ! 


Héritocratie ? Peut-être. Si rien ne change...

Paul Pasquali,  Héritocratie. Les élites, les grandes écoles et les mésaventures du mérite (1870-2020),  Editions La Découverte, 2021, 308 p.

Alors, quoi de neuf depuis Les Héritiers de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron (1964) ? Qu'est-ce qu'un demi-siècle a changé dans le rôle des grandes écoles en France ? C'est un livre d'histoire(s) que propose Paul Pasquali, l'histoire d'écoles, plus ou moins grandes, qui réagissent à des réformes, des ambitions politiques, qui sont défendues et parfois attaquées par leurs anciens élèves.

Ce livre s'en prend à la méritocratie et lui donne un nouveau nom : l'héritocratie ; l'ascenseur social est donc toujours en panne. Les pannes sont multiples et changent mais elles semblent faire en sorte que l'ensemble fonctionne plutôt bien. Les pannes et leur dénonciation font donc partie du système. D'ailleurs l'auteur lui même, en conclusion, ne sait trop que faire pour remplacer ou réparer le système actuel et se contente finalement de "proposer une alternative réaliste à l'héritocratie" dont il a suivi minutieusement les étapes de la domination en France durant un siècle et demi. 

De la Troisième à la Cinquième République, on voit ainsi se multiplier et se succéder les réformes : le plan Langevin-Wallon achevé en 1947, La Réussite sociale en France (Alain Girard, de l'INED) publiée en 1961. Et les réformes se poursuivent et se succèdent : ,Jean Berthoin (en 1959), Jean Capelle en 1963, la Commission Boulloche (1959), la Réforme Fouchet (balayée par 1968). En 1964, Les Héritiers Les étudiants et la culture (1964), travail de normaliens (!), annoncent une bataille qui n'aura finalement pas lieu. Enfin, la loi Edgar Faure (1968), relativement consensuelle, ignora tout simplement les grandes écoles. Et l'histoire se poursuit et repart ainsi, avec Sciences Po (qui relève sérieusement ses exigences  scolaires) et diverses réformes plus ou moins réformatrices, y compris pour les grands lycées (Henri IV, Louis le Grand, etc.), l'ENA ou la première année de médecine (avis du Conseil d'Etat du 13 février 2019). Mais à Polytechnique, 92% des élèves sont issus des classes sociales supérieures. Donc, tout va toujours bien.

En conclusion, l'auteur estime que l'héritocratie française a les reins solides et qu'elle a même gagné du terrain depuis les années 1980. Dauphine et Sciences Po ont ainsi bénéficié du statut de grand établissement... tandis que l'on évoque couramment la réforme de l'ENA. Faut-il mettre à jour Les Héritiers et relancer le débat ? Sans doute : une analyse indiscutable serait bienvenue. En attendant, "la multitude n'hésite plus à vociférer", signale Paul Pasquali, qui rêve qu'elle soit entendue.


samedi 25 décembre 2021

La sociologie : plaidoyer brillant pour une remise en questions

 Jean-Louis Fabiani, La Sociologie. Histoire, idées et courants, 223 p., Lexique

Voici un excellent manuel de sociologie ; il a été produit par Jean-Louis Fabiani. C'est un manuel pour les débutants mais aussi pour les plus vieux, anciens débutants, qui peuvent y trouver de quoi remettre en chantier leurs outils de travail, les plus courants et les plus subtiles, et abandonner leurs idées un peu vieillies voire, pour certaines, complètement obsolètes.
Le plan de l'ouvrage est clair : d'abord l'histoire et déjà pointe le trio que l'on retrouvera à maintes occasions dans cet ouvrage avec Marx, Durkheim et Weber. Et, d'emblée aussi se trouve posée la question de la cumulativité des savoirs sociologiques : Jean-Claude Passeron refuse cette idée (c'est comme l'agriculture sur brûlis, dira-t-il) que l'auteur défend avec Randall Collins qui préfère la métaphore du "conservatoire botanique où l'on s'attache à maintenir en vie de très anciennes espèces tout en en créant, pas très souvent, de nouvelles".
Le chapitre 7 évoque la vigueur de la révolution numérique accélérée par la téléphonie, témoignage de l'incroyable résilience du capitalisme (la destruction créatrice de Joseph Schumpeter !).
Jean-Louis Fabiani accorde par ailleurs une grande importance aux "studies" de toutes sortes, provocantes, qui ont marqué l'histoire récente de la sociologie, la rectifiant même parfois ; et de citer, par exemple, Dipesh Chakrabarty qui souligne l'erreur de "l'évolutionnisme qui veut que toutes les sociétés passent par les mêmes étapes d'un itinéraire identique" : en fait, études noires (Black Studies), études du genre (le rôle de Margaret Mead et de Simone de Beauvoir) réveillent la sociologie de son sommeil dogmatique. Et Jean-Louis Fabiani rappelle modestement qu'"Il existe dans notre travail une bonne part de bricolage qu'on ne pourra jamais éliminer parce que nos objets sont immergés dans un flux temporel qui nous laisse rarement le temps de les construire avec la rigueur épistémologique qui s'imposerait". D'où la proximité avec le journalisme, ses succès et ses erreurs.

Le chapitre 10 ferme le livre avec l'enquête et "les outils pour analyser et comprendre". D'abord, il peut sembler qu'il n'y ait pas d'outils sociologiques a priori, que tout peut le devenir. Ensuite, l'enquête et les différents outils traditionnels de la sociologie sont évoqués, mettant en évidence leur rendement mais aussi leur progressive obsolescence, trop souvent oubliée. Cette partie est le plus riche mais aussi la plus désespérante pour la sociologie car les méthodes ont mal vieilli. Sans doute peut-on attendre des outils et méthodologies numériques, entre autres, des renouvellements radicaux.

Le livre est on ne peut plus sérieux, richement documenté, les références récentes complétant les développements plus classiques. Et, l'auteur ne manque pas d'humour dont il pigmente ses propos, discrètement. Ainsi parle-t-il de simple garniture idéologique pour distinguer les thèses de Pierre Bourdieu et de Talcott  Parsons (p. 41) et pour souligner leur "évidente parenté". Et de l'ouvrage de Bruno Latour (Changer de société, refaire de la sociologie) son commentaire est sec : " refaire de la sociologie n'est pas vraiment son objectif ; il s'agit plutôt d'en faire, enfin, pour la première fois".... Et l'auteur se moque aussi de ceux qui criaient "CRS! SS!" en 1968, si peu historiens, si piètres sociologues, mais tellement à la mode.

Le chapitre, en annexe, intitulé "Quelques mots de la sociologie" pourrait bien évidemment être beaucoup plus développé ; des concepts manquent mais l'essentiel est présent, et qui aidera bien des lecteurs à remettre leurs idées en place. Jean-Louis Fabiani fait le ménage et revient, en actes, sur la conclusion de son ouvrage. J'en retiens "l'impératif de description" (p. 211) qui remet en questions tous les grands concepts de la sociologie et de "ce que nous appelons, plutôt vaguement, le monde social" ; encore une fois l'ironie de Jean-Louis Fabiani qui revendique finalement "de contribuer à l'expansion dans la société d'une sorte de distance critique à l'égard des affirmations les plus péremptoires qui y circulent, et de ne jamais renoncer à chercher à comprendre". Heureux projet. Les théories, les notions de la sociologie, oui, mais jamais sans l'ironie qui en est une hygiène constante.

vendredi 12 novembre 2021

Squid games : ne pas en rire ?

 "Squid Games", Netflix, série de dix épisodes

C'est, dit-on, le succès de l'année. Et, si c'est le cas, y a-t-il une raison de s'en réjouir ? On peut en discuter : la bataille qui se déroule à l'écran entre les candidats du jeu est sans pitié.

La série, "série-phénomène" selon des journalistes français, produite en Corée du Sud, aura rapporté un peu moins de 900 millions de dollars ; la production n'en a coûté que 21,4 millions, ce qui est très inférieur aux prix courants pour de telles séries. La qualité de la production est moyenne. 

Bonne opération économique donc, mais que penser des contenus ? La brutalité de la série où les vaincus de chaque épisode, éliminatoire, finissent dans un four crématoire est étonnante... Toute la misère du monde s'affiche, et disparaît, progressivement, au cours de l'émission ; au fur et à mesure des éliminations, les condamnés sont mis dans un cercueil en forme de paquet cadeau et brûlés.


Dans l'image ci-dessus : en rouge, visages masqués, armes à la main, les gardiens du camp de prisonniers ; en bleu, les prisonniers concurrents. Nous sommes au début de la partie : ils sont encore nombreux. Chacun des prisonniers porte un numéro qui les identifie. Ils sont plutôt dociles.

Que penser d'une telle série ? Ce n'est qu'un jeu ?

dimanche 31 octobre 2021

Archéologie du judaïsme en France, une histoire encore bien maltraitée

Paul Salmona, Archéologie du judaïsme en France, INRAP, Editions La Découverte, 2021, Bibliogr., Index, 176 p., 23 €

C'est, en fait, le livre d'un historien, Paul Salmona, qui dirige le musée d'art et d'histoire du judaïsme à Paris. L'archéologie du judaïsme en France remonte jusqu'à la Gaule romanisée. Son essor est dû aujourd'hui à "l'archéologie préventive" désormais menée en amont des travaux d'aménagement du territoire, soit environ 500 fouilles "préventives" chaque année. 
Qu'est-ce qui constitue le corpus étudié, accessible actuellement ? Car, d'abord, n'oublions pas : l'archéologie s'empare de ce qui reste d'une culture, d'une société mais elle oublie, omet forcément ce qui en a disparu, peut-être définitivement, mais peut-être pas... Qu'est-ce qui est fouillé en ce moment ? Des cimetières, des dépotoirs, des latrines, des bains rituels, des habitations, des synagogues...
 
Les juifs étaient répandus en Gaule romaine et le livre dresse un bilan de ce que l'on trouve et qui renvoie à la présence juive durant l'Antiquité et le Moyen Âge, notamment dans le sud  (Provence, Languedoc et Aquitaine). On trouve donc des éléments de culture juive à Lyon (Lugdunum), Narbonne, Arles, Auch. Les quartiers réservés à la population de religion juive sont présents en Alsace (Judengasse), à Perpignan, à Paris (synagogue), à Angoulême, à Rouen, à Lagny-sur-Marne, à Orléans, à Rouen (sous la cour du palais de justice), à Strasbourg ; on les trouve aussi à Montpellier (tout un quartier), à Mâcon, à Provins, à Châteauroux (cimetière), à Châlons-en Champagne, à Ennezat (Puy-de-Dôme)...
Comment expliquer que le judaïsme soit encore si peu abordé par l'institution scolaire ? L'auteur fait une comparaison avec le protestantisme et la révocation de l'édit de Nantes (1685), présente partout. Le constat est clair : l'enseignement est "bancal".  Le judaïsme est oublié par les grandes synthèses de Jules Michelet, Jacques Le Goff ou Marc Bloch (pourtant juif) ; le patrimoine juif est ignoré ou mal traité, les expositions rares : mais s'agit-il seulement d'une "forme de cécité" ?

Ce petit livre dresse le bilan d'un manque, d'un trou, dans l'histoire de la France. Ce déficit est à combler, assurément. Il y a du travail à effectuer, certes mais d'abord une révolution dans la pensée à effectuer.

dimanche 10 octobre 2021

Le papyrus, un média, de Cléopâtre à Clovis

Statuette de Cléopâtre lisant un papyrus
Le papyrus dans tous ses états de Cléopâtre à Clovis, Collège de France, Jean-Luc Fournet, 2021, 190 p.

 L'exposition au Collège de France, "Le papyrus dans tous ses Etats" est accompagnée de la publication d'un ouvrage de commentaires et d'explications par les meilleurs spécialistes, le tout est dirigé par un Professeur au Collège de France, Jean-Luc Fournet.De notre point de vue, l'exposition s'intéresse surtout au média, au support de la communication fabriqué à partir d'une plante que l'on trouvait dans les marécages, près du Nil, en Egypte, puis cultivée ailleurs, en Sicile, par exemple. C'est donc d'abord l'histoire d'un média, méditerranéen surtout, né dans l'antiquité et qui disparaît au Moyen-Age, remplacé                                                                                         par le parchemin, le papier et l'imprimerie.

Affiche de l'exposition
au Collège de France

 

Le livre commence par la plante, que l'on mange pour partie, dont on se sert encore pour construire des barques et qui va enfin servir surtout à la fabrication d'un papier à partir lamelles assemblées puis pressées et collées pour donner un rouleau (en grec : biblos, βύβλος). 

Avec les pharaons se développera une caste de scribes, surtout à partir de l'arrivée des Grecs et Romains, et à l'époque lagide ; la vie administrative se traduit par un grand nombre de documents écrits correspondant à des archives juridiques (optimisation des rentrées fiscales, entre autres). 

La multiplication des livres se traduit, notamment, par la création de la bibliothèque d'Alexandrie (qui comptait sans doute près de 500 000 livres). 

Et le catalogue se poursuit, passant à l'orient hellénistique et romano-byzantin, puis à la Grèce et l'Asie Mineure, à l'Italie et la France, au monde musulman enfin.

Pour terminer, le catalogue aborde la question des papyrus à l'époque moderne et celle de l'essor de la papyrologie puisque ce n'est qu'au XXème siècle que fut réinventée la manière de produire des papyrus de la qualité de ceux trouvés en Egypte.

Voici une excellente exposition et son catalogue. Peut-être, si l'on n'est pas soi-même égyptologue ou spécialiste de papyrologie, faut-il d'abord lire le catalogue puis aller ensuite voir l'exposition. Le bénéfice à retirer est important pour penser le rôle des médias à une époque donnée.

samedi 9 octobre 2021

epsiloon et l'actualité scientifique

epsiloon. Nouveau magazine d'actualité scientifique, 100 p., 4,9€

Voici un nouveau magazine de vulgarisation scientifique. Il nous met au courant de l'actualité scientifique. La rédactrice en chef déclare son fil directeur : "vous faire part de ce qu'en dit la science. En tout indépendance". Belle promesse, et qui ne sera pas facile à tenir. Ainsi dans ce numéro "une chercheuse en science politique" d'une université new-yorkaise (NYU) qui disserte vaguement sur Facebook (et il y aurait pourtant à dire sur un tel sujet)! Le magazine a fait l'objet d'un appel au  financement sur Ulule (crowdfunding) ; le groupe comporte également, entre autres, Disney Magazines, Fleurus, les catalogues Panini...

Ce numéro, le troisième, commence après des nouvelles étonnantes, par le paludisme. Quels pays l'ont récemment vaincu (la Chine, l'Algérie déclarés "malaria free"), quels pays restent vulnérables (l'Afrique, l'Amérique latine). On espère des vaccins...  Une page sur la "suprématie quantique", c'est bien peu. Un dossier sur la conquête de l'espace et son absence d'encadrement juridique... Et un dossier plus compliqué sur le chou et les fractales. On est dans Mandelbrot mais on en est bien loin avec la cryomicroscopie. 

Un article sympathique appelle à la protection des loups, des corbeaux et corneilles, des renards, des chacals et autres putois, tous ces animaux que l'on dit "nuisibles" ont une fonction écologique et s'avèrent plutôt utiles. Et un article sur le démon de Maxwell aussi, etc.

En fermant le magazine, on est un peu moins ignorant, mais il reste du travail. Peut-être en rendant les articles un peu plus denses, un peu plus longs aussi. Mais il y a déjà des progrès : par exemple, les deux pages de critiques par des lectrices / lecteurs, ou encore les quatre pages du "fil d'actus",  au début du magazine, ou encore la liste des 77 scientifiques interrogés par les journalistes pour ce numéro du magazine. Peu de publicité : le planétarium, l'université de Lorraine, mais deux pages pour le magazine et une pour un magazine du groupe. On peut mieux faire !

Voici en tout cas de beaux débuts pour un bon magazine d'actualités scientifiques.


dimanche 19 septembre 2021

Bebel, de Godard à Claude Lelouch, d'Alain Resnais à Cyrano



 Le Point, Jean-Paul Belmondo, 1933-2021 "Le panache, la vie, l'amour, la France", 100 p.

Le numéro que Le Point consacre à la mort de Belmondo est plutôt bien. Il est assez complet, évoquant les principales étapes de sa carrière de son héro. De ses années de conservatoire à ses grands succès au cinéma mais aussi au théâtre. Bien sûr, le magazine avait sans doute déjà dans ses carton des dizaines, des centaines d'articles d'avance, la mort de Bébel approchant. Dans l'ensemble, avec Belmondo, la presse est partagée, la grande presse est plutôt favorable mais la petite presse, celle qui a des prétentions intellectuelles, n'aime pas Belmondo : pensez ! 58 films et des millions de spectateurs, cela n'est pas raisonnable ! 

Jean-Paul Belmondo, c'est une image de la France, ou plutôt des images de la France. Avec Gabin et Delon, avec Godard aussi. Avec Jean-Luc Godard, voici Belmondo dans "A bout de souffle" (1960) avec Jean Seberg, américaine et vendeuse de journaux. On nous montrera aussi Belmondo se faire peindre en bleu par Jean-Luc Godard pour "Pierrot le fou" (1965), et l'on pense avec lui à Rimbaud et aussi à Céline que finalement il ne tournera pas. On le voit avec Gabin, dans "Un singe en hiver", sous la direction d'Henri Verneuil, il est imposé par  Audiard : il s'agit d'une nuit d'ivresse formidable, adaptée d'un roman d'Antoine Blondin.

Jean-Paul Belmondo est le fils d'un sculpteur et sera un enfant heureux dans une famille sympathique. L'as des as a pourtant des ennemis dans la presse : "Ainsi "L'As des as", que j'ai coproduit et interprété en y laissant intégralement mon cachet parce que j'avais le désir de stigmatiser, sous le ton léger de la comédie, l'antisémitisme et l'intolérance, n'est pas toléré par ceux qui font profession de tolérance". La réponse est claire. C'était en 1982.

Avec Claude Lelouch, il tournera "Itinéraire d'un enfant gâté", et on le verra avec un vrai lion. En 1974, il joue le rôle du"beau Sacha" dans "Stavisky", sous la direction d'Alain Resnais. Au théâtre, on voit Belmondo dans des pièces de Feydeau, dans le rôle de Kean et dans celui de Cyrano (278 fois !). Et l'on en oublie tant : "Moderato Cantabile" (1960) avec Jeanne Moreau, "Les Mariés de l'An II" (1971) avec Laura Antonelli... Belmondo c'était bien.





















dimanche 12 septembre 2021

Vivre l'Allemagne nazie au jour le jour

 Anna Haag, Denken ist heute überhaupt nicht mehr Mode. Tagebuch 1940-1945, Reclam, Stuttgart, 2021, 448 Seiten. ("Penser n'est plus aujourd'hui particulièrement à la mode")

La Frankfurter Allgemeine Zeitung compare cette oeuvre à celle de Victor Klemperer. Anna Haag, journaliste, socialiste, féministe a donc tenu son journal durant la guerre, commentant les événements dont elle entendait parler autour d'elle, à la radio allemande (mais aussi à la radio anglaise), dans la rue, chez les commerçants, à la pharmacie, à la gare. Depuis mai 1940 jusqu'au 22 avril 1945, elle raconte sa vie quotidienne ; elle évoque la presse allemande de l'époque, se moquant des expressions nazies mais les citant sans cesse. Elle dissimule son journal dans la cave à charbon...

Son interlocuteur favori est le pharmacien du coin, "unser Nachbar Apotheker", "der Herr Stratege", qui commente, jusqu'au bout, l'actualité internationale, et la victoire à venir de l'Allemagne nazie, inévitable, sur les Anglais, puis sur les Russes aussi, bien sûr, et, bientôt, sur les Américains. Et le livre fourmille de remarques ironiques mais réalistes sur l'état d'esprit de la  population, remarques qui font suite aux observations de l'auteur dans le tramway, dans les boutiques, dans les rues, sur la fureur de la propagande nazie... Propagande qui ne cesse qu'à l'extrême fin et qui touche toute la population ; d'ailleurs, cette population sait tout, tout de la situation faite aux Juifs dans les camps de concentration, camps de la mort, et cela ne la dérange en rien...

Après guerre, Anna Haas reprendra ses activités militantes au parti socialiste allemand (SPD) en faveur des femmes notamment. Le livre se lit agréablement, en allemand, du moins car pour l'instant je ne lui connais pas de traduction en français ou en anglais. Il mériterait pourtant une traduction tant son compte rendu de l'époque est original et montre qu'une opposition, muette et discrète certes, existait quand même un peu au régime nazi. 


lundi 30 août 2021

Histoire des regards d'André Malraux

 Jean-Yves Tadié, André Malraux. Histoire d'un regard, Paris, Gallimard, 2020, 229 p. suivi de "Repères chronologiques" (1919 -1977).

On connaît Jean-Yves Tadié par Marcel Proust dont il a édité la nouvelle collection des Pléiades. Mais, c'est par les oeuvres d'André Malraux qu'il a d'abord commencé, par La Condition humaine, lue en classe de troisième. Et Jean-Yves Tadié, qui retrouve ses goûts d'adolescent, a réuni dans un volume plusieurs de ses contributions. Malraux, qui commence et construit La Condition humaine comme un homme de cinéma, mais termine son livre sur la souffrance et la mort. "Tout art est un moyen de possession du destin", déclare Malraux dans un discours sur "L'héritage culturel" (1936). "Il voulait assembler, former un cortège, fondre le tout dans la grandeur de la France éternelle", note l'un de ses collaborateurs. Tout le travail de Jean-Yves Tadié consiste à essayer de caser l'oeuvre d'André Malraux tout en montrant qu'il s'agit là d'une tâche impossible. Malraux n'est pas romancier, il n'est pas historien, il n'est pas politicien non plus mais on comprend qu'il veut faire l'histoire, celle des maison de la culture, celle des missions dans l'étranger lointain, celle de la littérature, celle de la Résistance, celle de la vie politique, celle de son époque, celle de De Gaulle aussi... Car André Malraux nous obligera à relire De Gaulle.

 Le livre réunit plusieurs parties : les "Ecrits farfelus", son "Carnet d'U.R.S.S." (1934) et son "Carnet du Front populaire" (1935-1936). Puis, vient le plus gros morceau, les "Ecrits sur l'art" et l'ensemble se termine par les "essais littéraires". "Malraux pense l'ensemble, le tout, avant toute monographie. La planète, non un pays ; toute l'histoire, non une période : contre l'histoire, il veut faire sortir ce qui lui est étranger". "Mes maîtres sont Valéry ou Nietzsche ou Baudelaire ou même Diderot", déclare Malraux. On perçoit une continuité toutefois : " la lutte contre la médiocrité, la soumission ou l'effacement est une leçon toujours vivante". Alors Malraux autodidacte ? Oui, certes, mais, souligne Jean-Yves Tadié, "il vaut mieux savoir avec Malraux qu'ignorer avec tant de diplômés". Parole de Professeur !

Malraux fut aussi ministre, pas celui du rayonnement comme il l'aurait souhaité mais minsitre de la culture. Pour lui, qu'est-ce qui doit l'emporter ? "Non pas apprendre à connaître, mais apprendre à aimer", devise qui résume l'ambition des maisons de la culture. Et les expositions ? " La France n'a jamais été aussi grande que lorsqu'elle a été la France pour les autres". Alors ? "On admire comme chez Péguy, Bernanos, Mauriac, cette synthèse de la  culture, du lyrisme et du pamphlet". 
Voici un bel ouvrage, engagé, pour l'amour de l'oeuvre d'André Malraux, plutôt mal aimé mais tellement de son temps ou, peut-être, du nôtre.

mercredi 11 août 2021

Par les champs, les grèves, les chateaux et les phares : la Bretagne

 Le Figaro, hors-série. "Par les champs et les grèves. Bretagne éternelle", 164 p., 12,9 €

Voici un très beau hors-série du Figaro consacré à la Bretagne, et notamment à ces traces historiques. Tout d'abord, le magazine s'ouvre par un éditorial plutôt discrètement politique consacré à Mona Ozouf, bretonne et normalienne, républicaine, et qui réfléchit, toujours !  Puis des photos de phares, beaucoup de phares : le phare des Poulains (Belle-Ile-en-Mer), celui de Ploumanac'h (Mean Ruz), le phare de Nividic, le phare du Créac'h (île d'Ouessant) le phare du Portzic, le phare de la Vieille (Pointe du Raz), celui de Port-Navalo (golfe du Morbihan) : ces photos ponctuent le magazine. Et puis les personnages : parmi eux, d'abord, Anne de Bretagne, "reine en sabots" mais Reine de France et Robert Surcouf, marin terrible, Sébastien Le Balp et le marquis de Poncallec, Cadoudal : la plupart des héros de la Bretagne sont là. En 1902, une circulaire d'Emile Combes impose la langue française à l'église, pour "le catéchisme et la prédication". Alors, le breton ? Drôle de bataille, vue d'aujourd'hui ! Et qui mériterait davantage que quelques lignes.

Enfin, on trouve Saint-Malo, ville détruite en 1944 et reconstruite. Et puis une historienne, normalienne aussi, Claire l'Hoër, raconte la vie d'Anne de Bretagne. Bertrand Du Gesclin ausi est traité longuement. Et puis les châteaux ("la dentelle du rempart"), et le Mont-Saint-Michel qui précède Chateaubriand et son petit château de Combourg où il fut enfant. Et bien sûr, il y a  les peintres de Pont-Aven avec Paul Gauguin et Paul Sérusier. Enfin, des pages sur la musique bretonne et sur la forêt où l'on célèbre Brocéliande.

Le magazine s'achève par les "pauses gourmandes" et par des suggestions de lecture parmi lesquelles Le cheval d'orgueil de Pierre-Jacquez Hélias qui méritait mieux dans cette promenade bretonne, lui qui savait si bien le latin et le breton. Quant à la carte de géographie qui clôt le magazine, elle est bienvenue mais par trop réduite (on aurait volontiers remplacé les pages consacrées à quelques patrons bretons par des pages de géographie). Dans l'ensemble, voici un bon magazine, pour les vacances d'été ou d'hiver, pour savoir où aller et pour rêver la Bretagne.

dimanche 25 juillet 2021

Les grandes idées et la vie brève de Milman Parry, helléniste américain

 Robert Kanigel, Hearing Homer's Song. The brief life and big idea of Milman Parry, Alfred A. Knopf , New York, 2021, 323 p, Index, Illustrations

On l'a appelé le "Darwin of Homeric studies". Son travail, au début des années 1930, a été considéré comme une étape décisive des travaux consacrés à Homère. Et sa mort, dans un hotel de Los Angeles, mort que l'on considère toujours comme mystérieuse, surprend encore : est-ce un accident ou un crime de son épouse ? La police américaine a tranché : c'est un accident. Le livre se termine sur cet accident qui raconte la vie de Milman Parry et de son épouse Marian ; ils ne se sont pratiquement pas quittés depuis Berkeley, l'université, jusqu'au moment de sa mort. Le livre évoque aussi la vie de son élève, Albert Lord, qui poursuivra son travail à Harvard.
Milman Parry avait commencé ses études à l'université de California à Berkeley ; bientôt, sa "majeure" fut le grec ancien (quatre semestres). Et il rencontre Marian qu'il épouse en mai 1923, à San Francisco. Les jeunes parents de deux enfants partent pour Paris en 1924. Après un passage par Dieppe, ils s'installent à Clamart, en banlieue parisienne, d'où ils peuvent rejoindre aisément la gare Montparnasse.

Alors Milman se met à sa thèse, malgré le désintérêt manifesté par Victor Bérard, à l'époque le spécialiste français de Homère. Le sujet de Milman Parry est "l'épithète traditionnel dans Homère", épithète devenu ornemental. Toute l'analyse de Parry culmine dans une sobriété qui, notera Pierre Chanteraine, lui donne sa force. Force que soulignera son approche statistique, seul moyen, expliquera Milman Parry, de vérifier ses affirmations, et de dépasser le stade de la "vague impression" : la force des épithètes vient de leur répétition, vingt ou trente fois. La thèse, soutenue le 31 mai, sera publiée en 1928 en français par Les Belles Lettres à Paris et, en 1971, seulement, en anglais. Au jury, salle Louis Liard, se trouve Antoine Meillet, qui préside le jury, jury qui donnera à la thèse présentée et défendue la meilleure mention : "très honorable". 

Le livre suit ensuite Milman Parry à Harvard où il aura la réputation d'un médiocre enseignant mais d'un excellent chercheur ("scholar"). Harvard avec sa réputation d'antisémitisme ("sheer toxic anti-Semitism") a dû gêner Milman Parry dont l'épouse était juive. Ensuite, commencent les voyages de Milman Parry et de sa famille en Yougoslavie à la recherche de preuves pour l'oralité de la poésie. Robert Kanigel nous le montre à l'aise techniquement avec la version du magnétophone d'alors, plutôt expérimentale ; il est aidé par Albert Lord, son élève, qui écrira The Singer of Tales, et qui poursuivra le travail de son maître, mort d'un étrange coup de révolver. Mauvaise manoeuvre du révolver, assassinat ou suicide ? Le rapport de police californien s'en tient finalement au suicide accidentel.


Bibliogr :  oeuvres éditées par son fils, Adam Parry, The Making of Homeric Verse: The Collected Papers of Milman Parry,  New York & Oxford : Oxford University Press, 1987.